Bulletin du WRM

 

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Numéro 106 - Mai 2006


AMERIQUE DU SUD

LUTTES LOCALES ET NOUVELLES

 

 

Brésil : alors, M. Liedeker, Aracruz est-elle polémique ou non ?

En 2003, la société brésilienne Aracruz Celulose a payé 610 millions USD à Klabin pour les installations de production de pâte de Riocell à Rio Grande do Sul. L'usine produisant 400 000 tonnes par an et les 40 000 hectares de plantations d'eucalyptus s'accompagnaient d'un certificat du Forest Stewardship Council (FSC) qui attestait que les plantations étaient bien gérées.

Le certificat en question est venu compliquer la vie de Heiko Liedeker, directeur exécutif du FSC. Pour le dire simplement, le problème est qu'Aracruz est l'une des entreprises de pâte les plus controversées du monde. Ses plantations d'Espírito Santo se trouvent dans des terres qui appartiennent aux peuples indigènes tupinikim et guarani. Aracruz fait des recherches sur les arbres génétiquement modifiés. Les travailleurs de ses plantations sont traités de façon épouvantable. Les plantations ont asséché les cours d'eau. De surcroît, en janvier 2006 Aracruz s'est impliquée en une violente action policière dans le but d'expulser les habitants de deux villages que les Tupinikim et les Guarani avaient rebâti sur des terres qu'ils avaient reprises à Aracruz.

En mai 2006, Heiko Liedeker a rencontré deux Brésiliens d'Espírito Santo au secrétariat international du FSC à Bonn. Paulo de Oliveira, un Tupinikim du village de Caieira Velha, et Wera Kwaray, une Guarani du village de Boa Esperança, s'étaient rendus en Europe pour divulguer les conséquences négatives d'Aracruz pour leurs moyens de vie, leur culture, leurs forêts et leurs terres. Les ONG allemandes Urgewald et Robin Wood ont organisé la rencontre et envoyé des représentants, Geertjee van der Pas, de l'ONG brésilienne CIMI, a traduit, et j'y ai participé aussi.

Paulo de Oliveira a décrit comment, dans les années 1970, Aracruz avait défriché la forêt Atlantique et l'avait brûlée. « Les animaux ont disparu », a dit de Oliveira. « Avant l'arrivée d'Aracruz, nous pouvions chasser et trouver des aliments. » Il a expliqué que FUNAL, le service gouvernemental brésilien pour les affaires indigènes, avait présenté une série de rapports (dont le plus récent a été publié au début de cette année) reconnaissant les droits des peuples indigènes sur leurs terres à Espírito Santo. Il a raconté comment les Tupinikim et les Guarani avaient démarqué eux-mêmes leur territoire. Il a décrit comment la police lui avait cassé un bras pendant l'expulsion de janvier 2006, et comment ils avaient été emprisonnés dans la maison d'hôtes d'Aracruz. « Pourquoi la police a-t-elle utilisé cette maison, alors qu'il y a un commissariat comme il faut ? » a-t-il demandé.

« Le premier point est la question de la certification d'Aracruz », a répondu Liedeker. « Aracruz n'est pas certifiée. Ce qui est certifié est une seule plantation. » Il a expliqué que le certificat concerne les opérations d'Aracruz à Rio Grande do Sul, et non celles qui ont lieu à Espírito Santo.

Wera Kwaray a signalé qu'il y a deux mois, deux milliers de femmes de Via Campesina avaient occupé une pépinière appartenant à Aracruz à Rio Grande do Sul. D'après Vía Campesina, cette action avait pour but de « dénoncer les conséquences environnementales et sociales de la plantation d'un désert vert constitué de monocultures d'eucalyptus ». « Si Aracruz n'a rien fait de mauvais dans le Sud, pourquoi cela s'est-il passé ? », a demandé Kwaray. « C'est le signe que quelque chose ne va pas. »

Hubert de Bonafos, du département des accréditations du FSC, a expliqué que le FSC avait fait en décembre son audit annuel de SmartWood et examiné la certification de Riocell. « Le FSC a trouvé quelques défauts dans un rapport adressé à SmartWood. » Le FSC lui a donné un an pour régler les problèmes. SmartWood n'a pas respecté ce délai si généreux, et pourtant le FSC n'a pris aucune mesure publique.

Liedeker a promis que le rapport du FSC sur Aracruz et SmartWood serait « publié très bientôt ». Sur la base de ce rapport, Liedeker décidera s'il recommande ou non que le Conseil du FSC prenne des mesures, par exemple l'annulation du certificat d'Aracruz ou la pénalisation de SmartWood.

Suivant les normes du FSC, pour être éligibles pour un certificat de cette institution les entreprises doivent « faire la preuve de leur engagement à long terme relatif à leur adhésion aux Principes et Critères du FSC ». Cela inclut de reconnaître et de respecter « les droits légaux et coutumiers des peuples autochtones à la propriété, à l'usage et à la gestion de leurs terres, territoires et ressources ». Aracruz a enfreint ce principe depuis le début de ses opérations à Espirito Santo à la fin des années 1960. Donc, d'après les normes du FSC, son certificat devrait être annulé.

En février 2006 j'ai écrit à Liedeker pour lui poser quelques questions à propos du certificat d'Aracruz. Je lui ai demandé, entre autres, si le FSC considérait qu'Aracruz était une entreprise controversée. Liedeker a éludé la question en me répondant que le FSC n'a pas à déclarer si les entreprises sont controversées ou non. Sa réponse incluait ces mots inouïs : « Le FSC se réserve tous les droits sur ce document. Ce document ne peut être reproduit, en tout ou en partie, qu'accompagné des questions originelles et seulement avec l'autorisation écrite du FSC. »

Pendant la rencontre de Bonn, Peter Gerhardt, de Robin Wood, et Lydia Bartz, d'Urgewald, ont demandé à plusieurs reprises à Liedeker si Aracruz était controversée ou non. Cette fois encore, Liedeker a évité de répondre. De toute évidence, Liedeker ne pouvait pas dire à Paulo de Oliveira et à Wera Kwaray qu'Aracruz n'est pas une entreprise controversée. Mais s'il avait reconnu qu'elle l'était il aurait été forcé d'admettre qu'il aurait dû insister depuis longtemps pour qu'on annule son certificat.

En certifiant partiellement Aracruz, le FSC encourage la vente des produits de l'entreprise. « Plus vous achèterez des produits d'Aracruz, plus l'entreprise grandira », dit un habitant d'Espírito Santo dans un vidéoclip sur le site de Robin Wood. « Plus de produits sont vendus, plus nous devons souffrir. » En n'annulant pas le certificat d'Aracruz, le FSC aggrave la situation de la population locale.

« Je vous assure que nous prenons ceci très au sérieux. Nous sommes déjà en route », nous a dit Liedeker. Or, trois années sont passées depuis qu'Aracruz a acheté son certificat FSC. Le FSC doit le lui retirer immédiatement.

Chris Lang, adresse électronique : chrislang@t-online.de , www.chrislang.blogspot.com


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Chili : la résistance du peuple mapuche à l'invasion des plantations d'arbre

La commune de Lumaco, peuplée de 11 405 personnes, est située dans la neuvième région du Chili. Du point de vue de l'ancienne territorialité mapuche et des identités actuelles revendiquées dans la région, Lumaco correspond au centre politique du territoire mapuche-nalche (que l'on appelle aussi « nagche » et « nag-che »).

Bien que l'étendue de la forêt indigène de la commune soit aujourd'hui très réduite (14 982 hectares, soit 13,4 % de la superficie), qu'elle soit très fragmentée et que son état de conservation soit inquiétant, la forêt de Lumaco fait partie d'une des dernières grandes forêts humides de la région tempérée froide de la planète. En ce qui concerne les ressources alimentaires pour les humains, bien que le nombre d'espèces végétales y soit moindre que dans les forêts tropicales, il existe dans ces forêts de nombreuses plantes utiles pour l'alimentation (des fruits, des tiges, des tubercules, des racines et des graines), ainsi qu'une grande variété de champignons en quantité considérable.

C'est dans cette région que, pendant la dictature militaire, les grandes plantations d'arbres en régime de monoculture furent violemment introduites, en application d'une législation encore en vigueur dont le principal instrument est le Décret-loi nº 701. Ces plantations déplacèrent les systèmes agricoles et la forêt indigène. La fragilité écologique et la faible aptitude des terres à l'agriculture permirent de les considérer comme propres à l'afforestation, grâce à quoi les plantations d'arbres furent encouragées en tant que seule activité viable pour combattre et freiner l'érosion. Or, ces considérations ne tiennent pas compte de l'existence de méthodes et de techniques de production agricole qui sont appropriées dans ce genre de situation ; elles ne tiennent pas compte non plus d'autres possibilités de production, telles que la plantation de certains arbres fruitiers (cerisiers, oliviers, airelles), à la place de l'afforestation industrielle.

Dans un territoire où la population est composée de Mapuche à plus de 70 %, les populations mapuche n'occupent que 15 % des 111 900 hectares de la commune. Pour la plupart d'entre elles, l'activité forestière a été néfaste. Premièrement, elle a contribué à une diminution considérable de la population rurale, en bouleversant ses systèmes économiques et ses stratégies de subsistance. Deuxièmement, malgré les promesses de bien-être économique annoncées par les promoteurs de ce modèle forestier, la population des régions où il est mis en oeuvre n'a pas accès à ses bénéfices supposés. D'après une enquête menée en 2000, les indices de pauvreté sont élevés à Lumaco : 60 % de la population sont au-dessous du seuil de pauvreté, et 33 % d'entre eux dans la pauvreté extrême. D'autres indicateurs y sont associés : le taux d'analphabétisme est de 23,7 %, la désertion scolaire de 26,3 % et le taux de mortalité infantile de 17,05 %. Selon le PNUD (2000), l'Indice de développement humain pour la commune de Lumaco est de 31,9 %, un chiffre considéré comme très faible et qui fait figurer Lumaco parmi les communes les plus mal placées du Chili.

D'autre part, l'expansion explosive des surfaces plantées de pins et d'eucalyptus est considérée comme responsable d'une série de processus de dégradation environnementale grave dans la commune : la destruction de la forêt indigène, la perte de diversité biologique, la réduction et la contamination des réserves d'eau superficielles et souterraines, l'érosion et d'autres processus de détérioration du sol tels que le compactage. Des troubles de santé ont été constatés également au sein des communautés voisines des plantations.

Tandis qu'un petit nombre de producteurs forestiers moyens et grands (qui habitent surtout dans les zones urbaines de Lumaco et des communes voisines) et de producteurs de pâte (des entreprises nationales et transnationales) bénéficient de la situation, la population rurale en subit les effets négatifs sur les systèmes économiques et de production, sur l'environnement, sur la santé (physique et mentale) et sur la culture ; l'ensemble porte un préjudice grave à la qualité de vie des habitants.

Du point de vue culturel, l'expansion forestière a provoqué l'appauvrissement des Mapuche en matière de connaissances et les a empêchés de reproduire leur style de vie. À titre d'exemple, la disparition de la forêt indigène a eu des incidences socioculturelles comme la modification des critères d'alimentation, l'abandon progressif de la médecine traditionnelle, la disparition des croyances et des rapports avec le monde spirituel.

La lutte des organisations mapuche contre ce processus néfaste s'est fondée sur des arguments ethniques et politiques en défense de leur patrimoine culturel, montrant ainsi que la préservation de la culture peut être une stratégie de poids pour s'affronter au modèle forestier.

En décembre 1997, des Mapuche de Lumaco occupèrent des plantations, puis mirent le feu à deux camions qui sortaient du bois de l'établissement Pidenco situé dans cette commune. À partir de cet incident, un dialogue direct s'établit entre les entrepreneurs et l'État, ce dernier assumant un rôle défensif et offensif qui se traduisit par le recours à la Loi de Sécurité intérieure de l'État. Ce fut aussi le début d'une nouvelle étape dans les revendications de la population mapuche. Les membres et les dirigeants des organisations mapuche ont toujours fortement critiqué la présence des entreprises forestières dans la région, ces critiques ayant été leur seule manifestation organisée. Elles portent sur divers aspects qui, du point de vue de la culture mapuche, sont liés entre eux. Parmi ces aspects, les rapports entre l'environnement et la culture ont un rôle de choix, puisque la perte de ressources implique la perte de connaissances, et donc la paupérisation de leur niveau de vie. Ils ont fait des propositions pour tâcher de résoudre les problèmes du manque de terres, de la pénurie d'eau et de la diminution de la production agricole, dont ils blâment les entreprises forestières en tant que responsables directs, et l'État en tant que complice.

Ils ont subi des procès, des emprisonnements et des persécutions ; des perquisitions domiciliaires et la surveillance permanente dans les communautés ; des coups, des coups de feu, des enlèvements et des menaces de mort de la part de carabiniers, d'enquêteurs et de civils non identifiés, et même le meurtre de trois jeunes mapuche, lequel est resté impuni. De même, en plus de la Loi sur la Sécurité intérieure de l'État, des lois de nature spéciale créées par le régime militaire pour réprimer l'opposition à la dictature leur ont été appliquées ; c'est le cas de la Loi antiterroriste (nº 18314).

À l'heure actuelle, plus de 200 Mapuche de la commune ont subi des procès, et 11 prisonniers politiques mapuche se trouvent dans les prisons de Concepción, Angol, Traiguen et Lebu. Parmi eux figurent des Lonko (autorités traditionnelles), des dirigeants et des Werken des communautés. D'autres encore vivent dans la clandestinité ou sont soumis à des mesures de surveillance. Les accusations à leur encontre sont fondées sur les déclarations de témoins sans visage et sur de faux témoignages. Le ministre de l'intérieur de Bachelet a lui-même reconnu qu'il y avait des sentences contradictoires, et le parti politique de la présidente a accepté que, pendant le gouvernement de Lagos, la législation antiterroriste avait été utilisée de manière disproportionnée et injuste, donnant lieu à des procès aberrants, comme dénoncé par le relateur des Nations unies pour les droits indigènes.

Dans ce contexte, Patricia Troncoso, Juan Huenulao, Jaime Marileo et Juan Marileo, prisonniers politiques mapuche dans la prison d'Angol, accusés et condamnés pour incendie terroriste à une peine de dix ans et un jour et au paiement d'une indemnité de 424 964 798 $ à l'entreprise forestière MININCO, ont commencé le 13 mars une grève de la faim pour un temps indéfini, pour exiger la liberté de tous les prisonniers politiques mapuche, la non-application de la loi antiterroriste et la révision de la cause pour laquelle ils ont été injustement condamnés.

La grève de la faim a suscité de nombreuses mobilisations au Chili, et les protestations ont accompagné dans sa tournée européenne la présidente Michelle Bachelet ; le 10 mai dernier, le prix Nobel José Saramago l'a exhortée à « regarder les Mapuche ».

Pendant que la répression et les détentions se poursuivaient dans les communautés mapuche, des négociations tendues avaient lieu ; le 14 mai 2006 les grévistes ont suspendu leur mesure, les parlementaires du gouvernement s'étant engagés à approuver une loi qui permettrait leur libération conditionnelle en régime de surveillance. Or, le projet n'avait pas d'appui politique au sein de la coalition gouvernementale. Le sénateur Soledad Alvear (DC), présidente du parti principal, a déclaré que le projet serait inconstitutionnel car il violerait « l'égalité devant la loi ». Le 16 mai, peu après la suspension de la grève, le gouvernement a déclaré, par l'intermédiaire de la ministre Paulina Veloso, qu'il n'appuyait pas le projet de loi. De son côté, la présidente Michelle Bachelet a déclaré le 23 mai dernier qu'il s'agissait de « délinquants » condamnés, et qu'elle ne pouvait pas intervenir dans les décisions des tribunaux.

La classe politique chilienne n'ayant pas respecté les accords passés, les quatre prisonniers mapuche se sont estimés trompés, victimes d'une manoeuvre politique, et ont repris la grève de la faim. La situation des grévistes mapuche est délicate et ils ont été hospitalisés. Pour sa part, la classe politique chilienne a serré les rangs et prétend rendre les Mapuche responsables de la rupture des accords et de l'échec d'une solution légale qui, en fait, n'avait pas de soutien politique.

La crise de confiance entre les indigènes et l'État s'est profondément aggravée au Chili, au point que seule une médiation internationale est susceptible de résoudre le problème par la voie de la paix et de la primauté des droits de l'homme.

En attendant, la vie de quatre prisonniers mapuche est en péril. Leur grève de la faim symbolise en ce moment la résistance du peuple mapuche à une législation génocide, taillée sur mesure pour les grandes entreprises forestières. Le Mouvement mondial pour les forêts tropicales vous exhorte à rejoindre leur demande « d'annulation de l'accusation dans la cause injuste intitulée ‘Incendie terroriste Poluko Pidenko' et la libération immédiate des prisonniers politiques mapuche », en manifestant votre adhésion sur : http://www.nodo50.org/varios/mapuches/index.php#4 .

INFORMATION DE DERNIÈRE MINUTE : le 26 mai, de nouvelles négociations ont décidé les Mapuche en grève de la faim à lever la mesure, dans l'espoir que, grâce à un accord avec quatre garants, un projet de loi leur permettra d'obtenir la liberté surveillée.

Article fondé sur des extraits du rapport : “ Contexto económico y social de las plantaciones forestales en Chile. El caso de la Comuna de Lumaco, región de la Araucanía”, août 2005, par René Montalba Navarro, Noelia Carrasco Henríquez et José Araya Cornejo (la version intégrale est disponible sur http://www.wrm.org.uy/paises/Chile/LibroLumaco.pdf ) ; communiqués de l' Agrupación De Familiares Y Amigos De Los Presos Políticos Mapuche, http://www.presospoliticosmapuche.org/index_archivos/Noticias.htm  ; contributions de Víctor Toledo Llancaqueo, Centro de Políticas Públicas, adresse électronique : centro@politicaspublicas.cl , http://www.politicaspublicas.cl .


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Colombie : le peuple indigène Motilón Bari se dresse contre les intérêts pétroliers pour la défense de ses droits

Le peuple indigène Motilón Bari est établi depuis des millénaires dans le bassin du fleuve Catatumbo, dans le département du Nord de Santander. Il s'agit d'une région forestière d'une étendue d'environ 126 600 hectares, située sur la frontière du Venezuela et possédant une richesse considérable en matière de diversité biologique, de bois, de minéraux, d'hydrocarbures et de ressources hydriques dans ses forêts humides qui jouent le rôle de filtre naturel pour les eaux du lac de Maracaibo (Venezuela).

Ces richesses, et surtout la présence de pétrole, sont la raison pour laquelle les Motilón Bari sont exposés à des incursions permanentes des transnationales, en particulier dans les municipalités de Tibú et de Tarra. Dès 1904 des entreprises pétrolières comencèrent à pénétrer dans cette région : d'abord COLPET (Colombia Petroleum Company) et SAGO (South American Gulf Oil Company), puis dernièrement ECOPETROL.

Toutes ces entreprises ont appliqué à leurs opérations un modèle d'extraction caractérisé par l'exploitation incontrôlée des ressources non renouvelables, détruisant les richesses naturelles de la région et diminuant la diversité biologique. Les atteintes à l'environnement ont été irréparables et ont affecté la végétation, la faune et les aquifères, en provoquant ou en stimulant les processus d'érosion et en contaminant l'eau et le sol, pour ne mentionner que quelques-uns de leurs effets. En quelques occasions, les activités extractives ont impliqué en outre le déplacement et l'expulsion de leurs territoires des communautés indigènes Motilón Bari.

La réduction du territoire traditionnellement occupé par les populations autochtones, ainsi que le déni et la violation permanente des droits de ces dernières, ont provoqué un affaiblissement de leurs valeurs naturelles et culturelles qui met en péril leur survie.

En application du Permis environnemental nº 0624 du 16 mai 2005, on a essayé d'imposer dans ces territoires le projet d'exploration et d'exploitation de pétrole dénommé ALAMO I. Le déroulement du projet n'a pas été sans irrégularités, dont la méconnaissance des droits des peuples indigènes établis dans les instruments et conventions nationaux et internationaux et l'absence de consultation préalable de la part de l'entreprise ECOPETROL, ainsi que la présence dans la zone d'influence du projet de l'armée colombienne, censée « protéger » le puits mais empêchant en fait le peuple Bari de se déplacer librement et de s'adonner à ses activités sociales, culturelles et de production.

Le peuple Bari a réagi en prenant des mesures pour défendre son territoire, dont une action en justice, dénommée « Action de Tutelle » dans la législation nationale, qui concerne la protection des droits du peuple Bari. Les tribunaux de première et deuxième instance se sont prononcés contre cette demande. Le jugement de deuxième instance a été présenté à la Cour Constitutionnelle pour étude et probable révision.

L'association Comunidad Motilón Bari de Colombia demande à la Cour constitutionnelle du pays “la révision de la tutelle de référence qui est censée protéger nos droits fondamentaux ; ces droits sont en train d'être violés du fait de l'exécution du projet d'exploration et d'exploitation Alamo I dans notre territoire ancestral et sacré, et en raison des actions arbitraires de l'armée nationale qui se trouve dans la région et qui est chargée de protéger le projet ».

Dans leur requête, ils dénoncent que l'armée a envahi leurs terrains de chasse, les lieux où ils pêchent et les sites où se déroulent les rituels et les cérémonies propres à leur culture (comme les marathons, une activité culturelle et sacrée destinée à reconnaître le territoire et à se mettre en contact avec lui) ; la présence de l'armée les empêche de se déplacer librement et de se rendre sur leurs sites sacrés. Cette situation a suscité des arrestations arbitraires, de mauvais traitements et même des atteintes à l'intégrité physique et à la vie des Bari.

Les Motilón Bari disent : « Nos grands-parents ne savent plus que faire devant cette situation. Notre mère la terre est en larmes, notre culture, notre vision cosmique, notre ethnie sont de nouveau en danger. Les préjudices actuels sont irrémédiables, car les atteintes portées jusqu'à présent et celles qui risquent d'être portées à notre sacralité ne peuvent pas être réparées avec de l'argent ou d'autres biens ».

Dans le document « L'exploitation pétrolière au Catatumbo – Colombie ; le génocide du peuple Bari », son auteur, Ashcayra Arabadora Acrora, délégué du Conseil autonome des Caciques Bari, Association Communauté Motilón Bari de la Colombie, s'exprime ainsi : « Notre Mère la Terre est un être vivant, nous ne pouvons pas comprendre ce genre d'activité et nous nous y opposons, beaucoup d'animaux de notre région ont disparu, la vie est la terre, celle-ci entretient la vie, l'eau et le soleil sont la vie. Pour nous, le pétrole est un problème. Il nous apporte beaucoup de violence ; avec les compagnies pétrolières arrivent aussi les groupes armés. »

Nous exhortons les lecteurs à apporter leur soutien au Conseil autonome des Caciques Bari, ASOCBARI, en écrivant à l'adresse puebloindigenabari@yahoo.es pour adhérer à la demande présentée à la Cour constitutionnelle de la Colombie ( http://www.wrm.org.uy/paises/Colombia/Bari.pdf ).


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Équateur : action et propositions contre les monocultures d'arbres

Plus de 400 jeunes des deux sexes ont participé le 13 mai à une manifestation contre les plantations de l'entreprise japonaise EUCAPACIFIC dans la localité de Tortuga, située dans le canton de Muisne de la province d'Esmeraldas (voir http://www.wrm.org.uy/paises/Ecuador/Muisne_sin_eucaliptos.pps ).

Cette action, qui avait été annoncée publiquement la veille à Muisne, fait partie de l'opposition croissante contre les grandes monocultures d'eucalyptus de l'entreprise mentionnée, lesquelles ont eu des incidences profondes sur la région du fait qu'elles ont épuisé l'eau, la flore et la faune autrefois abondantes que la population locale utilisait, et qu'elles ont même expulsé les habitants de la région.

Parmi les nombreux témoignages recueillis au cours d'une enquête récemment menée, que le WRM a publiée (Granda, Patricia : Monocultivos de árboles en Ecuador ), celui qui suit résume la situation :

« Le peuple se voit affecté... les fleuves se tarissent, les arbres, la nature s'épuise, les animaux s'enfuient, ce qu'ils sèment fait que tout s'écroule, il n'y a plus autant d'espèces qu'avant... Les gens allaient chasser le paca, le lapin, tous ces animaux-là, mais ils ne peuvent plus le faire parce qu'il n'y a plus de montagne où l'on puisse aller chasser. Tout ce qui appartient à la nature est mis en fuite, ils [les animaux] avaient au moins des arbres où ils pouvaient vivre et faire leur gîte, mais il ne reste plus rien de tout cela parce qu'ils ont tout coupé. Il n'y a que des eucalyptus. »

Dans le cas de Tortuga, le fleuve qui traversait le village n'est plus qu'un filet d'eau stagnante ; les gens ont dû creuser un puits dans le lit du fleuve pour se procurer de l'eau. Cette situation est une conséquence directe de la plantation de vastes étendues d'eucalyptus dans la région. À cet égard, un habitant de la zone dit :

« Voici le fleuve Tortuga ; regardez, il est presque sec. Pourtant, l'hiver vient de finir. Plus tard il n'y aura plus d'eau. Moi, je ne savais pas, mais on nous l'a expliqué. Si nous avions su dès le début que c'était mauvais, ils n'auraient rien planté, nous l'aurions évité... »

L'entreprise a été accusée d'enfreindre la loi en défrichant des étendues de forêt tropicale pour faire des plantations d'eucalyptus. Un habitant de Tortuga raconte qu'ils « ont tout abattu et n'ont planté que cette plante-là [l'eucalyptus]. L'entreprise a coupé des forêts primaires : là-bas, dans mon champ, il y avait une forêt que j'avais préservée ».

D'autre part, EUCAPACIFIC a violé les normes légales en plantant à moins de 30 mètres du fleuve Tortuga. L'action menée par les jeunes a consisté à couper – à la machette, à la hache et à la tronçonneuse – près de 2 000 arbres situés dans la bande illégalement plantée par l'entreprise en bordure du cours d'eau. Chaque fois qu'un nouvel arbre tombait, les applaudissements et les cris des jeunes accompagnaient sa chute.

José Bautista, un habitant de la région, a dit que l'abattage des arbres avait été le dernier recours qui leur restait pour obliger l'entreprise forestière à prendre au sérieux le problème environnemental. À ce propos, il raconte : « Nous avons parlé avec la ministre de l'environnement, elle est venue et elle a dit qu'elle allait suspendre les permis de plantation d'arbres. Plus tard ils nous ont convoqués à une réunion avec Eucapacific, qui a dit que ces plantations n'existaient pas, et ils l'ont cru. »

Donc, l'action des jeunes ne peut même pas être considérée comme illégale, puisque, d'après l'entreprise, ces arbres « n'existent pas ». Or, les machettes et les tronçonneuses montraient bien qu'ils existaient et que, si la justice était appliquée, EUCAPACIFIC devrait payer non seulement les amendes correspondantes mais le salaire des jeunes qui ont éliminé les arbres que l'entreprise aurait dû couper. Pourtant, l'entreprise a déjà menacé de porter en justice les personnes et les organisations concernées.

Sur ce fond d'opposition croissante aux plantations, l'ONG équatorienne Acción Ecológica a publié le 17 mai sa « proposition sur les plantations forestières », qui dit :

« Acción Ecológica vient de publier les résultats d'une recherche où sont documentées les graves conséquences sociales et environnementales des monocultures de pins et d'eucalyptus, aussi bien dans la région andine que dans la province d'Esmeraldas. Nous estimons que les conclusions de cette recherche montrent qu'il n'est pas convenable de promouvoir la plantation de pins et d'eucalyptus, pour les raisons suivantes :

1. Elles déplacent des populations paysannes.

2. Elles privent les populations locales de ressources d'importance vitale.

3. Elles occupent des terres productrices d'aliments.

4. Elles augmentent la pauvreté dans les régions où elles sont installées.

5. Elles créent moins d'emplois que ceux qu'elles éliminent.

6. Elles détruisent les économies locales.

7. Elles épuisent les ressources hydriques de la région.

8. Elles portent atteinte grave à la diversité de la flore et de la faune.

9. Elles dégradent les écosystèmes de forêt et de savane.

•  Elles polluent les réserves d'eau par des produits chimiques et des pesticides.

Le gouvernement national délibère à présent sur la stratégie forestière. Sur la base de ce que nous venons de dire, nous souhaitons rendre publique notre proposition concernant les plantations forestières :

1. Nous exigeons que l'État prenne toutes les mesures nécessaires pour enrayer l'expansion des monocultures d'arbres.

2. L'État ne doit pas encourager l'établissement de plantations par des avantages directs ni indirects, et il ne doit pas octroyer des terres en concession à cette fin.

3. Toute plantation future devra être soumise à une évaluation préalable de son incidence sur l'environnement et à d'autres instruments de gestion environnementale (audits), et respecter toutes les normes environnementales en vigueur, y compris la consultation préalable et informée des communautés concernées, lesquelles auront le droit de dire NON.

4. L'État doit obliger les entreprises forestières à retirer les arbres de toutes les plantations qui sont en train de perturber les ressources naturelles et les économies des populations locales, et à réparer les dommages environnementaux et sociaux que ces populations ont subis.

5. L'État doit obliger les entreprises à enlever tous les arbres illégalement plantés, par exemple, ceux qui se trouvent à moins de 30 mètres de tous les cours d'eau. »

En bref, Acción Ecológica demande que l'on reconnaisse que ces monocultures ont des conséquences graves pour les gens et l'environnement, et que l'État a donc l'obligation de contrôler celles qui existent et d'éviter qu'elles continuent de se multiplier.

Article rédigé à partir d'informations tirées de : rapport sur le voyage en Équateur de Ricardo Carrere, mai 2006 ; Granda, Patricia : Monocultivos de árboles en Ecuador ( http://www.wrm.org.uy/paises/Ecuador/Libro2.html ) ; Acción Ecológica : “Nuestra propuesta sobre plantaciones forestales” ; journal El Comercio : “Una protesta contra la siembra de eucaliptos”, 17/05/06, http://www.elcomercio.com/noticia.asp?id=42461&seccion=8 .


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Équateur : les Huaorani du parc Yasuní sont attaqués par des groupes forestiers et pétroliers

Une guerre inégale a lieu dans le Sud du parc national Yasuní (voir le bulletin nº 96 du WRM) : des lances contre des fusils.

Le parc national Yasuní s'étend sur 982 000 hectares. Il est situé en territoire huaorani, dans les provinces de Napo et Pastaza, et fait partie de ce qu'on appelle la Zone Intangible, où habitent des peuples des ethnies tagaeri et taromenane en situation d'isolement volontaire.

Bien que les activités extractives comme l'exploitation pétrolière et l'abattage d'arbres soient interdites dans la Zone Intangible, une exploitation forestière intense et violente y a lieu depuis des années, au vu et au su de la police, des fonctionnaires de l'environnement et des militaires. Les camions chargés de rondins parcourent impunément les voies fluviales et terrestres et traversent le camp militaire.

Cinq blocs pétroliers ont été imposés en territoire huaorani et la société Petrobras a obtenu un permis d'exploitation forestière. Les activités pétrolières requièrent des voies d'accès, que les exploitants forestiers utilisent pour pénétrer dans les territoires des peuples indigènes isolés. Ces derniers subissent des pressions permanentes du fait de l'intervention forestière, pétrolière et touristique, qui ont abouti au génocide et à la disparition de plusieurs groupes au cours d'incidents violents et réitérés, comme le massacre de mai 2003, où une vingtaine de femmes et d'enfants du peuple tagaeri ont été assassinés à Tigüino. Les coupables n'ont jamais été identifiés.

Les entreprises forestières, groupées dans l'Association d'industriels du bois (AIMA d'après l'espagnol), la Corporation de gestion forestière durable (COMAFORS) et la Corporation de développement forestier (CORMADERA) ont publié au début du mois un communiqué où elles prétendent nier l'existence de liens entre l'exploitation forestière et les violations des droits de l'homme à l'encontre des groupes tagaeri et taromenane. Elles exigent également à l'État de leur accorder davantage de facilités pour leurs activités : deux millions d'hectares destinés à des plantations, des ressources économiques, l'échange de titres de dette extérieure pour l'exploitation de forêts et la monoculture d'arbres, la déréglementation du secteur et la cessation de son contrôle par le ministère de l'environnement, la remise de ce contrôle à des organismes privés ayant des rapports avec leurs intérêts, et la promotion du système de vente anticipée du bois, le tout aux fins d'une « exploitation forestière durable ».

De leur côté, les Huaorani avaient décidé de reprendre en main leur territoire ancestral. Lors d'une assemblée qui s'est tenue dans la communauté de Nemopari à la fin de l'année dernière ils ont résolu d'empêcher l'exploitation des ressources naturelles. L'assemblée a eu lieu en présence de 60 anciens sages. D'après Vicente Enomenga, président de l'organisation huaorani, ces derniers ont recommandé à leur conseil de gouvernement, l'Organisation de la Nationalité Huaorani de l'Amazonie équatorienne (ONHAE) de prendre soin de leur environnement et de leur vie.

Les Huaorani ont décidé que l'accès d'étrangers à leurs territoires était désormais interdit, ce qui incluait les exploitants forestiers venus d'Équateur et de la Colombie. Le vice-président du conseil de gouvernement a annoncé que les habitants indigènes ne seraient pas responsables de la sécurité des étrangers.

C'est dans ce contexte que, le 12 avril dernier, deux bûcherons ont été blessés à la lance dans le secteur de Cononaco de la province d'Orellana, et que le 27 avril, dans le Sud de cette province et sur la frontière de celle de Pastaza, des sources du vicariat d'Orellana et un dirigeant huaorani ont rapporté le meurtre de trente membres de la communauté taromenane.

D'après l'organisation équatorienne Acción Ecológica, la zone intangible est maintenant entourée d'un silence complice. Bien que les lances trouvées révèlent qu'il s'est passé quelque chose d'extrêmement grave, on prétend ignorer la présence de personnes armées dans la région. Ceux qui ont donné l'alerte et ceux qui ont des informations seraient maintenant muselés par la peur. Personne n'ose parler contre les forestiers ; leur violence et le pouvoir économique dont ils disposent semblent être plus forts que la justice et que le droit.

Acción Ecológica réclame que l'on instruise une enquête sérieuse et impartiale de ces incidents et que l'on prenne des mesures de protection. Ces mesures doivent commencer par établir une politique bien définie de respect des zones protégées et des peuples indigènes qui les habitent, et mettre fin à toute activité extractive d'envergure dans ces régions.

Les peuples indigènes en isolement volontaire représentent de véritables trésors culturels, car ils incarnent la volonté de survie des ethnies du bassin amazonien et défendent, grâce à leur culture, de vastes étendues de forêt humide tropicale. Les respecter équivaut à protéger les forêts.

Article rédigé à partir d'informations tirées de : “ Ecuador: Denuncian genocidio de indígenas Taromenane, en aislamiento, por madereros ”, 12 mai 2006, Ivonne Ramos, Acción Ecológica, cbosques@accionecologica.org, foresta@accionecologica.org ; “Conflicto en selva deja dos muertos de los Taromenane”, El Universo, et “ La violencia crece en el Yasuní”, El Comercio , les deux articles datés du 29 avril 2006, http://www.llacta.org/notic/2006/not0429a.htm  ; “ Los sabios huao, a favor de la selva”, El Comercio, 1 er novembre 2006, http://www.saveamericasforests.org/Yasuni/News/Articles/2006/1-11-06%20El%20Comercio%20The%20Wise%20Huaorani,%20In%20Favor%20Of%20The%20Forest.htm .


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