Bulletin du WRM

 

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Numéro 100 - Novembre 2005


ASIE

LUTTES LOCALES ET NOUVELLES

IIndonésie : le projet d’usine de pâte de l’UFS menace les forêts et les communautés voisines

L’industrie indonésienne de la pâte et du papier exerce à l’heure actuelle une énorme pression sur les forêts. Malgré cette situation, on projette maintenant de construire dans la province de Kalimantan du Sud une nouvelle usine de pâte et de particules de grande envergure, qui coûtera 1,2 milliards de dollars.

Il s’agit d’un projet de l’entreprise ‘United Fiber System’ (UFS), qui appartient, entre autres, à des d’investisseurs suédois. La nouvelle usine risquerait d’accélérer encore davantage la réduction des forêts indonésiennes et d’aggraver les problèmes nationaux et locaux qui y sont associés.

L’industrie de la pâte est alimentée surtout par les forêts tropicales et par l’exploitation forestière illégale généralisée. En effet, entre 75 et 80 pour cent du bois qu’elle utilise provient des forêts, et les derniers rapports des agences de recherche et des bailleurs de fonds internationaux signalent que la plupart du bois récolté dans les forêts indonésiennes, c’est-à-dire près de 73%, est coupé de façon clandestine.

Tant que le déboisement et l’exploitation forestière illégale causés par l’industrie de la pâte n’auront pas été éliminés, en investissant en une nouvelle usine de pâte on ne fera qu’aggraver le problème des forêts. Toutes les grandes usines de pâte de l’Indonésie ont provoqué des problèmes sociaux, la pollution ou le déboisement et, souvent, tout cela ensemble. Les recherches révèlent que l’usine prévue à Kalimantan du Sud ne sera pas l’exception.

Rien que dans la concession de l’UFS il y a 73 000 hectares de forêts fortement dégradées, et l’usine de particules met en danger 40 000 hectares supplémentaires de forêts de plaine de grande valeur. D’ailleurs, l’UFS reconnaît qu’elle projette d’augmenter dans un avenir proche sa capacité de production de pâte à 1,2 millions de tonnes par an, ce qui va très probablement provoquer la destruction de davantage de forêts.

De surcroît, l’évaluation des impacts sur l’environnement (EIE) de l’UFS, qui a filtré malgré les efforts de l’entreprise de ne pas la divulguer, conclut qu’il faut prévoir la disparition totale de la vie aquatique dans les environs de l’usine de pâte, ce qui équivaut à la perte des moyens de vie pour les centaines de personnes qui s’adonnent à la pêche traditionnelle. L’évaluation annonce de même une augmentation massive de l’incidence des maladies respiratoires aiguës, des maladies de la peau et de la malaria. La construction d’un port en eau profonde pour l’usine de particules détruira des mangroves précieuses et rares et portera considérablement atteinte à la vie aquatique marine de la zone.

Le réseau d’ONG indonésiennes CAPPA (alliance communautaire de lutte contre l’industrie papetière) a témoigné de quatre villages de pêcheurs et d’élevage de crevettes qui verront très probablement leurs pêcheries endommagées par les déchets de l’usine proposée. Les sites où les communautés locales élèvent des crevettes se trouvent à 400 mètres à peine du site prévu pour l’usine. En outre, CAPPA a signalé que ce site est l’emplacement d’un cimetière ancestral, et que l’étape initiale d’acquisition de terres pour l’usine a soulevé des conflits avec la communauté.

L’usine de pâte et de particules que l’UFS entend construire ne contribuera pas au développement durable du Bornéo indonésien. Au contraire, elle va contribuer à généraliser le déboisement et à dégrader encore plus la nature et les conditions de vie des habitants de la région.

Article fondé sur des informations tirées de : ”Environmental organisations oppose the building of the new pulp mill in Indonesia”, Finnish Association for Nature Conservation, Friends of the Earth et Finnish ECA Reform Campaign, http://www.vientiluotto.net/Epretxt.html#070604 ; Lettre à James D. Wolfensohn concernant la garantie de la MIGA pour l’usine de pâte de 1,2 milliards USD prévue par United Fiber System Pulp Mill à Kalimantan du Sud, WALHI, https://www.mpi.org.au/kampanye/hutan/strukturisasi/lamp_sp_wksel_150304/ ; lettre des ONG internationales aux entreprises autrichiennes impliquées dans le projet d’usine de pâte, distribuée par Daniel Hausknost, Les Amis de la Terre Autriche, adresse électronique : daniel.hausknost@global2000.at.


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Malaisie : le CCBM certifie des concessions forestières sans tenir compte de la volonté ni des droits des Penan

Les Penan du Sarawak luttent pour leurs droits à la terre et aux forêts depuis plus de vingt ans, non seulement en faisant des barricades sur les routes des entreprises forestières mais en revendiquant au tribunal leurs droits coutumiers autochtones. Malgré la résistance permanente que rencontrent les activités forestières et les plantations effectuées dans le territoire natal des Penan, le gouvernement du Sarawak et ses concessionnaires (les entreprises forestières et de plantation) continuent d’ignorer leurs droits fonciers.

Le Conseil de certification du bois de la Malaisie (CCBM) a pris l’initiative sans précédent de délivrer un certificat de gestion forestière à Samling Plywood (Baramas) pour une concession qui fait l’objet depuis 1998 d’une action en justice intentée par les Penan, sur laquelle le tribunal ne s’est pas encore prononcé. Cela veut dire que Samling vend maintenant le bois du territoire des Penan comme du bois récolté de façon “durable” et “légale”, contre la volonté déclarée de ces derniers. Malgré les nombreuses protestations des Penan, le CCBM a refusé de respecter les normes qu’il prétend avoir et d’annuler le certificat délivré à Samling en octobre 2004.

Du moment que l’Union européenne est en train de discuter si elle accepte les certificats du CCBM, et que la Dutch Keurhout Foundation les a déjà acceptés comme garantie de l’origine “légale” du bois malais, les ONG européennes Bruno Manser Fonds, Rainforest Foundation Norvège et FERN ont estimé qu’il fallait sans délai informer les gouvernements que le CCBM viole les droits des peuples autochtones, et les exhorter à ne pas accepter les certificats en question comme preuve de durabilité ni de légalité.

Les organisations mentionnées ont donc produit la déclaration suivante, qu’elles ont distribuée à d’autres ONG pour signature, où elles demandent aux gouvernements et aux industries de ne pas accepter le plan de certification du bois malais du CCBM parce qu’il ne respecte pas les droits des peuples autochtones :

« Nous, les organisations non gouvernementales soussignées, recommandons vivement à l’Union européenne, aux gouvernements européens et à l’industrie européenne du bois de ne pas accepter le système de certification du Conseil de certification du bois de la Malaisie (CCBM) comme garantie de légalité ni de durabilité de la gestion forestière, parce que le CCBM ne respecte pas les droits des peuples autochtones. La récente certification d’une unité de gestion forestière du Sarawak, qui viole ouvertement les droits des Penan, nous inquiète tout particulièrement.

Le Conseil de certification du bois de la Malaisie (CCBM) s’enorgueillit de garantir la provenance durable et légale des produits de bois commercialisés sous son label. Néanmoins, les ONG malaises critiquent depuis des années le mépris dont le CCBM fait preuve à l’égard des droits des peuples autochtones. La récente certification de Samling Bhd. – qui est la première certification autant d’une entreprise privée que d’une Unité de Gestion forestière – est une confirmation consternante de ce mépris : elle s’applique à l’une des zones boisées les plus disputées du Sarawak, et elle a été délivrée sans consulter toutes les communautés penan concernées.

Une partie considérable de l’Unité de Gestion forestière de Sela’an-Linau, située dans la région d’Ulu Baram du Sarawak, se trouve dans une zone sur laquelle les Penan affirment avoir des droits coutumiers autochtones et l’ont ainsi revendiqué en justice en 1998. L’affaire est encore en instance à la Haute Cour du Sarawak. En certifiant cette zone, le CCBM a enfreint ses propres normes de certification, suivant lesquelles « les droits de longue date d’utilisation de la terre et des produits de la forêt devront être clairement définis, documentés et légalement établis ».

La société Samling est entrée dans la région au début des années 1990 et elle a fait appel à la police pour vaincre la résistance des peuples autochtones à l’exploitation forestière. Depuis que cette exploitation a commencé, les Penan n’ont cessé de protester contre la destruction de leurs forêts, dont ils dépendent pour la chasse et pour la cueillette du sagou sauvage, des plantes médicinales et du rotin qu’ils emploient dans leur travail artisanal.

En janvier 2005, plus de 600 Penan sédentaires et semi-nomades qui habitent la région ont protesté contre la certification, et leur opposition a été confirmée par la suite lors d’une réunion de leurs représentants effectuée le 18 août 2005.

Dans une lettre adressée le 25 janvier 2005 au CCBM, le chef Bilong Oyau de Long Sait (Division Miri, Sarawak) a écrit : ‘Nous sommes fortement opposés à cette certification [...]. Nous avons vécu ici en paix jusqu’à ce que les compagnies forestières viennent perturber notre vie en empiétant sur notre forêt. Nombre d’entre nous ont souffert par suite des opérations d’abattage de Samling : nos rivières sont polluées, nos sites sacrés ont été endommagés et nos animaux ont fui devant ceux qui nous privent de nos moyens d’existence et de notre culture.’

Tout en poursuivant sa campagne de relations publiques dans le monde entier, le CCBM ignore les protestations des Penan et refuse d’annuler la certification abusive d’une zone qui est exploitée contre la volonté de la population autochtone concernée.

La décision d’accepter ou de refuser le CCBM comme garantie de légalité a beaucoup d’importance, car elle peut être le baromètre indiquant quels critères appliqueront les gouvernements européens pour définir qu’un bois tropical est ‘acceptable’, en particulier quand il s’agit de décider, dans le cadre du processus FLEGT, l’octroi de licences d’exploitation et la définition de politiques d’achat de bois par les pays membres de l’UE.

La communauté des ONG est en désaccord avec les évaluations effectuées par certains États membres de l’UE, comme le Royaume-Uni et le Danemark, et par les industries du bois, comme la Dutch Keurhout Association, qui ont conclu que le CCBM était une garantie de légalité.

Du point de vue des droits des peuples autochtones, la certification de la concession de Samling à Sela’an-Linau est absolument inacceptable, et constitue d’ailleurs une preuve supplémentaire que, pour le CCBM, la ‘durabilité’ et la ‘légalité’ n’incluent pas le respect des droits élémentaires de la population autochtone affectée.

Nous conseillons aux ministres responsables et à l’industrie du bois de reconsidérer d’urgence le système de certification du bois malais du CCBM à la lumière de ces nouvelles informations.

[Signatures] »

Pour plus d’informations vous trouverez sur http://www.bmf.ch/en/pdf/selaan-linau-report.pdf un rapport (en anglais) sur la certification du CCBM.


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Sri Lanka : les Wanniyala-Aetto exercent leur droit de retourner dans leur forêt

Les Wanniyala-Aetto (« le peuple de la forêt ») sont les habitants autochtones de Sri Lanka, un peuple gentil de chasseurs-cueilleurs qui eut des rapports durables avec son environnement de forêt tropicale pendant dix-huit millénaires.

Après avoir survécu à 2 500 de colonisation de leur île, d’abord par les Cingalais et plus tard par les immigrants venus du Tamil (Inde), à cinq siècles de colonisation par les Portugais, les Hollandais et les Britanniques, et à deux guerres mondiales, les Wanniyala-Aetto furent expulsés par le gouvernement de Sri Lanka de ce qui restait de leur forêt ancestrale.

Sri Lanka devint indépendant en 1948. Le nouveau gouvernement entreprit alors de réorganiser le pays. Avec le financement de la Banque mondiale, il commença en 1955 à construire le barrage de Gal Oya, qui inonda les meilleurs territoires de chasse et de cueillette des Wanniyala-Aetto, les sites les plus peuplés d’abeilles mellifères et leurs grottes préférées.

La plupart des personnes furent réinstallées dans des villages de réadaptation situés dans des zones agricoles, mais leur gardien du savoir et porte-parole, Uru Warige Tissahamy, conduisit beaucoup d’entre elles plus loin dans la forêt. En 1977, la Banque mondiale accorda au gouvernement un prêt pour la mise en oeuvre d’un énorme projet hydroélectrique et d’irrigation concernant le système fluvial le plus grand du pays, le Mahaweli Ganga. Le cours du fleuve fut détourné pour la production d’énergie hydroélectrique et pour alimenter des réservoirs et des canaux d’irrigation. De vastes étendues de forêt furent défrichées, dont 11 000 hectares des derniers territoires de chasse des Wanniyala-Aetto. Des milliers d’agriculteurs cingalais et tamoul vinrent s’y établir.

Ensuite, le 10 novembre 1983, sur le coup de minuit, le gouvernement expulsa les Wanniyala-Aetto de la dernière portion de leur forêt natale, déclarant que c’était le bassin hydrographique de trois nouveaux réservoirs financés avec l’aide officielle au développement fournie par plusieurs agences étrangères, y compris l’USAID. Ces réservoirs furent créés pour fournir l’eau nécessaire à l’irrigation de rizières situées en lisière de la forêt et destinées à la production intensive suivant les principes de la « révolution verte ». L’étendue de forêt située entre les réservoirs devint le Parc national de Maduru Oya, qui fut placé sous l’égide de la Stratégie mondiale de la conservation (WCS en anglais) gérée conjointement par le Fonds mondial pour la nature (WWF), l’Union mondiale pour la conservation de la nature (UICN) et le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE).

Les Wanniyala-Aetto furent obligés de se réinstaller dans trois districts différents, ce qui divisa leur communauté et détruisit la structure sociale fortement intégrée dont ils avaient traditionnellement dépendu. Les zones de réinstallation sont situées à l’extérieur de la forêt, dans des régions de rizières qui leur sont tout à fait inconnues et qui ne se prêtent absolument pas à la culture itinérante traditionnelle. Soumis à des violations des droits humains et à des mauvais traitements en tous genres, ils ont beaucoup de mal à produire assez de nourriture sur les lopins minuscules octroyés par le gouvernement. À l’heure actuelle, quelques hommes sont autorisés à chasser dans une portion de la forêt, mais ceux qui chassent sans permis risquent amendes et emprisonnement s’ils sont découverts. Ces dernières années, trois chasseurs qui avaient des permis ont été abattus par les gardes du parc qui ont tiré sur eux.

Aujourd’hui, les Wanniyala-Aetto ne sont plus que 2 500. Leur culture millénaire, leurs traditions spirituelles, leurs connaissances médicales fondées sur l’ethnobotanique et leurs compétences pour l’aménagement écologique de la faune et la flore des forêts tropicales sont sur le point de disparaître à jamais. Malgré leur réinstallation, ils n’ont pas oublié leur territoire. « Je suis né dans la forêt, le pays de mes ancêtres. Nous sommes le peuple de la forêt et nous voulons vivre et mourir ici. Même si je devais me réincarner sous la forme d’une mouche ou d’une fourni, je serais heureux, pourvu que je sache que je retournerais vivre dans la forêt. » (Uru Warige Tissahamy, de 97 ans, gardien du savoir des Wanniyala-Aetto).

Voilà pourquoi une centaine de Wanniyala-Aetto ont exercé leur droit légal de retourner dans leurs terres, plus de vingt ans après en avoir été expulsés. Les gardes forestiers ont menacé de poursuites judiciaires ceux qui sont retournés dans le parc pour les forcer à partir de nouveau.

Plusieurs organisations demandent du soutien pour les Wanniyala-Aetto et vous proposent d’écrire à la présidente de Sri Lanka pour l’exhorter à ce que son gouvernement autorise immédiatement les Wanniyala-Aetto qui ainsi le souhaitent à retourner sur leur terre et à y pratiquer la chasse et la cueillette pour leur consommation personnelle, sans crainte de harcèlements, de violences ou de nouvelles expulsions.

Article fondé sur des informations tirées de : « Le retour des Wanniyala-Aetto dans leur forêt », Survival, 21 octobre 2005, http://survivalfrance.org/news.php?id=1102 ; "The Wanniyala-Aetto", Global Vision, http://www.global-vision.org/srilanka/.


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Thaïlande : la ‘grande’ conservation et la vie des autochtones ne marchent pas de pair

Pris d’un accès d’enthousiasme environnementaliste stimulé par les offres financières généreuses du Fonds pour l’Environnement mondial, le gouvernement de la Thaïlande s’est mis à établir des parcs nationaux aussi vite que le département forestier royal peut en dessiner les cartes. Il y a dix ans, les rares parcs qu’il y avait en Thaïlande n’étaient pas démarqués et n’existaient que sur le papier, de sorte que peu de Thaïlandais savaient qu’ils étaient là. A présent, la carte du pays montre 114 parcs terrestres et 24 parcs marins. Presque vingt-cinq mille kilomètres carrés, dont la plupart sont occupés par des tribus montagnardes et des tribus de pêcheurs, correspondent maintenant à des aires protégées gérées par le département forestier.

Les Karen sont la tribu la plus nombreuse des six qui habitent dans les montagnes luxuriantes de l’extrémité nord de la Thaïlande. Khon Noi, femme chef de famille d’un lointain village de montagne, s’accroupit près d’un poêle ouvert, vêtue des vêtements amples et bariolés qui l’identifient comme Karen. Son village de soixante-cinq familles a occupé la même vallée étendue pendant plus de deux cents ans. Elle mâche du bétel, crache le jus rouge vif dans le feu et parle doucement à travers ses dents noires. « Le gouvernement ne sait pas du tout qui je suis », dit-elle. « La seule personne du village qu’ils connaissent par son nom est le ‘chef’ qu’ils ont nommé pour qu’il nous représente dans les négociations. Ils sont venus la semaine dernière, en tenue militaire, pour nous dire que nous ne pouvions plus pratiquer l’agriculture itinérante dans la vallée. S’ils savaient que quelqu’un d’ici a dit du mal d’eux ils reviendraient et nous feraient partir. »

« Les hommes en uniforme sont apparus un jour, venus de nulle part, leurs armes bien en vue », se rappelle Khon Noi, « et ils nous ont dit que nous habitions maintenant dans un parc national. C’était la première fois qu’on nous en parlait. Ils ont confisqué nos armes... plus de chasse, plus de pièges, plus de ‘brûlis’. C’est comme ça qu’ils appellent notre agriculture. Nous l’appelons culture itinérante, et nous l’avons pratiquée dans cette vallée pendant plus de deux cents ans. Bientôt nous serons forcés de vendre du riz pour acheter les légumes qu’on ne nous permet plus de planter ici. Nous pouvons nous passer de chasser, parce que nous élevons des poules, des cochons et des buffles, mais la culture itinérante est notre mode de vie. »

En novembre 2004, six mille conservationnistes ont assisté au Congrès mondial de la Conservation organisé à Bangkok. À cette rencontre comme ailleurs, les grandes organisations conservationnistes ont nié toute participation aux expulsions et produit des tonnes de matériel publicitaire montrant leur affection pour les peuples autochtones et les rapports étroits qu’elles ont avec eux. Ces dernières années, l’aide financière à la conservation internationale a cessé d’être le fait de quelques personnes ou fondations familiales pour inclure des fondations très importantes comme Ford, MacArthur ou Gordon et Betty Moore, sans compter la Banque mondiale, son Fonds pour l’Environnement mondial, les gouvernements étrangers, l’USAID, une foule de banques bilatérales et multilatérales et les entreprises multinationales. Pendant les années 1990, l’USAID à elle seule a pompé presque 300 millions de dollars dans le mouvement international de conservation, qu’elle est arrivée à considérer comme un auxiliaire indispensable de la prospérité économique. Les cinq plus grandes organisations de conservation, dont Conservation International (CI), The Nature Conservancy (TNC) et le Fonds mondial pour la nature (WWF) ont absorbé plus de 70% de ce montant. Les communautés autochtones n’en ont rien eu. La fondation Moore s’est engagée à faire une contribution exceptionnelle de presque 280 millions de dollars, s’étendant sur dix années, à une seule organisation, Conservation International ; c’est la subvention environnementale la plus importante de l’histoire. Dernièrement, toutes les grandes ONG internationales (les ‘big NGO’ ou BINGO) sont devenues de plus en plus proches des affaires, dans leur orientation comme dans leur affiliation. The Nature Conservancy se vante d’avoir presque deux mille sponsors chez les entreprises, tandis que Conservation International a reçu près de 9 millions de dollars de ses deux cent cinquante « partenaires » commerciaux.

Avec un tel soutien politique et financier, des branches dans presque tous les pays du monde, des millions de membres fidèles et des budgets de neuf chiffres, CI, WWF et TNC se sont lancés dans une énorme campagne mondiale pour augmenter le nombre des « aires protégées » (AP) : des parcs, des réserves, des réserves de faune et des couloirs destinés à la préservation de la diversité biologique. En 1962, il y avait un millier d’AP dans le monde. Aujourd’hui il y en a 108 000, et d’autres viennent s’y ajouter chaque jour. La superficie totale protégée par les conservationnistes a doublé depuis 1990, date à laquelle la Commission mondiale des Parcs s’est fixé pour but de protéger 10 pour cent de la surface de la planète. Ce but a été dépassé : 12% des terres du monde, soit 18,91 millions de kilomètres carrés, sont maintenant protégés.

Or, après avoir réservé à la « protection » une étendue de terre de la taille de l’Afrique, la diversité biologique du monde continue de diminuer, et de plus en plus de conservationnistes se demandent pourquoi. Quelque chose ne va pas du tout dans ce plan ; autrement, comment se fait-il qu’en Afrique, où tant de parcs et de réserves ont été créés et où il y a eu le plus d’expulsions d’autochtones, 90 pour cent de la diversité biologique se trouvent à l’extérieur des aires protégées ? Ce fait étonnant a été constaté par la Convention sur la diversité biologique.

Les solutions axées sur le marché, que certains groupes concernés ont avancées et qui ont peut-être été appliquées avec les meilleures intentions écologiques et sociales, ont eu en commun un résultat lamentable, à peine discernable derrière le rideau de fumée du bavardage publicitaire. Presque dans tous les cas, les peuples autochtones se retrouvent installés dans l’économie monétaire sans avoir les moyens d’y participer pleinement. Liés par des contrats de longue durée, ils travaillent comme gardiens de parc, porteurs, serveurs, moissonneurs ou, s’ils se débrouillent pour apprendre une langue européenne, guides éco-touristiques. Dans cette situation, la « conservation » ressemble de plus en plus au « développement », tandis que les populations autochtones sont assimilées au rang le plus bas des sociétés nationales. Il ne faut donc pas s’étonner que, pour les peuples tribaux, les conservationnistes ne soient rien d’autre que des colonisateurs, une prolongation des forces abrutissantes de l’hégémonie économique et culturelle.

Si nous voulons préserver la diversité biologique dans les régions lointaines du globe, dont beaucoup sont encore occupées par des peuples autochtones, l’histoire nous montre qu’il serait absolument stupide de flanquer dehors ces gens qui y vivent d’une manière écologiquement durable.

Adapté de “Conservation Refugees”, Mark Dowie, The Orion Society, novembre-décembre 2005, http://www.oriononline.org/pages/om/05-6om/Dowie.html.


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