Bulletin du WRM

 

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Numéro 103 - Février 2006


AFRIQUE

LUTTES LOCALES ET NOUVELLES

Afrique du Sud : une opinion sud-africaine sur la certification par le FSC des plantations industrielles d’arbres

La vision de plantations de pins s’étendant sur des kilomètres et des kilomètres est peut-être attirante pour ceux d’entre nous qui ont une manière plutôt « hémisphère nord » de voir les choses, mais elle annonce de très mauvaises nouvelles pour l’environnement. Les plantations d’arbres exotiques ont bien mérité l’appellation de « mort verte » que les activistes de l’écologie lui ont donnée du fait qu’elles déplacent les espèces autochtones, dont très peu ont la possibilité d’y survivre.

Les plantations dans les régions de l’Est de l’Afrique du Sud sont particulièrement notoires pour leur élimination des pâturages, considérés aujourd’hui comme le biome le plus menacé du pays : 60 % de leur superficie (en fait 80 %) ont déjà disparu.

D’autre part, les plantations industrielles consomment de grandes quantités d’eau ; elles ont été accusées d’avoir asséché des terres humides et d’avoir beaucoup contribué à transformer en courants saisonniers, à sec la plupart de l’année, les fleuves autrefois permanents du parc national Kruger. À beaucoup d’endroits, les pins ont franchi les clôtures et sont devenus de plus en plus envahissants, étouffant le paysage sous une couverture vert foncé.

Et nous n’avons pas encore mentionné les usines de pâte. Le service de public-relations de Sappi a été mis à rude épreuve en 1989, lorsqu’un déversement d’effluents de l’usine géante de Ngodwana a tué pratiquement toute la vie aquatique du fleuve Elands sur plusieurs kilomètres. Depuis, l’entreprise a passé énormément de temps à claironner ses références vertes, et elle est particulièrement fière de sa contribution au développement du processus industriel de blanchiment de la pâte à base d’oxygène, qui évite l’utilisation de chlore toxique dans cette étape de la fabrication de papier.

Mais elle ne fait pas autant de battage autour du fait que, l’année dernière encore, elle utilisait l’ancienne méthode de blanchiment au chlore dans son usine de Stanger, située juste en amont de l’estuaire du fleuve Mvoti, célèbre escale des oiseaux migrateurs. L’estuaire a été fermé cette année à la pêche et à la nage parce qu’une analyse effectuée par Sappi a conclu que les taux de polluants organiques chlorés y étaient « au-dessus des niveaux acceptables ».

Ainsi, nous avons été agréablement surpris en voyant le logo du Forest Stewardship Council (FSC) sur un carton de Typek A4 fabriqué par Sappi. La présence du logo nous a persuadés d’acheter ce papier, en dépit du fait qu’il était plus cher qu’un autre, également fabriqué par Sappi, mais qui ne portait pas le label FSC. Le FSC (basé à Bonn, en Allemagne) est un organisme qui certifie, par l’intermédiaire d’agents locaux, que des produits tels que le bois et le papier proviennent de forêts bien gérées. Il s’agit d’une initiative louable, qui vise à éliminer du commerce les produits résultant de l’abattage illégal et à faire en sorte que les forêts soient gérées de manière à minimiser les coûts environnementaux et sociaux. L’idée est que les défenseurs de l’écologie (comme vous-même, cher lecteur) ne devraient acheter que du bois et du papier portant le logo FSC, pour forcer les producteurs à s’amender.

Nous avons du mal à considérer les monocultures industrielles d’arbres exotiques comme des « forêts », mais un petit parcours rapide du site www.fsc.org révèle que le FSC certifie vraiment les produits des plantations comme ceux qui proviennent des (vraies) forêts. L’organisation a adopté 10 « principes et critères de gestion forestière » qui constituent la base de ses évaluations. Les principes 1 à 9 concernent des choses telles que les conséquences de l’extraction des produits forestiers pour l’environnement et la société. Le principe 10 permet de certifier les plantations, et définit de manière générale comment elles doivent être établies et gérées pour pouvoir qualifier.

Les neufs critères pour l’application du principe 10 expliquent avec plus de détail la manière de le faire et, du point de vue écologique, il y a là beaucoup de bonnes choses, y compris des trucs à propos de la conservation de la diversité biologique et de la préservation des fonctions écologiques. Le critère 10.6, par exemple, dit que « le choix des espèces ne [doit] pas entraîner une dégradation à long terme du sol ou de la qualité des cours d'eau, ni une modification substantielle de la structure du réseau hydrique ».

On se demande comment diable une quelconque plantation de pins a jamais pu obtenir ici le feu vert du FSC, mais il suffit de lire attentivement pour en trouver l’explication.

En effet, le FSC est tellement axé sur les forêts que, malgré ses beaux discours sur la conservation de la biodiversité, il ne refuse sa certification qu’aux plantations dont l’établissement a provoqué la destruction des forêts naturelles depuis 1994. (Les plantations qui ont détruit des forêts naturelles avant cette date-là peuvent donc être certifiées.) En outre, les plantations qui détruisent d’autres types d’habitat, comme les prairies, les savanes, etc., sont très bien pour le FSC.

En outre, c’est à l’agent de certification local d’interpréter les principes et critères du FSC en fonction des conditions locales. SGS Qualifor, le principal agent de certification de l’Afrique du Sud, publie sur la toile un aperçu de 71 pages des normes de gestion forestière qu’il applique à l’évaluation des candidats à la certification. Pour chaque critère du FSC, il y a une liste des « indicateurs » ou règles à respecter, et des « vérificateurs » ou exemples des choses spécifiques que les inspecteurs doivent chercher ou confirmer pour s’assurer que les critères du FSC sont respectés.

Dans le cas du critère 10.6 du FSC mentionné plus haut, qui interdit les impacts à long terme sur la quantité d’eau, nous n’avons trouvé aucun indicateur ni vérificateur permettant de déterminer la réduction de l’eau d’écoulement ou du débit d’un fleuve. Ailleurs dans ce document, on mentionne brièvement que les plantations doivent avoir un permis du département de l’eau et de la foresterie, admission implicite que les plantations réduisent effectivement, en général, le débit des cours d’eau.

Même lorsque toutes les plantations des compagnies papetières sont certifiées par le FSC, leurs usines de pâte obtiennent souvent du bois d’autres sources. Le logo sur le carton ne dit pas du tout qui a planté les arbres. Donc, vous pouvez acheter aujourd’hui une boîte de papier qui porte le label « vert » du FSC mais qui contient 30 % d’eau épuisée, de prairies détruites et d’espèces rares menacées, et 70 % de bois venu d’on ne sait où.

Certains militants écologistes avaient demandé au FSC d’arrêter de certifier les plantations d’arbres tant que la révision du principe 10, déjà en cours, ne serait terminée. Le FSC leur a répondu (très poliment) qu’il allait continuer de certifier les plantations. Pourquoi ? Pour de l’argent. Ou plutôt, d’après la version édulcorée du FSC, parce qu’il pense que la majorité de ses membres n’approuverait pas la suspension de la certification des plantations. Comme par hasard, nombre de ces membres appartiennent à l’industrie du bois.

Il faut que l’industrie du bois participe au FSC pour que celui-ci puisse réussir. Mais il ne faut pas que l’industrie du bois le dirige. Le FSC est une des rares organisations capables de sortir du marché les produits forestiers douteux, mais sa réputation est en train de sombrer dans le fleuve Elands, charriée par les effluents de l’usine de Ngodwana.

Extrait et adapté de : “Selling Our Forests Down The Elands River”, Adam Welz, adresse électronique : adamwelz@yahoo.com, ‘noseweek’ nº 74, décembre 2005, www.noseweek.co.za ; envoyé par Phillip Owen, GEASPHERE, adresse électronique : wac@geasphere.co.za, www.geasphere.co.za.


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Congo (République démocratique) : les ONG font pression pour les droits des peuples au Forum sur les forêts

Le 15 février 2006, le Forum national sur les forêts s’est réuni à Kinshasa. Institutions financières mondiales, autorités gouvernementales, experts de l’environnement, militants pour les droits de l’homme et gens des lieux s’y sont réunis pour parler des moyens de protéger les forêts tropicales de la République démocratique du Congo (l’ancien Zaïre), les plus larges du monde après celles de l’Amazonie.

Des ONG nationales et internationales ont participé à cette manifestation, où elles ont réaffirmé le besoin de gérer durablement les écosystèmes forestiers de la RDC, dans le respect des droits et des intérêts des communautés locales.

Dans leur déclaration, les organisations nationales qui constituent le Réseau Ressources Naturelles ont affirmé : « Lors du dernier Forum, nous avons fait part de nos préoccupations liées aux droits et intérêts des communautés locales et des peuples autochtones ainsi qu’à la préservation des écosystèmes forestiers aujourd’hui menacés et sacrifiés par une politique forestière fondée essentiellement sur l’exploitation industrielle du bois ».

Les ONG ont appuyé le Décret présidentiel de mai 2002, qui avait établi une suspension de l’allocation de nouvelles concessions forestières, mais elles ont également dénoncé que ce décret avait été violé par le gouvernement. Bien que la validité du moratoire ait été réaffirmée en 2005 par un nouveau décret, les ONG nationales ont manifesté que celui-ci était devenu lettre morte du fait de l’absence de contrôles et de l’impunité.

Dans leur déclaration, les ONG nationales ont dénoncé que les partenaires du gouvernement, tels que la FAO et la Banque mondiale, avaient agi sans tenir compte des intérêts des peuples autochtones. Ces deux organismes internationaux ont soutenu l’adoption de nouvelles lois forestières, ainsi qu’un zonage de toute la surface boisée de la RDC qui implique d’ouvrir près de 60 millions d’hectares aux entreprises forestières : « Le Zonage, qui devait être participatif, se fait toujours d’une façon cavalière, alors que la réussite de tout le processus en dépend. La non-consultation des communautés locales et des peuples autochtones démontre à suffisance combien le principe du consentement libre et préalable est sacrifié. Dans le même ordre d’idées, nous fustigeons certaines démarches du Gouvernement congolais et de ses partenaires dans ce processus, comme la FAO qui s’est occupée de la vulgarisation du Code forestier sans avoir tenu compte non seulement de la dimension du pays mais aussi du souci d’atteindre les premiers concernés. » « Cette reproche concerne aussi la Banque Mondiale, qui a sciemment refusé d’appliquer ses politiques et ses directives en ce qui concerne la forêt et les peuples autochtones. Après plusieurs démarches et observations auprès de la Banque Mondiale sur cette question, les organisations autochtones pygmées et accompagnant les pygmées étaient obligées de saisir le Panel d’inspection de la Banque Mondiale afin d’amener cette dernière à changer sa politique en République Démocratique du Congo. »

De leur côté, plusieurs ONG internationales ont appuyé les ONG nationales et recommandé « la sanction immédiate et sévère des sociétés d’exploitation forestière ayant violé le moratoire, en commençant par l’arrêt immédiat de leur exploitation illégale », l’annulation de leurs autres permis d’exploitation l’interdiction d’opérer dans le territoire congolais.

Les ONG internationales ont également considéré comme prioritaire que le zonage soit fait de façon participative, et elles ont recommandé « que soit prévue, comme condition sine qua non de la levée du moratoire, la réalisation d’un plan de zonage participatif visant à reconnaître les droits traditionnels des communautés locales, y compris des peuples autochtones, basé sur le principe de consentement préalable, libre et informé ». Afin d’assurer une implication active des communautés locales, elles ont recommandé également que « les divers processus d’élaboration des mesures d’application du Code forestier soient menés de manière à permettre la prise en compte des droits des communautés locales, y compris des peuples autochtones ».

En réaffirmant leur engagement « à travailler de concert, au côté des communautés locales, avec les partenaires motivés par la mise en place d’une gestion durable des forêts de la RDC, respectueuse des droits et intérêts des communautés locales, y compris des peuples autochtones », les ONG internationales ont appuyé la demande du Réseau Ressources Naturelles, qui dit : « ... nous réitérons nos voeux de voir le Gouvernement et ses partenaires développer d’autres alternatives à l’exploitation industrielle du bois et les mesures d’application concernant la foresterie communautaire dont une priorité serait l’étude sur les produits forestiers non ligneux. Car ceci est une ouverture qui donne plus de garanties de protection de notre écosystème forestier et plus de chances dans le programme de lutte contre la pauvreté ».

La déclaration des ONG de la RDC est disponible sur : http://www.rainforestfoundationuk.org/s-DRC%20NGO%20statement%20to%20Forest%20Forum%20-%20February%202006.

La déclaration des ONG internationales au Forum sur les Forêts de la RDC est disponible sur : http://www.rainforestfoundationuk.org/s-Int.%20NGO%20statement%20to%20DRC%20Forest%20Forum%20-%20February%202006%20-%20French.


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Kenya : les racines de la sécheresse actuelle

Les récits déchirants sur les gens qui meurent de faim au Kenya mettent au premier plan le problème de la sécheresse et de ses causes. Le Kenya, la nation la plus riche de l’Afrique orientale et un pôle d’attraction pour les touristes qui viennent en foule dans ses réserves et ses parcs pour des vacances safari, traverse une crise très grave en raison du manque de pluies qui affecte ses récoltes. Le nombre des personnes qui risquent de mourir d’inanition ne cesse d’augmenter : de 2,5 millions en décembre à 4 millions aujourd’hui, d’après le ministre kényan des opérations d’urgence.

La sécheresse a toujours été un phénomène climatique naturel caractéristique de la région. Pourtant, deux choses sont venues s’y ajouter maintenant : le déboisement et le changement du climat mondial.

L’évapotranspiration de la dense végétation des forêts contribue fortement à la pluviosité (davantage encore que la mer et les océans) ; la destruction généralisée de ces forêts est l’origine locale de la sécheresse actuelle. On ne connaît que partiellement l’étendue des forêts perdues au Kenya ces dernières années. Il est estimé que le pays ne possède actuellement que moins de deux pour cent de son couvert forestier originel. L’élimination de forêts pour l’établissement de plantations industrielles d’arbres utilisant surtout des essences exotiques, leur transformation en terres agricoles, l’extraction de bois, la suppression de forêts dans le but d’affecter la terre à d’autres usages comme les fermes privées ou les colonies, en sont quelques-unes des causes.

Bien que la déforestation ait été le fait de gens de l’extérieur, on a généralement tendance à jeter le blâme sur les peuples autochtones et à proposer qu’on les expulse des forêts. C’est ce qui est arrivé aux Ogiek, qui avaient vécu dans et de la forêt de Mau depuis des temps immémoriaux, en y cueillant du miel, des fruits sauvages et des noix et en chassant du gibier. Pendant que d’autres forêts kényanes étaient détruites par le « développement », les Ogiek assuraient la conservation de celle-ci grâce à leur mode de gestion traditionnel. Pour renverser la situation, le pays devrait apprendre de leurs pratiques forestières traditionnelles et essayer de les appliquer aux zones boisées qui restent, au lieu d’essayer de les expulser de leur forêt.

D’autre part, il est presque certain que le changement climatique mondial est lui aussi responsable de la sécheresse actuelle. On prédit depuis longtemps que ce changement allait provoquer davantage de phénomènes climatiques extrêmes, tels que la sécheresse, les inondations et les ouragans ; une sécheresse comme celle-ci ne devrait donc étonner personne.

Il faut souligner que la déforestation et le changement climatique sont imputables au Nord industrialisé, dont la richesse et le pouvoir sont provenus – et proviennent encore – de la surexploitation et la surconsommation des ressources des forêts et des terres boisées, surtout de celles du Sud, dans le cadre d’une économie fondée sur les combustibles fossiles. Les deux processus, la déforestation et le brûlage de combustibles fossiles, augmentent les émissions de carbone qui contribuent au réchauffement de la planète. Pour nombre de pays du Sud, comme le Kenya, cela se traduit par des phénomènes climatiques extrêmes comme la sécheresse actuelle, qui aggravent la pauvreté, la souffrance et la faim.

Article fondé sur des informations tirées de : “Underlying Causes of Deforestation and Forest Degradation in Kenya”, Lynette Obare et J.B. Wangwe, http://www.wrm.org.uy/deforestation/Africa/Kenya.html ; “Hunger kills in Kenya's north as drought takes toll”, 20 janvier 2006, Nita Bhalla, Reuters News Service, http://www.planetark.org/dailynewsstory.cfm/newsid/34595/story.htm ; “Deforestation, Climate Change Magnify East African Drought”, ENS, 16 janvier 2006, http://earthhopenetwork.net/Deforestation_ Climate_Change_Magnify_East_African_Drought.htm.


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Tchad - Cameroun: un rapport met en lumière le rôle joué par la Banque européenne d'investissement dans le projet d'extraction pétrolière et d'oléoduc

Un nouveau rapport publié en janvier 2006 par Friends of the Earth International, Campagna per la Riforma della Banca Mondiale, le réseau CEE Bankwatch et World Economy, Ecology & Development met en lumière le rôle joué par la Banque européenne d’investissement dans le financement de dénommés « projets de développement » dans le Sud, l’Afrique comprise. Or, à qui s’adresse ce développement ? Le rapport, intitulé “The European Investment Bank In The South. In Whose Interest?”, explore les réponses possibles.

La Banque européenne d’investissement (BEI) agit au nom des citoyens européens et des gouvernements de l’Union européenne (UE) auxquels elle appartient. Chaque année, elle destine quelque 45 milliards d’euros de l’argent public à des projets censés contribuer au développement et à la cohésion de l’UE. D’après le rapport, « dans les années 1960 la BEI a commencé à financer des projets en Afrique et, aujourd’hui, environ 10 % de ses investissements se font à l’extérieur de l’Europe, dans des pays comme la Chine ou le Brésil. Ces prêts couvrent un large éventail de projets, qui concernent l’énergie, l’eau, les communications, l’industrie et les intermédiaires financiers. Mais quels en sont les bénéficiaires ? »

Le rapport affirme que la BEI semble répondre aux besoins de ses clients, finançant sans hésiter des projets dont la rentabilité est élevée et garantie, mais qu’elle a rarement financé des projets environnementaux ou investi dans les énergies renouvelables. Plusieurs études de cas présentées dans le rapport montrent que la BEI a souvent soutenu des projets qui se sont avérés nuisibles pour les populations et l’environnement.

En Afrique, la BEI investit une part considérable du budget de la Commission européenne assigné à la coopération pour le développement (13,5 milliards d’euros pendant les dix dernières années). Cette tendance s’est vue renforcée par la création de la nouvelle Facilité de Cotonou de la banque, qui est censée débourser 2,2 milliards d’euros du budget de l’UE entre 2003 et 2008. Le rapport montre que les premiers prêts accordés par la Facilité s’adressaient surtout au secteur privé, aux grandes entreprises européennes ou aux grandes sociétés locales. En Afrique comme en Amérique latine, les bénéficiaires préférés des prêts de la BEI appartiennent au secteur des industries extractives.

L’oléoduc Tchad – Cameroun, de 1 070 km de long, qui s’étend du Sud du Tchad jusqu’à la côte atlantique du Cameroun voisin, est le plus grand projet jamais financé par la BEI en Afrique (voir les bulletins 72, 66, 45, 41, 35, 14 et 2 du WRM). D’après le rapport, bien que les travaux aient été complétés plus d’un an avant la date prévue, les mesures d’atténuation environnementales et sociales subissent encore de graves retards et compromettent les objectifs du projet en matière de réduction de la pauvreté.

La Banque mondiale y participe aussi, car son intervention était la condition requise par le consortium ExxonMobil pour accepter ce projet de 3,7 milliards USD. En outre, en 2001 la BEI a accordé des prêts non seulement aux gouvernements du Tchad et du Cameroun (35,7 millions d’euros et 20,3 millions d’euros respectivement), mais à Chevron (34 millions) et à Exxon (54 millions).

Les deux institutions avaient promis que le projet Tchad – Cameroun (qui, théoriquement, devait apporter de 2 à 3 milliards de dollars au Tchad et 550 millions au Cameroun pendant ses 28 années d’activité) allait transformer la richesse pétrolière en bénéfices pour les pauvres, réduisant la pauvreté et favorisant la croissance économique dans les deux pays. Pourtant, en janvier 2001 il a été rendu public que le Tchad avait utilisé une partie des 25 millions de dollars reçus du consortium pétrolier à la signature du contrat pour acheter des armes.

Le rapport dénonce que les deux pays concernés ont occupé, des années durant, les premières positions dans l’indice de perception de la corruption de Transparency International. Or, les banques n’ont pas exigé au Cameroun de prendre des dispositions pour la gestion transparente des revenus. Dans le cas du Tchad, la Banque mondiale a exigé l’adoption d’une loi dans ce sens, ainsi que l’établissement d’un Comité de surveillance qui se chargerait d’autoriser les dépenses. Ce système, qui devait assurer une gestion transparente de l’argent, s’est maintenant effondré. En octobre 2005, le gouvernement du Tchad a annoncé qu’il allait modifier substantiellement la loi pour y inclure les dépenses en sécurité, et supprimer le fonds qui avait été mis en réserve pour les générations futures de la période post-pétrolière.

Plusieurs problèmes ont été signalés, et même des violations graves des politiques de la Banque mondiale, surtout en matière d’évaluation environnementale et de santé publique. Les mauvaises conditions sanitaires, l’augmentation de la main d’oeuvre itinérante et la prostitution croissante ont contribué à la propagation de maladies, y compris le VIH et le SIDA.

Le rapport signale que les effets que l’oléoduc est en train d’avoir sur la diversité biologique et sur la faune portent à croire que les considérations d’ordre environnemental n’ont pas été suffisamment prises en compte. Les superviseurs de la Banque mondiale elle-même préviennent que l’accès à des régions lointaines facilité par le projet comporte de graves dangers pour les gorilles et les chimpanzés en péril d’extinction. Les sponsors ont essayé de compenser la perte de diversité biologique le long du tracé de l’oléoduc en établissant ce qu’on appelle des « zones d’exclusion », telles que les parcs nationaux de Campo Ma’an et de Mbam-Djerem, mais il n’a pas été facile de trouver du financement pour la gestion de ces parcs, et leur viabilité est maintenant compromise. La forte pollution par la poussière aggrave à présent les problèmes de santé, et la mauvaise gestion des effluents de l’extraction pétrolière menace les réserves d’eau souterraines dans la région des puits de pétrole.

Les « pygmées » du peuple Bakola habitent le Sud-Ouest du Cameroun (voir le bulletin nº 87 du WRM). Ils continuent de dépendre surtout de la forêt pour assurer leur subsistance par la chasse et la cueillette. La partie sud de l’oléoduc traverse leurs terres boisées traditionnelles. La BEI n’a pas de politique ni de procédure pour la protection des peuples autochtones. Au Cameroun, la politique opérationnelle de la Banque mondiale sur les peuples autochtones exige que le Plan pour les Peuples autochtones soit défini de façon participative. Pourtant, la banque n’a pas respecté sa propre politique et les peuples semi-nomades n’ont pas été consultés comme il fallait. Ainsi, le Plan pour les Peuples autochtones ne tient pas compte du problème critique de la sécurité territoriale dont dépend la survie des Bakola. De surcroît, rien n’indique que la BEI soit en train de prendre les mesures nécessaires pour résoudre ce problème.

La BEI se contente de laisser à la Banque mondiale la supervision et l’évaluation, mais cette dernière a montré qu’elle n’était pas à la hauteur de la tâche. Le rapport conclut que, à moins de prendre des mesures urgentes, l’oléoduc Tchad – Cameroun ne fera qu’ajouter un nouveau chapitre à l’histoire tragique des ressources pillées de l’Afrique.

Article fondé sur des informations tirées de : “The European Investment Bank In The South. In Whose Interest?”, Friends of The Earth International; Campagna per la Riforma della Banca Mondiale, CEE Bankwatch Network , et World Economy, Ecology & Development, janvier 2006, http://www.foei.org/publications/pdfs/eibinthesouth.pdf.

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