NOTRE
OPINION
–
Le Forum social mondial : une halte à mi-chemin
Le
Forum social mondial s’est réuni à Nairobi, au Kenya, du 20 au
25 janvier. Au-delà des critiques, souvent tout à fait justifiées,
qu’il a soulevées de la part des participants eux-mêmes, nous
souhaitons commenter surtout, plutôt que ce qu’on y a dit ou fait,
le message du Forum : « un autre monde est possible ».
Ce
message implique que le monde actuel a cessé d’être possible.
Dans ce monde de plus en plus dominé par les grandes entreprises,
les problèmes écologiques et sociaux s’aggravent d’année en année.
Malgré l’invention incessante de solutions supposées de la part
de ceux qui cherchent à le maintenir en vie à tout prix, les remèdes
s’avèrent, dans la plupart des cas, pires que la maladie. Examinons
quelques-unes de ces « solutions » dans le domaine d’action du
WRM :
–
Face à la diminution de la diversité biologique, la principale
« solution » est l’établissement de zones protégées qui impliquent,
entre autres, l’expulsion des populations qui les habitent.
–
Face au déboisement, plusieurs « solutions » s’accumulent : les
zones protégées, les plantations d’arbres en régime de monoculture,
la certification des plantations et des forêts.
–
Face au changement climatique, parmi les « solutions » proposées
figurent les puits de carbone (des plantations d’arbres à grance
échelle) et les biocarburants (des plantations de palmier à huile,
de soja et de maïs transgéniques, de canne à sucre).
Chacune
de ces « solutions » entraîne une foule de conséquences graves
pour la société et l’environnement, que nous avons analysées dans
de nombreux articles du bulletin du WRM. Leur valeur réelle est
nulle, et elles ne servent qu’à donner l’impression trompeuse
que tout peut être résolu sans avoir recours aux changements profonds
qu’il faudrait introduire d’urgence. Elles permettent, entre autres
choses :
–
de poursuivre le déboisement pour que les grandes entreprises
(forestières, minières, pétrolières, hydroélectriques, crevettières)
continuent de gagner de l’argent, sous prétexte qu’il y a des
zones protégées pour maintenir la diversité biologique, que les
plantations diminuent la pression sur les forêts (et qu’elles
sont certifiées), que les barrages hydroélectriques ne produisent
pas d’émissions de gaz à effet de serre, et ainsi de suite ;
–
de continuer à promouvoir les plantations en régime de monoculture
(agricoles et forestières) et le paquet de produits chimiques
toxiques et transgéniques dont elles s’accompagnent, pour que
les grandes entreprises (de semences, chimiques, biotechnologiques,
papetières) continuent à gagner de l’argent, sous prétexte qu’elles
veulent pallier la faim dans le monde, ou remplacer le pétrole
par des biocombustibles, ou produire le papier dont le monde a
besoin ;
–
de continuer à dérégler le climat en brûlant sans cesse des combustibles
fossiles, non seulement pour que les entreprises pétrolières continuent
de gagner de l’argent mais pour que d’autres grandes entreprises
(sucrières, biotechnologiques, productrices d’huile de palme,
etc.) puissent se joindre à l’affaire ;
–
de continuer à détruire la base de la subsistance de millions
de paysans et d’indigènes, en permettant que de grandes entreprises
(biotechnologiques, pharmaceutiques, papetières, de distribution
d’eau, etc.) s’approprient les terres, l’eau et les forêts.
Malgré
sa robustesse apparente, il est devenu évident que, du point de
vue social et écologique, ce monde n’est pas viable à long terme
et qu’il est en train de détruire les fondations de la planète
que nous habitons tous : le climat, l’eau, le sol, l’air, la diversité
biologique.
Devant
cette situation, le message du forum est qu’un autre monde est
possible. Quel monde ? Un monde socialement solidaire et respectueux
de l’environnement. Comment sera-t-il ? Nous ne connaissons pas
la réponse, mais nous restons convaincus qu’il est possible. Comment
y parvient-on ? Les paroles de l’écrivain Eduardo Galeano nous
pousseront peut-être à y réfléchir :
«
L’utopie est à l’horizon. Je fais deux pas en avant, elle s’éloigne
de deux pas. Je fais dix pas de plus, elle s’éloigne de dix pas.
Aussi loin que je puisse marcher, je ne l’atteindrai jamais. À
quoi sert l’utopie ? À cela : elle sert à avancer. »
Dans
cette marche, le Forum social mondial n’est qu’une halte à mi-chemin,
où une énorme diversité de voyageurs s’arrêtent pour échanger
des idées. Ce qui compte n’est pas ce qu’on fait dans le Forum,
ni ce que le Forum peut faire, mais que les voyageurs découvrent
peu à peu les chemins qui mènent à cet « autre monde possible
».
index
LES
COMMUNAUTÉS ET LES FORÊTS
–
Birmanie: la Wildlife Conservation Society aide la junte militaire
à ‘verdir’ son image
La
lointaine vallée de Hugawng, située dans l’État de Kachin du Nord
de la Birmanie, a été reconnue au plan international comme l’un
des sites les plus riches en diversité biologique du monde, au
point que même le régime militaire du pays l’a laissée pratiquement
intacte jusqu’au milieu des années 1990.
En
1994, après le cessez-le-feu entre l’Organisation pour l’indépendance
de Kachin (KIO) et la junte, les habitants de la région avaient
l’espoir que la paix permettrait de relancer l’économie et d’améliorer
leurs conditions de vie. Pourtant, un nouveau rapport intitulé
Valley of Darkness (la vallée des ténèbres), rédigé en secret
par des chercheurs locaux et publié en 2007 par Kachin Development
Networking Groups, dit que « sous le contrôle croissant de la
junte, les riches ressources de la vallée sont devenues une malédiction
».
Avec
l’aide de la Wildlife Conservation Society, d’origine nord-américaine,
la junte militaire qui gouverne la Birmanie est en train d’établir
la Réserve de tigres de la vallée de Hugawng, qui sera la plus
grande du monde. Or, la situation des personnes qui habitent à
cet endroit n’est pas du tout prise en compte. Le rapport révèle
que la junte birmane a confisqué des fermes et des foyers pour
ses installations militaires, et qu’elle est en train de vendre
de vastes étendues sous la forme de concessions minières pour
l’extraction d’or : en 2002, 18 % de la surface totale de l’État
de Kachin ont été destinés à cette fin, et le nombre des concessions
les plus importantes est passé de 14 en 1994 à 31 en 2006. Les
forêts et les cours d’eau de la vallée sont maintenant ravagés
par plus d’une centaine de mines hydrauliques et souterraines
qui utilisent des pompes et des dragues mécaniques et qui déversent
des résidus contaminés de mercure.
Ces
activités ont des effets dévastateurs, non seulement sur l’environnement
mais sur les communautés locales. « La junte et une poignée d’hommes
d’affaires sont les seuls à tirer profit de l’or, tandis que la
population locale en subit les conséquences », dit le rapport.
D’autre part, l’afflux de milliers de migrants désespérés de tout
le pays, ainsi que la dureté des conditions de travail, le manque
d’opportunités d’éducation et la pauvreté, ont provoqué l’expansion
des industries de la drogue, du sexe et du jeu dans cette vallée
naguère intacte. La consommation de drogues par voie intraveineuse
et l’industrie du sexe ont accéléré la propagation du VIH/SIDA.
La
Wildlife Conservation Society allègue que la junte birmane a éliminé
presque toutes les activités minières dans la vallée. Le rapport
mentionné prouve le contraire, et rapporte les paroles des gens
des lieux qui témoignent de leur manque total de bénéfices et
de participation au soi-disant « programme de développement de
la zone frontalière » dont la junte ne cesse de se vanter.
«
Nous voulons faire savoir au monde que le régime militaire de
la Birmanie met en péril autant les tigres que la population de
la vallée de Hugawng », affirme le rapport.
Extrait
édité de : “Valley of Darkness. Gold mining and militarization
in Burma’s Hugawng Valley”, 2007, Kachin Development Networking
Groups (KDNG), adresse électronique : kdngroup@gmail.com.
La version intégrale du rapport est disponible sur : www.aksyu.com
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Brésil : les barrages priveraient la tribu
isolée des Enawene Nawe de ses moyens de subsistance
Les
Enawene Nawe (une petite tribu amazonienne de 420 membres qui
vit de la pêche et de la cueillette dans l’État de Mato Grosso,
au Brésil) ont été contactés pour la première fois en 1974 et,
depuis, ils vivent dans un isolement relatif. Ils plantent dans
leurs potagers du manioc et du maïs, et ils récoltent quelques
produits de la forêt, comme le miel, mais leur principal moyen
de vie est la pêche. Le poisson joue un rôle vital dans leur alimentation,
car il s’agit d’une des rares tribus qui ne mangent pas de viande
rouge. À la saison de pêche, les hommes construisent de grandes
digues à travers les fleuves et campent pendant plusieurs mois
dans la forêt, où ils pêchent et fument le poisson qu’ils transportent
ensuite sur des pirogues à leur village.
Pendant
des décennies, les Enawene Nawe ont subi l’invasion de leurs terres
par des saigneurs de latex, des chercheurs de diamants, des éleveurs
de bétail et, dernièrement, des planteurs de soja. Maggi, le plus
grand producteur de soja du Brésil, y avait construit illégalement
une route en 1997 (qu’un procureur fédéral a fait fermer par la
suite). Bien que leur territoire ait été officiellement reconnu
et ratifié par le gouvernement en 1996, une partie qu’on appelle
Rio Preto n’a pas été incluse. Or, cette région a une énorme importance
économique et spirituelle pour les Enawene Nawe, car c’est là
qu’ils installent leurs digues et leurs campements de pêche, et
c’est là qu’habitent de nombreux esprits importants.
À
présent, on prévoit de construire onze barrages le long du fleuve
Juruena qui traverse le territoire des indiens. Ces barrages seront
financés par un consortium d’entreprises dont beaucoup appartiennent
à l’industrie du soja.
Les
Enawene Nawe s’opposent aux barrages, et ils ont lancé un appel
à l’aide pour arrêter leur construction. Ils ont déclaré :
«
Nous sommes les Enawene Nawe du village de Halataikiwa. Nous venons
de participer à une réunion. Nous n’avons pas convoqué cette réunion,
ce sont les Brésiliens qui nous y ont invités. En plus de nos
représentants, il y avait des représentants des tribus des Nambiquara,
des Pareci, des Myky et des Rikbaktsa.
À
cette réunion nous avons parlé avec un Brésilien sur la construction
des barrages. Le Brésilien a dit : ‘Venez voir le premier barrage
que nous avons construit’. Et il a continué : ‘Les barrages sont
une bonne chose, et non une mauvaise chose. Les poissons ne mourront
pas, l’eau ne deviendra pas sale, la forêt ne mourra pas’.
Nous
avons dit clairement aux personnes qui veulent construire les
barrages : ‘Ne construisez pas les barrages, nous n’en voulons
pas’. En ce qui concerne les Enawene Nawe, nous sommes tout à
fait opposés aux barrages. Nous ne voulons ni une voiture ni de
l’argent. Nous pensons au poisson et à l’eau.
Les
Rikbaktsa pensent comme nous. Dès que nous sommes rentrés nous
nous sommes réunis pour parler entre nous. Ensuite, nous avons
parlé avec le procureur public, à Cuiabá [la capitale de l’État
de Mato Grosso]. Cette personne a dit que la situation était très
difficile. Alors nous avons pensé ceci : OPAN [ONG brésilienne
qui travaille avec les peuples autochtones] et le ministère fédéral
des affaires publiques devraient regarder ensemble le rapport
d’impact ; et nous irons bientôt à Brasilia pour que tous les
Enawene Nawe puissent donner leur avis.
Nous
demandons de l’aide parce que nous sommes très malheureux, vraiment
très malheureux. »
Extrait
édité de : “Dams threaten fishing tribe”, Survival International,
http://www.survival-international.org/news.php?id=2193,
http://www.survival-international.org/tribes.php?tribe_id=194.
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Colombie: les U’wa résistent à la prospection pétrolière
Le
15 décembre 2006, le gouvernement de la Colombie a fait connaître
sa décision de reprendre les activités de prospection pétrolière
dans les blocs Sirirí et Catleya, qui s’étendent sur les départements
d’Arauca, Santander, Norte de Santander et Boyacá, dans le Nord-Est
du pays, à l’intérieur du territoire des U’wa.
Pendant
plus d’une décennie les U’wa ont dit au monde ce que le pétrole
implique pour leur vie culturelle et spirituelle ; ils n’ont pas
cessé de dénoncer les conséquences que l’exploitation pétrolière
aurait pour leur territoire et leur culture, et ils ont même offert
leur vie pour se défendre du dénommé développement. Leur lutte
et leur conviction ont inspiré d’autres peuples du reste du monde,
qui ont vu comment l’industrie pétrolière, qui ne bénéficie que
quelques-uns, détruisait leurs vies. Avec l’argument du développement
et du progrès, on prétend leur imposer ces projets qui n’apportent
que la dévastation.
De
nombreux chercheurs et experts en matière de conflits écologiques
et sociaux causés par l’industrie pétrolière ont constaté les
dégâts que la recherche de pétrole a provoqués, et provoquera
encore, dans les territoires et l’existence des U’wa. Ferry Lynn
Karl, professeur de l’université de Stanford, aux États-Unis,
a fait une analyse minutieuse des effets négatifs du projet Sirirí/Catleya
sur les écosystèmes et sur la situation économique et sociale
des indigènes ; elle a prévenu en outre que ce projet pourrait
susciter une situation de violence dans la région.
La
décision du gouvernement implique la méconnaissance du droit des
U’wa à leur territoire ancestral, qui comprend le sol et le sous-sol.
Le brevet du roi remis par la Couronne à la Nation Tuneba (U’wa)
en 1802 avait ratifié et délimité leur juridiction sur les actuels
départements de Casanare, Arauca, Boyacá, Santander, Norte de
Santander, et sur une partie du territoire vénézuélien. Ces droits
furent réaffirmés en 1887 par la Loi colombienne nº 153, ainsi
que par l’article 332 de la Constitution de 1991. La décision
du ministère de l’Intérieur de poursuivre le projet pétrolier
Sirirí/Catleya viole en outre la Convention 169 de l’OIT et les
recommandations accordées en 1998 entre le gouvernement national
et le peuple U’wa.
Dans
le cadre du processus de « consultation préalable » lancé par
le gouvernement au sujet de la prospection et l’exploitation de
pétrole dans le territoire U’wa, l’organisation indigène d’Arauca,
Ascatidar, a donné une réponse négative ; quant à l’organisation
ASOU’WA, qui regroupe les indigènes U’wa de Santander, Norte de
Santander et Boyacá, elle a refusé la consultation. Malgré cela,
le gouvernement a annoncé qu’il convoquera les organisations pour
qu’elles participent à la réalisation du Plan de gestion environnementale.
Plus
de 120 organisations colombiennes et de divers endroits du monde,
ainsi qu’une trentaine de particuliers, ont adressé le 22 décembre
2006 une lettre au président de la Colombie, Alvaro Uribe, pour
manifester leur étonnement et leur indignation face à la décision
de procéder à des explorations pétrolières dans le territoire
des U’wa. Dans cette lettre ils lui demandent de reconsidérer
la décision d’autoriser l’exploration séismique dans le territoire
du peuple U’wa et de classer définitivement le projet.
Un
vieillard du nom de Gubanu, qui est un werjayu (un sage), a parcouru
pieds nus le district de la capitale, en une nouvelle étape de
la diplomatie U’wa. Avec Luis Tegria Sirakubo, président de l’Association
des autorités traditionnelles et des assemblées U’wa (ASOU’WA),
il s’est réuni à Bogotá avec des représentants de l’Union européenne,
de l’ambassade de Venezuela et de nombreuses organisations sociales
et non gouvernementales qui secondent l’opposition de ce peuple
à la réalisation d’activités pétrolières dans son territoire.
Gubanu a accompli la mission que son peuple lui avait confiée
: ratifier l’opinion des U’wa au sujet du pétrole et confirmer
qu’ils s’opposent catégoriquement au processus de consultation
préalable proposé par le gouvernement, comme ils l’ont manifesté
le 12 octobre 2006.
Les
délégués U’wa ont eu une réunion avec la presse, où ils ont donné
leur avis sur l’exploitation pétrolière : non seulement elle extrait
le sang de la terre mère mais la laisse en très mauvais état.
« C’est pour cela qu’il n’y a plus autant de poisson qu’avant,
qu’il fait plus chaud et que l’ayú sacré (la feuille de coca),
avec lequel le werjayu fait ses travaux spirituels, est mort »,
a dit le vieillard.
Pour
toutes ces raisons, comme affirment les organisations qui appuient
la lutte des U’wa : « Le projet pétrolier Sirirí/Catleya ne doit
pas être poursuivi. Nous voulons vous dire [au président Uribe]
que les U’wa ne sont pas seuls, que nous allons continuer d’appuyer
leur lutte courageuse, que nous serons à leurs côtés jusqu’à ce
que le gouvernement de la Colombie et les entreprises pétrolières
Ecopetrol et Repsol YPF aient compris que ce territoire est sacré
et que les cultures qui ont des principes n’ont pas de prix ».
Article
fondé sur des informations tirées de : Lettre au président de
la République de Colombie, Alvaro Uribe Vélez, Bogotá, 22 décembre
2006, publiée par le bulletin Ambientalistas en Acción nº 55,
http://www.censat.org/Documentos/AmbientalistasAccion/Carta_presidente_uwas.pdf
; “U’was Reactivan Diplomacia a Favor de Su Territorio”, Amazon
Watch,
http://www.amazonwatch.org/newsroom/view_news.php?id=1337
index
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Costa Rica : les conséquences de la conservation
de type commercial pour les paysans, les femmes et les enfants
de la forêt tropicale
L’économie
du Costa Rica est fondée sur l’exportation, et le pays manque
de toute indépendance politique ou économique. La pression exercée
sur les ressources par le système mondial a conduit à une forte
inégalité. Depuis le Protocole de Kyoto, les néolibéraux ont redéfini
les forêts, qui sont devenues des « génératrices d’oxygène »,
un concept auquel le Costa Rica a adhéré. Dans ce contexte, les
communautés locales, et surtout celles qui habitent dans les forêts
tropicales et qui dépendent pour leur survie des richesses qu’elles
leur fournissent, ont subi la destruction de leur système de subsistance.
La
crise écologique mondiale a mis en lumière le fait que la végétation
de la forêt piège ce carbone qui, s’il était libéré, contribuerait
à accumuler de la chaleur dans l’atmosphère, faisant monter la
température et accélérant le changement climatique. Dans le cadre
du développement durable, les forêts sont devenues un « capital
naturel » mais, en fait, elles sont beaucoup plus que cela. La
forêt est un mécanisme essentiel pour le contrôle des inondations.
Les arbres sont reliés entre eux par une foule de créatures qui
y trouvent leur nourriture, leur abri ou leur lieu de nidification,
par leur accès commun à l’eau, à l’air et à la lumière du soleil,
et par un système souterrain de champignons qui font de l’ensemble
des arbres un super-organisme. Les habitants de la forêt tropicale
font partie, eux aussi, de ce super-organisme.
Le
dénommé développement durable a aggravé les inégalités en matière
d’accès aux ressources. En effet, il a intensifié l’enclôture
des terres entreprise en 1989 par le ministère des Ressources
naturelles, de l’Énergie et des Mines (MIRENEM, actuellement MINAE)
au moyen du Système de zones de conservation (SINAC). Ce modèle
de conservation a été mis en oeuvre pour gérer la faune et la
diversité biologique du pays. Sous la supervision de l’actuel
ministère de l’Environnement et de l’Énergie (MINAE), le pays
a été divisé en 11 zones de conservation où il y avait des animaux,
des terres privées et des établissements humains. Ainsi, le modèle
de l’enclôture a été appliqué à 25,58 % du territoire national.
Les terres expropriées ont été organisées à l’instar des parcs
nationaux nord-américains, d’où les gens sont exclus sous prétexte
qu’ils ne jouent aucun rôle dans le maintien des écosystèmes.
Ces expropriations sont associées à des réseaux politiques et
commerciaux transnationaux pour créer des « parties prenantes
» locales et mondiales par le biais de catégories de gestion telles
que le Patrimoine de l’humanité, les parcs nationaux, les zones
humides, les réserves biologiques, les zones protégées, les réserves
de forêt et les refuges pour la faune. Simultanément, on démarque
des frontières intérieures, en écartant la population locale qui
possédait des volcans, des cascades, des rivières, des sources
thermales, des singes hurleurs à manteau et des refuges où fraient
les tortues. Ces terres clôturées sont affectées à l’extraction
minière, à la recherche, à l’écotourisme et à la vente d’oxygène.
Le
Protocole de Kyoto a introduit une nouvelle conceptualisation
des forêts tropicales du monde. À présent, elles sont évaluées
du point de vue économique, en fonction de la quantité de carbone
qu’elles peuvent piéger. Les zones de conservation sont considérées
comme éligibles pour le paiement des « services environnementaux
» qu’elles fournissent. Dans l’Aire de conservation d’Arenal (ACA),
organisée par World Wildlife Fund-Canada, les parcs nationaux
tels que Volcan Arenal et Volcan Tenorio, et les réserves forestières
comme celle de Cerro Chato, vendent de l’oxygène. Mais pour mettre
l’oxygène sur le marché, en 1994, l’antérieure réserve de Volcan
Arenal a dû être déclarée parc national, et elle est passée de
5 hectares à 12 010 ha. Des communautés entières ont été expulsées
par la force. Une demande d’ordonnance présentée au Tribunal suprême
du Costa Rica (Division IV du système judiciaire) énumérait les
lourdes pertes subies par les paysans qui habitaient dans le bassin
de l’Aire de conservation d’Arenal (ACA). Ils ont perdu la terre,
les pâturages, les maisons, les laiteries et les routes. Les anciens
propriétaires louent maintenant des chaumières ou habitent des
taudis. Les effets personnels des paysans, voitures ou petits
appareils électroménagers, ont été repris par les banques lorsqu’ils
n’ont pas pu rembourser les prêts contractés pour se développer.
Ceux qui, en désespoir de cause, sont retournés dans leur terre
pour planter des yuccas, des haricots, du maïs et d’autres vivres,
ont été accusés d’enfreindre la loi et certains se sont retrouvés
en prison.
En
enlevant la forêt aux communautés locales qui l’utilisent pour
leur subsistance, on condamne à mort les petits et moyens propriétaires
terriens. Leurs besoins ne sont pas pris en compte et les membres
de la communauté qui habitaient aux alentours sont considérés
comme des ennemis de la forêt tropicale. En 1996, La Cuenca de
Aguas Claras a été, elle aussi, déclarée réserve forestière, et
la zone a subi des changements. En 2001 j’ai participé à une réunion
dans la marie de La Cuenca de Aguas Claras, où plus de 200 agriculteurs,
hommes et femmes, étaient présents et disposés à être interviewés.
Comme ils étaient trop nombreux, ils ont choisi Abel Fuentes et
Luis Guimo pour qu’ils parlent en leur nom. Ils se sont portés
témoins des faits suivants. D’après M. Fuentes, MINAE dit que
« notre mode de subsistance provoque le déboisement et la pollution,
et fait baisser le niveau de l’eau de La Cuenca de Aguas Claras.
MINAE a exagéré le taux de déboisement pour expulser la plupart
des habitants, parce qu’il est en train de reboiser notre terre
pour vendre de l’oxygène à d’autres pays et obtenir des ‘donations’
». M. Martin Guimo, un autre petit propriétaire qui habite encore
la terre expropriée, a ajouté : « Lorsque nous demandons des informations
aux fonctionnaires du MINAE, ils décident quand et où nous pouvons
l’obtenir. Lorsque nous proposons une réunion, ils décident quand
et où nous pouvons nous réunir, ensuite ils modifient l’heure,
la date, ou ils annulent la réunion sans nous prévenir. Beaucoup
d’entre nous habitent loin du lieu de réunion ; parfois nous devons
voyager à cheval pendant trois heures pour nous y rendre, et il
est très décevant d’apprendre en arrivant que la réunion a été
annulée ». (Guimo, interview de juillet 2001).
La
capacité du monde industriel de transformer la forêt en fabrique
d’oxygène renforce les inégalités. À mesure qu’une nouvelle structure
d’accumulation se constitue, la désintégration de l’écosystème
dont dépendaient les moyens de survie des communautés locales
a des répercussions profondes sur la division du travail entre
les sexes et l’oppression des femmes. Lorsque les familles sont
violemment désintégrées ou déplacées et appauvries, les femmes
rurales sont encouragées à migrer vers San José et vers les zones
touristiques dans l’espoir d’y gagner de l’argent pour elles-mêmes
et pour leurs familles. Introduites dans l’économie monétaire,
ces femmes gagnent leur vie, en partie ou en tout, en se prostituant.
Les prostituées de Costa Rica sont des femmes qui travaillent
pour alimenter leurs enfants et les membres de leur famille. Elles
sont sur le marché non pas par choix mais par nécessité. De même,
il y a un nombre ahurissant d’enfants vendus, achetés et maltraités
par la société.
Les
rapports de pouvoir des créanciers, qui encouragent la marchandisation
de la nature, sont écrits sur la forêt et sur les corps des femmes
et des enfants du Costa Rica endetté. Lorsque les habitants de
la forêt en sont chassés, les femmes et les enfants dépossédés
et vulnérables sont forcés de rejoindre l’industrie du tourisme
sexuel, la nouvelle forme d’esclavage du 21e siècle : l’esclavage
sexuel généralisé. Les hommes blancs du premier monde, avec la
complicité des gouvernements locaux, viennent exploiter les difficultés
économiques de la crise de l’inégalité créée par le capitalisme
mondial.
Ce
genre de « solution » permet au monde industrialisé de continuer
à polluer, tant qu’il pourra acheter des crédits carbone aux pays
riches en forêts tropicales. Pendant ce temps, les émissions produites
par l’augmentation du volume de charbon et de pétrole brûlés –
surtout dans le monde industrialisé – se poursuit sans entrave.
Le commerce de carbone est une relation colonialiste, fortement
teintée de sexisme et de préjugés de classe, qui affecte la nature
des pays endettés, leur production de subsistance et la vie des
femmes et des hommes des forêts.
Extrait
édité de : “The Tragedy of the Enclosures: An Eco-feminist Perspective
on Selling Oxygen and Prostitution in Costa Rica”, Ana Isla, professeur
adjoint à l’Université Brock, Canada, et membre de Toronto-Women
for a Just and Healthy Planet. Adresse électronique : aisla@brocku.ca.
La version intégrale de ce rapport est disponible sur
http://www.wrm.org.uy/countries/CostaRica/Eco-feminist_Perspective_Costa_Rica.pdf
index
–
Équateur: le gouvernement se heurte à
un défi dans le parc national Yasuní
Lorsque
le président Rafael Correa a affirmé, il y a deux ou trois jours,
qu’en réclamant un moratoire sur les activités pétrolières les
écologistes prétendaient retourner à l’époque des cavernes, il
ne faisait que reprendre les paroles de ceux qui, des années durant,
ont façonné ce pays dépendant que nous avons et le maintiennent
en l’état. Le problème est que, cette fois, il a fait une telle
déclaration au moment où la presse internationale sonnait l’alerte
à cause du réchauffement planétaire... Si nous continuons de brûler
du pétrole, nous finirons dans les cavernes !
Ce
commentaire, par ailleurs typique des défenseurs du développement,
évoque le souvenir du mythe de la caverne de Platon.
D’après
ce mythe, nous, les êtres humains, vivons enchaînés à l’intérieur
d’une caverne, tournant le dos à l’entrée où brille une lumière.
Les ombres projetées sont la seule réalité que nous voyons. Nous
ne faisons pas attention aux chaînes, et nous ne voulons ni ne
pouvons agir à l’encontre de nos perceptions.
Or,
Platon dit que, parfois, quelqu’un prend conscience qu’il est
enchaîné, se libère, se retourne et quitte la caverne. La lumière
est si forte qu’il en est aveuglé mais, petit à petit, il s’y
habitue et devient capable de voir les choses véritables...
Comme
une ombre géante dans le noir, le projet Ishinpingo-Tiputini-Tambococha
(ITT) est annoncé avec autant d’enthousiasme que d’autres grands
projets manqués. On parle de 4 000 emplois, d’un investissement
de 5 000 millions de dollars, d’une opportunité de sortir de la
pauvreté... mais, si quelqu’un fait allusion aux effets sur l’environnement,
on lui répond qu’on va « les minimiser ».
Pourquoi
ce projet fait-il tant de bruit ?
L’ITT
est situé dans le parc national Yasuní. D’après des études scientifiques,
le Parc Yasuní (créé en 1979) est la région la plus riche en diversité
biologique du monde. Il fait partie du refuge du pléistocène Napo.
En outre, c’est le territoire du peuple Huaorani et une zone de
passage, de pêche et de chasse des Taromenane et des Tagaeri,
deux peuples en isolement volontaire qui ont besoin pour vivre
de disposer de leur territoire sans interventions extérieures.
Le
projet met en confrontation deux visions du monde, deux réalités.
Dans l’ombre, il projette des images de croissance. Mais à la
lumière de l’expérience pétrolière équatorienne, il s’agira d’une
nouvelle catastrophe environnementale et sociale pour les communautés
locales.
Avec
des réserves prouvées de brut lourd de près d’un milliard de barils,
le gouvernement prétend maintenir le rythme d’exploitation et
d’exportation de pétrole. Un consortium y est intéressé, constitué
par Petrobras (Brésil), Enap (Chili), Petroecuador et même Pdvsa
(Venezuela), qui prétend consolider une alliance sur le terrain,
en fonction des projets d’intégration et indépendamment du coût,
en particulier du coût environnemental. L’entreprise SINOPEC,
d’origine chinoise, y est intéressée aussi ; elle cherche à être
de plus en plus présente dans la région, et fait des propositions
économiques élevées en ignorant absolument les questions écologiques.
Mais
ce qu’on ne peut pas ignorer est que le projet est situé à l’intérieur
du parc national, une zone très sensible du point de vue écologique,
et que les taux de pollution qu’il provoquera seront supérieurs
à ceux d’autres régions où il y a eu d’autres interventions, car
il s’agit cette fois de brut lourd qui comporte un grand volume
d’effluents toxiques, dans la proportion 80 à 20 (80% d’effluents
toxiques pour 20% de brut).
Le
projet provoquera certainement une détérioration généralisée de
la région, aura des effets graves sur la vie des populations locales
et aboutira à la disparition de certaines civilisations.
Devant
ce scénario, certains ont proposé d’étudier la possibilité de
mettre en vente le brut du sous-sol pour qu’il ne soit jamais
extrait. On a mentionné que le coût du baril au sous-sol serait
d’environ cinq dollars. J’ai entendu de nombreuses personnes dire
qu’elles seraient ravies d’avoir 20 barils, ou 10, ou un seul,
sachant qu’ils ne quitteront jamais le sous-sol...
On
estime que l’on pourrait ainsi atteindre trois objectifs : conserver
la diversité biologique, s’attaquer au réchauffement planétaire
et protéger les droits des peuples vivant en isolement volontaire.
Sur
un ton de défi ou presque, le président Rafael Correa a chargé
le ministre de l’Énergie, Alberto Acosta, et le ministre des Affaires
étrangères, María Fernanda Espinosa, de « remplacer les ressources
que le pays cessera de percevoir et qui pourraient être investies
dans des programmes de santé, d’éducation et d’infrastructure.
Si l’on réussit à les remplacer, l’appel d’offres n’aura pas lieu
».
L’Équateur
a souscrit des traités internationaux : la Convention sur la diversité
biologique, la Convention cadre sur le changement climatique,
la Convention 169 de l’OIT, le Pacte international relatif aux
droits économiques, sociaux et culturels, la Déclaration universelle
des droits de l’homme, la Déclaration américaine sur les droits
et les devoirs de l’homme et la Convention pour la prévention
et la répression du crime de génocide qui, tous, protègent les
peuples et leurs territoires et visent à la préservation de la
planète.
Il
ne manque pas d’arguments pour que l’idée de vendre du pétrole
afin qu’il ne soit pas extrait puisse fonctionner. Mais il reste
à savoir s’il y aura, non seulement au plan national mais à l’échelon
international, la volonté politique nécessaire pour s’attaquer
à la question.
Ce
projet sera-t-il traité dans les ténèbres d’un Équateur enchaîné,
ou à la lumière d’une nouvelle vision du pays où l’environnement
ne sera pas un obstacle à surmonter mais la base de la subsistance
d’une nation ?
Esperanza
Martínez, adresse électronique :
tegantai@oilwatch.org.ec, Oilwatch, www.oilwatch.org.ec.
index
–
Inde: la loi sur les droits forestiers, une
nouvelle arme pour le combat
L’adoption
en 2006 de la ‘Loi sur les Tribus enregistrées et autres habitants
traditionnels des forêts (Reconnaissance des droits forestiers)’
est un événement marquant dans la longue et dure lutte des Adivasi
et d’autres habitants des forêts du pays. Pour la première fois
dans l’histoire des forêts de l’Inde, l’État reconnaît formellement
que les peuples des forêts ont longtemps été privés de leurs droits,
et le nouveau code forestier vise non seulement à redresser cette
« injustice historique » mais à accorder aux communautés forestières
un rôle primordial dans la gestion des forêts.
Cette
loi, qui rendit furieux autant les conservationnistes indiens
que les bureaucrates du secteur forestier et les entreprises de
la pâte et du papier, mit deux longues années à être approuvée
et nécessita d’une campagne politique d’ampleur nationale organisée
par les mouvements pour les forêts du pays et appuyée par une
commission parlementaire conjointe (CPC) qui recommandait d’introduire
des modifications radicales au projet originel. Les objections
soulevées par cette loi et, surtout, par la version de la CPC,
comprenaient autant des craintes (par exemple, qu’elle allait
distribuer des terres boisées aux familles tribales) que des affirmations
catégoriques (que les animaux et les personnes ne peuvent plus
coexister, et que tous les tigres allaient périr) La version de
la CPC reportait la date limite initiale (1980) à décembre 2005,
incluait tous les habitants traditionnels non tribaux des forêts,
reconnaissait les droits des habitants tribaux et traditionnels
sur des zones déclarées protégées, revoyait le processus pour
l’identification de ces aires protégées de manière à le rendre
plus transparent, et faisait passer le plafond de 2,5 hectares
à 4 hectares. Et, surtout, il prévoyait qu’aucune terre boisée
ne soit affectée à d’autres usages sans le consentement de l’assemblée
villageoise (gram sabha).
Comme
on pouvait prévoir, le gouvernement refusa de transmettre au parlement
le rapport de la CPC, en invoquant plusieurs différences d’opinion
sur quatre points principaux : la date limite, l’inclusion des
non tribaux, les droits des gram sabhas et la question du plafond.
Le ministère des Affaires tribales ne voulait pas inclure dans
la loi les non tribaux, et quelques secteurs du gouvernement,
appuyés par le lobby de la faune, ne voulaient pas modifier l’année
limite parce que cela détruirait les forêts. Après avoir tergiversé
pendant des mois, le gouvernement eut l’air d’approuver le rapport
de la CPC et le projet fut finalement transmis au Lok Sabha le
15 décembre 2006. Il devint évident que le gouvernement mijotait
un mauvais coup lorsque le ministre des affaires tribales retira
seize amendements importants qu’il avait introduits lui-même.
Le projet amendé fut approuvé par le Lok Sabha et, malgré les
longs débats que soulevèrent les modifications de dernière minute,
le 18 décembre le Rajya Sabha approuva tel quel le projet tronqué,
après certaines assurances données par le ministre des affaires
tribales au sujet de sa réglementation.
En
dépit des tricheries du gouvernement et de ses tentatives de supprimer
les aspects positifs du projet, la loi approuvée par le parlement
indien est radicalement différente des lois forestières antérieures,
et les habitants des forêts du pays risquent de pouvoir en tirer
avantage.
La
nouvelle loi reconnaît le droit à la propriété de terres cultivables
et de pâturage (occupées et en production depuis décembre 2005),
et aux produits non ligneux de la forêt (partiellement, puisque
pour l’instant ces droits sont limités aux produits « d’origine
végétale » et au poisson). Elle accepte (avec des restrictions)
l’existence d’habitants légitimes non tribaux de la forêt ; elle
reconnaît le droit à une indemnisation dans le cas d’un déplacement
forcé antérieur ; elle prescrit que toute déclaration future de
zones de conservation « intouchables » et toute restriction de
droits dans les zones protégées requerront le consentement de
la population. Le plus important de tout est que, d’après cette
loi, parmi les droits reconnus des habitants des forêts figurent
la conservation des forêts et celle de la diversité biologique,
et que la participation de la population va renforcer les efforts
de conservation (l’énoncé dit : la responsabilité et l’autorité
de la population).
Dans
une autre section importante, la loi dit que toutes les terres
boisées, quels que soient leur emplacement et leur catégorie,
traditionnellement utilisées par les communautés seront désormais
traitées comme des ressources forestières de la communauté, et
que les habitants de la forêt peuvent jouer un rôle décisif dans
leur conservation.
Tout
en contenant ces éléments positifs, la Loi sur les droits forestiers
est truffée d’ambiguïtés et de lacunes. En outre, elle a été rédigée
de manière à ne pas être applicable à de grands secteurs d’habitants
des forêts. Par exemple, seuls ceux qui ont habité les zones boisées
pendant 75 ans rentreront dans la catégorie « d’autres habitants
traditionnels des forêts », et les seuls détenteurs de droits
sont ceux qui « habitent surtout dans » les zones boisées.
Il
s’agit là de problèmes auxquels les mouvements nationaux pour
les forêts pensent maintenant s’attaquer en prolongeant et en
intensifiant la campagne pour la Loi sur les droits forestiers.
D’autre part, comprenant qu’ils ne peuvent pas se fier au gouvernement
dans ce domaine, les mouvements ont décidé de « mettre en application
» cette loi eux-mêmes.
D’où
vient que cette loi ait été approuvée ? Pourquoi un État qui a
systématiquement adhéré au principe selon lequel toutes les terres
relèvent de l’État (ce qui veut dire que toutes les ressources
naturelles sans propriétaire légal lui appartiennent), et qui
a toujours ignoré les justes revendications des habitants des
forêts, devient maintenant sensible aux droits de la population
? Pourquoi reconnaît-il que les gens ont des droits sur les forêts,
alors que toutes les lois et politiques – depuis l’appropriation
des forêts par le régime colonial, en 1850 – ont eu pour but de
les en écarter, d’abord pour rendre les forêts commercialement
productives et ensuite pour les protéger ?
Autant
de questions dont nous devrons discuter dans les mois à venir.
On ne pourra pas y répondre entièrement, d’abord parce que le
processus législatif n’est pas encore fini (la réglementation
n’est pas prête), et deuxièmement parce que le processus politique
qui va définir la question du contrôle des forêts n’en est qu’à
ses débuts. Le temps et le déroulement des mobilisations rendront
les choses plus claires.
Néanmoins,
une chose est déjà claire. La loi, pour bien intentionnée qu’elle
soit, ne résout rien par elle-même, et ce n’est pas parce qu’elle
est là que l’État va offrir des droits forestiers aux gens sur
un plateau d’argent. Le ministère des Forêts, son appareil bureaucratique
coercitif et les copains de ce dernier, comme la mafia du bois,
ne vont pas tout simplement s’évanouir dans la nature. De même,
les grandes ONG conservationnistes ne vont pas cesser de faire
un esclandre chaque fois qu’on accordera aux gens quelques droits
réels. La menace du développement restera présente, et les forêts
comme les gens seront détruits comme d’habitude, pour faire des
barrages, des usines, des routes et des mines. La loi ne va rien
changer, tant que les luttes pour la forêt ne lui auront pas donné
la force de devenir une arme.
C’est
le moment de voir et de définir les luttes pour les forêts dans
le contexte politique général. Le fait que le gouvernement ait
saboté cette loi montre qu’il voulait éviter que les communautés
contrôlent les ressources naturelles, et cela s’insère dans un
plan plus large qui se manifeste dans d’autres initiatives gouvernementales,
et qui consiste à modifier les réglementations environnementales
pour frayer la voie aux mines, aux entreprises, aux barrages et
aux grandes industries. La tendance à obtenir par la force des
terres agricoles fertiles et des terrains communaux pour les transformer
en ‘zones économiques spéciales’ ou pour de grandes entreprises
privées était déjà en place. L’octroi de permis d’extraction minière
à des entreprises privées dans des zones boisées a énormément
augmenté ces derniers mois.
Les
mouvements pour les forêts de l’Inde doivent maintenant s’opposer
à tout le programme qui comporte de vendre les vies et les ressources
des gens au capital. La Loi sur les droits forestiers donne aux
communautés un espace politique dans le gouvernement des forêts.
Pour les mouvements, il s’agit d’une arme importante pour s’affirmer
et pour défier autant les autorités forestières actuelles que
les forces du capital, qui avancent dans les forêts au pas de
charge. Il faut s’opposer aussi à d’autres forces anti-peuple,
qui sont actives dans les forêts (les organisations écologistes
« pures et dures », les forces féodales, les commerçants, etc.).
Les
groupes militants ont commencé à reprendre des terres dans les
zones boisées de certaines régions. Il faut renforcer ce processus,
et les programmes d’action de ce genre doivent s’étendre à d’autres
régions. Les structures censément participatives créées par le
ministère des Forêts, comme la Gestion conjointe des forêts, doivent
être éliminées, pour que ni l’État ni le capital privé, aidés
par les institutions financières internationales, puissent prendre
pied dans les forêt.
L’adoption
de cette loi restreinte nous donne l’espoir de construire une
alliance de mouvements. Désormais, les mouvements pour les peuples
des forêts lutteront aussi pour une nation vraiment démocratique
et plurielle, fondée sur la justice écologique et sociale. Il
faut lutter contre le lien entre l’État et le capital aux plans
idéologique et opérationnel, national et international, et y faire
participer toutes les forces progressistes qui agissent dans d’autres
domaines sociaux, culturels et politiques.
Soumitra
Ghosh, National Forum of Forest People and Forest Workers (NFFPFW),
et Campaign for Survival and Dignity (CSD), Inde. Adresse électronique
: soumitrag@gmail.com.
index
–
Mali : les forêts et la souveraineté alimentaire
Le
Mali accueille ces jours-ci plus de 500 femmes et hommes en provenance
d’une centaine de pays du monde, venus participer au « Nyéléni
2007 : Forum pour la souveraineté alimentaire ». L’objectif de
la rencontre est de mettre en marche un « mouvement international
pour obtenir la reconnaissance du droit à la souveraineté alimentaire
», le réaffirmer et « préciser ses implications économiques, sociales,
écologiques et politiques ».
Qu’est-ce
qu’on entend par « souveraineté alimentaire » ? Le concept de
souveraineté alimentaire apparut en 1996, lorsque Vía Campesina
l’utilisa au Sommet mondial de l’alimentation qui eut lieu à Rome.
En 2002, le Forum d’ONG/OSC pour la souveraineté alimentaire définit
celle-ci comme « le droit des peuples, des communautés et des
pays à définir leurs propres politiques en matière d’agriculture,
d’élevage, de travail, de pêche et de partage des terres, adaptées
à la spécificité de l’environnement, la société, l’économie et
la culture de chacun d’entre eux ».
Depuis,
cette notion a été développée au cours de rencontres successives,
pour aboutir à une alternative aux modèles de production imposés
par les politiques mondialistes des organismes de pouvoir (la
Banque mondiale, le FMI, l’OMC, etc.), qui ont consolidé la mainmise
des grandes transnationales sur les aliments, à toutes les étapes
: de la semence, les semailles et les facteurs de production à
la distribution, le traitement, la vente et les habitudes de consommation
dans le monde entier.
La
souveraineté alimentaire est centrée sur l’autonomie locale, les
marchés locaux et l’action communautaire, en y intégrant d’autres
aspects, comme la réforme agraire, le contrôle territorial, la
diversité biologique, l’autonomie, la coopération, la dette, la
santé et bien d’autres thèmes qui ont des liens avec la production
d’aliments.
Le
premier point à signaler est peut-être que la souveraineté alimentaire
relève d’un processus de résistance populaire et que sa conceptualisation,
en plus d’être comprise dans les mouvements sociaux qui encouragent
cette lutte, leur permet de s’agglutiner autour d’objectifs communs
et d’actions accordées.
Ainsi,
dans le cas des paysans le concept s’élargit pour embrasser les
sans-terre, les pêcheurs traditionnels, les bergers, les peuples
indigènes... et la défense des forêts qui, elle aussi, est une
question de souveraineté alimentaire.
Les
produits non ligneux de la forêt ont toujours été essentiels pour
de nombreuses communautés qui habitent dans la forêt ou à proximité
et qui l’utilisent pour leur subsistance. Elles y trouvent du
miel, des fruits, des graines, des glands, des racines, des tubercules,
des insectes, des animaux sauvages, qui, tous, représentent un
apport nutritionnel important. En plus de tout cela, ces populations
utilisent les résines, le rotin, le bambou, les tannins, les colorants,
les feuilles, la paille, les peaux, les cuirs, pour leur consommation
ou pour les vendre et obtenir ainsi des revenus qui leur permettent
d’acheter d’autres aliments. La forêt fournit en outre des plantes
fourragères, particulièrement importantes pour l’élevage de bovins,
d’ovins, de chèvres, d’ânes et de chameaux.
Les
mêmes processus qui menacent l’agriculture paysanne menacent et
détruisent les forêts : l’avancée des agro-industries avec leurs
monocultures à grande échelle pour l’exportation (du soja à l’eucalyptus),
la destruction de la diversité biologique par l’imposition des
produits transgéniques, le modèle pétrolier dont l’exploitation
empoisonne et détruit tout ce qui l’entoure, la clôture de sites
de grande diversité pour les réserver à l’industrie du tourisme
ou à la bioprospection. Dans tous les cas, des communautés entières
sont exploitées ou déplacées, dépouillées de leur mode de vie
et de leur culture et condamnées à la misère. Le modèle dominant
s’accompagne d’un cercle d’exploitation, d’extermination, d’exclusion.
Lorsqu’on détruit une forêt, on détruit un espace de souveraineté
alimentaire.
Pourtant,
cela n’est pas sans contrepartie. Depuis la base, les paysans,
les pêcheurs traditionnels, les bergers et les peuples indigènes,
qui ont mis au point et rendu possibles des systèmes de production
assurant leur subsistance et celle des personnes qui n’y participaient
pas directement, cherchent à ouvrir une brèche dans des processus
qui semblent inexpugnables. À partir de la réalité locale, construisant
leur autonomie, reprenant les principes de coopération, d’intégration
et de dialogue avec la nature qui leur ont permis de bâtir des
systèmes agro-écologiques biologiquement divers et de conserver
les écosystèmes de façon dynamique, les mouvements populaires
se rendent maîtres de leur destin et montrent au monde que « le
temps de la souveraineté alimentaire est arrivé ».
index
LES COMMUNAUTÉS ET LA MONOCULTURE
D'ARBRES
–
Australie: la Tasmanie montre la voie
pour bannir les plantations d’arbres
L’année
dernière, près de 170 agriculteurs de la communauté de South Riana
se sont réunis pour faire connaître leurs inquiétudes et chercher
la manière d’éviter que des terres de grande valeur pour l’agriculture
soient affectées à la plantation d’arbres. Soucieux de l’avenir
de la zone – peuplée d’entreprises laitières et agricoles prospères
– ils ont demandé au gouvernement de la Tasmanie d’arrêter le
développement des plantations d’arbres dans des terres agricoles
de première qualité.
La
réunion a eu lieu quelques jours après que le Conseil de King
Island devienne le premier de la Tasmanie à bannir les plantations
d’arbres dans les zones rurales, pour éviter qu’elles mettent
en péril la viabilité des industries de la viande et du lait.
La crème, le fromage, le yaourt et la viande sont plus importants
que les particules de bois pour les habitants de cette île du
détroit de Bass. Ainsi, pour la première fois en Tasmanie, le
Conseil de King Island a éliminé la foresterie de la liste des
usages agricoles acceptables, et cet amendement a été approuvé
par la Commission de la planification et du développement des
ressources.
Le
maire de l’île, Charles Arnold, a dit que les plantations d’arbres
auraient des conséquences graves pour les célèbres industries
locales de la viande et du lait, et que « dès que les arbres ont
été plantés, le nombre de personnes qui y participent devient
minime. Je pense que nos excellentes terres agricoles ne devraient
pas être sacrifiées pour que d’autres tirent profit des avantages
fiscaux ».
De
même, il a été décidé de suspendre le défrichage pour l’établissement
de pâturages. « Les gens veulent protéger ce qu’ils ont sur l’île
», a dit le directeur général du Conseil de King Island, Andrew
Wardlaw.
La
décision d’interdire les plantations d’arbres a rendu furieux
le ministre fédéral de la Foresterie, Eric Abetz. Il a dit que,
contrairement à ce que disent les agriculteurs, les plantations
créent de nouveaux emplois et revitalisent les communautés rurales,
et que ces plantations étaient destinées au marché intérieur :
« Soit nous importons du bois, soit nous le plantons ».
Pourtant,
lorsque le ministre a planté le cent millionième arbre de Great
Southern Plantations Ltd dans une plantation commerciale de bois
dur proche d’Albany, en Australie occidentale, il visait bien
l’exportation : « Une fois récoltés, ces 100 millions d’arbres
se transformeront en 10 millions de tonnes de particules, qui
seront toutes exportées en Asie du Sud-Est. »
Great
Southern Plantations fait partie du Great Southern Group, une
société d’investissement agro-industriel. L’entreprise a couvert
de plantations d’arbres de nombreuses terres, de l’Australie occidentale
aux îles Tiwi et à King Island. Les plantations sont une excellente
affaire, surtout parce qu’elles bénéficient d’une exonération
d’impôts de 100 % l’année où elles sont établies. Il s’agit d’un
avantage dont personne d’autre ne jouit et, comme quelqu’un l’a
dit, grâce à cela « la Tasmanie est devenue un État où domine
la monoculture d’arbres. L’eucalyptus Nitens est à présent la
caractéristique principale du paysage, devenu très monotone, de
la Tasmanie ».
Bien
des communautés rurales du monde espèrent que leurs gouvernements
prendront la décision de bannir les plantations industrielles
d’arbres, et le Conseil de King Island peut être fier d’en avoir
pris l’initiative.
Article
fondé sur des informations tirées de : “Tasmanian Cattle Farmers
Fear Plantations' Impact”,
http://www.mycattle.com/news/dsp_international_article.cfm?storyid=19022,
Australian Broadcasting Corporation, News Online, 2006 ; “Tasmanian
farmers protest against tree plantations”, The World Today, 2006,
http://www.abc.net.au/worldtoday/content/2006/s1724364.htm
; “Abetz spitting chips over King Island tree farm ban”, Tasmanian
Times,
http://tasmaniantimes.com/index.php/weblog/comments/mr-howard-and-plantations/
index
–
Brésil: les pratiques trompeuses de Veracel
Dans
le Sud de l’État brésilien de Bahia, à 45 kilomètres environ de
la côte océanique, sur la frontière des municipalités d’Eunápolis
et Belmonte, se trouve l’usine de pâte de Veracel. Cette société,
qui appartient à parts égales au groupe suédo-finnois Stora Enso
et à Aracruz du Brésil, dirige aujourd’hui l’un des projets de
culture et d’industrialisation d’eucalyptus les plus grands du
monde.
Depuis
la fin des années 1980, de gigantesques projets de monoculture
d’arbres et de fabrication de pâte ont commencé à s’établir dans
le Cône Sud de l’Amérique, sur de vastes étendues de l’Argentine,
du Chili, de l’Uruguay et du Brésil, mettant en exécution une
décision stratégique des principaux groupes du marché du bois
et du papier, originaires de la Suède, la Finlande, l’Espagne,
les États-Unis, le Brésil et le Chili.
Tandis
que des dizaines d’usines qui produisaient 100 000, 200 000 et
300 000 tonnes de pâte par an étaient fermées dans le Nord, des
usines d’un million de tonnes par an étaient installées dans le
Sud, accompagnées des plantations correspondantes, envahissant
de vastes étendues d’écosystèmes indigènes et d’autres consacrées
à l’agriculture et à l’élevage traditionnels avec leurs structures
sociales.
Un
exemple de ce modèle et de ses répercussions sur la société et
l’environnement sont les plantations et l’usine de Veracel. Les
premières ont démarré en 1991, la deuxième en septembre 2005.
Elles occupent 164 000 hectares propres et une surface équivalente
sous contrat avec 2 000 producteurs de la région, le tout consacré
à la culture massive d’eucalyptus pour alimenter une production
annuelle de 900 000 tonnes de pâte.
Au
départ, Veracel s’était engagée, au moyen de coûteuses campagnes
publicitaires, à préserver la Mata Atlántica, affirmant que ses
plantations étaient respectueuses de l’environnement, qu’elle
allait créer des dizaines de milliers d’emplois et qu’elle ferait
de grands travaux sociaux. Pourtant, à mesure que le projet avançait,
les promesses se diluaient et elles n’ont plus aujourd’hui aucun
rapport avec la réalité.
L’ampleur
et la vitesse de l’expansion des plantations ont provoqué des
changements profonds dans les conditions de vie de la région :
entre 1991 et 2002, l’exode rural a atteint 59,4 % et les petits
villages ont disparu. Une partie des déplacés a décidé de lutter
pour leur droit à une parcelle de terre ; une autre est allée
chercher du travail dans la ville la plus importante des environs,
Eunápolis, de près de 100 000 habitants.
En
2005, après de forts affrontements avec la police et des groupes
armés, 515 familles organisées dans le Mouvement des sans-terre
(MST) ont accompli leur objectif, mais 1 570 autres continuent
de réclamer des terres dans des campements installés sur les bords
des routes de la zone. Quant à ceux qui sont partis vers la ville,
ils ne trouvent pas de travail et s’ajoutent à la croissante crise
sociale urbaine.
«
Nous avons ici les plus fortes retombées de la présence de Veracel.
Ce qui a le plus augmenté c’est la criminalité, la prostitution
de mineurs, la misère, la faim, le nombre des détenus, des agressions,
des meurtres », affirme le journaliste Jodenilton Bastos, qui
reçoit sans cesse, dans ses deux émissions journalières à Rádio
Ativa, 92.7 Mhz, d’Eunápolis, des demandes de vêtements et d’aliments
pour les chômeurs.
Les
promesses de travail et de bien-être de Veracel ont diminué progressivement
avec le temps. Elle avait commencé par annoncer la création de
40 000 emplois, puis de 20 000, puis de 10 000 dans l’usine et
de 3 000 dans des activités rurales. À présent, l’usine emploie
environ 300 travailleurs, dont la plupart viennent de l’extérieur,
parce qu’on ne trouve pas d’ouvriers spécialisés dans la zone.
La
crise sociale dans la région atteint le niveau de l’extrême famine.
La Maison SOS Vida d’Eunápolis, que dirige soeur Terezinha Biase,
reçoit jusqu’à cinquante enfants. « Quand ils arrivent, ils pèsent
50 à 60 % de moins que la normale. Ils restent ici entre trois
et huit mois, jusqu’à ce que leur vie ne soit plus en danger »,
explique-t-elle. L’institution se maintient grâce à des donations
volontaires ; elle ne reçoit aucune aide du secteur public ni
des entreprises privées.
La
situation à Eunápolis s’aggrave encore du fait que Veracel a abandonné
ses programmes d’aide directe à la population. Un projet de repas
et d’assistance éducative à l’intention de 100 enfants d’un quartier
pauvre a été fermé par l’entreprise, une fois qu’il lui a permis
d’obtenir un appui financier. Certains parents ont dénoncé que
Veracel habillait spécialement les enfants et leur prenait des
photos lorsqu’elle recevait des visiteurs de l’extérieur.
La
préservation de la Mata Atlántica, le respect de l’environnement
des plantations d’eucalyptus et l’absence de contamination de
l’air et des cours d’eau de l’usine de pâte ont couru un sort
semblable. Les procureurs du Ministère public d’Eunápolis ont
intenté plusieurs actions en justice contre Veracel, mais la justice
est lente et les pouvoirs publics sont complices de l’entreprise.
«
Notre justice est l’une des plus lentes. Ils profitent de cette
lenteur pour continuer leurs activités », dit João Alves Da Silva
Neto, procureur d’Eunápolis, à propos de Veracel. « Ils se servent
d’un trafic d’influences considérable. Les pouvoirs législatif
et exécutif dépendent du pouvoir économique, qui fait de plus
en plus pression pour élargir les plantations », ajoute-t-il.
En
1993, le Procureur de la République avait accepté une action civile
contre Veracruz, l’ancêtre de Veracel, qui avait rasé des centaines
d’hectares de la Mata Atlántica. Cela n’a pas arrêté l’entreprise,
qui a commencé à occuper des zones traditionnellement consacrées
à l’agriculture et à l’élevage en plantant au-delà des limites
fixées par la législation locale. La loi est tout simplement ignorée
ou modifiée, en accord avec le gouvernement municipal ou étatique.
Depuis
des années, plusieurs organisations civiles de la zone dénoncent
les irrégularités commises par les entreprises forestières et
papetières. En 2005, après une audience publique, le Ministère
public exigea à Veracel d’éliminer ses plantations sur une étendue
de 10 kilomètres dans les zones tampon des Unités de conservation
des Parcs nationaux, comme prévu par la législation brésilienne.
D’après
l’ingénieur agronome Mónica Leite, experte en culture fruitière,
cette région « était très prospère, les pluies y étaient bonnes
et il y avait un certain équilibre, elle était très boisée. Mon
père était agriculteur, il plantait beaucoup (...) et il n’y avait
pas de maladies. Il y a une quinzaine d’années, la culture fruitière
était merveilleuse ici, il y avait d’immenses plantations de mamão,
de graviola, de goyave. Mais cela n’existe presque plus depuis
l’arrivée de Veracel ».
Le
petit éleveur José Marinho Damaceno subit les conséquences du
déversement d’effluents de Veracel devant sa maison, sur l’autre
rive du fleuve Jequitinhonha. La forte odeur de chou pourri donne
des maux de tête et irrite les yeux ; chaque fois que cela arrive
il doit quitter son établissement. Damaceno sait qu’il sera obligé
de quitter définitivement ses terres et de les vendre comme il
pourra.
Le
poisson typique du Jequitinhonha, dénommé róbalo, a pratiquement
disparu. Pour y remédier, Veracel l’a ensemencé avec un autre
poisson, le pintado, qui a contribué à liquider le róbalo et qui
est en train de disparaître à son tour. Des organisations civiles
ont manifesté leur inquiétude à propos des émissions de l’usine,
qui utiliserait la technologie ECF, mais il n’y a pas d’information
à ce sujet, l’entreprise étant la seule à faire les contrôles
correspondants.
Source
: Recherche effectuée sur place par le journaliste uruguayen Víctor
L. Bacchetta (vbacchet@internet.com.uy),
avec l’appui du Centro de Estudos e Pesquisas para o Desenvolvimento
di Extremo Sul da Bahía (CEPEDES) qui, depuis 1991, mène ses activités
dans la ville d’Eunápolis. La version intégrale de ce rapport
est disponible sur :
http://www.guayubira.org.uy/celulosa/Veracel.html
index
-
Cameroun : les “forêts” d’hévéas de la
FAO
Selon
la définition de la FAO, les plantations d’hévéas sont des “forêts”.
Nous nous sommes récemment rendus dans l’une de ces “forêts”,
vers Kribi, au Cameroun, et nous y avons rencontré des travailleur-e-s
et des villageoi-e-s riverain-e-s. A la différence des “experts”
de la FAO, personne, absolument personne, ne nous a dit percevoir
ces plantations comme des forêts.
En
réalité, s’il y a quelque chose au monde qui ressemble le moins
à une forêt, c’est précisément une plantation d’hévéas. A la monotonie
habituelle des plantations, composées de files parallèles de milliers
d’arbres identiques – eucalyptus, pins, acacias –, s’ajoute le
fait que, dans ce cas, chaque arbre possède un petit récipient
collé au tronc dans lequel coule le latex et qu’au croisement
des chemins il y ait d’autres récipients plus grands dans lesquels
on verse le latex pour le transporté à l’usine de traitement.
A ceci, il faut encore ajouter l’odeur pénétrante et désagréable
du caoutchouc.
Les
plantations que nous avons visité sont la propriété de la Société
des hévéas du Cameroun (HEVECAM), une entreprise créée en 1975,
dont les plantations couvrent une surface totale de 42.000 hectares
dans une région auparavant recouverte de forêts tropicales denses
parmi les plus riches du monde en biodiversité. Encore aujourd’hui,
l’on peut voir entre les hévéas d’énormes souches d’arbres natifs,
de même que de larges et longs troncs en décomposition au milieu
de la plantation. Cette plantation – cette “forêt” selon la FAO
– a donc été la cause directe de la destruction complète des forêts
que l’on trouvait ici.
Ceci,
les indigènes Bagyeli (“Pygmées”) le savent bien, eux qui en ont
été les principaux lésés. Les Bagyeli sont des chasseurs-cueilleurs
nomades qui trouvaient dans leurs anciennes forêts tout ce qui
était nécessaire pour leur bien-être. D’après les informations
obtenues auprès d’un groupe de Bagyeli avec lesquels nous nous
sommes entretenus, ils vivaient bien, avant, sur leur territoire,
qui comprenait ce qui est aujourd’hui la plantation HEVECAM ainsi
que d’autres zones adjacentes. La forêt n’existe plus et ils sont
perçus comme des intrus dans leu