Bulletin du WRM

 

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Numéro 101 - Décembre 2005

 

DES PAYS DIFFÉRENTS, DES PROBLÈMES SEMBLABLES


Afrique du Sud : les plantations, de l’or vert ou un désert vert ?

« Les gens de la campagne sont très compétents, mais ils n’ont pas de diplômes. D’autre part, ils ne parlent pas le langage ‘correct’. Cette étude me permet de contribuer à l’émancipation de la communauté. Je parle pour ceux qui n’ont pas de voix, je suis engagé dans la lutte pour la dignité des nôtres », a dit John Blessing Karumbidza au début de sa présentation à Vitória. Né à Zimbabwe en milieu rural, Karumbidza est professeur d’histoire de l’économie à l’université de KwaZulu-Natal, à Durban. Timberwatch l’a chargé d’analyser les effets des plantations d’arbres sur les collectivités rurales de la province de KwaZulu-Natal, en Afrique du Sud.

Si les conséquences pour l’environnement ne faisaient pas spécifiquement partie de la recherche, Karumbidza a signalé quand même que « les considérations et les effets d’ordre environnemental recouvrent tout, car elles concernent les aspects sociaux, culturels et économiques. Dans la vie rurale de la région il est difficile de séparer les thèmes sociaux, culturels, économiques et politiques des thèmes environnementaux, comme il est difficile de les séparer l’un de l’autre ».

L’industrie des plantations d’Afrique du Sud affirme qu’elle crée des emplois. Lorsqu’elle renvoie des travailleurs et fait appel à des sous-traitants pour qu’ils fassent le travail (à des salaires plus bas), elle appelle cela « émancipation ». Elle affirme qu’elle développe les infrastructures, les routes par exemple. Elle affirme qu’elle met de l’argent dans les poches des paysans et qu’elle fait une contribution substantielle à l’économie du pays. Elle affirme qu’elle préserve l’environnement.

Les recherches de Karumbidza dévoilent une histoire différente, faite d’expulsions, de réinstallations et de dislocations. Les communautés expulsées pour faire de la place aux plantations ont reçu des indemnisations insuffisantes ou inexistantes. Dans leur nouvel emplacement, les terres disponibles étaient exiguës.

La communauté de Sabokwe, à Richards Bay, est aujourd’hui complètement entourée de plantations d’eucalyptus. Un membre de la communauté les a décrites comme « un océan de néant ». « Nous nous sentons cernés, installés si près de ces plantations si énormes », a dit à Karumbidza un paysan de Sabokwe.

« Nous pleurons parce que nos enfants n’ont pas de vêtements ni de chaussures », a dit un autre. « La vie est difficile depuis que les arbres sont venus. »

Les paysans s’inquiètent parce qu’ils n’ont pas assez de terres. Ils ne peuvent pas cultiver assez d’aliments pour vivre ; les jeunes pensent que, lorsqu’ils grandiront, leurs parents n’auront pas de terre à leur donner.

Mme. Ziqubu, l’une des aînées de Sabokwe, a raconté à Karumbidza les problèmes qu’ils ont au sujet de l’eau : « le problème est que nous rivalisons avec ces plantations pour l’eau. Elles en consomment beaucoup. Je me rappelle qu’en 1996, quand nous sommes venus, le ruisseau à côté du jardin coulait en permanence, parce que les eucalyptus n’étaient pas là ».

« Le problème de l’eau est aussi grave que la disponibilité de terres », a-t-elle continué. « Vous avez beau avoir un champ, sans eau, on ne peut pas y faire grand-chose. Donc, nous sommes là, au milieu d’un désert créé par l’industrie des plantations. »

Slovoville est un campement de squatteurs situé près de la ville de KwaMbonambi. Quelque 2 000 personnes y habitent, dans des maisons minuscules faites de chutes de bois, de plastique noir, de pneus et de tout ce que les gens peuvent trouver. Il y a une seule colonne d’alimentation d’eau pour toute la communauté.

Les premiers à s’installer à Slovoville sont venus dans les années 1980, pendant la frénésie d’achat de terres de Mondi et Sappi. Les agriculteurs blancs ont vendu leurs terres, ils ont pris l’argent et ils sont partis. Les noirs qui avaient travaillé dans ces établissements n’avaient nulle part où aller, sauf dans des campements de squatters comme celui de Slovoville. Depuis, d’autres les ont rejoints, même des gens du Mozambique venus en Afrique du Sud en quête de travail, et ceux qui fuyaient la violence politique en Zululand.

Ni Mondi ni Sappi ne reconnaissent leur responsabilité à l’égard des habitants de Slovoville. Lorsqu’un incendie y a fait rage, aucune des entreprises n’est venue en aide, elles n’ont même pas donné de poteaux pour la reconstruction des maisons.

En novembre 2005, Timberwatch a organisé une réunion avec les représentants des communautés et des ONG locales, dans le but de commenter le travail de Karumbidza. Après sa présentation, Karumbidza a demandé si les communautés tiraient un quelconque bénéfice des plantations d’arbres. Aucun des présents n’a pu imaginer un seul avantage. « Les plantations ont apporté la famine, et non des bénéfices », a dit un paysan. « Il ne faudrait pas qu’il y ait des plantations près de la communauté ou près du village », a ajouté un autre. Ils ont présenté une liste des problèmes causés par les plantations, où figuraient les effets sur l’eau, la réduction des pâturages et des terres cultivables, la dégradation du sol, la diminution du nombre d’arbres indigènes, d’arbres fruitiers et de plantes médicinales, et le fait que les plantations sont un refuge où les délinquants viennent se cacher.

Au cours de la discussion, une paysanne a expliqué que même ceux qui ont travaillé pendant vingt ans pour les plantations n’en ont pas tiré profit. « Ils n’ont pas de bonnes choses ni de biens achetés grâce à leurs salaires, aux contrats qu’ils ont passés, ils n’ont rien », a-t-elle dit. « Nous devrions nous débarrasser de ces plantations. »

Chris Lang, adresse électronique : chrislang@t-online.de


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Brésil : la lutte du réseau Alerta contra o Deserto Verde

La dernière rencontre internationale du Mouvement mondial pour les forêts tropicales, organisée pour faire le bilan de ses activités et reformuler ses stratégies de lutte contre les plantations industrielles d’arbres en régime de monoculture, a eu lieu à un endroit symbolique : l’État d’Espírito Santo, au Brésil.

En effet, c’est dans cet État qu’est né, en 1999, un réseau de résistance contre les plantations d’eucalyptus, Rede Alerta contra o Deserto Verde. Le réseau s’est constitué à partir de la lutte concrète des communautés qui subissent les impacts des plantations d’eucalyptus, auxquelles sont venus se joindre de nombreux citoyens, institutions, mouvements sociaux, organisations pastorales et églises, décidés à appuyer ce combat et convaincus qu’il faut résister au modèle actuel de développement, centré sur les grands projets d’accaparement de terres et de revenus, comme c’est le cas de la production de pâte d’eucalyptus pour l’exportation. Ce modèle, qui sépare l’être humain de la nature, donne naissance aux dénommés « déserts verts », ces énormes plantations où il y a des arbres de croissance rapide mais pas d’autres plantes, pas d’animaux et pas de gens.

L’année 2005 a été fertile pour le réseau Alerta contra o Deserto Verde ; il y a eu de grandes mobilisations contre les plantations industrielles d’arbres, surtout à Espírito Santo, et des combats pour la terre menés par les communautés autochtones Tupinikim et Guarani et le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST).

Le programme de la rencontre incluait des visites au cours desquelles les participants ont connu le village Córrego do Ouro, dans la municipalité d’Aracruz. Ce village a été reconstruit à l’intérieur des 11 009 hectares de terres des Tupinikim et Guarani qu’ils ont eux-mêmes délimitées en mai de cette année. Le nouveau village est déjà habité par quatre familles Tupinikim. Ils n’ont pas d’eau ni de lumière, et peu de chose à manger, mais ils sont pleins d’espoir et veulent montrer dans la pratique la viabilité de l’option pour laquelle ils luttent : remplacer les plantations d’eucalyptus par des cultures vivrières et des arbres indigènes, et créer les conditions nécessaires pour vivre en liberté.

Les leaders autochtones ont raconté comment la monoculture de l’eucalyptus dans leur territoire avait perturbé leur conduite, leurs traditions et leur style de vie, et détruit la nature dont ils dépendaient pour survivre. Ainsi, ils avaient été forcés de passer un « accord d’aménagement forestier » avec Aracruz Celulose. Ces accords sont, au niveau mondial, la stratégie la plus récente du secteur papetier pour « intégrer » les producteurs ruraux à l’agro-industrie de l’eucalyptus et de la pâte à papier.

Les indigènes Tupinikim et Guarani continuent de se battre pour obtenir la démarcation officielle de leurs terres, que le gouvernement fédéral n’a pas encore accomplie. Ils ont besoin du soutien de tous dans ce bras de fer avec le plus grand producteur mondial de pâte d’eucalyptus.

Lors de la deuxième sortie, les visiteurs ont pu connaître un autre exemple concret, concernant cette fois la lutte des paysans sans terre. Dans le campement de Vila do Riacho, municipalité d’Aracruz, plus de 100 familles occupent depuis le mois de septembre une étendue de 8 500 hectares qui appartient à Aracruz Celulose. Les occupants sont des travailleurs que l’agro-industrie a expulsés de leurs terres ; ils rêvent de retourner au milieu rural et de produire leur propre nourriture.

Rien qu’à cet endroit, il y aurait de la place pour l’établissement de 400 familles au moins. Il faut souligner qu’en ce moment, le gouvernement fédéral et celui de l’État d’Espírito Santo seraient en train d’analyser, comme ils l’avaient promis, la zone en question, pour déterminer si elle est productive et quelles sont les « terres fiscales » – des terres sans documentation qui appartiennent légalement à l’État – à l’intérieur de ces 8 500 hectares. Les « terres fiscales » ne peuvent pas être transférées à des entreprises privées mais doivent être affectées à des fins sociales, c’est-à-dire à la réforme agraire.

La résistance du MST éveille l’espoir de ces familles. Elles racontent les poursuites qu’elles ont subies pour avoir ramassé des déchets d’eucalyptus dans les plantations de l’entreprise. Avec ce bois, ces familles produisent du charbon pour contribuer à la subsistance de leurs enfants. Elles parlent avec dignité et fermeté de l’importance de l’organisation quand il s’agit de lutter contre le modèle de développement de la campagne brésilienne, c’est-à-dire le latifundium et l’agro-industrie.

L’organisation est la voie pour que les communautés qui subissent les conséquences du désert vert défendent leurs droits et montrent à la société que, si les grands projets industriels comme celui d’Aracruz Celulose sont pervers et sans avenir, il existe en revanche d’autres options, justes et possibles, qui peuvent surgir de l’articulation et de l’échange entre les personnes privées de terres : les autochtones, les travailleurs sans terres, les paysans et les quilombolas (descendants d’esclaves). Le réseau Alerta contra o Deserto Verde se veut un espace pour le partage d’expériences et le renforcement de la lutte de ceux qui résistent.

Winfried Overbeek, FASE-ES, e-mail: winnie.fase@terra.com.br


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Cambodge : les plantations et la mort des forêts

Les promoteurs des plantations industrielles d’arbres allèguent qu’il s’agit d’un « reboisement », qu’elles élargissent la superficie des forêts, fournissent du travail aux gens des lieux et diminuent la pression sur les forêts naturelles. La réalité de ce qui se passe au Cambodge met au clair que ces arguments ne sont que de la propagande.

Le premier ministre du Cambodge, Hun Sen, a donné en concession de vastes étendues de terres, surtout à des relations d’affaires et à des amis. Nombre d’entre elles dépassent la limite de 10 000 hectares que le code foncier 2001 définit comme superficie maximale.

En novembre 2004, le représentant spécial des Nations unies pour les droits de l’homme au Cambodge, Peter Leuprecht, a publié un rapport où les concessions de terres sont examinées du point de vue des droits de l’homme. Dans le préambule, Leuprecht a écrit : « La situation que j’ai trouvée m’à choqué. Les droits que l’on accorde aux entreprises sur les terres sont très semblables aux droits de propriété. Pourtant, elles se soucient très peu ou pas du tout du bien public, et contribuent très peu ou pas du tout au revenu de l’État. Ma conclusion est que les politiques adoptées sont erronées ; elles ne diminuent pas la pauvreté au Cambodge, et permettent que les ressources naturelles du pays continuent d’être pillées. »

Des recherches récemment conduites dans les provinces de Koh Kong, Pursat et Kompong Chhnang pour le compte du WRM ont confirmé l’existence de ces problèmes.

La première nouvelle que les communautés locales ont eue sur le projet de planter 18 300 hectares d’acacias dans le parc national de Bokum Sakor, c’est lorsqu’un convoi de camions, de bulldozers et d’excavatrices est arrivé en grondant dans le parc, en mars 2004. L’entreprise concessionnaire, Green Rich (dénommée à présent Green Elite) appartient à la Freeland Universal Limited, une société inscrite dans les îles Vierges britanniques qui a ses bureaux à Hong-Kong. Les bureaux de Hong-Kong d’Asia Pulp and Paper figurent à la même adresse.

Green Rich a installé un campement dans le parc, dans une forêt de melaleuca située sur la rive sud du fleuve Prek Khai. Les travailleurs ont commencé à défricher la forêt, à construire des bureaux et des maisons et à bâtir les fondations d’une usine de particules de bois. Green Rich n’avait pas les autorisations prévues par le Code forestier, par la Loi sur la protection des ressources naturelles et par le décret sur les évaluations des impacts sur l’environnement. L’entreprise a ainsi abattu plusieurs centaines d’hectares de melaleuca et de mangrove, à l’intérieur du parc national.

La situation des travailleurs était épouvantable. Green Rich avait embauché des sous-traitants du Nord-Est du Cambodge pour qu’ils amènent les travailleurs et les équipements à Bokum Sakor. Ces sous-traitants gonflaient les prix de l’eau et du bois qu’ils vendaient aux travailleurs, de sorte que bien d’entre eux devaient constamment emprunter de l’argent pour survivre. Plusieurs travailleurs se sont enfuis, traversant le Prek Khai à la nage pendant la nuit ou faisant des dizaines de kilomètres à pied à travers la mangrove. Des défenseurs des droits de l’homme et la police ont aidé des douzaines d’entre eux à échapper.

En mai 2004, Mok Mareth, ministre de l’environnement, a donné à la direction de Green Rich l’ordre de cesser toute activité jusqu’à ce que l’évaluation d’impact environnemental soit effectuée. Green Rich a ignoré cet ordre et continué ses opérations. Finalement, en décembre 2004, le ministère de l’environnement a annoncé qu’il avait intenté un procès à Green Rich pour un million de dollars de dommages et intérêts. Le procès a été abandonné fin 2005, lorsque le ministre de l’agriculture, de la pêche et des forêts a communiqué au tribunal qu’il avait autorisé l’entreprise à opérer.

En 2004 également, l’entreprise chinoise Wuzhishan a lancé ses opérations de plantation dans les provinces de Pursat et Kompong Chhnang. Le partenaire cambodgien de Wuzhishan, Pheapimex, avait reçu en 1997 une concession de 300 000 hectares pour la plantation d’eucalyptus, pendant la période d’agitation qui suivit le coup d’État où Hun Sen fit démissionner Norodom Ranariddh, un autre membre de la coalition. Ce fut à la même époque que Green Rich obtint son contrat de concession. Wuzhishan, Pheapimex et Green Rich sont étroitement liées au premier ministre ou à son entourage.

Les concessions de Pheapimex couvrent sept pour cent du Cambodge ; la société contrôle également tous les gisements d’or du pays, sauf un. Le dossier de Pheapimex inclut la coupe illégale, l’évasion d’impôts et de redevances et l’expulsion des habitants de la région des forêts environnantes dont ils sont tributaires.

En 2000, lorsque Pheapimex a commencé à défricher une forêt de la commune d’Ansar Chambok, dans la province de Pursat, les paysans s’y sont opposés avec succès, en intentant des procès pour forcer le gouvernement à faire respecter la loi et en barrant physiquement la route vers la forêt. Pendant trois ans, Pheapimex n’a plus eu d’activité à cet endroit.

Pourtant, en novembre 2004 des centaines de travailleurs de Wuzhishan sont arrivés à Ansar Chambok. Ils ont commencé à abattre la forêt, à construire des routes et à installer une pépinière d’arbres. Des activités semblables ont eu lieu dans la province voisine de Kompong Chhnang.

« J’ai huit enfants. Si la forêt disparaît et qu’on me prenne ma terre je n’aurai rien à leur donner », a dit un paysan aux chercheurs. Cette fois encore, les habitants d’Ansar Chambok ont essayé d’arrêter la destruction de leur forêt communautaire. Ils ont organisé une surveillance des machines pour éviter l’entrée des bulldozers dans la concession. Une nuit, quelqu’un a lancé une grenade contre un groupe de paysans endormis, blessant huit d’entre eux.

La police a accusé les paysans d’avoir lancé la grenade eux-mêmes. Le premier ministre a taxé le fait de manoeuvre publicitaire : « L’objectif de l’attaque à la grenade, qui a fait quelques blessés mais aucun mort, n’était que de faire sonner plus fort leur propagande ».

L’extraction de résine est l’une des principales sources de revenus des paysans, mais Wuzhishan a coupé les arbres à résine. « Ce qui m’inquiète est que je vais tout perdre. J’ai un champ de trois hectares, mais le chef du village m’a dit qu’il se trouve à l’intérieur de la concession. J’avais 50 arbres à résine, mais il ne m’en reste que 20. Les trente autres ont été coupés la semaine dernière », a dit aux chercheurs un récolteur de résine.

Les travaux sont encore arrêtés, du moins pour l’instant. En mars 2005, Wuzhishan a renvoyé ses travailleurs et retiré les machines lourdes de Pursat et de Kompong Chhnang.

Chris Lang, adresse électronique : chrislang@t-online.de


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Chili : la soif infinie des exploitants forestiers

Lumaco (« eau de luma ») est une commune de passage, dessinée au milieu d’une grande étendue de plantations forestières et de communautés appauvries. Elle n’a pas grand-chose à offrir pour qu’on y reste. Lumaco est l’une des communes que l’on appelle forestières au Chili. La vision d’avenir de la population, telle que manifestée dans le Plan de développement communal 2000 – 2006, est celle d’une commune « où la pauvreté aura été surmontée, qui sera propre et ordonnée, fructueuse et progressiste, développée et unie, avec des expectatives, une éducation interculturelle et diverse, offrant une bonne qualité de vie à ses habitants mapuche et non-mapuche ». Voyons maintenant un bref aperçu de son histoire.

Située au Centre-Sud du pays, Lumaco était autrefois « le grenier du Chili ». La dégradation des sols après des décennies d’agriculture intensive, la transformation économique qui suivit le coup militaire de 1973 et la mise en oeuvre du dénommé « modèle exportateur » firent que l’activité agricole cesse d’être viable du point de vue social et économique. C’était le contexte propice pour l’imposition d’un nouveau modèle de production. Les conditions macro-économiques jointes aux subventions étatiques encouragèrent alors le développement de l’industrie forestière centrée sur la monoculture pour l’exportation.

Or, la commune de Lumaco, qui s’étend sur 111 500 hectares, a vu sa population diminuer considérablement au cours des trente dernières années. Les 16 184 habitants qu’elle avait en 1970 n’étaient plus que 12 792 en 2002, alors que la population du pays avait augmenté de 68 %. À l’heure actuelle, cette population est rurale à 68 %, et se compose à 70 % d’autochtones mapuche. La migration est intense et répond à la recherche de meilleures conditions de vie et de travail.

Les taux de pauvreté sont élevés à Lumaco, qui est l’une des communes les plus pauvres du Chili. Ainsi, 60 % de la population sont au-dessous du seuil de pauvreté et 33 % dans la pauvreté extrême. D’autres indicateurs sociaux importants sont l’analphabétisme (23,7 %), la désertion scolaire (26,3 %) et la mortalité infantile (17,05 pour mille). Ces données mettent en question les bienfaits supposés du modèle forestier qui domine dans le pays.

L’expansion des plantations a été explosive. En 1988, elles couvraient 14 % de la superficie de la commune ; en 2003, elles atteignaient 52,5 %, aux dépens des champs agricoles et de la forêt indigène. La modification des modes d’utilisation du sol s’est accompagnée de changements radicaux dans la vie, la culture et les écosystèmes.

Si l’on analyse la distribution de la terre, on remarque de graves inégalités. La moitié des propriétés occupent 10 % de la superficie de la commune et elles sont habitées par 80 % de la population rurale. Par contre, 10 % des propriétés les plus grandes représentent 55 % de la superficie de la commune. Si nous complétons l’analyse par la comparaison de la qualité des terres, l’inégalité se creuse encore plus : 85 % des petites propriétés se trouvent dans des terres mal adaptées à l’agriculture et très fragiles du point de vue écologique.

Comme à d’autres endroits où l’on pratique la plantation intensive, les graves effets de cette activité sur l’environnement sont visibles : destruction de la forêt indigène (il reste 13 % de la forêt originelle), diminution de la diversité biologique, problèmes de santé dans les communautés des environs, contamination de l’eau par les pesticides et le pollen des pins, détérioration des sols, parmi d’autres. Un aspect critique est la disparition des sources d’eau dans la région. Les populations rurales se retrouvent sans eau de la fin du printemps au début de l’automne. L’eau qui descend des collines disparaît, ainsi que les courants superficiels ; le niveau des puits descend ; en définitive, la population de la campagne n’a pas suffisamment d’eau pour ses activités agricoles, pour le bétail et même pour sa propre consommation. Pour pallier cette situation d’urgence, le gouvernement et la mairie doivent destiner de fortes sommes des ressources publiques à apporter et distribuer l’eau indispensable aux familles voisines des plantations.

Dans le cas de la communauté indigène, les effets prennent une dimension territoriale, culturelle et spirituelle, car la détérioration de l’environnement naturel mapuche porte atteinte aux rapports de l’homme avec la spiritualité. Les changements structurels bouleversent l’équilibre du monde mapuche et la manière de résoudre les problèmes de cette culture.

La perte d’espace territorial, aggravée par la dégradation environnementale produite par l’expansion des plantations, a provoqué un conflit entre la communauté mapuche, les entreprises forestières et le gouvernement. Les processus de récupération de terres entamés par le peuple mapuche à partir de 1997 mettent en évidence la précarité de ses conditions de vie. Ils ont en outre permis de faire connaître ses revendications politiques historiques, concernant non seulement son territoire mais la reconnaissance de son identité en tant que peuple.

La réponse de l’État a consisté à favoriser les conditions juridiques et sociales nécessaires pour que les exploitants forestiers atteignent leurs objectifs de production et poursuivent l’expansion. D’un côté, la répression et la criminalisation. De l’autre, la résolution ponctuelle de quelques-uns des problèmes qui provoquent la réaction des communautés à l’encontre du modèle forestier. C’est dans ce sens que le décret-loi 701 a été modifié pour réorienter vers les petits propriétaires agricoles et indigènes les subventions destinées auparavant aux grandes entreprises forestières. C’est également le cas du programme d’aide Orígenes, financé par la Banque interaméricaine de développement, qui s’adresse à la communauté indigène. En outre, on encourage le développement de projets locaux qui dénaturent les subventions publiques et qui forcent les anciens agriculteurs à se reconvertir vers l’activité forestière. Ainsi, cette stratégie d’expansion devient encore plus complexe ; elle se sert du chantage politique et économique sans laisser d’options de rechange. On impose à la population l’obligation d’organiser sa survie et son avenir autour des plantations.

La commune de Lumaco vit à l’heure actuelle dans des conditions contraires à celles dont on annonçait le souhait au début de cet article. Néanmoins, le peuple mapuche a montré que la préservation de la culture peut être une stratégie appropriée pour résister au modèle forestier, en défendant le droit de concevoir le paysage et la nature suivant des critères propres et en dénonçant la présence des exploitants forestiers comme une invasion de ses territoires et de son style de vie.

Article rédigé par Lucio Cuenca B. à partir de l’étude de cas ”Contexto económico y social de las plantaciones forestales en Chile: el caso de la comuna de Lumaco, Región de la Araucanía”. WRM – OLCA, août 2005. Adresse électronique : l.cuenca@olca.cl.


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Équateur : l’impact de l’entreprise Eucapacific sur les gens et l’environnement

En Équateur, les plantations d’arbres en régime de monoculture sont de trois types : celles que l’on appelle, à tort, des « puits de carbone », qui appartiennent à la fondation hollandaise FASE, les plantations de pins dans les communautés andines, promues par des organisations ayant des rapports avec l’église, et celles que l’on établit pour la fabrication de pâte à papier. C’est de ce dernier type de plantation que nous parlerons dans le présent article.

Dans la province d’Esmeraldas, l’entreprise Eucapacific (Eucalyptus Pacífico S.A.), créée fin 2000 pour la réalisation d’un grand projet de plantation d’eucalyptus, est en train de planter activement cette essence. Le projet, qui regroupe quatre sociétés japonaises (Mitsubishi Paper Mills, Sumitomo Corporation, Electric Power Development et Environmental Engineering Service) plus la société Waltz International, prévoit de planter ainsi des milliers d’hectares.

L’objectif principal est la production de pâte et de papier. Le bois des eucalyptus sera transformé en copeaux au port d’Esmeraldas, d’où il sera exporté au Japon pour devenir de la pâte et du papier.

Le gouvernement japonais y a participé par un prêt équivalent à 80 % du capital. Le consortium a obtenu ce prêt en alléguant qu’il s’agissait d’un projet « écologiquement durable », la plantation d’eucalyptus étant censée absorber les gaz à effet de serre produits par l’entreprise Electric Power Development.

L’installation d’Eucapacific s’est faite au moyen d’un processus agressif d’achat de terres, d’abord à des propriétaires d’étendues moyennes, allant de 500 à 2 000 ha, puis à de petits propriétaires. À ces derniers, on leur a proposé de bons prix et on leur a promis du travail. Pour étendre son contrôle sur toute la zone, Eucapacific a essayé d’acheter les propriétés qui restaient isolées au milieu des terres de l’entreprise, en faisant pression sur leurs propriétaires. Pour ce faire, la transnationale a clôturé les terres et mis des gardes de sécurité pour empêcher la libre circulation des paysans sur les chemins vicinaux déjà interrompus par des plantations.

À maintes reprises, les paysans ont été forcés d’accepter des prix dérisoires pour leurs terres, tout simplement parce que l’entreprise avait déjà acheté les champs voisins et les empêchait d’accéder à leurs propriétés, rendant illégal le passage à travers son domaine. Mais Eucapacific a fait appel à d’autres moyens de pression encore : le boycott déclaré contre la production paysanne, le vol de leurs propriétés, la mort de leurs animaux et l’inaccomplissement des accords conclus. À cela s’ajoutent l’intimidation par des menaces de mort et le harcèlement des enfants de la communauté, faits qui ont été dénoncés dans le village de Matambal.

Le travail promis à la population locale brille par son absence. En 2003, « 300 personnes de l’extérieur » sont venues planter. Cela fait, tout le monde est parti « parce qu’il n’y avait plus de travail ». Sur ces 300 personnes, il n’en reste aujourd’hui que 10. L’aide promise au moment de l’achat des terres, en particulier en matière de création d’emplois, se limite à « zéro pour l’instant ».

D’autre part, l’entreprise a adopté la modalité de la sous-traitance qui lui permet de se libérer de toute responsabilité à l’égard des travailleurs, ceux-ci dépendant des sous-traitants.

Quant aux conditions de travail, elles sont vraiment lamentables. Pour une plantation de 400 hectares on embauche environ 400 travailleurs ; si la propriété a des sorties vers les routes, les travailleurs sont installés en un seul campement. Autrement, on les distribue sur trois campements ou plus dans la région. Les campements avec chemin d’accès sont grands, ils ont des baraques pour trente ou quarante hommes avec des couchettes à trois étages. Les baraques sont en bois de mauvaise qualité, couvertes de toits de zinc, souvent sans installations sanitaires ; quand elles en ont, il s’agit de six à dix fosses septiques qui sont pleines au bout d’une semaine, ce qui provoque un grave problème de salubrité : les eaux usées débordent et deviennent des lieux de reproduction des moustiques qui transmettent la typhoïde et la malaria.

Les produits chimiques (herbicides, insecticides, engrais) sont déposés à côté des lieux où l’on mange et dans les baraques, au risque de contaminer les travailleurs. Les campements dispersés dans la forêt sont composés de cabines aux parois et au toit en plastique ; elles ne dépassent pas cinq mètres sur cinq et sont prévues pour six personnes. Ces campements n’ont aucun service de base. On utilise les maisons des anciens propriétaires et les maisons communales des centres peuplés.

Sur les lieux de travail il n’y a pas d’eau potable, aucun genre de soins médicaux, aucun médicament, aucun moyen de transport pour aller au dispensaire le plus proche en cas d’urgence. Les cas d’intoxication par les produits chimiques utilisés sont fréquents. Les accidents de travail sont monnaie courante, mais le patron ne s’en occupe pas : « débrouillez-vous pour vous soigner ». Dans chaque parcelle il y a chaque jour deux ou trois travailleurs qui partent malades. À Eucapacific il y a eu des morts, comme dans le campement du sous-traitant Tito Zambrano, à Quitito. Il y a eu également un sous-traitant qui est mort, Ramón Zambrano.

Le travail n’offre aucune stabilité. Au cours des étapes initiales de la plantation, beaucoup de personnes sont embauchées. Au bout d’une période de trois à quatre mois en moyenne, les travailleurs sont massivement renvoyés. La rémunération est en moyenne de 133 dollars pour 22 journées de travail continu, 8 heures par jour, à cinq ou six dollars par jour. Ce montant est inférieur au salaire minimum. Les jours de repos ne sont pas rémunérés ; les absences pour maladie ne le sont pas non plus. Le coût des repas, qui sont de très mauvaise qualité, est déduit du salaire.

À la situation des travailleurs viennent s’ajouter les impacts des plantations sur l’environnement. Peu après leur implantation, on commence à remarquer l’effet des eucalyptus sur l’eau. Les gens disent que « les fleuves restent sans eau. Il n’y a plus de poissons ni rien du tout ». En outre, l’eau est sale et contaminée par les produits chimiques, ce qui a provoqué des maladies chez la population locale. Il y a des moments où « le fleuve pue », parce qu’ils « ont empoisonné le fleuve, et les crevettes et les poissons morts empestent l’eau ».

Il faut signaler en outre qu’Eucapacific, après avoir démarqué à l’intérieur de ses propriétés des zones de protection de la diversité biologique et des bassins hydrographiques, y a fait des plantations, à l’encontre des objectifs de protection préétablis.

Plusieurs cours d’eau qui traversent les plantations d’Eucapacific se déversent dans les mangroves, affectant la reproduction et la survie des espèces endémiques de ces écosystèmes.

Les herbicides sont appliqués par fumigation ; quand il pleut, ces produits s’écoulent par lixiviation vers les fleuves et les marais, tuant les crevettes et tout ce qu’ils trouvent sur leur chemin. On sait également que les pompes de fumigation sont lavées dans les fleuves. Il y a eu des cas d’empoisonnement, par exemple à Las Delicias, où l’entreprise a acheté 40 hectares et les a plantés d’eucalyptus. Pour éviter que les fourmis attaquent les plantes, ils ont arrosé des bananes avec le pesticide NUBAN et les ont placées autour des arbres. De nombreux animaux domestiques sont morts après les avoir mangés.

En raison de l’utilisation de produits agrochimiques, il y a eu des cas d’intoxications chez des personnes qui se sont baignées dans les fleuves Península et Tortuga. Il est important de signaler que la population de Tortuga boit l’eau du fleuve du même nom, où l’on trouve toujours des poissons morts empoisonnés. En outre, les cultures telles que les bananiers sont attaquées par les ravageurs à cause du manque d’eau, car les eucalyptus assèchent les sources et les ruisseaux.

Le débit des cours d’eau ayant diminué, on n’y trouve presque plus de jaibos, de crabes ni de guariches. Les habitants de Tortuga disent : « Nous avons eu deux fléaux, deux ennemis, l’industrie crevettière à l’époque, et les eucalyptus maintenant. »

Les résultats sont visibles : dans les zones plantées d’eucalyptus, les gens décrivent la situation en disant que « la vie y est très mauvaise ; c’est triste ». Ceux qui n’ont pas vendu leurs terres subissent des menaces, la peur, la perte de leurs moyens de subsistance (surtout le gibier), l’exode rural, la fermeture des chemins d’usage ancestral (et donc « l’enfermement » à l’intérieur des plantations), et l’absence d’opportunités d’emploi.

Ivonne Ramos, Acción Ecológica, adresse électronique : cbosques@accionecologica.org


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Indonésie : l’appétit insatiable de l’industrie de la pâte

Asia Pulp and Paper (APP), l’une des entreprises de la pâte et du papier les plus larges du monde, est responsable du défrichement à grande échelle des forêts de l’Indonésie. En outre, elle a donné naissance à une série de conflits encore non réglés avec les collectivités du pays.

Les recherches menées par Rully Syumanda, militant des forêts des Amis de la Terre Indonésie / WALHI, et Rivani Noor, de la Community Alliance for Pulp Paper Advocacy (CAPPA) documentent le sombre dossier de l’entreprise à Sumatra.

« En Indonésie, nous avons beaucoup de batailles à livrer à propos de la destruction des forêts, à laquelle participent les plantations d’arbres et l’industrie du palmier à huile », a dit Syumanda au début de sa présentation. Il y a sept usines de pâte, 65 papeteries et 10 usines de pâte et de papier en Indonésie. Nous nous concentrons sur la plus grande : l’usine de pâte et de papier d’APP, à Riau. « Le problème est qu’APP prévoit de devenir le plus grand exportateur de pâte et de papier du monde », a dit Syumanda. « Le gouvernement indonésien soutient le développement de cette industrie. »

Les forestiers qui travaillent pour APP disent que l’entreprise est en train de développer rapidement ses plantations pour alimenter ses usines de pâte sans continuer d’abattre les forêts anciennes. « APP est l’enfant chéri du ministère des forêts », a dit Syumanda, « parce que l’exploitation forestière, les plantations, la pâte et le papier dominent tout ».

Pourtant, l’industrie n’est pas sérieuse quand elle parle du développement des plantations. Celles-ci ne fournissent que 30 pour cent de la matière première nécessaire. Le reste provient de la coupe destructrice et/ou de l’abattage illégal. APP est en train de transformer les forêts en plantations. L’entreprise a utilisé des subventions du fonds de réhabilitation, qui auraient dû être destinées à la récupération des zones boisées. De vastes étendues des concessions d’APP se superposent aux terres communautaires.

Le problème principal, comme Syumanda l’a expliqué, est la surcapacité de l’industrie. Ses dimensions font que les conflits fonciers ne puissent pas être résolus avec justice. Il n’existe pas de protocole pour résoudre les problèmes causés. Or, le gouvernement ne s’inquiète pas de cette surcapacité. En revanche, il s’occupe volontiers de la coupe illégale. « Et cela a des conséquences », a expliqué Syumanda. « Plusieurs paysans et fermiers ont été arrêtés pour avoir défriché leur terre pour leurs propres besoins. »

Toute idée de restructuration de l’industrie et de réduction de ses dimensions a été écartée en raison du besoin d’argent rapide, en partie du moins pour payer les fortes dettes de l’entreprise. La dette d’APP s’élève à presque 14 milliards USD et dépasse celle de toute autre entreprise du Sud-Est asiatique.

La violence, les violations des droits de l’homme, la pollution de l’eau et de l’air, les incendies en forêt et les inondations sont l’affaire quotidienne de l’industrie de la pâte et du papier en Indonésie.

« À présent, un autre problème se présente », a dit Syumanda. Le gouvernement prévoit d’établir encore cinq millions d’hectares de plantations d’acacia pour pâte à papier. Cela s’ajoute aux deux millions d’hectares de palmier à huile qu’il entend planter au milieu de Bornéo et, peut-être, encore huit millions d’hectares de palmier à huile un peu partout dans l’archipel. « C’est de la folie », a conclu Syumanda.

Au cours des années 1970, le gouvernement indonésien avait classé comme forêts domaniales 140 millions d’hectares de terres, s’assurant ainsi le contrôle des ressources traditionnellement gérées par des dizaines de milliers de communautés locales, a ajouté Patrick Anderson, conseiller de WALHI. Comme dans le cas des concessions d’exploitation forestière industrielle, le gouvernement distribue des concessions à l’industrie de la pâte et du papier au mépris de ceux qui habitent ces terres et de ceux qui ont toujours utilisé la forêt.

L’une des rares règles que l’industrie de la pâte et du papier applique en Indonésie est que, d’abord, on construit l’usine ; la plantation vient après. Donc, pendant au moins les dix premières années, en attendant que les plantations poussent, l’usine utilisera les forêts naturelles comme matière première, a expliqué Anderson.

Il y a en Indonésie environ 50 millions d’autochtones, qui parlent un millier de langues différentes. Bien que, en théorie du moins, les droits fonciers autochtones soient reconnus, le gouvernement ne respecte pas la législation concernant les droits coutumiers. Maintenant que l’industrie du contreplaqué est en baisse parce qu’il n’y a plus de grands arbres, le gouvernement fait de son mieux pour créer une économie d’exportation dans le secteur de la pâte et du papier.

Rivani Noor a signalé qu’à Sumatra il ne reste plus assez de forêts pour que l’industrie de la pâte continue son expansion. Donc, APP a commencé à implanter en Chine ses plantations et ses usines. Mais, comme à Sumatra, l’entreprise n’a pas réussi à obtenir la matière première nécessaire avant de commencer à fonctionner. Par conséquent, elle exportera des chips des forêts de Sumatra pour alimenter ses usines chinoises. D’autre part, APP a maintenant une nouvelle concession au Kalimantan.

Trois autres usines de pâte sont prévues à Kalimantan. Le groupe Korindo de Corée du Sud a présenté une étude de faisabilité pour une usine de pâte et de papier au Kalimantan Central. Un groupe d’investisseurs indiens et malais a présenté au ministère des forêts un projet d’usine de 1,3 milliards USD. S’il est réalisé, il transformera environ 300 000 hectares de forêts en plantations. La société United Fibre Systems (UFS) de Singapour a elle aussi un projet pour le Kalimantan Sud, et cherche à obtenir le soutien financier de l’Union européenne. En outre, UFS est en train de reprendre l’usine de Kiani Kertas, au Kalimantan Est, avec la Deutsche Bank comme conseiller financier.

Non satisfaite d’avoir détruit les forêts de Sumatra, l’industrie de la pâte et du papier entend s’étendre au Kalimantan. Si elle y parvient, il est facile de prévoir que les résultats seront désastreux pour les gens et les forêts.

Chris Lang, adresse électronique : chrislang@t-online.de


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Ouganda : la fondation FACE, le conflit du carbone et la certification du FSC

En 1994, la fondation FACE signa un accord avec les autorités ougandaises pour planter des arbres sur 25 000 hectares à l’intérieur du parc national de Mount Elgon. FACE travaille avec l’autorité ougandaise de la faune (UWA), responsable de la gestion des parcs nationaux du pays.

La fondation FACE (Forests Absorbing Carbon dioxide Emissions) fut établie en 1990 par la direction hollandaise de génération d’électricité, dans le but de planter des arbres qui absorbent et stockent du carbone, censément pour compenser les émissions de gaz à effet de serre d’une nouvelle usine électrique qui allait être construite aux Pays-Bas.

Le projet d’UWA-FACE consistait à planter des arbres sur une bande de trois kilomètres de large, juste à l’intérieur des 211 kilomètres de frontières du parc national de Mount Elgon. Le projet reçut en mars 2002 la certification de bonne gestion du Forest Stewardship Council, après des évaluations conduites en décembre 1999 et en janvier 2002 par SGS Qualifor. D’après le rapport de synthèse de l’évaluation divulgué par SGS, lorsque les évaluateurs se rendirent à Mount Elgon la superficie plantée dépassait les 7 000 hectares.

Fred Kizza, coordinateur du projet de FACE, a dit à Timothy Byakola, membre de l’ONG ougandaise Climate and Development Initiatives, que le projet a amélioré les revenus et le niveau de vie des collectivités des alentours. La SGS en dit autant : « Le projet a apporté un nombre considérable de postes payants et de cours de formation aux communautés voisines de la région, où les sources de travail sont très peu nombreuses ». Pourtant, les fonctionnaires du conseil local ont dit à Byakola que la plupart des postes concernaient la période de plantation et employaient très peu de personnes. Ils ont ajouté que le projet avait enlevé aux communautés le peu qu’elles avaient. Byakola a signalé que les matériels de la forêt nécessaires aux activités culturelles et comme combustible sont difficiles à trouver. Les gens ont cessé de préparer certains aliments, les haricots par exemple, parce qu’ils mettent longtemps à cuire. Les paysans ne peuvent plus faire paître leurs chèvres et leurs vaches dans la forêt. Ainsi, la zone autour de la forêt est soumise au surpâturage et en devient vulnérable à l’érosion.

Lorsque Mount Elgon fut déclaré parc national en 1993, les gens qui habitaient à l’intérieur de ses frontières perdirent tous leurs droits. Le gouvernement les expulsa du parc, « sans l’indemnisation appropriée, ce qui est tout à fait contraire à la constitution de l’Ouganda », a signalé Byakola.

Le rapport de synthèse de SGS reconnaît qu’il y avait eu « des disputes au sujet des limites du parc dans quelques zones ». Néanmoins, d’après les évaluateurs, « les colons qui avaient empiété sur le parc n’avaient jamais eu le droit formel de cultiver ces terres et l’UWA était légalement autorisée à les expulser ».

Les gardes du parc, qui dépendent de l’UWA, reçoivent un entraînement paramilitaire comme préparation à leurs tâches. David Wakikona, membre du parlement pour le comté de Manjiya, dit à New Vision en juin 2004 : « Les frontières ont été fixées unilatéralement, et 10 000 personnes ont été déplacées. Le personnel chargé de la faune est très militarisé ; ils ont déjà tué plus de cinquante personnes. Les gens ont l’impression que le gouvernement s’occupe davantage des animaux que des personnes ».

En juillet 2002, une équipe qui travaillait à la démarcation des limites du parc y trouva deux écoles et trois commerces. James Okonya, qui était à l’époque le chef des gardes de l’UWA, dit au journal ougandais New Vision que ces envahisseurs seraient expulsés.

SGS était d’accord. Dans son rapport synthétique, cette société reconnaît qu’il faudra expulser davantage de personnes pour que le projet UWA-FACE puisse continuer, et ajoute que, « pour que les expulsions se fassent avec succès, il faudra les faire plus rapidement ».

Le même mois où le FSC délivra le certificat correspondant, c’est-à-dire en mars 2002, plusieurs centaines de familles durent camper dans un centre commercial après avoir été expulsées l’UWA de leurs foyers et de leurs terres dans le parc national de Mount Elgon. Elles y avaient vécu pendant plus de 40 ans, mais pour les gardes armés de l’UWA c’étaient des squatteurs et n’avaient aucun droit sur ces terres. Les gardes détruisirent les maisons et les cultures. Les gens expulsés durent se réfugier dans les villages voisins. New Vision rapporta que plusieurs familles vivaient dans les mosquées et dans des caves. L’UWA chassa ainsi du parc national plus de 500 familles, avant de recevoir du ministre du commerce, du tourisme et de l’industrie, Edward Rugumayo, l’ordre d’arrêter les expulsions.

Les Benet (que l’on appelle aussi Ndorobo) sont un peuple autochtone du Mount Elgon. Après avoir été expulsés en 1983 et en 1993, ils décidèrent d’intenter un procès au gouvernement pour revendiquer leurs droits fonciers. En août 2003, l’Uganda Land Alliance engagea des poursuites contre le Procureur Général et l’Autorité ougandaise de la faune au nom des Benet. Ceux-ci accusèrent l’UWA de les harceler continuellement. Pendant ce temps-là, le gouvernement arrêta la fourniture de tous les services scolaires et médicaux dans la zone et interdit aux gens de faire quoi que ce soit avec la terre.

En octobre 2005, le juge J.B. Katutsi résolut que les Benet « sont les habitants autochtones et historiques des zones mentionnées qui ont été déclarées Réserve de faune ou Parc national ». Il ordonna que la zone soit reclassée et qu’on permette aux Benet de vivre dans leurs terres et de continuer à les travailler.

Dans son rapport de synthèse, SGS affirme que « le projet ne fait pas de plantations dans les zones dont les frontières sont en dispute et le projet n’est engagé en aucune controverse significative ». Or, l’UWA fait partie du projet UWA-FACE. Il est tout simplement impossible de séparer la gestion du parc de l’action de planter des arbres autour de ses frontières.

En février 2004, New Vision a rapporté que la police avait détenu 45 personnes « soupçonnées d’avoir pénétré dans le parc national de Mount Elgon et d’avoir détruit 1 700 arbres ». Ces arbres avaient été plantés en 1994, dans le cadre du projet de l’UWA et de la fondation FACE.

Chris Lang, adresse électronique : chrislang@t-online.de

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