Bulletin du WRM

 

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Numéro 103 - Février 2006


ASIE

LUTTES LOCALES ET NOUVELLES

Birmanie : en vendant du bois on achète l’instabilité, la pauvreté et la destruction

La Birmanie, dont la population dépasse 40 millions de personnes, possède une grande variété de régimes pluviaux, de températures, de sols et de reliefs. Cette variété se traduit par de nombreux types de forêts différents, qui vont de la forêt tropicale de l’Himalaya dans le Nord et l’Est, à la forêt de plaine, aux mangroves et aux récifs de corail dans le Sud. L’importance de la Birmanie pour la conservation mondiale découle du fait que le pays contient des écosystèmes, comme la forêt humide péninsulaire, qui ont déjà disparu dans les pays voisins. Les forêts de ces régions sont exceptionnellement riches en plantes et animaux.

L’État de Kachin, situé dans le Nord sur la frontière avec la Chine, est l’une des régions du monde les plus riches en diversité biologique, mais ses forêts sont menacées par l’exploitation clandestine, non durable et destructrice. La plupart du bois produit est illégalement exporté vers Yunnan, en Chine. La Birmanie exporte en Chine aussi bien des bois durs que des bois tendres.

La valeur du commerce illégal – qui a augmenté de presque 60 % entre 2001 et 2004 – a été estimée à 250 millions USD par an, et son volume annuel à plus de 800 000 mètres cubes de bois.

D’après le rapport “A Choice for China. Ending the destruction of Burma’s northern frontier forests” publié par Global Witness en octobre 2005, les entreprises forestières ont construit presque 700 kilomètres de routes dans le territoire de Kachin, pour faciliter l’extraction de bois et de minéraux. En outre, ces entreprises pénètrent de plus en plus dans les forêts birmanes pour se procurer du bois, car celles de la frontière entre la Chine et la Birmanie ont déjà été dévastées sur de grandes étendues.

« L’exploitation forestière destructrice qui a lieu en Birmanie provoque une diminution des produits forestiers ligneux et non ligneux disponibles pour la population rurale, et augmente l’incidence de la pauvreté. En outre, la disparition des forêts a un effet adverse sur les réserves d’eau et donc sur la production agricole. Cela entraîne à son tour des problèmes de sécurité alimentaire et la pauvreté. Les communautés locales appauvries sont les plus susceptibles de se tourner vers la culture du pavot », informe Global Witness. La Birmanie est aujourd’hui le deuxième producteur d’opium du monde, après l’Afghanistan. Les trafiquants de drogue ont investi de fortes sommes dans l’exploitation forestière, afin de blanchir des capitaux. D’autre part, les conditions de travail sur la frontière avec la Chine étant très dures, les bûcherons ont recours à la drogue pour y échapper.

L’exploitation forestière est en train d’affecter négativement la population locale et l’environnement. La probabilité d’inondations après les fortes pluies s’accroît avec la déforestation. En juillet 2004, la Birmanie a subi les pires inondations des dernières décennies, aggravées très probablement par le déboisement à la source du fleuve Irrawaddy. L’eau a submergé Myitkyina, la capitale de l’État de Kachin ; il y a eu 3 700 familles affectées et plus de 30 morts.

Après les inondations, un fonctionnaire du Conseil pour la paix et le développement de l’État a donné son avis sur les liens entre ces événements et la déforestation : « Il [le général] a dit... qu’il fallait faire particulièrement attention dans les régions montagneuses comme celle de Kachin, car la déforestation aurait un effet dévastateur sur l’environnement naturel et serait suivie de conditions adverses, de sécheresse et d’inondations. » (The New Light of Myanmar, 26 juillet 2004).

Tout compte fait, le commerce du bois a créé une situation défavorable : il a augmenté les querelles intestines, la corruption, le copinage, les tensions entre les sous-groupes ethniques de la région ; il a renforcé les structures de pouvoir et créé des conditions favorables aux chefs militaires locaux. D’après le rapport de Global Witness, « les recettes du commerce du bois avec la Chine ont financé les conflits dans l’État de Kachin, provoqué des violations des droits de l’homme et aggravé la pauvreté. La concurrence des groupes d’opposition armés et des intérêts commerciaux ou autres pour le contrôle du commerce dans le territoire est une cause de violence et une source d’instabilité qui risque de dépasser la frontière ».

On a du mal à croire que le commerce du bois soit favorable à la stabilité frontalière, au développement ou au progrès politique en Birmanie.

Article fondé sur : “A Choice for China. Ending the destruction of Burma’s frontier forests”, Global Witness, octobre 2005, http://www.globalwitness.org/reports/show.php/en.00080.html.


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Indonésie : le WWF a tort d’appuyer l’élevage de crevettes pour accélérer la récupération d’Aceh après le tsunami

Lors du « Sommet des fruits de mer » organisé dernièrement à Seattle par la Seafood Choice Alliance (29-30 janvier 2006), le « spécialiste en aquaculture » du WWF, Aaron A. McNevin, PhD, a annoncé que le WWF avait constitué l’Alliance pour l’aquaculture durable, qui vise à trouver le moyen de certifier les crevettes d’élevage sur la base des bonnes pratiques de gestion. Il a déclaré en outre que le WWF travaille en ce moment avec le gouvernement de l’Indonésie, la FAO (Organisation pour l’alimentation et l’agriculture), le PNUE (Programme des Nations unies pour l’environnement), le NACA (Réseau des Centres d’aquaculture d’Asie-Pacifique) et la Banque mondiale, au rétablissement des fermes crevetticoles du littoral d’Aceh à Sumatra, en Indonésie, que le tsunami avait détruites.

Le WWF affirme que leur objectif est d’aider les populations locales de pêcheurs de la région à redresser leur économie après les pertes subies par suite du tsunami. D’après McNevin, les fermes de crevettes appartenaient à de petits aquaculteurs, et ce plan pour reconstituer les étangs détruits est la solution que le WWF a trouvé pour aider ces communautés à remettre leur économie sur pied !

Ce « plan de redressement » pour la région d’Aceh est une nouvelle épouvantable pour nombre de ceux qui, depuis des années, s’efforcent d’enrayer l’expansion de l’élevage non durable de crevettes. Après tout, c’est l’industrie crevettière, accompagnée d’autres initiatives non respectueuses de l’environnement, qui a éliminé les mangroves et d’autres caractéristiques importantes de la ceinture verte naturelle du littoral. Cette ceinture verte ou zone tampon avait offert autrefois quelque protection contre les ouragans et les tsunamis, mais elle a été éliminée et nivelée pour y construire des étangs de crevettes, des hôtels touristiques, des marinas et d’autres installations, ce qui a rendu les zones côtières bien plus vulnérables aux catastrophes naturelles comme le tsunami de 2004.

En outre, le bruit a couru que les militaires indonésiens, pour combattre une insurrection de guérilleros qui dure depuis plus de trente ans dans la province d’Aceh, auraient volontairement encouragé le remplacement des mangroves par des étangs de crevettes pour éliminer les endroits où les insurgés pourraient se réfugier.

Bien que le tsunami ait été une catastrophe naturelle provoquée par l’immense tremblement de terre survenu le 26 décembre 2004 au large de Sumatra, près de la province d’Aceh, le nombre élevé des morts qu’il a faits peut être attribué en partie, et même largement, à un désastre non naturel qui était l’oeuvre de l’homme. En effet, avant que les raz de marée n’aient dévasté les côtes de l’Asie et de l’Afrique, la main de l’homme, poussée par la convoitise et l’imprévision, avait préparé le terrain, en défrichant les zones tampon naturelles qui couvraient auparavant ce même littoral si durement frappé par le tsunami. Les grandes mangroves, les récifs de corail, les lits d’algues marines, les dunes, les tourbières et d’autres formations naturelles opposaient des barrières au vent et aux vagues. Une fois ces protections éliminées, toute la force du tsunami s’est abattue sur le littoral dénudé, en multipliant le nombre des victimes, en Afrique orientale comme en Asie.

De nombreux experts qui ont étudié le désastre pensent aujourd’hui que la force du tsunami a été beaucoup moins forte là où les mangroves, les récifs corallins et d’autres barrières naturelles étaient encore en place, et que beaucoup de vies ont été épargnées dans ces régions protégées.

L’alerte avait été donnée longtemps à l’avance, par les écologistes défendant les mangroves, par les communautés locales et par les organisations non gouvernementales (ONG) qui s’opposaient à l’expansion illégale de l’élevage de crevettes, du tourisme et d’autres industries non durables le long de ces côtes.

Les populations locales, autrefois protégées des orages par ces barrières naturelles, se sont vues exposées à un pareil désastre à cause d’un autre désastre préalable : le développement industriel non réglementé et mal planifié dans une région côtière si importante. Ce développement si controversé et souvent illicite a été fortement encouragé et soutenu par des agences financières internationales comme la Banque mondiale, la Banque asiatique de développement et l’USAID, ainsi que par l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture de l’ONU. De telles institutions, elles aussi controversées, devraient être dénoncées pour leur responsabilité dans la mise en oeuvre d’initiatives destructrices et non durables qui ont laissé les régions affectées vulnérables et exposées au coup fatal du tsunami de décembre 2004.

Bien qu’il y ait eu des alertes préalables sur la possibilité d’un tel désastre, rares sont ceux qui les ont écoutées dans le gouvernement ou dans l’industrie. La plupart ont fait la sourde oreille et adopté par contre des politiques de gestion dont on savait qu’elles n’étaient pas durables et qui ont augmenté la destruction des zones côtières protectrices. Tout le long des années 1980 et 1990, l’élevage de crevettes dans ces mêmes régions a reçu des millions de dollars de soutien, de la Banque mondiale, du NACA et de la FAO, par le biais de programmes de recherche et de développement.

« La Banque mondiale a participé activement au lancement de l’industrie crevettière en Asie. En plus d’avoir investi 1 685 milliards USD en 1992 dans la pêche et l’agriculture en Inde, la Banque a alloué 425 millions USD au développement de l’aquaculture (Mkherjee, 1994). Une partie substantielle de cette somme semble avoir été destinée à l’intensification et l’expansion des étangs de crevettes. La participation de la Banque mondiale à l’aquaculture crevettière, et le développement des couvoirs et autres installations d’élevage de crevettes, sont révélateurs de la tendance à l’intégration internationale, verticalement organisée, de cette industrie (O’Neil, 1994, 10-11)... » (Solon Barraclough et al, Some Ecological and Social Implications of Commercial Shrimp Farming in Asia, 1995).

Grâce à l’appui massif de ces agences gouvernementales et intergouvernementales, l’industrie crevettière s’est développée rapidement et sans contrôle dans le monde en développement, en particulier dans les régions de mangroves. De nombreux chercheurs qui ont étudié la disparition de ces forêts considèrent que l’élevage de crevettes en est la cause principale. Les taux de perte des mangroves sont aujourd’hui de 1 à 2 pour cent par an.

Au lieu de rétablir une industrie crevettière non durable dans les zones humides de la province d’Aceh, il faudrait proposer des mesures efficaces pour reconstituer la ceinture verte protectrice et redresser à long terme l’économie de la population locale, de manière à éviter la répétition dans l’avenir de l’actuel désastre non naturel. Le WWF doit revoir ses plans pour la récupération après le tsunami. Sa promotion de l’élevage de crevettes comme moyen d’améliorer l’économie des populations littorales pauvres est une grave erreur de jugement et de politique.

Alfredo Quarto, Mangrove Action Project, adresse électronique : mangroveap@olympus.net, www.earthisland.org/map.


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Laos : les plantations d'eucalyptus de la Banque asiatique de développement aggravent la pauvreté

C’est officiel. Le ‘Projet de plantations industrielles d’arbres’ de la Banque asiatique de développement a aggravé la pauvreté au Laos. Dans un rapport de décembre 2005, le Département d’évaluation des opérations de la Banque (OED) conclut que le projet « n’a pas réussi à améliorer la situation socio-économique de ceux qu’il devait bénéficier, car ces personnes se sont davantage appauvries pour avoir dû rembourser les prêts destinés à financer les plantations perdues. »

La BAsD a qualifié d’échec ce projet de plantations industrielles d’arbres, qui s’est étendu de 1993 à 2003 ; quant à sa propre performance, elle l’a considérée comme « médiocre », d’après le Rapport de fin de projet de novembre 2005.

La réponse de la BAsD ? Encore un projet de plantations d’arbres au Laos. Le 16 janvier 2006, le conseil d’administration de la banque a approuvé un ‘Projet de développement des plantations forestières’ d’une durée de six ans. Le projet inclura la création d’un Service laotien des plantations et l’établissement d’environ 9 500 hectares de « petites plantations de subsistance ». La Banque fournira un prêt de 7 millions USD et une subvention de 3 millions USD pour les coûts du projet.

Akmal Siddiq, économiste en chef du projet de la BAsD, décrit le Service des plantations du Laos comme « un point d’accès pour l’investissement privé ». Il a dit ceci pendant un atelier de consultation du secteur privé organisé par la BAsD à Vientiane en août 2004, dans le but de « présenter des opportunités d’investissement aux multinationales de la pâte et du papier ».

À l’occasion, Siddiq a dit que l’objectif était d’atteindre 500 000 hectares de plantations industrielles d’arbres au Laos d’ici à 2015. Il a ajouté que la BAsD considère le Laos comme le producteur de pâte de la région. Parmi les entreprises présentes à l’atelier figuraient Oji Paper (Japon), APRIL (Indonésie), BGA (Laos) et Phoenix Pulp and Paper (Thaïlande).

Il est certain que Siddiq a fait du bon travail en vendant le Laos comme nouvelle cible de l’industrie internationale de la pâte. « Oji Paper Company Ltd, du Japon, à laquelle on a présenté pour la première fois les opportunités offertes par le Laos, en a été si convaincue qu’elle a acheté la BGA Plantation Company Ltd quelques mois plus tard », lit-on dans le rapport de la BAsD sur le projet.

Dans le cadre du Projet de plantations industrielles d’arbres, les plantations avaient été établies dans des « forêts dégradées ». Or, d’après le rapport d’évaluation de l’OED, « dans beaucoup de cas, les agriculteurs ont déclaré que ces terres étaient traditionnellement consacrées à l’agriculture itinérante ». Le rapport de fin de projet de la Banque affirme que « la plupart des villages ont été d’avis qu’ils n’avaient pas de forêts dégradées », et ajoute : « la plupart des agriculteurs utilisent la forêt pour récolter des bûches et du bambou, du bois de feu et des produits non ligneux. Joint à la production de riz et à l’élevage de bétail, cet usage de la forêt est l’une des trois sources principales de revenus ».

Ces informations ne semblent pas être parvenues au siège de la BAsD à Manille : dans le nouveau projet, « les plantations seront établies dans des forêts dégradées qui ont peu ou point d’autre valeur économique », dit le rapport respectif.

Dans le cadre du projet antérieur, la Banque de Promotion Agricole avait prêté un total de 7 millions USD à des agriculteurs, des individus et des entreprises pour l’établissement de plantations. Beaucoup d’entre elles ont échoué. « La plupart des plantations (d’Eucalyptus camaldulensis) établies et gérées par des agriculteurs et des particuliers ont été improductives ou ont eu de faibles rendements », signale le rapport d’évaluation de l’OED. « Des milliers d’agriculteurs et d’individus inexpérimentés ont été éblouis par la perspective de profits qui étaient en fait inaccessibles ; la plupart d’entre eux ont contracté de lourdes dettes, et se sont retrouvés dans l’impossibilité de rembourser leurs emprunts, leurs plantations ayant échoué ». Les remboursements de plus de 82 pour cent des prêts restent impayés depuis plus d’un an.

D’après le rapport d’évaluation de l’OED, « il y a eu des allégations sur des emprunteurs fantômes, des détournements de fonds, des coûts de développement gonflés et des décaissements excessifs des fonds du prêt. » Le rapport de fin de projet de la BAsD utilise le mot « fraude ». L’OED a transmis les accusations de corruption au Département de l’intégrité du bureau de l’auditeur général de la BAsD.

Si la Banque s’était davantage efforcée de superviser le projet, son personnel si bien payé aurait peut-être remarqué que quelque chose n’allait pas. Mais l’OED a trouvé que les missions de la Banque incluaient très peu de voyages à l’extérieur de Vientiane. Entre 1996 et 2003, aucun spécialiste en foresterie n’a participé aux missions d’évaluation du projet. Entre juillet 2000 et février 2002, il n’y a eu aucune mission d’évaluation de la Banque.

L’économiste en chef du nouveau projet, Akmal Siddiq, maintient que l’objectif est de réduire la pauvreté. « Le développement des plantations de subsistance est un moyen efficace de réduire la pauvreté », a-t-il dit dans une conférence de presse organisée pour annoncer le projet.

Apparemment, Siddiq ne lit pas les documents de la Banque. Un rapport effectué pendant la préparation du nouveau projet mentionne une « Évaluation participative de la pauvreté » que la BAsD a faite au Laos en 2001. Ce rapport dit : « Le message que les villageois ont transmis à l’équipe d’évaluation était le suivant : ‘S’il vous plaît, lancez le processus de développement en commençant par développer ce que nous connaissons déjà, c’est-à-dire la culture sur brûlis, le bétail et la forêt’. »

Un autre rapport a été produit pendant la préparation du projet, à partir d’un relèvement fait dans six villages où la BAsD prévoit d’établir des plantations d’arbres de croissance rapide. Les consultants de la Banque ont signalé que « ce qui découle des discussions avec les agriculteurs (hommes et femmes) des six villages est que les plantations d’arbres du type proposé par le projet ne figurent pas parmi leurs priorités pour l’amélioration de leurs moyens de vie ».

La BAsD affirme que son objectif principal est l’atténuation de la pauvreté, mais elle ment. Ses prêts pour des projets de plantations industrielles d’arbres au Laos révèlent quel est son objectif véritable : forcer l’ouverture du pays aux sociétés multinationales.

Chris Lang, adresse électronique : chrislang@t-online.de


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Thaïlande : c’est la population qui protège les forêts, et non l’État

Les forêts peuvent-elles coexister avec les gens ? Cette question si fréquemment posée reviendra sur le tapis si le projet de loi sur les forêts communautaires arrive au parlement pour la votation définitive. Or, il ne s’agit pas de la bonne question. Si nous voulons vraiment protéger les forêts qui restent après les diverses déprédations commises par l’État, nous devons nous demander si, sans la participation et la surveillance populaires, les forêts peuvent survivre à la mauvaise gestion et à l’exploitation étatique.

En effet, tel est l’essentiel de la version originelle du projet de loi présenté par le peuple. Quels que soient les arguments de ses détracteurs, tout se résume dans la croyance que les villageois, et les populations montagnardes en particulier, sont les destructeurs des forêts et que, sous le contrôle étatique, celles-ci seront en bonnes mains.

Malheureusement, ce mythe est fortement enraciné chez les citoyens des classes moyennes, auxquels l’éducation conventionnelle et les médias ont appris à accuser du déboisement les montagnards et les habitants pauvres des forêts.

Mais quels en sont les vrais coupables ?

En quarante années seulement, les forêts thaïlandaises, qui couvraient autrefois la moitié du pays, se sont réduites à 20 %. Cela ne devrait étonner personne.

En effet, bien que l’exploitation forestière commerciale ait été interdite en 1989, l’exploitation illégale ne s’est pas arrêtée, soutenue par des hommes en uniforme. D’autre part, la politique des gouvernements successifs, qui a consisté à développer les cultures de rente pour l’exportation, a provoqué des défrichages massifs. On peut en dire autant de la politique anti-insurrection des militaires, qui a consisté à éliminer les bastions de la guérilla en construisant des routes et des établissements humains dans les forêts. D’autres forêts encore ont été victimes des grands barrages, des plantations commerciales d’arbres et de l’invasion des grands spéculateurs fonciers.

Pour dissimuler leur échec, les autorités forestières ont augmenté les chiffres du couvert forestier en augmentant le nombre des parcs nationaux et des réserves de faune, tout en y interdisant l’activité humaine.

Le fait est que toutes les forêts ont été longtemps peuplées, autant par leurs habitants autochtones que, plus récemment, par des colons qui étaient venus s’y installer avec l’approbation de l’État. Mais depuis, la loi des parcs nationaux de 1962 a criminalisé plus d’un million de familles pauvres et les a condamnées à la misère de l’expulsion.

Cependant, les autorités forestières continuent de fermer les yeux devant l’exploitation forestière illégale et l’invasion des forêts par des gens influents, et de louer pour des clopinettes de bonnes forêts aux investisseurs en plantations commerciales d’arbres.

Il y a exactement 25 ans, le village de Ban Huay Kaew, à Chiang Mai, fut le premier à lutter pour le droit de la communauté à protéger ses forêts contre l’invasion des investisseurs. Cela devint très vite un mouvement d’ampleur nationale revendiquant la reconnaissance et le soutien de la part de l’État du droit de la population à participer à la conservation des forêts et à les utiliser de façon durable. Cette revendication figure dans la charte de 1997 en tant que droit constitutionnel, d’où le projet de loi sur les forêts communautaires présenté par le peuple.

Mais le gouvernement de Thaksin veut conserver le pouvoir d’expulser à volonté les habitants des forêts. Ainsi, une nouvelle phrase a été ajoutée à la version originelle du projet, accordant aux seules autorités le droit de démarquer des zones de forêt spéciales d’où les villageois devront être expulsés.

Il faut signaler que le gouvernement de Thaksin prévoit de construire d’autres barrages dans les forêts et d’ouvrir davantage les parcs nationaux à l’industrie touristique, ainsi que de lever l’interdiction au tourisme dans les réserves de faune. Il envisage aussi de construire des routes à Thung Yai, un site du patrimoine mondial. La plus forte opposition à ces plans venant surtout des populations des forêts communautaires, l’on comprend que les autorités veuillent les faire partir.

Le mois dernier, Somyong Oongaew, de la forêt communautaire de Nam Nao, à Petchabun, a été le dernier d’une longue liste de combattants des forêts abattus parce qu’ils faisaient obstacle à ceux qui possèdent l’argent et le pouvoir.

Tant que nous ferons des pauvres les boucs émissaires de la déforestation, la lutte des communautés locales pour protéger leurs foyers forestiers sera très ardue. Comme Somyong, bien d’autres défenseurs des forêts risquent d’y perdre leur vie, parce que nous posons la mauvaise question et obtenons donc une mauvaise réponse.

Sanitsuda Ekachai, Bangkok Post, adresse électronique : sanitsudae@bangkokpost.co.th, article envoyé par ECOTERRA International, adresse électronique : mailhub@ecoterra.net, http://www.ecoterra.org.uk.

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