La
reforestation peut avoir des effets pervers dans la lutte contre
le réchauffement climatique
Les arbres ne sont
pas toujours des amis des écosystèmes - du moins quand
ils sont plantés et gérés à la façon
des grandes cultures agricoles. Dans une étude à paraître
dans le Journal of Geophysical Research, Esteban Jobbagy (université
de San Luis, Argentine) et Robert Jackson (université Duke,
Etats-Unis) montrent que ces plantations perturbent le cycle hydrologique
et la composition des sols qui les accueillent.
Les chercheurs ont étudié pendant plusieurs années
un site argentin où l'écosystème traditionnel
des herbes de la pampa voisine avec une culture d'eucalyptus. Ils
ont creusé dans les deux milieux plusieurs séries
de puits à différentes profondeurs, permettant de
prélever des échantillons de sol et d'eau afin de
les analyser, puis de les comparer. Les mesures ont été
faites sur plusieurs saisons depuis 2002. Un modèle informatique
a, par ailleurs, été utilisé pour représenter
les flux hydrologiques entre le sol et les nappes phréatiques.
L'étude conclut que la
plantation sylvicole pompe beaucoup d'eau dans la nappe phréatique
(jusqu'à la moitié des précipitations annuelles)
et entraîne une salinisation du sol (vingt fois plus salé
que dans les prairies adjacentes). Cela confirme une analyse collective
de plusieurs centaines d'observations sur des plantations d'arbres
à travers le monde publiée dans Science en décembre
2005 par Robert Jackson et ses collègues : elle montrait
que si, dans certains cas comme au Sahel, les arbres plantés
ont un effet hydrologique positif, les cultures forestières
entraînent en moyenne une diminution de 52 % du ruissellement
dans les terrains considérés.
Comment s'explique ce phénomène
? Sélectionnés pour leur croissance rapide, les arbres
plantés sont très exigeants en eau, qu'ils vont chercher
par leurs racines plus profondément que les herbes diverses
qu'ils peuvent remplacer. De plus, l'interception de l'eau par la
canopée et son évaporation rapide empêchent
près de 20 % des précipitations d'atteindre le sol.
"Ces travaux montrent qu'on
ne peut pas considérer le cycle du carbone indépendamment
du cycle de l'eau, souligne Robert Jackson. Les deux vont main dans
la main." Le chercheur plaide pour une analyse environnementale
préliminaire aux plantations, alors que leur développement
est stimulé par les perspectives de réussir à
faire du biocarburant avec les arbres et par la possibilité
d'inclure les plantations dans les mécanismes du protocole
de Kyoto.
La quantité de carbone
piégé par les arbres serait d'ailleurs limitée
: "Nous avons calculé qu'il faudrait planter 44 millions
d'hectares aux Etats-Unis pour simplement réduire les émissions
de gaz carbonique de 10 %. Il serait beaucoup plus efficace d'améliorer
le rendement énergétique du parc automobile",
assure M. Jackson.
Cette discussion intervient
alors que la prochaine loi agricole ("Farm bill"), qui
sera examinée par le Congrès des Etats-Unis à
l'automne, pourrait créer de fortes incitations à
planter des arbres. Et dans de nombreuses régions du monde
- notamment en Argentine, en Australie et en Chine -, la plantation
d'arbres se poursuit à une très grande échelle.
Ce n'est pas forcément une bonne nouvelle pour l'environnement.
Hervé Kempf