NOTRE
OPINION
–
Le Forum social mondial : une halte à mi-chemin
Le
Forum social mondial s’est réuni à Nairobi, au Kenya, du 20 au
25 janvier. Au-delà des critiques, souvent tout à fait justifiées,
qu’il a soulevées de la part des participants eux-mêmes, nous
souhaitons commenter surtout, plutôt que ce qu’on y a dit ou fait,
le message du Forum : « un autre monde est possible ».
Ce
message implique que le monde actuel a cessé d’être possible.
Dans ce monde de plus en plus dominé par les grandes entreprises,
les problèmes écologiques et sociaux s’aggravent d’année en année.
Malgré l’invention incessante de solutions supposées de la part
de ceux qui cherchent à le maintenir en vie à tout prix, les remèdes
s’avèrent, dans la plupart des cas, pires que la maladie. Examinons
quelques-unes de ces « solutions » dans le domaine d’action du
WRM :
–
Face à la diminution de la diversité biologique, la principale
« solution » est l’établissement de zones protégées qui impliquent,
entre autres, l’expulsion des populations qui les habitent.
–
Face au déboisement, plusieurs « solutions » s’accumulent : les
zones protégées, les plantations d’arbres en régime de monoculture,
la certification des plantations et des forêts.
–
Face au changement climatique, parmi les « solutions » proposées
figurent les puits de carbone (des plantations d’arbres à grance
échelle) et les biocarburants (des plantations de palmier à huile,
de soja et de maïs transgéniques, de canne à sucre).
Chacune
de ces « solutions » entraîne une foule de conséquences graves
pour la société et l’environnement, que nous avons analysées dans
de nombreux articles du bulletin du WRM. Leur valeur réelle est
nulle, et elles ne servent qu’à donner l’impression trompeuse
que tout peut être résolu sans avoir recours aux changements profonds
qu’il faudrait introduire d’urgence. Elles permettent, entre autres
choses :
–
de poursuivre le déboisement pour que les grandes entreprises
(forestières, minières, pétrolières, hydroélectriques, crevettières)
continuent de gagner de l’argent, sous prétexte qu’il y a des
zones protégées pour maintenir la diversité biologique, que les
plantations diminuent la pression sur les forêts (et qu’elles
sont certifiées), que les barrages hydroélectriques ne produisent
pas d’émissions de gaz à effet de serre, et ainsi de suite ;
–
de continuer à promouvoir les plantations en régime de monoculture
(agricoles et forestières) et le paquet de produits chimiques
toxiques et transgéniques dont elles s’accompagnent, pour que
les grandes entreprises (de semences, chimiques, biotechnologiques,
papetières) continuent à gagner de l’argent, sous prétexte qu’elles
veulent pallier la faim dans le monde, ou remplacer le pétrole
par des biocombustibles, ou produire le papier dont le monde a
besoin ;
–
de continuer à dérégler le climat en brûlant sans cesse des combustibles
fossiles, non seulement pour que les entreprises pétrolières continuent
de gagner de l’argent mais pour que d’autres grandes entreprises
(sucrières, biotechnologiques, productrices d’huile de palme,
etc.) puissent se joindre à l’affaire ;
–
de continuer à détruire la base de la subsistance de millions
de paysans et d’indigènes, en permettant que de grandes entreprises
(biotechnologiques, pharmaceutiques, papetières, de distribution
d’eau, etc.) s’approprient les terres, l’eau et les forêts.
Malgré
sa robustesse apparente, il est devenu évident que, du point de
vue social et écologique, ce monde n’est pas viable à long terme
et qu’il est en train de détruire les fondations de la planète
que nous habitons tous : le climat, l’eau, le sol, l’air, la diversité
biologique.
Devant
cette situation, le message du forum est qu’un autre monde est
possible. Quel monde ? Un monde socialement solidaire et respectueux
de l’environnement. Comment sera-t-il ? Nous ne connaissons pas
la réponse, mais nous restons convaincus qu’il est possible. Comment
y parvient-on ? Les paroles de l’écrivain Eduardo Galeano nous
pousseront peut-être à y réfléchir :
«
L’utopie est à l’horizon. Je fais deux pas en avant, elle s’éloigne
de deux pas. Je fais dix pas de plus, elle s’éloigne de dix pas.
Aussi loin que je puisse marcher, je ne l’atteindrai jamais. À
quoi sert l’utopie ? À cela : elle sert à avancer. »
Dans
cette marche, le Forum social mondial n’est qu’une halte à mi-chemin,
où une énorme diversité de voyageurs s’arrêtent pour échanger
des idées. Ce qui compte n’est pas ce qu’on fait dans le Forum,
ni ce que le Forum peut faire, mais que les voyageurs découvrent
peu à peu les chemins qui mènent à cet « autre monde possible
».
index
LES
COMMUNAUTÉS ET LES FORÊTS
–
Birmanie: la Wildlife Conservation Society aide la junte militaire
à ‘verdir’ son image
La
lointaine vallée de Hugawng, située dans l’État de Kachin du Nord
de la Birmanie, a été reconnue au plan international comme l’un
des sites les plus riches en diversité biologique du monde, au
point que même le régime militaire du pays l’a laissée pratiquement
intacte jusqu’au milieu des années 1990.
En
1994, après le cessez-le-feu entre l’Organisation pour l’indépendance
de Kachin (KIO) et la junte, les habitants de la région avaient
l’espoir que la paix permettrait de relancer l’économie et d’améliorer
leurs conditions de vie. Pourtant, un nouveau rapport intitulé
Valley of Darkness (la vallée des ténèbres), rédigé en secret
par des chercheurs locaux et publié en 2007 par Kachin Development
Networking Groups, dit que « sous le contrôle croissant de la
junte, les riches ressources de la vallée sont devenues une malédiction
».
Avec
l’aide de la Wildlife Conservation Society, d’origine nord-américaine,
la junte militaire qui gouverne la Birmanie est en train d’établir
la Réserve de tigres de la vallée de Hugawng, qui sera la plus
grande du monde. Or, la situation des personnes qui habitent à
cet endroit n’est pas du tout prise en compte. Le rapport révèle
que la junte birmane a confisqué des fermes et des foyers pour
ses installations militaires, et qu’elle est en train de vendre
de vastes étendues sous la forme de concessions minières pour
l’extraction d’or : en 2002, 18 % de la surface totale de l’État
de Kachin ont été destinés à cette fin, et le nombre des concessions
les plus importantes est passé de 14 en 1994 à 31 en 2006. Les
forêts et les cours d’eau de la vallée sont maintenant ravagés
par plus d’une centaine de mines hydrauliques et souterraines
qui utilisent des pompes et des dragues mécaniques et qui déversent
des résidus contaminés de mercure.
Ces
activités ont des effets dévastateurs, non seulement sur l’environnement
mais sur les communautés locales. « La junte et une poignée d’hommes
d’affaires sont les seuls à tirer profit de l’or, tandis que la
population locale en subit les conséquences », dit le rapport.
D’autre part, l’afflux de milliers de migrants désespérés de tout
le pays, ainsi que la dureté des conditions de travail, le manque
d’opportunités d’éducation et la pauvreté, ont provoqué l’expansion
des industries de la drogue, du sexe et du jeu dans cette vallée
naguère intacte. La consommation de drogues par voie intraveineuse
et l’industrie du sexe ont accéléré la propagation du VIH/SIDA.
La
Wildlife Conservation Society allègue que la junte birmane a éliminé
presque toutes les activités minières dans la vallée. Le rapport
mentionné prouve le contraire, et rapporte les paroles des gens
des lieux qui témoignent de leur manque total de bénéfices et
de participation au soi-disant « programme de développement de
la zone frontalière » dont la junte ne cesse de se vanter.
«
Nous voulons faire savoir au monde que le régime militaire de
la Birmanie met en péril autant les tigres que la population de
la vallée de Hugawng », affirme le rapport.
Extrait
édité de : “Valley of Darkness. Gold mining and militarization
in Burma’s Hugawng Valley”, 2007, Kachin Development Networking
Groups (KDNG), adresse électronique : kdngroup@gmail.com.
La version intégrale du rapport est disponible sur : www.aksyu.com
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Brésil : les barrages priveraient la tribu
isolée des Enawene Nawe de ses moyens de subsistance
Les
Enawene Nawe (une petite tribu amazonienne de 420 membres qui
vit de la pêche et de la cueillette dans l’État de Mato Grosso,
au Brésil) ont été contactés pour la première fois en 1974 et,
depuis, ils vivent dans un isolement relatif. Ils plantent dans
leurs potagers du manioc et du maïs, et ils récoltent quelques
produits de la forêt, comme le miel, mais leur principal moyen
de vie est la pêche. Le poisson joue un rôle vital dans leur alimentation,
car il s’agit d’une des rares tribus qui ne mangent pas de viande
rouge. À la saison de pêche, les hommes construisent de grandes
digues à travers les fleuves et campent pendant plusieurs mois
dans la forêt, où ils pêchent et fument le poisson qu’ils transportent
ensuite sur des pirogues à leur village.
Pendant
des décennies, les Enawene Nawe ont subi l’invasion de leurs terres
par des saigneurs de latex, des chercheurs de diamants, des éleveurs
de bétail et, dernièrement, des planteurs de soja. Maggi, le plus
grand producteur de soja du Brésil, y avait construit illégalement
une route en 1997 (qu’un procureur fédéral a fait fermer par la
suite). Bien que leur territoire ait été officiellement reconnu
et ratifié par le gouvernement en 1996, une partie qu’on appelle
Rio Preto n’a pas été incluse. Or, cette région a une énorme importance
économique et spirituelle pour les Enawene Nawe, car c’est là
qu’ils installent leurs digues et leurs campements de pêche, et
c’est là qu’habitent de nombreux esprits importants.
À
présent, on prévoit de construire onze barrages le long du fleuve
Juruena qui traverse le territoire des indiens. Ces barrages seront
financés par un consortium d’entreprises dont beaucoup appartiennent
à l’industrie du soja.
Les
Enawene Nawe s’opposent aux barrages, et ils ont lancé un appel
à l’aide pour arrêter leur construction. Ils ont déclaré :
«
Nous sommes les Enawene Nawe du village de Halataikiwa. Nous venons
de participer à une réunion. Nous n’avons pas convoqué cette réunion,
ce sont les Brésiliens qui nous y ont invités. En plus de nos
représentants, il y avait des représentants des tribus des Nambiquara,
des Pareci, des Myky et des Rikbaktsa.
À
cette réunion nous avons parlé avec un Brésilien sur la construction
des barrages. Le Brésilien a dit : ‘Venez voir le premier barrage
que nous avons construit’. Et il a continué : ‘Les barrages sont
une bonne chose, et non une mauvaise chose. Les poissons ne mourront
pas, l’eau ne deviendra pas sale, la forêt ne mourra pas’.
Nous
avons dit clairement aux personnes qui veulent construire les
barrages : ‘Ne construisez pas les barrages, nous n’en voulons
pas’. En ce qui concerne les Enawene Nawe, nous sommes tout à
fait opposés aux barrages. Nous ne voulons ni une voiture ni de
l’argent. Nous pensons au poisson et à l’eau.
Les
Rikbaktsa pensent comme nous. Dès que nous sommes rentrés nous
nous sommes réunis pour parler entre nous. Ensuite, nous avons
parlé avec le procureur public, à Cuiabá [la capitale de l’État
de Mato Grosso]. Cette personne a dit que la situation était très
difficile. Alors nous avons pensé ceci : OPAN [ONG brésilienne
qui travaille avec les peuples autochtones] et le ministère fédéral
des affaires publiques devraient regarder ensemble le rapport
d’impact ; et nous irons bientôt à Brasilia pour que tous les
Enawene Nawe puissent donner leur avis.
Nous
demandons de l’aide parce que nous sommes très malheureux, vraiment
très malheureux. »
Extrait
édité de : “Dams threaten fishing tribe”, Survival International,
http://www.survival-international.org/news.php?id=2193,
http://www.survival-international.org/tribes.php?tribe_id=194.
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Colombie: les U’wa résistent à la prospection pétrolière
Le
15 décembre 2006, le gouvernement de la Colombie a fait connaître
sa décision de reprendre les activités de prospection pétrolière
dans les blocs Sirirí et Catleya, qui s’étendent sur les départements
d’Arauca, Santander, Norte de Santander et Boyacá, dans le Nord-Est
du pays, à l’intérieur du territoire des U’wa.
Pendant
plus d’une décennie les U’wa ont dit au monde ce que le pétrole
implique pour leur vie culturelle et spirituelle ; ils n’ont pas
cessé de dénoncer les conséquences que l’exploitation pétrolière
aurait pour leur territoire et leur culture, et ils ont même offert
leur vie pour se défendre du dénommé développement. Leur lutte
et leur conviction ont inspiré d’autres peuples du reste du monde,
qui ont vu comment l’industrie pétrolière, qui ne bénéficie que
quelques-uns, détruisait leurs vies. Avec l’argument du développement
et du progrès, on prétend leur imposer ces projets qui n’apportent
que la dévastation.
De
nombreux chercheurs et experts en matière de conflits écologiques
et sociaux causés par l’industrie pétrolière ont constaté les
dégâts que la recherche de pétrole a provoqués, et provoquera
encore, dans les territoires et l’existence des U’wa. Ferry Lynn
Karl, professeur de l’université de Stanford, aux États-Unis,
a fait une analyse minutieuse des effets négatifs du projet Sirirí/Catleya
sur les écosystèmes et sur la situation économique et sociale
des indigènes ; elle a prévenu en outre que ce projet pourrait
susciter une situation de violence dans la région.
La
décision du gouvernement implique la méconnaissance du droit des
U’wa à leur territoire ancestral, qui comprend le sol et le sous-sol.
Le brevet du roi remis par la Couronne à la Nation Tuneba (U’wa)
en 1802 avait ratifié et délimité leur juridiction sur les actuels
départements de Casanare, Arauca, Boyacá, Santander, Norte de
Santander, et sur une partie du territoire vénézuélien. Ces droits
furent réaffirmés en 1887 par la Loi colombienne nº 153, ainsi
que par l’article 332 de la Constitution de 1991. La décision
du ministère de l’Intérieur de poursuivre le projet pétrolier
Sirirí/Catleya viole en outre la Convention 169 de l’OIT et les
recommandations accordées en 1998 entre le gouvernement national
et le peuple U’wa.
Dans
le cadre du processus de « consultation préalable » lancé par
le gouvernement au sujet de la prospection et l’exploitation de
pétrole dans le territoire U’wa, l’organisation indigène d’Arauca,
Ascatidar, a donné une réponse négative ; quant à l’organisation
ASOU’WA, qui regroupe les indigènes U’wa de Santander, Norte de
Santander et Boyacá, elle a refusé la consultation. Malgré cela,
le gouvernement a annoncé qu’il convoquera les organisations pour
qu’elles participent à la réalisation du Plan de gestion environnementale.
Plus
de 120 organisations colombiennes et de divers endroits du monde,
ainsi qu’une trentaine de particuliers, ont adressé le 22 décembre
2006 une lettre au président de la Colombie, Alvaro Uribe, pour
manifester leur étonnement et leur indignation face à la décision
de procéder à des explorations pétrolières dans le territoire
des U’wa. Dans cette lettre ils lui demandent de reconsidérer
la décision d’autoriser l’exploration séismique dans le territoire
du peuple U’wa et de classer définitivement le projet.
Un
vieillard du nom de Gubanu, qui est un werjayu (un sage), a parcouru
pieds nus le district de la capitale, en une nouvelle étape de
la diplomatie U’wa. Avec Luis Tegria Sirakubo, président de l’Association
des autorités traditionnelles et des assemblées U’wa (ASOU’WA),
il s’est réuni à Bogotá avec des représentants de l’Union européenne,
de l’ambassade de Venezuela et de nombreuses organisations sociales
et non gouvernementales qui secondent l’opposition de ce peuple
à la réalisation d’activités pétrolières dans son territoire.
Gubanu a accompli la mission que son peuple lui avait confiée
: ratifier l’opinion des U’wa au sujet du pétrole et confirmer
qu’ils s’opposent catégoriquement au processus de consultation
préalable proposé par le gouvernement, comme ils l’ont manifesté
le 12 octobre 2006.
Les
délégués U’wa ont eu une réunion avec la presse, où ils ont donné
leur avis sur l’exploitation pétrolière : non seulement elle extrait
le sang de la terre mère mais la laisse en très mauvais état.
« C’est pour cela qu’il n’y a plus autant de poisson qu’avant,
qu’il fait plus chaud et que l’ayú sacré (la feuille de coca),
avec lequel le werjayu fait ses travaux spirituels, est mort »,
a dit le vieillard.
Pour
toutes ces raisons, comme affirment les organisations qui appuient
la lutte des U’wa : « Le projet pétrolier Sirirí/Catleya ne doit
pas être poursuivi. Nous voulons vous dire [au président Uribe]
que les U’wa ne sont pas seuls, que nous allons continuer d’appuyer
leur lutte courageuse, que nous serons à leurs côtés jusqu’à ce
que le gouvernement de la Colombie et les entreprises pétrolières
Ecopetrol et Repsol YPF aient compris que ce territoire est sacré
et que les cultures qui ont des principes n’ont pas de prix ».
Article
fondé sur des informations tirées de : Lettre au président de
la République de Colombie, Alvaro Uribe Vélez, Bogotá, 22 décembre
2006, publiée par le bulletin Ambientalistas en Acción nº 55,
http://www.censat.org/Documentos/AmbientalistasAccion/Carta_presidente_uwas.pdf
; “U’was Reactivan Diplomacia a Favor de Su Territorio”, Amazon
Watch,
http://www.amazonwatch.org/newsroom/view_news.php?id=1337
index
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Costa Rica : les conséquences de la conservation
de type commercial pour les paysans, les femmes et les enfants
de la forêt tropicale
L’économie
du Costa Rica est fondée sur l’exportation, et le pays manque
de toute indépendance politique ou économique. La pression exercée
sur les ressources par le système mondial a conduit à une forte
inégalité. Depuis le Protocole de Kyoto, les néolibéraux ont redéfini
les forêts, qui sont devenues des « génératrices d’oxygène »,
un concept auquel le Costa Rica a adhéré. Dans ce contexte, les
communautés locales, et surtout celles qui habitent dans les forêts
tropicales et qui dépendent pour leur survie des richesses qu’elles
leur fournissent, ont subi la destruction de leur système de subsistance.
La
crise écologique mondiale a mis en lumière le fait que la végétation
de la forêt piège ce carbone qui, s’il était libéré, contribuerait
à accumuler de la chaleur dans l’atmosphère, faisant monter la
température et accélérant le changement climatique. Dans le cadre
du développement durable, les forêts sont devenues un « capital
naturel » mais, en fait, elles sont beaucoup plus que cela. La
forêt est un mécanisme essentiel pour le contrôle des inondations.
Les arbres sont reliés entre eux par une foule de créatures qui
y trouvent leur nourriture, leur abri ou leur lieu de nidification,
par leur accès commun à l’eau, à l’air et à la lumière du soleil,
et par un système souterrain de champignons qui font de l’ensemble
des arbres un super-organisme. Les habitants de la forêt tropicale
font partie, eux aussi, de ce super-organisme.
Le
dénommé développement durable a aggravé les inégalités en matière
d’accès aux ressources. En effet, il a intensifié l’enclôture
des terres entreprise en 1989 par le ministère des Ressources
naturelles, de l’Énergie et des Mines (MIRENEM, actuellement MINAE)
au moyen du Système de zones de conservation (SINAC). Ce modèle
de conservation a été mis en oeuvre pour gérer la faune et la
diversité biologique du pays. Sous la supervision de l’actuel
ministère de l’Environnement et de l’Énergie (MINAE), le pays
a été divisé en 11 zones de conservation où il y avait des animaux,
des terres privées et des établissements humains. Ainsi, le modèle
de l’enclôture a été appliqué à 25,58 % du territoire national.
Les terres expropriées ont été organisées à l’instar des parcs
nationaux nord-américains, d’où les gens sont exclus sous prétexte
qu’ils ne jouent aucun rôle dans le maintien des écosystèmes.
Ces expropriations sont associées à des réseaux politiques et
commerciaux transnationaux pour créer des « parties prenantes
» locales et mondiales par le biais de catégories de gestion telles
que le Patrimoine de l’humanité, les parcs nationaux, les zones
humides, les réserves biologiques, les zones protégées, les réserves
de forêt et les refuges pour la faune. Simultanément, on démarque
des frontières intérieures, en écartant la population locale qui
possédait des volcans, des cascades, des rivières, des sources
thermales, des singes hurleurs à manteau et des refuges où fraient
les tortues. Ces terres clôturées sont affectées à l’extraction
minière, à la recherche, à l’écotourisme et à la vente d’oxygène.
Le
Protocole de Kyoto a introduit une nouvelle conceptualisation
des forêts tropicales du monde. À présent, elles sont évaluées
du point de vue économique, en fonction de la quantité de carbone
qu’elles peuvent piéger. Les zones de conservation sont considérées
comme éligibles pour le paiement des « services environnementaux
» qu’elles fournissent. Dans l’Aire de conservation d’Arenal (ACA),
organisée par World Wildlife Fund-Canada, les parcs nationaux
tels que Volcan Arenal et Volcan Tenorio, et les réserves forestières
comme celle de Cerro Chato, vendent de l’oxygène. Mais pour mettre
l’oxygène sur le marché, en 1994, l’antérieure réserve de Volcan
Arenal a dû être déclarée parc national, et elle est passée de
5 hectares à 12 010 ha. Des communautés entières ont été expulsées
par la force. Une demande d’ordonnance présentée au Tribunal suprême
du Costa Rica (Division IV du système judiciaire) énumérait les
lourdes pertes subies par les paysans qui habitaient dans le bassin
de l’Aire de conservation d’Arenal (ACA). Ils ont perdu la terre,
les pâturages, les maisons, les laiteries et les routes. Les anciens
propriétaires louent maintenant des chaumières ou habitent des
taudis. Les effets personnels des paysans, voitures ou petits
appareils électroménagers, ont été repris par les banques lorsqu’ils
n’ont pas pu rembourser les prêts contractés pour se développer.
Ceux qui, en désespoir de cause, sont retournés dans leur terre
pour planter des yuccas, des haricots, du maïs et d’autres vivres,
ont été accusés d’enfreindre la loi et certains se sont retrouvés
en prison.
En
enlevant la forêt aux communautés locales qui l’utilisent pour
leur subsistance, on condamne à mort les petits et moyens propriétaires
terriens. Leurs besoins ne sont pas pris en compte et les membres
de la communauté qui habitaient aux alentours sont considérés
comme des ennemis de la forêt tropicale. En 1996, La Cuenca de
Aguas Claras a été, elle aussi, déclarée réserve forestière, et
la zone a subi des changements. En 2001 j’ai participé à une réunion
dans la marie de La Cuenca de Aguas Claras, où plus de 200 agriculteurs,
hommes et femmes, étaient présents et disposés à être interviewés.
Comme ils étaient trop nombreux, ils ont choisi Abel Fuentes et
Luis Guimo pour qu’ils parlent en leur nom. Ils se sont portés
témoins des faits suivants. D’après M. Fuentes, MINAE dit que
« notre mode de subsistance provoque le déboisement et la pollution,
et fait baisser le niveau de l’eau de La Cuenca de Aguas Claras.
MINAE a exagéré le taux de déboisement pour expulser la plupart
des habitants, parce qu’il est en train de reboiser notre terre
pour vendre de l’oxygène à d’autres pays et obtenir des ‘donations’
». M. Martin Guimo, un autre petit propriétaire qui habite encore
la terre expropriée, a ajouté : « Lorsque nous demandons des informations
aux fonctionnaires du MINAE, ils décident quand et où nous pouvons
l’obtenir. Lorsque nous proposons une réunion, ils décident quand
et où nous pouvons nous réunir, ensuite ils modifient l’heure,
la date, ou ils annulent la réunion sans nous prévenir. Beaucoup
d’entre nous habitent loin du lieu de réunion ; parfois nous devons
voyager à cheval pendant trois heures pour nous y rendre, et il
est très décevant d’apprendre en arrivant que la réunion a été
annulée ». (Guimo, interview de juillet 2001).
La
capacité du monde industriel de transformer la forêt en fabrique
d’oxygène renforce les inégalités. À mesure qu’une nouvelle structure
d’accumulation se constitue, la désintégration de l’écosystème
dont dépendaient les moyens de survie des communautés locales
a des répercussions profondes sur la division du travail entre
les sexes et l’oppression des femmes. Lorsque les familles sont
violemment désintégrées ou déplacées et appauvries, les femmes
rurales sont encouragées à migrer vers San José et vers les zones
touristiques dans l’espoir d’y gagner de l’argent pour elles-mêmes
et pour leurs familles. Introduites dans l’économie monétaire,
ces femmes gagnent leur vie, en partie ou en tout, en se prostituant.
Les prostituées de Costa Rica sont des femmes qui travaillent
pour alimenter leurs enfants et les membres de leur famille. Elles
sont sur le marché non pas par choix mais par nécessité. De même,
il y a un nombre ahurissant d’enfants vendus, achetés et maltraités
par la société.
Les
rapports de pouvoir des créanciers, qui encouragent la marchandisation
de la nature, sont écrits sur la forêt et sur les corps des femmes
et des enfants du Costa Rica endetté. Lorsque les habitants de
la forêt en sont chassés, les femmes et les enfants dépossédés
et vulnérables sont forcés de rejoindre l’industrie du tourisme
sexuel, la nouvelle forme d’esclavage du 21e siècle : l’esclavage
sexuel généralisé. Les hommes blancs du premier monde, avec la
complicité des gouvernements locaux, viennent exploiter les difficultés
économiques de la crise de l’inégalité créée par le capitalisme
mondial.
Ce
genre de « solution » permet au monde industrialisé de continuer
à polluer, tant qu’il pourra acheter des crédits carbone aux pays
riches en forêts tropicales. Pendant ce temps, les émissions produites
par l’augmentation du volume de charbon et de pétrole brûlés –
surtout dans le monde industrialisé – se poursuit sans entrave.
Le commerce de carbone est une relation colonialiste, fortement
teintée de sexisme et de préjugés de classe, qui affecte la nature
des pays endettés, leur production de subsistance et la vie des
femmes et des hommes des forêts.
Extrait
édité de : “The Tragedy of the Enclosures: An Eco-feminist Perspective
on Selling Oxygen and Prostitution in Costa Rica”, Ana Isla, professeur
adjoint à l’Université Brock, Canada, et membre de Toronto-Women
for a Just and Healthy Planet. Adresse électronique : aisla@brocku.ca.
La version intégrale de ce rapport est disponible sur
http://www.wrm.org.uy/countries/CostaRica/Eco-feminist_Perspective_Costa_Rica.pdf
index
–
Équateur: le gouvernement se heurte à
un défi dans le parc national Yasuní
Lorsque
le président Rafael Correa a affirmé, il y a deux ou trois jours,
qu’en réclamant un moratoire sur les activités pétrolières les
écologistes prétendaient retourner à l’époque des cavernes, il
ne faisait que reprendre les paroles de ceux qui, des années durant,
ont façonné ce pays dépendant que nous avons et le maintiennent
en l’état. Le problème est que, cette fois, il a fait une telle
déclaration au moment où la presse internationale sonnait l’alerte
à cause du réchauffement planétaire... Si nous continuons de brûler
du pétrole, nous finirons dans les cavernes !
Ce
commentaire, par ailleurs typique des défenseurs du développement,
évoque le souvenir du mythe de la caverne de Platon.
D’après
ce mythe, nous, les êtres humains, vivons enchaînés à l’intérieur
d’une caverne, tournant le dos à l’entrée où brille une lumière.
Les ombres projetées sont la seule réalité que nous voyons. Nous
ne faisons pas attention aux chaînes, et nous ne voulons ni ne
pouvons agir à l’encontre de nos perceptions.
Or,
Platon dit que, parfois, quelqu’un prend conscience qu’il est
enchaîné, se libère, se retourne et quitte la caverne. La lumière
est si forte qu’il en est aveuglé mais, petit à petit, il s’y
habitue et devient capable de voir les choses véritables...
Comme
une ombre géante dans le noir, le projet Ishinpingo-Tiputini-Tambococha
(ITT) est annoncé avec autant d’enthousiasme que d’autres grands
projets manqués. On parle de 4 000 emplois, d’un investissement
de 5 000 millions de dollars, d’une opportunité de sortir de la
pauvreté... mais, si quelqu’un fait allusion aux effets sur l’environnement,
on lui répond qu’on va « les minimiser ».
Pourquoi
ce projet fait-il tant de bruit ?
L’ITT
est situé dans le parc national Yasuní. D’après des études scientifiques,
le Parc Yasuní (créé en 1979) est la région la plus riche en diversité
biologique du monde. Il fait partie du refuge du pléistocène Napo.
En outre, c’est le territoire du peuple Huaorani et une zone de
passage, de pêche et de chasse des Taromenane et des Tagaeri,
deux peuples en isolement volontaire qui ont besoin pour vivre
de disposer de leur territoire sans interventions extérieures.
Le
projet met en confrontation deux visions du monde, deux réalités.
Dans l’ombre, il projette des images de croissance. Mais à la
lumière de l’expérience pétrolière équatorienne, il s’agira d’une
nouvelle catastrophe environnementale et sociale pour les communautés
locales.
Avec
des réserves prouvées de brut lourd de près d’un milliard de barils,
le gouvernement prétend maintenir le rythme d’exploitation et
d’exportation de pétrole. Un consortium y est intéressé, constitué
par Petrobras (Brésil), Enap (Chili), Petroecuador et même Pdvsa
(Venezuela), qui prétend consolider une alliance sur le terrain,
en fonction des projets d’intégration et indépendamment du coût,
en particulier du coût environnemental. L’entreprise SINOPEC,
d’origine chinoise, y est intéressée aussi ; elle cherche à être
de plus en plus présente dans la région, et fait des propositions
économiques élevées en ignorant absolument les questions écologiques.
Mais
ce qu’on ne peut pas ignorer est que le projet est situé à l’intérieur
du parc national, une zone très sensible du point de vue écologique,
et que les taux de pollution qu’il provoquera seront supérieurs
à ceux d’autres régions où il y a eu d’autres interventions, car
il s’agit cette fois de brut lourd qui comporte un grand volume
d’effluents toxiques, dans la proportion 80 à 20 (80% d’effluents
toxiques pour 20% de brut).
Le
projet provoquera certainement une détérioration généralisée de
la région, aura des effets graves sur la vie des populations locales
et aboutira à la disparition de certaines civilisations.
Devant
ce scénario, certains ont proposé d’étudier la possibilité de
mettre en vente le brut du sous-sol pour qu’il ne soit jamais
extrait. On a mentionné que le coût du baril au sous-sol serait
d’environ cinq dollars. J’ai entendu de nombreuses personnes dire
qu’elles seraient ravies d’avoir 20 barils, ou 10, ou un seul,
sachant qu’ils ne quitteront jamais le sous-sol...
On
estime que l’on pourrait ainsi atteindre trois objectifs : conserver
la diversité biologique, s’attaquer au réchauffement planétaire
et protéger les droits des peuples vivant en isolement volontaire.
Sur
un ton de défi ou presque, le président Rafael Correa a chargé
le ministre de l’Énergie, Alberto Acosta, et le ministre des Affaires
étrangères, María Fernanda Espinosa, de « remplacer les ressources
que le pays cessera de percevoir et qui pourraient être investies
dans des programmes de santé, d’éducation et d’infrastructure.
Si l’on réussit à les remplacer, l’appel d’offres n’aura pas lieu
».
L’Équateur
a souscrit des traités internationaux : la Convention sur la diversité
biologique, la Convention cadre sur le changement climatique,
la Convention 169 de l’OIT, le Pacte international relatif aux
droits économiques, sociaux et culturels, la Déclaration universelle
des droits de l’homme, la Déclaration américaine sur les droits
et les devoirs de l’homme et la Convention pour la prévention
et la répression du crime de génocide qui, tous, protègent les
peuples et leurs territoires et visent à la préservation de la
planète.
Il
ne manque pas d’arguments pour que l’idée de vendre du pétrole
afin qu’il ne soit pas extrait puisse fonctionner. Mais il reste
à savoir s’il y aura, non seulement au plan national mais à l’échelon
international, la volonté politique nécessaire pour s’attaquer
à la question.
Ce
projet sera-t-il traité dans les ténèbres d’un Équateur enchaîné,
ou à la lumière d’une nouvelle vision du pays où l’environnement
ne sera pas un obstacle à surmonter mais la base de la subsistance
d’une nation ?
Esperanza
Martínez, adresse électronique :
tegantai@oilwatch.org.ec, Oilwatch, www.oilwatch.org.ec.
index
–
Inde: la loi sur les droits forestiers, une
nouvelle arme pour le combat
L’adoption
en 2006 de la ‘Loi sur les Tribus enregistrées et autres habitants
traditionnels des forêts (Reconnaissance des droits forestiers)’
est un événement marquant dans la longue et dure lutte des Adivasi
et d’autres habitants des forêts du pays. Pour la première fois
dans l’histoire des forêts de l’Inde, l’État reconnaît formellement
que les peuples des forêts ont longtemps été privés de leurs droits,
et le nouveau code forestier vise non seulement à redresser cette
« injustice historique » mais à accorder aux communautés forestières
un rôle primordial dans la gestion des forêts.
Cette
loi, qui rendit furieux autant les conservationnistes indiens
que les bureaucrates du secteur forestier et les entreprises de
la pâte et du papier, mit deux longues années à être approuvée
et nécessita d’une campagne politique d’ampleur nationale organisée
par les mouvements pour les forêts du pays et appuyée par une
commission parlementaire conjointe (CPC) qui recommandait d’introduire
des modifications radicales au projet originel. Les objections
soulevées par cette loi et, surtout, par la version de la CPC,
comprenaient autant des craintes (par exemple, qu’elle allait
distribuer des terres boisées aux familles tribales) que des affirmations
catégoriques (que les animaux et les personnes ne peuvent plus
coexister, et que tous les tigres allaient périr) La version de
la CPC reportait la date limite initiale (1980) à décembre 2005,
incluait tous les habitants traditionnels non tribaux des forêts,
reconnaissait les droits des habitants tribaux et traditionnels
sur des zones déclarées protégées, revoyait le processus pour
l’identification de ces aires protégées de manière à le rendre
plus transparent, et faisait passer le plafond de 2,5 hectares
à 4 hectares. Et, surtout, il prévoyait qu’aucune terre boisée
ne soit affectée à d’autres usages sans le consentement de l’assemblée
villageoise (gram sabha).
Comme
on pouvait prévoir, le gouvernement refusa de transmettre au parlement
le rapport de la CPC, en invoquant plusieurs différences d’opinion
sur quatre points principaux : la date limite, l’inclusion des
non tribaux, les droits des gram sabhas et la question du plafond.
Le ministère des Affaires tribales ne voulait pas inclure dans
la loi les non tribaux, et quelques secteurs du gouvernement,
appuyés par le lobby de la faune, ne voulaient pas modifier l’année
limite parce que cela détruirait les forêts. Après avoir tergiversé
pendant des mois, le gouvernement eut l’air d’approuver le rapport
de la CPC et le projet fut finalement transmis au Lok Sabha le
15 décembre 2006. Il devint évident que le gouvernement mijotait
un mauvais coup lorsque le ministre des affaires tribales retira
seize amendements importants qu’il avait introduits lui-même.
Le projet amendé fut approuvé par le Lok Sabha et, malgré les
longs débats que soulevèrent les modifications de dernière minute,
le 18 décembre le Rajya Sabha approuva tel quel le projet tronqué,
après certaines assurances données par le ministre des affaires
tribales au sujet de sa réglementation.
En
dépit des tricheries du gouvernement et de ses tentatives de supprimer
les aspects positifs du projet, la loi approuvée par le parlement
indien est radicalement différente des lois forestières antérieures,
et les habitants des forêts du pays risquent de pouvoir en tirer
avantage.
La
nouvelle loi reconnaît le droit à la propriété de terres cultivables
et de pâturage (occupées et en production depuis décembre 2005),
et aux produits non ligneux de la forêt (partiellement, puisque
pour l’instant ces droits sont limités aux produits « d’origine
végétale » et au poisson). Elle accepte (avec des restrictions)
l’existence d’habitants légitimes non tribaux de la forêt ; elle
reconnaît le droit à une indemnisation dans le cas d’un déplacement
forcé antérieur ; elle prescrit que toute déclaration future de
zones de conservation « intouchables » et toute restriction de
droits dans les zones protégées requerront le consentement de
la population. Le plus important de tout est que, d’après cette
loi, parmi les droits reconnus des habitants des forêts figurent
la conservation des forêts et celle de la diversité biologique,
et que la participation de la population va renforcer les efforts
de conservation (l’énoncé dit : la responsabilité et l’autorité
de la population).
Dans
une autre section importante, la loi dit que toutes les terres
boisées, quels que soient leur emplacement et leur catégorie,
traditionnellement utilisées par les communautés seront désormais
traitées comme des ressources forestières de la communauté, et
que les habitants de la forêt peuvent jouer un rôle décisif dans
leur conservation.
Tout
en contenant ces éléments positifs, la Loi sur les droits forestiers
est truffée d’ambiguïtés et de lacunes. En outre, elle a été rédigée
de manière à ne pas être applicable à de grands secteurs d’habitants
des forêts. Par exemple, seuls ceux qui ont habité les zones boisées
pendant 75 ans rentreront dans la catégorie « d’autres habitants
traditionnels des forêts », et les seuls détenteurs de droits
sont ceux qui « habitent surtout dans » les zones boisées.
Il
s’agit là de problèmes auxquels les mouvements nationaux pour
les forêts pensent maintenant s’attaquer en prolongeant et en
intensifiant la campagne pour la Loi sur les droits forestiers.
D’autre part, comprenant qu’ils ne peuvent pas se fier au gouvernement
dans ce domaine, les mouvements ont décidé de « mettre en application
» cette loi eux-mêmes.
D’où
vient que cette loi ait été approuvée ? Pourquoi un État qui a
systématiquement adhéré au principe selon lequel toutes les terres
relèvent de l’État (ce qui veut dire que toutes les ressources
naturelles sans propriétaire légal lui appartiennent), et qui
a toujours ignoré les justes revendications des habitants des
forêts, devient maintenant sensible aux droits de la population
? Pourquoi reconnaît-il que les gens ont des droits sur les forêts,
alors que toutes les lois et politiques – depuis l’appropriation
des forêts par le régime colonial, en 1850 – ont eu pour but de
les en écarter, d’abord pour rendre les forêts commercialement
productives et ensuite pour les protéger ?
Autant
de questions dont nous devrons discuter dans les mois à venir.
On ne pourra pas y répondre entièrement, d’abord parce que le
processus législatif n’est pas encore fini (la réglementation
n’est pas prête), et deuxièmement parce que le processus politique
qui va définir la question du contrôle des forêts n’en est qu’à
ses débuts. Le temps et le déroulement des mobilisations rendront
les choses plus claires.
Néanmoins,
une chose est déjà claire. La loi, pour bien intentionnée qu’elle
soit, ne résout rien par elle-même, et ce n’est pas parce qu’elle
est là que l’État va offrir des droits forestiers aux gens sur
un plateau d’argent. Le ministère des Forêts, son appareil bureaucratique
coercitif et les copains de ce dernier, comme la mafia du bois,
ne vont pas tout simplement s’évanouir dans la nature. De même,
les grandes ONG conservationnistes ne vont pas cesser de faire
un esclandre chaque fois qu’on accordera aux gens quelques droits
réels. La menace du développement restera présente, et les forêts
comme les gens seront détruits comme d’habitude, pour faire des
barrages, des usines, des routes et des mines. La loi ne va rien
changer, tant que les luttes pour la forêt ne lui auront pas donné
la force de devenir une arme.
C’est
le moment de voir et de définir les luttes pour les forêts dans
le contexte politique général. Le fait que le gouvernement ait
saboté cette loi montre qu’il voulait éviter que les communautés
contrôlent les ressources naturelles, et cela s’insère dans un
plan plus large qui se manifeste dans d’autres initiatives gouvernementales,
et qui consiste à modifier les réglementations environnementales
pour frayer la voie aux mines, aux entreprises, aux barrages et
aux grandes industries. La tendance à obtenir par la force des
terres agricoles fertiles et des terrains communaux pour les transformer
en ‘zones économiques spéciales’ ou pour de grandes entreprises
privées était déjà en place. L’octroi de permis d’extraction minière
à des entreprises privées dans des zones boisées a énormément
augmenté ces derniers mois.
Les
mouvements pour les forêts de l’Inde doivent maintenant s’opposer
à tout le programme qui comporte de vendre les vies et les ressources
des gens au capital. La Loi sur les droits forestiers donne aux
communautés un espace politique dans le gouvernement des forêts.
Pour les mouvements, il s’agit d’une arme importante pour s’affirmer
et pour défier autant les autorités forestières actuelles que
les forces du capital, qui avancent dans les forêts au pas de
charge. Il faut s’opposer aussi à d’autres forces anti-peuple,
qui sont actives dans les forêts (les organisations écologistes
« pures et dures », les forces féodales, les commerçants, etc.).
Les
groupes militants ont commencé à reprendre des terres dans les
zones boisées de certaines régions. Il faut renforcer ce processus,
et les programmes d’action de ce genre doivent s’étendre à d’autres
régions. Les structures censément participatives créées par le
ministère des Forêts, comme la Gestion conjointe des forêts, doivent
être éliminées, pour que ni l’État ni le capital privé, aidés
par les institutions financières internationales, puissent prendre
pied dans les forêt.
L’adoption
de cette loi restreinte nous donne l’espoir de construire une
alliance de mouvements. Désormais, les mouvements pour les peuples
des forêts lutteront aussi pour une nation vraiment démocratique
et plurielle, fondée sur la justice écologique et sociale. Il
faut lutter contre le lien entre l’État et le capital aux plans
idéologique et opérationnel, national et international, et y faire
participer toutes les forces progressistes qui agissent dans d’autres
domaines sociaux, culturels et politiques.
Soumitra
Ghosh, National Forum of Forest People and Forest Workers (NFFPFW),
et Campaign for Survival and Dignity (CSD), Inde. Adresse électronique
: soumitrag@gmail.com.
index
–
Mali : les forêts et la souveraineté alimentaire
Le
Mali accueille ces jours-ci plus de 500 femmes et hommes en provenance
d’une centaine de pays du monde, venus participer au « Nyéléni
2007 : Forum pour la souveraineté alimentaire ». L’objectif de
la rencontre est de mettre en marche un « mouvement international
pour obtenir la reconnaissance du droit à la souveraineté alimentaire
», le réaffirmer et « préciser ses implications économiques, sociales,
écologiques et politiques ».
Qu’est-ce
qu’on entend par « souveraineté alimentaire » ? Le concept de
souveraineté alimentaire apparut en 1996, lorsque Vía Campesina
l’utilisa au Sommet mondial de l’alimentation qui eut lieu à Rome.
En 2002, le Forum d’ONG/OSC pour la souveraineté alimentaire définit
celle-ci comme « le droit des peuples, des communautés et des
pays à définir leurs propres politiques en matière d’agriculture,
d’élevage, de travail, de pêche et de partage des terres, adaptées
à la spécificité de l’environnement, la société, l’économie et
la culture de chacun d’entre eux ».
Depuis,
cette notion a été développée au cours de rencontres successives,
pour aboutir à une alternative aux modèles de production imposés
par les politiques mondialistes des organismes de pouvoir (la
Banque mondiale, le FMI, l’OMC, etc.), qui ont consolidé la mainmise
des grandes transnationales sur les aliments, à toutes les étapes
: de la semence, les semailles et les facteurs de production à
la distribution, le traitement, la vente et les habitudes de consommation
dans le monde entier.
La
souveraineté alimentaire est centrée sur l’autonomie locale, les
marchés locaux et l’action communautaire, en y intégrant d’autres
aspects, comme la réforme agraire, le contrôle territorial, la
diversité biologique, l’autonomie, la coopération, la dette, la
santé et bien d’autres thèmes qui ont des liens avec la production
d’aliments.
Le
premier point à signaler est peut-être que la souveraineté alimentaire
relève d’un processus de résistance populaire et que sa conceptualisation,
en plus d’être comprise dans les mouvements sociaux qui encouragent
cette lutte, leur permet de s’agglutiner autour d’objectifs communs
et d’actions accordées.
Ainsi,
dans le cas des paysans le concept s’élargit pour embrasser les
sans-terre, les pêcheurs traditionnels, les bergers, les peuples
indigènes... et la défense des forêts qui, elle aussi, est une
question de souveraineté alimentaire.
Les
produits non ligneux de la forêt ont toujours été essentiels pour
de nombreuses communautés qui habitent dans la forêt ou à proximité
et qui l’utilisent pour leur subsistance. Elles y trouvent du
miel, des fruits, des graines, des glands, des racines, des tubercules,
des insectes, des animaux sauvages, qui, tous, représentent un
apport nutritionnel important. En plus de tout cela, ces populations
utilisent les résines, le rotin, le bambou, les tannins, les colorants,
les feuilles, la paille, les peaux, les cuirs, pour leur consommation
ou pour les vendre et obtenir ainsi des revenus qui leur permettent
d’acheter d’autres aliments. La forêt fournit en outre des plantes
fourragères, particulièrement importantes pour l’élevage de bovins,
d’ovins, de chèvres, d’ânes et de chameaux.
Les
mêmes processus qui menacent l’agriculture paysanne menacent et
détruisent les forêts : l’avancée des agro-industries avec leurs
monocultures à grande échelle pour l’exportation (du soja à l’eucalyptus),
la destruction de la diversité biologique par l’imposition des
produits transgéniques, le modèle pétrolier dont l’exploitation
empoisonne et détruit tout ce qui l’entoure, la clôture de sites
de grande diversité pour les réserver à l’industrie du tourisme
ou à la bioprospection. Dans tous les cas, des communautés entières
sont exploitées ou déplacées, dépouillées de leur mode de vie
et de leur culture et condamnées à la misère. Le modèle dominant
s’accompagne d’un cercle d’exploitation, d’extermination, d’exclusion.
Lorsqu’on détruit une forêt, on détruit un espace de souveraineté
alimentaire.
Pourtant,
cela n’est pas sans contrepartie. Depuis la base, les paysans,
les pêcheurs traditionnels, les bergers et les peuples indigènes,
qui ont mis au point et rendu possibles des systèmes de production
assurant leur subsistance et celle des personnes qui n’y participaient
pas directement, cherchent à ouvrir une brèche dans des processus
qui semblent inexpugnables. À partir de la réalité locale, construisant
leur autonomie, reprenant les principes de coopération, d’intégration
et de dialogue avec la nature qui leur ont permis de bâtir des
systèmes agro-écologiques biologiquement divers et de conserver
les écosystèmes de façon dynamique, les mouvements populaires
se rendent maîtres de leur destin et montrent au monde que « le
temps de la souveraineté alimentaire est arrivé ».
index
LES COMMUNAUTÉS ET LA MONOCULTURE
D'ARBRES
–
Australie: la Tasmanie montre la voie
pour bannir les plantations d’arbres
L’année
dernière, près de 170 agriculteurs de la communauté de South Riana
se sont réunis pour faire connaître leurs inquiétudes et chercher
la manière d’éviter que des terres de grande valeur pour l’agriculture
soient affectées à la plantation d’arbres. Soucieux de l’avenir
de la zone – peuplée d’entreprises laitières et agricoles prospères
– ils ont demandé au gouvernement de la Tasmanie d’arrêter le
développement des plantations d’arbres dans des terres agricoles
de première qualité.
La
réunion a eu lieu quelques jours après que le Conseil de King
Island devienne le premier de la Tasmanie à bannir les plantations
d’arbres dans les zones rurales, pour éviter qu’elles mettent
en péril la viabilité des industries de la viande et du lait.
La crème, le fromage, le yaourt et la viande sont plus importants
que les particules de bois pour les habitants de cette île du
détroit de Bass. Ainsi, pour la première fois en Tasmanie, le
Conseil de King Island a éliminé la foresterie de la liste des
usages agricoles acceptables, et cet amendement a été approuvé
par la Commission de la planification et du développement des
ressources.
Le
maire de l’île, Charles Arnold, a dit que les plantations d’arbres
auraient des conséquences graves pour les célèbres industries
locales de la viande et du lait, et que « dès que les arbres ont
été plantés, le nombre de personnes qui y participent devient
minime. Je pense que nos excellentes terres agricoles ne devraient
pas être sacrifiées pour que d’autres tirent profit des avantages
fiscaux ».
De
même, il a été décidé de suspendre le défrichage pour l’établissement
de pâturages. « Les gens veulent protéger ce qu’ils ont sur l’île
», a dit le directeur général du Conseil de King Island, Andrew
Wardlaw.
La
décision d’interdire les plantations d’arbres a rendu furieux
le ministre fédéral de la Foresterie, Eric Abetz. Il a dit que,
contrairement à ce que disent les agriculteurs, les plantations
créent de nouveaux emplois et revitalisent les communautés rurales,
et que ces plantations étaient destinées au marché intérieur :
« Soit nous importons du bois, soit nous le plantons ».
Pourtant,
lorsque le ministre a planté le cent millionième arbre de Great
Southern Plantations Ltd dans une plantation commerciale de bois
dur proche d’Albany, en Australie occidentale, il visait bien
l’exportation : « Une fois récoltés, ces 100 millions d’arbres
se transformeront en 10 millions de tonnes de particules, qui
seront toutes exportées en Asie du Sud-Est. »
Great
Southern Plantations fait partie du Great Southern Group, une
société d’investissement agro-industriel. L’entreprise a couvert
de plantations d’arbres de nombreuses terres, de l’Australie occidentale
aux îles Tiwi et à King Island. Les plantations sont une excellente
affaire, surtout parce qu’elles bénéficient d’une exonération
d’impôts de 100 % l’année où elles sont établies. Il s’agit d’un
avantage dont personne d’autre ne jouit et, comme quelqu’un l’a
dit, grâce à cela « la Tasmanie est devenue un État où domine
la monoculture d’arbres. L’eucalyptus Nitens est à présent la
caractéristique principale du paysage, devenu très monotone, de
la Tasmanie ».
Bien
des communautés rurales du monde espèrent que leurs gouvernements
prendront la décision de bannir les plantations industrielles
d’arbres, et le Conseil de King Island peut être fier d’en avoir
pris l’initiative.
Article
fondé sur des informations tirées de : “Tasmanian Cattle Farmers
Fear Plantations' Impact”,
http://www.mycattle.com/news/dsp_international_article.cfm?storyid=19022,
Australian Broadcasting Corporation, News Online, 2006 ; “Tasmanian
farmers protest against tree plantations”, The World Today, 2006,
http://www.abc.net.au/worldtoday/content/2006/s1724364.htm
; “Abetz spitting chips over King Island tree farm ban”, Tasmanian
Times,
http://tasmaniantimes.com/index.php/weblog/comments/mr-howard-and-plantations/
index
–
Brésil: les pratiques trompeuses de Veracel
Dans
le Sud de l’État brésilien de Bahia, à 45 kilomètres environ de
la côte océanique, sur la frontière des municipalités d’Eunápolis
et Belmonte, se trouve l’usine de pâte de Veracel. Cette société,
qui appartient à parts égales au groupe suédo-finnois Stora Enso
et à Aracruz du Brésil, dirige aujourd’hui l’un des projets de
culture et d’industrialisation d’eucalyptus les plus grands du
monde.
Depuis
la fin des années 1980, de gigantesques projets de monoculture
d’arbres et de fabrication de pâte ont commencé à s’établir dans
le Cône Sud de l’Amérique, sur de vastes étendues de l’Argentine,
du Chili, de l’Uruguay et du Brésil, mettant en exécution une
décision stratégique des principaux groupes du marché du bois
et du papier, originaires de la Suède, la Finlande, l’Espagne,
les États-Unis, le Brésil et le Chili.
Tandis
que des dizaines d’usines qui produisaient 100 000, 200 000 et
300 000 tonnes de pâte par an étaient fermées dans le Nord, des
usines d’un million de tonnes par an étaient installées dans le
Sud, accompagnées des plantations correspondantes, envahissant
de vastes étendues d’écosystèmes indigènes et d’autres consacrées
à l’agriculture et à l’élevage traditionnels avec leurs structures
sociales.
Un
exemple de ce modèle et de ses répercussions sur la société et
l’environnement sont les plantations et l’usine de Veracel. Les
premières ont démarré en 1991, la deuxième en septembre 2005.
Elles occupent 164 000 hectares propres et une surface équivalente
sous contrat avec 2 000 producteurs de la région, le tout consacré
à la culture massive d’eucalyptus pour alimenter une production
annuelle de 900 000 tonnes de pâte.
Au
départ, Veracel s’était engagée, au moyen de coûteuses campagnes
publicitaires, à préserver la Mata Atlántica, affirmant que ses
plantations étaient respectueuses de l’environnement, qu’elle
allait créer des dizaines de milliers d’emplois et qu’elle ferait
de grands travaux sociaux. Pourtant, à mesure que le projet avançait,
les promesses se diluaient et elles n’ont plus aujourd’hui aucun
rapport avec la réalité.
L’ampleur
et la vitesse de l’expansion des plantations ont provoqué des
changements profonds dans les conditions de vie de la région :
entre 1991 et 2002, l’exode rural a atteint 59,4 % et les petits
villages ont disparu. Une partie des déplacés a décidé de lutter
pour leur droit à une parcelle de terre ; une autre est allée
chercher du travail dans la ville la plus importante des environs,
Eunápolis, de près de 100 000 habitants.
En
2005, après de forts affrontements avec la police et des groupes
armés, 515 familles organisées dans le Mouvement des sans-terre
(MST) ont accompli leur objectif, mais 1 570 autres continuent
de réclamer des terres dans des campements installés sur les bords
des routes de la zone. Quant à ceux qui sont partis vers la ville,
ils ne trouvent pas de travail et s’ajoutent à la croissante crise
sociale urbaine.
«
Nous avons ici les plus fortes retombées de la présence de Veracel.
Ce qui a le plus augmenté c’est la criminalité, la prostitution
de mineurs, la misère, la faim, le nombre des détenus, des agressions,
des meurtres », affirme le journaliste Jodenilton Bastos, qui
reçoit sans cesse, dans ses deux émissions journalières à Rádio
Ativa, 92.7 Mhz, d’Eunápolis, des demandes de vêtements et d’aliments
pour les chômeurs.
Les
promesses de travail et de bien-être de Veracel ont diminué progressivement
avec le temps. Elle avait commencé par annoncer la création de
40 000 emplois, puis de 20 000, puis de 10 000 dans l’usine et
de 3 000 dans des activités rurales. À présent, l’usine emploie
environ 300 travailleurs, dont la plupart viennent de l’extérieur,
parce qu’on ne trouve pas d’ouvriers spécialisés dans la zone.
La
crise sociale dans la région atteint le niveau de l’extrême famine.
La Maison SOS Vida d’Eunápolis, que dirige soeur Terezinha Biase,
reçoit jusqu’à cinquante enfants. « Quand ils arrivent, ils pèsent
50 à 60 % de moins que la normale. Ils restent ici entre trois
et huit mois, jusqu’à ce que leur vie ne soit plus en danger »,
explique-t-elle. L’institution se maintient grâce à des donations
volontaires ; elle ne reçoit aucune aide du secteur public ni
des entreprises privées.
La
situation à Eunápolis s’aggrave encore du fait que Veracel a abandonné
ses programmes d’aide directe à la population. Un projet de repas
et d’assistance éducative à l’intention de 100 enfants d’un quartier
pauvre a été fermé par l’entreprise, une fois qu’il lui a permis
d’obtenir un appui financier. Certains parents ont dénoncé que
Veracel habillait spécialement les enfants et leur prenait des
photos lorsqu’elle recevait des visiteurs de l’extérieur.
La
préservation de la Mata Atlántica, le respect de l’environnement
des plantations d’eucalyptus et l’absence de contamination de
l’air et des cours d’eau de l’usine de pâte ont couru un sort
semblable. Les procureurs du Ministère public d’Eunápolis ont
intenté plusieurs actions en justice contre Veracel, mais la justice
est lente et les pouvoirs publics sont complices de l’entreprise.
«
Notre justice est l’une des plus lentes. Ils profitent de cette
lenteur pour continuer leurs activités », dit João Alves Da Silva
Neto, procureur d’Eunápolis, à propos de Veracel. « Ils se servent
d’un trafic d’influences considérable. Les pouvoirs législatif
et exécutif dépendent du pouvoir économique, qui fait de plus
en plus pression pour élargir les plantations », ajoute-t-il.
En
1993, le Procureur de la République avait accepté une action civile
contre Veracruz, l’ancêtre de Veracel, qui avait rasé des centaines
d’hectares de la Mata Atlántica. Cela n’a pas arrêté l’entreprise,
qui a commencé à occuper des zones traditionnellement consacrées
à l’agriculture et à l’élevage en plantant au-delà des limites
fixées par la législation locale. La loi est tout simplement ignorée
ou modifiée, en accord avec le gouvernement municipal ou étatique.
Depuis
des années, plusieurs organisations civiles de la zone dénoncent
les irrégularités commises par les entreprises forestières et
papetières. En 2005, après une audience publique, le Ministère
public exigea à Veracel d’éliminer ses plantations sur une étendue
de 10 kilomètres dans les zones tampon des Unités de conservation
des Parcs nationaux, comme prévu par la législation brésilienne.
D’après
l’ingénieur agronome Mónica Leite, experte en culture fruitière,
cette région « était très prospère, les pluies y étaient bonnes
et il y avait un certain équilibre, elle était très boisée. Mon
père était agriculteur, il plantait beaucoup (...) et il n’y avait
pas de maladies. Il y a une quinzaine d’années, la culture fruitière
était merveilleuse ici, il y avait d’immenses plantations de mamão,
de graviola, de goyave. Mais cela n’existe presque plus depuis
l’arrivée de Veracel ».
Le
petit éleveur José Marinho Damaceno subit les conséquences du
déversement d’effluents de Veracel devant sa maison, sur l’autre
rive du fleuve Jequitinhonha. La forte odeur de chou pourri donne
des maux de tête et irrite les yeux ; chaque fois que cela arrive
il doit quitter son établissement. Damaceno sait qu’il sera obligé
de quitter définitivement ses terres et de les vendre comme il
pourra.
Le
poisson typique du Jequitinhonha, dénommé róbalo, a pratiquement
disparu. Pour y remédier, Veracel l’a ensemencé avec un autre
poisson, le pintado, qui a contribué à liquider le róbalo et qui
est en train de disparaître à son tour. Des organisations civiles
ont manifesté leur inquiétude à propos des émissions de l’usine,
qui utiliserait la technologie ECF, mais il n’y a pas d’information
à ce sujet, l’entreprise étant la seule à faire les contrôles
correspondants.
Source
: Recherche effectuée sur place par le journaliste uruguayen Víctor
L. Bacchetta (vbacchet@internet.com.uy),
avec l’appui du Centro de Estudos e Pesquisas para o Desenvolvimento
di Extremo Sul da Bahía (CEPEDES) qui, depuis 1991, mène ses activités
dans la ville d’Eunápolis. La version intégrale de ce rapport
est disponible sur :
http://www.guayubira.org.uy/celulosa/Veracel.html
index
-
Cameroun : les “forêts” d’hévéas de la
FAO
Selon
la définition de la FAO, les plantations d’hévéas sont des “forêts”.
Nous nous sommes récemment rendus dans l’une de ces “forêts”,
vers Kribi, au Cameroun, et nous y avons rencontré des travailleur-e-s
et des villageoi-e-s riverain-e-s. A la différence des “experts”
de la FAO, personne, absolument personne, ne nous a dit percevoir
ces plantations comme des forêts.
En
réalité, s’il y a quelque chose au monde qui ressemble le moins
à une forêt, c’est précisément une plantation d’hévéas. A la monotonie
habituelle des plantations, composées de files parallèles de milliers
d’arbres identiques – eucalyptus, pins, acacias –, s’ajoute le
fait que, dans ce cas, chaque arbre possède un petit récipient
collé au tronc dans lequel coule le latex et qu’au croisement
des chemins il y ait d’autres récipients plus grands dans lesquels
on verse le latex pour le transporté à l’usine de traitement.
A ceci, il faut encore ajouter l’odeur pénétrante et désagréable
du caoutchouc.
Les
plantations que nous avons visité sont la propriété de la Société
des hévéas du Cameroun (HEVECAM), une entreprise créée en 1975,
dont les plantations couvrent une surface totale de 42.000 hectares
dans une région auparavant recouverte de forêts tropicales denses
parmi les plus riches du monde en biodiversité. Encore aujourd’hui,
l’on peut voir entre les hévéas d’énormes souches d’arbres natifs,
de même que de larges et longs troncs en décomposition au milieu
de la plantation. Cette plantation – cette “forêt” selon la FAO
– a donc été la cause directe de la destruction complète des forêts
que l’on trouvait ici.
Ceci,
les indigènes Bagyeli (“Pygmées”) le savent bien, eux qui en ont
été les principaux lésés. Les Bagyeli sont des chasseurs-cueilleurs
nomades qui trouvaient dans leurs anciennes forêts tout ce qui
était nécessaire pour leur bien-être. D’après les informations
obtenues auprès d’un groupe de Bagyeli avec lesquels nous nous
sommes entretenus, ils vivaient bien, avant, sur leur territoire,
qui comprenait ce qui est aujourd’hui la plantation HEVECAM ainsi
que d’autres zones adjacentes. La forêt n’existe plus et ils sont
perçus comme des intrus dans leur propre territoire, aujourd’hui
sous le contrôle de l’entreprise. Quand bien même on les “laisse
entrer” dans la plantation, cela ne s’applique pas à leurs enfants
qui risqueraient, leur dit-on, de “blesser les hévéas”.
La
possibilité d’obtenir des aliments et des revenus par la chasse
est devenue très maigre. A la disparition de la faune à cause
de la plantation s’ajoute la présence de chasseurs avec des armes
à feu – habituellement des travailleurs d’HEVECAM – qui compètent
avec avantage face aux armes traditionnelles des Bagyeli. Quant
à leurs opportunités d’obtenir un emploi dans la plantation, elles
sont également très faibles. L’entreprise les emploie parfois
pour le désherbage, mais elle les paye très mal. Il en résulte
aujourd’hui que c’est un group humain démoralisé, appauvri, mal
nourri, exploité et opprimé, acculé par la plantation et sans
avoir nulle part où aller.
Mais
les Bagyeli ne sont pas les seuls à avoir été lésés. Nous nous
sommes également entretenus avec les habitants d’Afan Oveng, un
village situé à côté de la plantation HEVECAM. Il y a deux ans,
un camion de latex de l’entreprise s’y est renversé et toute sa
cargaison de latex et d’ammoniaque a fini dans la rivière du village.
A la suite de cela, des animaux sont morts, des gens sont tombés
malades, les poissons sont morts. Les villageois ont envoyés lettre
après lettre aux autorités responsables et à l’entreprise et jusqu’à
aujourd’hui ils n’ont pas reçu d’autre “compensation” que quelques
camions citernes avec une eau qui n’est même pas propre à la consommation.
Pour
ces gens, le problème ne se réduit cependant pas à un accident
; il s’agit d’une question bien plus profonde, soit le fait que
leurs droits traditionnels sur la forêt n’ont jamais été reconnus.
Par exemple, le lieu dans lequel est situé l’hôpital de l’entreprise
appartenait autrefois à ce village. Ils insistent sur le fait
que “la forêt nous appartient” et dénoncent le fait que “la forêt
qui reste est en train d’être détruite par HEVECAM”.
En
effet, l’entreprise continue de détruire « sauvagement » les forêts
(« exploitation forestière sauvage »), apparemment en connivence
avec le maire de Kribi, qui est le propriétaire de la scierie
où le bois est débité. La communauté locale ne reçoit aucun
bénéfice mais subit les préjudices de la disparition de la forêt
ainsi que des produits qu’on peut y obtenir.
On
pourrait croire que les travailleurs de l’entreprise – amenés
là depuis d’autres régions du pays – sont les seuls bénéficiaires
de ces plantations. En réalité, ce n’est pas non plus le cas.
« HEVECAM c’est l’esclavage », affirme une personne qui a travaillé
pendant 7 ans dans l’entreprise. Elle parlait des salaires extrêmement
bas, du travail pénible, de maladies respiratoires, de cécité,
de tuberculose, d’une mortalité élevée, de renvois arbitraires
et de l’impossibilité de se syndicaliser.
Nous
avons alors visité un des villages construits par l’entreprise
et nous avons discuté avec divers travailleurs. Ils nous ont expliqué
qu’ils avaient des problèmes constants avec l’eau potable, que
les latrines étaient pleines, que tout ceci avait pour conséquence
une abondance des moustiques, avec comme corollaire diarrhées,
choléra et paludisme. Ils doivent vivre « comprimés » dans les
maisons, car obtenir une maison de deux pièces n’est pas facile.
Ainsi, la majorité des familles doivent vivre dans une seule pièce.
Comme les maisons sont la propriété de l’entreprise, si les travailleurs
sont renvoyés, ou s’ils partent à la retraite, ils se retrouvent
automatiquement sans logement où vivre.
Ils
nous ont également expliqué le système de transport mis en place
par l’entreprise pour les travailleurs. Il s’agit de véhicules
en sous-traitance obligés de respecter des horaires déterminés
pour parcourent les 40 km entre le village et la plantation, ce
qui est la cause d’accidents fréquents. Ils nous ont parlé de
l’application des herbicides et engrais, sans gants ni équipement
de protection. Ils nous ont également expliqué que certains travailleurs
sont devenus aveugles, car sous ce climat, il est très difficile
de porter les lunettes de protection fournies par l’entreprise
et celle-ci ne fait rien pour trouver une solution à ce problème.
Si
ces informations paraissaient effectivement confirmer qu’« HEVECAM
c’est l’esclavage », cette affirmation s’est encore renforcée
lorsque les travailleurs nous ont expliqué que la seule chose
qui ait changé avec la privatisation de l’entreprise en 1996 (le
groupe singapourien GMG International en est l’actuel propriétaire)
a été l’apparition de nouvelles marques de voitures utilisées
par les hauts cadres. « On nous a acheté de la même façon que
les hévéas ». Comme à l’époque de l’esclavage…
Ricardo
Carrere, sur la base d’informations collectées durant un séjour
dans la région en décembre 2006 avec les chercheurs Sandra Veuthey
et Julien-François Gerber. L’auteur remercie l’appui du Centre
pour l'Environnement et le Développement (CED), qui a rendu possible
le séjour.
index
–
Inde: le projet forestier de la Banque mondiale
va de mal en pire
L’ONG
indienne Samata et le Forest Peoples Programme du Royaume-Uni
ont trouvé que le plan d’action pour la réinstallation (RAP) financé
par le Projet de gestion des forêts communautaires d’Andhra Pradesh
(APCFMP) de la Banque mondiale porte atteinte aux droits coutumiers
et aux moyens de subsistance et qu’il enfreint à de multiples
égards les politiques de sauvegarde de la Banque sur les peuples
autochtones et la réinstallation involontaire. L’évaluation participative
entreprise dans sept villages du Nord-Est d’Andhra Pradesh en
novembre 2006 a révélé que nombre des problèmes identifiés dans
une étude préalable menée par Samata et le FPP à propos de ce
projet forestier de la Banque, qui a démarré en 2002 et doit se
terminer fin 2007, n’ont pas été résolus et que, dans certains
cas, ils ont empiré.
L’étude
a trouvé que les communautés adivasi affectées n’ont pas été en
mesure de participer vraiment à la conception du RAP qui, dans
le cadre de l’APCFMP, est censé compenser les souffrances subies
par les familles adivasi qui ont perdu, lors d’un projet précédent
de la Banque (Projet de gestion forestière conjointe, 1994-2000)
les terres où elles pratiquaient la culture sur brûlis en forêt.
Les
villageois ont tout simplement été informés que le ministère des
Forêts avait de l’argent pour les membres du Comité de protection
des forêts, pour qu’ils fassent des activités de « mise en production
des terres » et de « génération de revenus » dans le cadre de
quelque chose qu’on appelle « RAP ». Bien des communautés affectées
ne comprennent pas ce que c’est que le RAP ni pourquoi il fait
partie du dénommé « projet de gestion des forêts communautaires
». En deux occasions, les ONG engagées pour mettre en oeuvre le
RAP ont dit aux villageois, à tort, qu’il s’agissait d’un prêt
qu’ils devraient rembourser en tout ou en partie. Dans le village
de Chapariguda du district de Shrikakulam, une de ces ONG aurait
collecté de l’argent chez dix-huit familles savara, leur promettant
que, grâce à ce paiement, elles obtiendraient des avantages dans
le RAP. Les villageois n’ont pas revu le représentant de l’ONG
depuis onze mois, et ne savent pas si leur village a été ou non
inclus dans le plan d’indemnités du Département forestier d’Andhra
Pradesh (APFD).
Les
villageois adivasi autochtones n’ont pas été informés de leurs
droits comme il faudrait. Dans plusieurs villages visités par
Samata et le FPP, les gens ont dit que les ONG les avaient pressés
de signer des lettres de consentement pour pouvoir recevoir les
25 000 R « approuvés » par famille.
«
L’homme de l’ONG a pris la signature et l’empreinte du pouce de
tout le monde. Il a dit :’Signez là pour recevoir les 25 000 R.
Comme le Comité pour la protection des forêts du village ne paie
pas de salaires, vous devez signer le document pour obtenir le
bénéfice du RAP’. Il nous a dit que les femmes recevraient des
saris et les hommes de l’étoffe. Il a pris 200 R à chaque famille,
disant que c’était nécessaire pour recevoir l’aide du RAP. Dix-huit
familles lui ont payé cette somme ! » [Des familles savara, lors
d’une réunion au village de Chapariguda, novembre 2006]
«
Nous avons demandé à l’homme de l’ONG pourquoi il prenait nos
signatures. Il a répondu : ‘Le Département forestier a approuvé
25 000 R par famille. Vous recevrez cela en matériels. Il vous
suffit de signer pour les avoir’. Il n’a rien dit d’un engagement
légal pour abandonner nos terres en forêt... Si nous avions compris
que nous étions en train de nous engager à ne pas reprendre la
culture sur brûlis (podu), nous n’aurions jamais signé. » [Des
villageois adivasi, division Narseepatnam, district de Vishakhapatnam,
Andhra Pradesh]
Contrairement
à ce que prévoit l’accord de prêt du projet, aucune évaluation
n’avait été faite dans les villages pour savoir quels dommages
monétaires et non monétaires avait subis chaque famille au cours
des 10 dernières années, après avoir perdu ses terres de culture
itinérante. Les ONG locales ont signalé qu’il est incorrect et
injuste de payer un montant forfaitaire en guise de compensation,
mais le Département forestier n’a pas pris ces plaintes en considération.
D’autre
part, il y a des indices inquiétants que certaines familles qui
ont perdu leurs terres à l’occasion de l’antérieur projet forestier
de la Banque sont maintenant exclues de la compensation RAP, en
contravention de l’accord de prêt. Dans le village de Sagara (district
de Vishakhapatnam, 5e zone), des familles qui ont été obligées
d’abandonner leurs terres de culture itinérante dans les années
1990, dans le cadre du projet de gestion conjointe financé par
la Banque mondiale, affirment qu’elles ont été exclues de l’aide
RAP. D’après les leaders du village, ces familles n’ont pas été
invitées aux réunions du RAP, et les fonctionnaires du Département
forestier ont décidé que les compensations pour les dommages causés
par l’antérieur projet de la Banque concernent uniquement les
familles qui ont déjà des champs permanents (patta).
Les
leaders communautaires et les ONG signalent que l’ensemble du
projet de gestion communautaire ne s’adapte plus à la réalité,
puisqu’il va à l’encontre des initiatives actuelles du gouvernement,
orientées à reconnaître les droits coutumiers sur la forêt, dans
le cadre de la loi de 2006 sur la reconnaissance des droits forestiers
dans le cas des tribus enregistrées et autres habitants traditionnels
de la forêt. Les inconvénients et les graves erreurs de conception
du RAP (parmi lesquelles le montant arbitraire des compensations
n’est pas la moindre) font que de plus en plus de villages refusent
d’y participer. De plus, de nombreuses ONG locales sont en train
de refuser de mettre en oeuvre ce plan de réinstallation.
Maintenant
que le projet touche à sa fin (fin 2007), des villageois comme
ceux de Gorapadu, dans le district de Srikakulam, se plaignent
que le projet APCFM financé par la Banque mondiale manque de transparence
et qu’il comporte moins de participation de la communauté que
l’antérieur projet de la Banque. Les autorités villageoises ont
dû recourir à la Loi sur la liberté de l’information pour obtenir
des renseignements sur l’usage que le Département forestier a
fait des fonds du projet, et ils ont découvert des informations
qui confirment leurs craintes de corruption. Les ONG locales,
qui se sont retirées du projet il y a longtemps, disent qu’elles
ne se laisseront plus duper par les promesses de la Banque d’une
nouvelle approche participative de la gestion des forêts.
«
Lorsque nous avons entendu parler du projet pour la première fois,
nous avons pensé que la ‘communauté’ allait y jouer un rôle primordial,
et que les populations allaient reprendre le contrôle des terres
boisées. Nous avons cru que le projet allait être nourrissant,
comme une gourde pleine de beurre clarifié. Mais lorsque nous
avons bu de cette gourde, nous avons trouvé que son contenu n’avait
aucun goût. Rien de riche là-dedans. Pas de ‘communauté’ dans
le projet CFM. Ses bontés ont disparu. » [Sanjeeva Rao, Association
Velugu, novembre 2006]
Les
autorités villageoises et les ONG portent maintenant leurs plaintes
au sujet du RAP et du projet APCFM en général aux agences de mise
en oeuvre et aux organes de supervision « indépendants ». Néanmoins,
à ce point les communautés ne gardent que peu d’espoir d’obtenir
une réparation véritable des problèmes causés par les interventions
présentes et passées de la Banque mondiale. Pour l’instant, tout
semble indiquer que le Département forestier va continuer à nier
l’existence d’un quelconque problème autour du projet, et qu’il
rejettera les doléances légitimes de la population, les qualifiant
d’infondées ou de « mal informées ».
Tom
Griffiths, FPP, adresse électronique : tom@forestpeoples.org
Pour
en savoir plus :
Contactez
Ravi Rebbapragada et Bhanu Kalluri,
samatha@satyam.net.in, et Tom Griffiths, tom@forestpeoples.org.
Article complet : Griffiths, T. (2006), Going from bad to worse:
World Bank forestry project in Andhra Pradesh fails Adivasi communities,
http://www.forestpeoples.org/documents/ifi_igo/wb_andhra_pradesh_dec06_eng.shtml.
Pour
des analyses préalables de ce même projet de la Banque mondiale,
voir : Griffiths, T., Rebbapragada, R. et Kalluri, B. (2005) :
« L’escroquerie de la ‘gestion communautaire des forêts’ en Inde
: évaluation critique d’un projet financé par la Banque mondiale
en Andhra Pradesh », bulletin nº 93 du WRM (avril 2005). Voir
aussi : FPP et Samata (2005) : Andhra Pradesh Community Forest
Management Project – A preliminary independent evaluation of a
World Bank forestry project
http://www.forestpeoples.org/documents/ifi_igo/wb_andhra_pradesh_cfm_proj_may_05_eng.pdf.
index
–
Kenya: semons la paix et l’espoir, non le
conflit!
Wangari
Maathai, Prix Nobel de la Paix 2004, ministre adjoint de l’Environnement
et des ressources naturelles et membre du parlement, lança en
1977 le Mouvement Ceinture Verte qui, à partir du Kenya, se propagea
à travers toute l’Afrique.
Ce
mouvement a un programme de conservation de l’environnement centré
sur la promotion de la plantation d’arbres indigènes dans les
bassins forestiers et les réserves riveraines, les fermes privées
à fort accès communautaire et les espaces publics, pour préserver
la diversité biologique locale. Les arbres indigènes sont fournis
comme les essences les plus appropriées pour assurer la conservation,
obtenir des herbes et des médicaments, donner de l’ombre, augmenter
la diversité biologique et protéger les sites culturels. Les espèces
exotiques à croissance rapide sont fournies pour subvenir aux
besoins ménagers et pour le fourrage. Néanmoins, Maathai prévient
que l’introduction de certaines espèces végétales exotiques peut
avoir des effets graves sur l’équilibre de l’écosystème.
Tout
en encourageant la plantation d’arbres, Wangari Maathai est loin
de préconiser le modèle de plantation à grande échelle en régime
de monoculture. Elle a conseillé de ne pas donner la priorité
aux plantes exotiques qui, à son avis, représentent une menace
pour la flore et la faune africaines. « Le fait de penser tout
le temps à l’argent pousse les gouvernements à sacrifier notre
riche diversité biologique », a-t-elle dit à une interview (The
East African Magazine, 13-19 novembre 2006). Elle a signalé que
la tendance actuelle met « trop l’accent sur des arbres comme
l’eucalyptus ». « Dans quelques années, le niveau de l’eau va
commencer à baisser à cause de la consommation d’eau souterraine
de ces arbres, parce qu’ils en consomment trop. L’argument est
qu’ils mûrissent vite. Mais le problème est qu’on est en train
de les introduire dans les hautes terres, qui sont le siège du
système naturel de drainage de tout le continent, sans lequel
les animaux et les gens ne peuvent pas survivre en aval », a-t-elle
dit.
Dans
un but semblable, et même avec le Mouvement Ceinture Verte comme
partenaire, le PNUE a lancé une grande campagne de plantation
d’arbres, dénommée Plant for the Planet: Billion Tree Campaign
(Planter pour la planète : campagne pour un milliard d’arbres),
qui encourage la plantation d’arbres indigènes et d’autres qui
sont appropriés à l’environnement dans des zones de forêts naturelles
dégradées et des zones désertes. L’objectif est de planter au
moins un milliard d’arbres dans le monde entier durant 2007.
Néanmoins,
le projet encourage aussi les « plantations gérées de façon responsable
», et cela soulève un certain nombre de doutes, étant donné que
la campagne inclut deux systèmes de certification (le PEFC et
le FSC) qui ont systématiquement certifié des plantations industrielles
non durables, et qu’elle inclut également la FAO, principal promoteur
(dans le passé et encore aujourd’hui) des plantations en régime
de monoculture. Il convient de signaler que, d’après la campagne,
« le mélange d’espèces est préférable à la monoculture ». Cet
énoncé ressemble de près à celui du critère 10.3 du FSC, suivant
lequel « la diversité de la composition des plantations est préférable
». Pourquoi ne pas dire, tout simplement, que les grandes monocultures
d’arbres ne seront pas acceptées dans le cadre de cette campagne
?
L’importance
que la campagne accorde à l’engagement à planter des arbres –
qu’il s’agisse d’un seul ou de 10 millions – peut facilement aboutir
à la participation d’intérêts commerciaux et industriels qui l’utiliseraient
pour faire de la publicité à leurs vastes monocultures. À cet
égard, il est révélateur de constater que le « partenaire inaugural
» de la campagne n’est autre que Toyota, une entreprise japonaise
impliquée dans la manipulation génétique d’arbres pour les plantations.
Verrons-nous bientôt débarquer Weyerhaeuser, APRIL, Advance Agro,
Sappi, Mondi, Stora Enso, Metsa Botnia, Smurfit et le reste comme
« partenaires » de la campagne ?
Il
est essentiel de respecter l’esprit des paroles de Wangari Maathai
: « lorsque nous plantons des arbres, nous semons la paix et l’espoir
». Les citations ci-dessus montrent bien qu’elle pense à des essences
indigènes ou à de petites plantations communautaires. Si les grandes
monocultures d’arbres y sont incluses, le résultat sera que la
campagne atteindra facilement son objectif, mais qu’elle aura
semé le conflit et le désespoir.
Article
fondé sur des informations tirées de : “Unbowed. One Woman’s
Story”, Wangari Muta Maathai, William Heinemann, 2006; “Beware
those foreign plants”, The East African Magazine, Novembro 13-19,
2006.
index
–
Malaisie : un projet de plantation d’acacias
menace la forêt de Belum-Temenggor
Des
décennies durant, la présence d’insurgés communistes maintint
la frontière Nord de la Malaisie à l’abri de l’exploitation. Trop
dangereuse pour être ouverte au tourisme ou au développement,
la forêt de Belum-Temenggor conserva sa splendeur intacte, pendant
que la nation construisait des grandes routes et des superstructures
et qu’elle obtenait du bois dans d’autres forêts.
S’étendant
sur 3 000 kilomètres carrés, cette forêt tropicale presque intacte
est aujourd’hui un trésor de diversité biologique. La principale
intrusion qu’elle subit fut la construction, en 1975, de la route
nationale Est-Ouest, un ruban de bitume de 124 km de long qui
s’étire de Gerik à Jeli pour atteindre Kelantan et la côte orientale.
Les
insurgés ne cessèrent leurs activités qu’en 1989 et, quelques
années plus tard, l’exploitation forestière put commencer une
fois levé le couvre-feu. Néanmoins, l’habitat resta suffisamment
sain pour accueillir une mégafaune incluant le tigre malais et
l’éléphant asiatique, la collection complète des dix calaos malais,
des plantes spéciales comme la rafflesia aux fleurs géantes et
les anciens cycas, une grande variété de singes et de gibbons,
et de nombreuses communautés orang asli.
La
nationale Est-Ouest divise cette forêt, qui est un seul écosystème
énorme, en deux parties : la réserve de la forêt Belum au Nord,
et la réserve de la forêt Temenggor au Sud.
À
présent, une menace plane sur ces deux forêts : le gouvernement
Perak a l’intention de planter d’acacias une bande de 4 km de
large le long de la route nationale. S’il le fait, le bouleversement
écologique sera tel qu’il risquera de transformer la forêt Belum-Temenggor
en un paysage fragmenté, et les conséquences en seront désastreuses.
Les grands animaux ont besoin de grands espaces ; les dimensions
de la forêt sont donc très importantes pour que les mammifères
sauvages gardent une population susceptible de se reproduire,
avec des pools suffisants de diversité génétique.
D’après
les déclarations des autorités, « l’établissement de plantations
forestières [sic] doit se faire à l’extérieur de la forêt permanente
protégée », et ils « doivent tenir compte aussi de la préoccupation
actuelle à l’égard de l’environnement et de la conservation de
la diversité biologique ». La réserve de Belum est déjà protégée
car elle fait partie du Parc Royal de Belum ; en revanche, certaines
zones de la réserve de Temenggor relèvent d’une directive de suspension
de l’exploitation prononcée par Perak Menteri Besar Datuk Seri
Mohamad Tajol Rosli Ghazali, qui entre en vigueur cette année.
Pour
l’instant, Perak a révélé peu de chose sur son plan de plantation
d’acacias mais, quoi qu’il en soit, l’idée de faire des
plantations le long de la route nationale Est-Ouest est plutôt
mauvaise.
Les
plantations d’acacias sont des monocultures stériles : un seul
type d’arbre, des feuilles immangeables, un couvert limité pour
les animaux, un habitat inapproprié pour la plupart des espèces,
dépourvu du type d’activité biologique dont les forêts tropicales
regorgent. Examinons les exemples de Sumatra et du Sarawak, où
de grandes plantations d’acacias sont intercalées dans des zones
protégées.
Les
usines de pâte de Sumatra requièrent du bois aussi bien des forêts
naturelles que des plantations. Lorsque les acacias des plantations
ne produisent pas assez de rondins pour satisfaire la demande
des usines, il y a des problèmes et les forêts naturelles subissent
des pressions. Les plantations d’acacias et de palmiers à huile
entourent le Parc national de Tesso Nilo, qui fait partie de la
plus grande forêt de plaine qui reste et qui est indispensable
aux tigres et aux éléphants. Le rétrécissement des habitats pousse
les éléphants, qui n’aiment pas l’acacia, à chercher des fruits
et des feuilles fraîches à d’autres endroits, comme les potagers
des villages et les plantations de palmier à huile.
Au
Sarawak, le gouvernement commença en 2003 à développer 150 000
ha de plantations d’acacias dans une zone de forêt plantée (ZFP),
dans le but de satisfaire la demande de matière première des usines
de pâte. La ZFP est une mosaïque d’arbres plantés, de forêt naturelle,
de zones tampon riveraines et de couloirs de faune, ces deux derniers
étant des réserves pour la conservation. Du point de vue écologique,
les chercheurs ont trouvé que les seuls animaux qui se nourrissaient
dans les plantations d’acacias étaient les sangliers à barbe,
une espèce robuste qui s’adapte à la végétation secondaire des
forêts fragmentées. Transformer une forêt tropicale complexe en
une monoculture n’a pas de sens.
En
ce moment, la route nationale Est-Ouest n’est qu’une cicatrice
en travers d’un écosystème passablement intact, mais la plantation
d’acacias prévue implique de défricher une étendue de quatre kilomètres
de large, créant ainsi deux habitats distincts qui ne peuvent
plus fonctionner écologiquement comme avant.
Voici
quelques-unes des conséquences possibles pour la forêt de Belum-Temenggor
si la nationale Est-Ouest devient un couloir de bois à pâte :
•
Diminution du potentiel touristique. Aujourd’hui, on a encore
la possibilité de voir des éléphants et d’autres animaux lorsqu’on
circule sur la nationale Est-Ouest. Demain, on risque de voir
des camions chargés de troncs défiler comme une armée de fourmis.
•
Imprudence de la fragmentation. La plantation d’acacias fonctionnera
comme une barrière, empêchant d’accéder facilement à la route
pour la traverser, réduisant la protection des animaux et les
exposant pendant trop longtemps aux dangers, perturbant les habitudes
migratoires et les besoins territoriaux indispensables pour trouver
les ressources alimentaires éparses et les partenaires potentiels
pour la reproduction.
•
Surabondance de sangliers. Du moment que les sangliers sont les
seuls animaux à se nourrir dans les plantations d’acacia, ils
risquent de dominer dans les environs de la route et de devenir
un vrai fléau pour les voyageurs, qui devront éviter leurs migrations
massives et leurs déplacements nocturnes.
•
Élargissement de la zone de conflit. Les éléphants et d’autres
animaux vont parfois manger dans les champs cultivés et détruisent
des récoltes. Jusqu’à présent, les éléphants sont restés à l’écart
des plantations d’acacias, mais en ouvrant la nationale Est-Ouest
à l’activité humaine la fréquence des conflits augmentera, surtout
dans les endroits proches des routes habituelles des animaux.
D’autre part, si les sangliers à barbe préfèrent les plantations
d’acacias, les tigres ne vont-ils pas se déplacer pour se régaler
d’une de leurs proies ? Alors, les braconniers ne vont-ils pas
se déplacer eux aussi pour profiter de l’occasion de tuer cette
espèce en péril, qui vaut une fortune sur le marché noir ?
•
Expansion de la route du papier. Malgré les énormes plantations
d’acacias, les grandes usines papetières de l’Indonésie continuent
d’obtenir du bois dans les forêts naturelles pour répondre à la
demande en matière de production et de remboursement de la dette.
Que se passera-t-il si les 40 000 ha le long de la route nationale
ne sont pas suffisants ? Pour satisfaire l’industrie de la pâte
et du papier, la pression pour l’expansion et l’invasion illégale
risquent d’être permanentes et de l’emporter sur les efforts de
conservation.
La
nationale Est-Ouest est indispensable à la croissance économique
du Nord de la Malaisie. La forêt de Belum-Temenggor est indispensable
à la conservation de la diversité biologique et à l’intégrité
écologique de la base des ressources naturelles de la Malaisie.
Les
Malais doivent décider si la nationale Est-Ouest restera entourée
d’un refuge pour la nature, ou si elle deviendra le moyen d’avancer
les frontières de l’indulgence capitaliste.
Extrait
de : “Choking our forest reserves”, Rick Gregory,
http://thestar.com.my/lifestyle/story.asp?file=/2007/1/23/lifefocus/16591171&sec=lifefocus.
index
–
Vietnam: que se passe-t-il dans le secteur
de la pâte et du papier ?
L’industrie
papetière du Vietnam est en plein essor. En 1995, la production
de papier fut de 220 000 tonnes. En 2007, l’Association papetière
vietnamienne entend produire plus d’un million de tonnes. La demande
ayant dépassé de loin l’offre en 2006, le Vietnam dut importer
709 000 tonnes de produits de papier. Une part considérable du
papier produit est destinée au conditionnement, du fait de l’expansion
des exportations vietnamiennes.
À
présent, l’industrie de la pâte ne satisfait que 37 % de la demande
intérieure, et le Vietnam doit importer de la pâte également pour
que ses papeteries continuent de fonctionner. Cette industrie
prévoit d’importer 232 000 tonnes de pâte en 2007.
Mais
la situation pourrait changer prochainement. D’après les plans
dressés en 2006 par le ministère de l’Industrie pour l’industrie
papetière, le secteur de la pâte et du papier a besoin d’un investissement
de six milliards de dollars US d’ici 2020. Cela a déjà démarré
: des travaux pour porter la capacité de production à près de
750 000 tonnes ont commencé ou sont déjà prévus.
La
construction de l’usine de pâte d’An Hao, dans la province de
Tuyen Quang (Nord du Vietnam), a commencé en mai 2006. La société
japonaise Marubeni a souscrit un contrat de 130 millions USD pour
construire cette usine de 130 000 tonnes par an. La deuxième étape
du projet est la construction d’une papeterie. Le gouvernement
a approuvé de consacrer une surface boisée de 380 000 à alimenter
l’usine.
Dans
le Sud du Vietnam, l’usine de pâte de Phuong Nam, dans la province
de Long An, est en construction. Phuong Nam va produire 100 000
tonnes de pâte de kénaf par an. La banque française Société Générale
y investit la coquette somme de 70 millions USD pour l’importation
d’équipement et de services. La société financière Petrovietnam
et la compagnie d'investissement et de développement du Transport
et des Communications participent également au financement du
projet. L’entreprise autrichienne Andritz fournit la machinerie,
avec le soutien des agences de crédit à l’exportation d’Autriche,
d’Allemagne et de Suède.
En
août 2006, la Compagnie d’Export-import de Saïgon a annoncé son
projet d’investir 150 millions USD dans une usine de pâte de 115
000 tonnes par an dans le district de Nui Thanh, dans la
province centrale de Quang Nam. Pour satisfaire la demande de
matière première de cette usine, les autorités de Quang Nam ont
alloué 30 000 hectares à la plantation d’acacias et d’eucalyptus.
En
novembre 2006, la Compagnie générale du Papier du Vietnam (CGPV)
a annoncé qu’elle investirait près de 300 millions USD dans l’expansion
de la Compagnie papetière Bai Bang, située dans la province de
Phu Tho. La CGPV prévoit de construire à Bai Bang une chaîne de
production de pâte de 250 000 tonnes par an. Encore 100 millions
USD seront affectés à des « zones de matières premières », autrement
dit à des plantations industrielles d’arbres, qui s’étendront
sur un total de 160 000 hectares dans cinq provinces.
En
janvier 2007, l’entreprise japonaise Lee & Man Paper Manufacturing
a annoncé qu’elle projetait de construire au Vietnam une fabrique
de carton ondulé de 320 000 tonnes par an et une usine de pâte
de 150 000 tonnes par an. Lee & Man serait intéressée également
à investir dans des projets de plantation dans le pays.
Ces
projets d’usines de pâte (à l’exception de Phuong Nam, qui utilisera
du kénaf planté par des agriculteurs) comporteront une multiplication
des plantations industrielles d’arbres, une plus forte diminution
de la diversité biologique, davantage de rivières épuisées, la
baisse du niveau des nappes phréatiques et moins de terres disponibles
pour l’agriculture et les populations rurales.
Il
y a quelque temps, William Sunderlin et Huynh Thu Ba, chercheurs
au Centre international de recherche forestière, se sont posé
deux questions à propos du Vietnam : quelle est la contribution
des forêts à l’atténuation de la pauvreté, et à quel point les
plans pour la plantation d’arbres sur une grande échelle sont
compatibles avec l’objectif du gouvernement d’éliminer la pauvreté.
Ils ont conclu qu’on ne pouvait pas y répondre, parce que « il
n’y a pas encore eu de recherche empirique spécifiquement orientée
à répondre à ces questions ».
Pourtant,
même en l’absence d’une telle recherche, le développement des
plantations industrielles d’arbres pour alimenter l’industrie
de la pâte est fortement subventionné par le gouvernement vietnamien
et par des agences d’aide bilatérales et multilatérales. Tandis
que les profits de ces subventions reviennent à l’industrie de
la pâte et du papier et aux industries d’exportation, la population
rurale en subit les impacts.
En
août 2006, le ministère de l’Agriculture et du Développement rural
(MARD) a annoncé qu’il allait procéder à « l’afforestation intensive
» de 258 000 hectares dans les hauts plateaux du Centre. En février
2007, le MARD a annoncé le projet d’établir 2,4 millions d’hectares
de plantations dans les régions montagneuses du Nord au cours
des cinq prochaines années. D’après le sous-secrétaire à l’Agriculture,
Hua Duc Nhi, les plantations ont pour but de fournir de la matière
première à l’industrie de la pâte qui, une fois les plantations
établies, produira 700 000 tonnes par an dans la région Nord du
pays.
Le
gouvernement allemand est en train de financer un projet qui consiste
à établir des plantations dans cinq provinces du Nord du Vietnam.
La Banque asiatique de développement a approuvé un prêt de 45
millions USD pour un projet « d’afforestation » dans les hauts
plateaux du Centre. La Banque mondiale finance un projet de développement
du secteur forestier dans quatre provinces côtières du Centre.
Ce projet vise à établir 66 000 hectares de plantations.
Pendant
ce temps-là, le projet phare du gouvernement, dénommé Programme
de reboisement de cinq millions d’hectares, semble en train d’imploser.
Ce projet a débuté en 1998, avec l’objectif de planter cette année-là
un million d’hectares de plantations industrielles d’arbres pour
l’industrie de la pâte et du papier. « Au Vietnam, on fait des
plans qui ne sont pas appropriés, et puis on les annule », avait
expliqué en 2003 un spécialiste en foresterie de la Banque mondiale
à Keith Barney, un chercheur canadien. Cet expert de la Banque
a qualifié de « pas réaliste » le projet de reboisement de cinq
millions d’hectares. Deux années plus tard, Hua Duc Nhi, sous-secrétaire
du MARD, a reconnu que la plantation d’arbres « avait du retard
». Les analyses du gouvernement ont trouvé que la qualité des
plantations était médiocre et que la production de bois était
faible. À présent, l’objectif a été ramené à trois millions d’hectares.
En
janvier 2007, Education Nature Vietnam a informé que « les audits
du gouvernement ont révélé que, entre 1998 et 2005, un total de
35 milliards de VND (2,25 millions USD) ont été détournés d’un
fonds national pour l’afforestation par les autorités provinciales
et destiné à des fins privées ».
Chris
Lang, adresse électronique : chrislang@t-online.de
, www.chrislang.blogspot.com
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PUITS DE CARBONE
–
Ouganda: notes d’une visite au mont Elgon
Le
paysage est vert près de la frontière sud du parc national du
mont Elgon, et la terre volcanique y est fertile. Pourtant, depuis
la création du parc en 1993, il existe un conflit parfois violent
entre son administration et les paysans.
En
juillet 2006, je me suis rendu au parc national du mont Elgon
avec Jutta Kill, de Sinkswatch, et Timothy Byakola, de Climate
Development Initiatives. La visite faisait partie d’une recherche
que nous menions pour le WRM, sur un projet de compensation d’émissions
de carbone par la plantation d’arbres mis en oeuvre par la fondation
néerlandaise FACE et l’Autorité ougandaise pour la faune (UWA).
À ce jour, sur un total de 25 000 hectares, près de 8 500 hectares
ont été plantés d’arbres indigènes autour de la frontière du parc
national. Le projet a reçu la certification de bonne gestion de
SGS Qualifor, suivant le système du Forest Stewardship Council.
Le
président d’un conseil villageois nous a dit que, par suite des
expulsions du parc faites en 1993, plusieurs personnes étaient
mortes. « Nous avons obtenu la terre en 1980 », a-t-il dit. «
Après que le mont Elgon a été déclaré parc national, notre propriété
a été détruite et nos maisons brûlées. Depuis, nous vivons ici,
dans ce centre commercial. » Il nous a dit que l’UWA leur avait
promis des indemnités, mais qu’aucune n’avait jamais été payée.
«
L’année dernière nous avons planté », nous a-t-il dit, « mais
lorsque nous allions dans la forêt on nous battait. Cinq ou six
personnes sont mortes. Nous avons dénoncé au tribunal ce qui s’est
passé, mais nous attendons toujours sa décision ». Il nous a raconté
qu’au début de 2006 le Président avait vu que les gens étaient
désespérés et qu’il avait dit que les paysans pouvaient retourner
dans leur terre. « Mais nous y sommes retournés avec peur. L’UWA
ne nous traite pas comme des êtres humains. »
Plusieurs
villageois nous ont raconté des histoires de violence et de menaces
de la part des gardes forestiers de l’UWA. L’un d’eux nous a parlé
d’un paysan qu’on avait obligé à manger les intestins d’une souris
morte. Un autre a raconté que les gardes forestiers avaient forcé
un paysan à avoir des rapports sexuels avec une chèvre. D’autres
ont parlé de cas où les gardes forestiers avaient obligé des hommes
du village à avoir des rapports entre eux.
Je
leur ai dit que la fondation FACE reconnaissait qu’il y avait
eu quelques problèmes en 1993, mais qu’elle déclarait que, d’une
manière générale, les choses allaient mieux maintenant autour
du parc national. « Non. Les problèmes se sont aggravés », a répondu
un villageois. « Les choses que nous avons racontées se sont passées
récemment », a ajouté un autre.
Quand
je leur ai dit que la fondation FACE affirmait que son projet
créait des emplois, ils ont ri. L’un d’eux a répondu : « Non,
la fondation FACE n’a créé aucun emploi dans notre village ».
Je leur ai demandé si quelqu’un de la fondation FACE avait visité
leur village. La réponse a été que la dernière fois qu’UWA-FACE
avait planté des arbres dans cette zone c’était en 1994.
Aucun
des villageois n’avait entendu parler du Forest Stewardship Council.
Nous
avons visité un centre commercial à Buwabwala Parish, où les paysans
se sont installés en 1993 après avoir été expulsés du parc national.
Beaucoup d’entre eux avaient acheté des terres aux fonctionnaires
forestiers à la fin des années 1970 et au début des années 1980.
Les gardes forestiers n’avaient pas été payés depuis des mois,
et ils tenaient à gagner de l’argent en distribuant des terres.
À la même époque, sous les régimes d’Idi Amin et de Milton Oboto,
le gouvernement a encouragé le déboisement pour que les groupes
antigouvernementaux ne puissent pas se cacher dans la forêt. Les
paysans ont vendu leurs terres au pied du mont Elgon pour acheter
aux gardes des terres situées plus haut. Lorsque le gouvernement
a déclaré ces transactions illégales, ils ont tout perdu.
Un
villageois s’est présenté comme représentant des personnes expulsées,
non seulement dans le village mais devant la Haute Cour également.
« Autrefois, les gens et le parc avaient des rapports d’amitié.
Nous voulons que la forêt soit là. Nous connaissons les avantages
de la forêt », a-t-il dit.
Il
nous a raconté qu’après les expulsions de 1993 le gouvernement
a laissé trop peu de terre aux paysans. « L’UWA et l’UPDF nous
ont chassés par les armes. Toutes nos propriétés ont été démolies
et nos terres ont été annexées au parc national. »
«
En 1998, nous avons porté plainte au tribunal. Le tribunal nous
a aidés. Il nous a donné des terres en attendant de prendre une
décision. Mais les gardes forestiers de l’UWA ne nous laissent
pas utiliser ces terres. Nous les avons plantées, mais on nous
menace jour et nuit. L’UWA détruit parfois nos récoltes. Nous
avons des contrats et des documents du tribunal, y compris des
‘Certificats de Titre’. Nous avons demandé que le gouvernement
nous aide à faire que l’UWA reste à sa place jusqu’à ce que le
tribunal prenne une décision. »
Les
villageois nous ont dit qu’ils avaient été attaqués par les gardes
forestiers de l’UWA. L’un d’eux a été battu et porté au commissariat.
Un autre nous a montré les blessures qu’il avait au menton, où
les gardes de l’UWA l’avaient frappé avec une carabine. Un autre
avait une main fracturée, résultat des coups des gardes. Un autre
encore a été couché par terre et on a placé une lourde pierre
sur son dos pour qu’il ne puisse pas bouger. À présent il a des
problèmes de santé. Un autre ne quitte plus son lit depuis qu’il
a été battu. « Ce ne sont que quelques cas parmi bien d’autres
», a dit le représentant du village. « L’UWA n’a jamais été poursuivie.
Nous avons plusieurs fois rapporté ses actions aux autorités mais,
comme nous sommes pauvres, rien ne s’est jamais passé. »
«
Hier, l’UWA a arraché les oignons de nos potagers », a dit un
villageois. « Ce matin il y a eu un coup de feu », a ajouté un
autre.
J’ai
demandé si le projet UWA-FACE avait créé des emplois dans le village.
La réponse a été : « Aucun de nous n’a jamais été employé dans
le parc national, aucun ». En outre, aucun représentant de la
fondation FACE n’a jamais visité le village. À ma question sur
le FSC, j’ai reçu la même réponse : ils n’en avaient jamais entendu
parler. De toute façon, lorsque les gens viennent dans le village
ils ont leur propre programme, a expliqué un villageois. « Quand
vous demandez quelque chose, vous entendez siffler une balle »,
a-t-il dit.
Un
paysan a ouvert une enveloppe qui contenait des cartouches. «
Elles ont été tirées par des gens qui essayaient de nous tuer
», a-t-il dit. « Certains sont morts. D’autres ont été blessés.
»
Les
droits fonciers sont la clé du bien-être des paysans. « Il est
presque impossible d’envoyer un enfant à l’école quand on n’a
pas de terre », nous a expliqué l’un d’eux. « Nous ne voulons
pas tout le parc national, tout ce que nous voulons c’est qu’on
nous rende nos terres », a ajouté un autre.
Le
premier pas pour résoudre le problème des droits fonciers de ceux
qui habitent à l’intérieur et autour du parc est de reconnaître
que la frontière de ce dernier (et une bonne partie du parc également)
est fortement contestée. Toute solution autoritaire de ce problème
aboutira à de nouveaux conflits entre les gens des lieux et l’administration
du parc. La fondation FACE contribue à la tension existante parce
qu’il faut protéger le carbone stocké dans les arbres des dégâts
que les communautés locales peuvent commettre. Dans le cadre du
projet UWA-FACE, on est en train de démarquer les frontières du
parc, non pas avec des pierres, mais avec du carbone. Plutôt que
de se centrer sur les « droits » de l’UWA à gérer le parc national
et les « droits » des peuples du Nord à continuer à polluer, il
faut commencer d’urgence à voir les choses du point de vue des
droits des gens qui habitent dans le parc national du mont Elgon
et dans ses environs.
Chris
Lang, adresse électronique : chrislang@t-online.de,
www.chrislang.blogspot.com.
Le rapport "A funny place to store carbon: UWA-FACE Foundation's
tree planting project in Mount Elgon National Park, Uganda",
de Chris Lang et Timothy Byakola, est disponible sur :
http://www.wrm.org.uy/countries/Uganda/book.html.
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BIOCARBURANTS
–
La méthode sans perspective d’avenir de
l’UE pour rendre les transports compatibles avec le climat : plus
on bouffe du carburant, plus on est vert
Les
biocarburants sont la coqueluche des fabricants de voitures
et des politiciens, désireux d’être perçus comme « verts » sans
s’attaquer directement au problème des émissions toujours croissantes
que produisent les transports. À l’Union européenne aussi ils
sont fort en vogue. Le 10 janvier, la Commission européenne a
présenté son nouveau plan sur l’énergie et les biocarburants,
que l’on peut résumer en huit mots : des ennuis pour les gens
et le climat.
Le
document de la Commission propose que dix pour cent des carburants
de transport (l’aviation exclue) utilisés dans l’UE soient remplacés
par des biocarburants d’ici 2020. Ces biocarburants proviendront
de divers produits agricoles, dont le colza, le maïs, la betterave
à sucre, les céréales, le palmier à huile, la canne à sucre et
le soja. Certains d’entre eux seront cultivés dans l’UE mais,
la capacité de cette dernière étant limitée, plus la demande européenne
de carburant « vert » sera grande, plus il faudra en planter dans
les pays du Sud. Puisque la Commission a établi comme objectif
un pourcentage du volume total de carburant utilisé pour les transports,
toute augmentation de la consommation augmentera le volume des
biocarburants. À l’heure actuelle, les carburants de transport
sont la source d’émissions qui grandit le plus rapidement dans
l’UE ; ainsi, il y aura une demande substantielle de biocarburants
importés du Sud.
Ceci
est particulièrement inquiétant, car il devient de plus en plus
certain que la demande actuelle de biocarburants de l’UE est en
train d’encourager dans le monde entier, de l’Amérique du Sud
à l’Asie du Sud-Est, la destruction des forêts et la transformation
d’écosystèmes riches en diversité biologique.
Au
Cameroun, par exemple, l’expansion de la plus grande plantation
de palmier à huile (SOCAPALM) se fait aux dépens des forêts que
les populations locales ont traditionnellement utilisées. Cette
expansion est à l’origine de conflits fonciers avec les Bagyeli,
les Bulu et les Fang, dont les terres ont été confisquées sans
compensation. Les emplois créés dans les plantations – où les
gens des lieux sont rarement embauchés – sont souvent temporaires,
sans contrat de travail, sans assurance-maladie ni contre les
accidents, et les salaires sont extrêmement bas : un travailleur
non qualifié gagne un peu plus d’un euro pour une journée de travail
de douze heures. Les produits agrochimiques et les fuites des
raffineries polluent les rivières des environs, ce qui restreint
encore les possibilités de subsistance de la population.
En
plus de compromettre les moyens de vie des habitants et d’accroître
le déboisement et la conversion à l’agriculture intensive, le
processus de production de nombreux biocarburants augmente les
émissions de gaz à effet de serre au lieu de les réduire. Une
étude récente menée par l’organisation conservationniste Wetlands
International sur les conséquences pour l’environnement de la
production d’huile de palme dans le Sud-Est asiatique a montré
que l’utilisation de ce produit en Europe pourrait générer jusqu’à
10 fois plus de CO2 que l’utilisation de l’équivalent en combustibles
fossiles.
Dans
le rapport de la Commission, ces dangers ne sont mentionnés qu’en
passant. En revanche, les biocarburants sont vantés comme une
opportunité pour les économies du Sud. Le document omet de signaler
que les gains découlant d’un tel commerce orienté à l’exportation
bénéficieront très peu de personnes, tandis que beaucoup d’autres
perdront leurs terres traditionnelles en faveur des monocultures
et subiront l’augmentation des prix des denrées de base. Si les
objectifs de l’UE en matière de biocarburants encouragent la production
de biomasse dans le Sud, l’UE sera responsable de la réduction
de la superficie consacrée à la production d’aliments, donc d’une
atteinte à la sécurité alimentaire au plan local et international.
Les objectifs des États-Unis en matière de biocarburants ont été
critiqués eux aussi parce qu’ils requièrent une part excessive
des récoltes de maïs (20 pour cent en 2006). La demande de biocarburant
de ce pays a déjà accru le déficit mondial de céréales et fait
monter les prix d’aliments de base tels que la tortilla au Mexique.
D’autre
part, la Commission ne dit rien d’un autre point important : l’intérêt
de l’industrie biotechnologique à promouvoir les biocarburants.
Les variétés génétiquement modifiées de plusieurs cultures utilisées
maintenant pour la production de biocarburants (le maïs, le soja
et le colza) se sont heurtées à une forte résistance, surtout
en Europe, lorsqu’il s’agit de les consommer comme aliments. Donc,
l’industrie espère les faire accepter en tant que biocarburants.
La
stratégie de l’UE en matière d’énergie devrait s’attaquer à l’augmentation
du volume des transports, qui est un véritable problème. Il est
essentiel d’investir dans des projets de transports publics bien
conçus et abordables, mais le plan de l’UE n’en parle pas. Le
document ne laisse aucun doute que la « sécurité énergétique »,
et non le changement climatique ou l’atténuation de l’incidence
de l’UE sur l’environnement, est l’objectif premier de l’augmentation
de l’utilisation de biocarburants dans le secteur des transports
européens. Cela explique peut-être le peu d’attention accordée
à des mesures que l’on pourrait prendre, à l’intérieur de ce secteur,
qui seraient bien plus utiles pour enrayer le changement climatique.
La limitation de la vitesse et un meilleur rapport entre le poids
et la puissance pour les nouvelles voitures et les nouveaux camions
auraient pour résultat une économie de carburant semblable, et
celle-ci serait encore plus grande si l’on adoptait des pneus
aptes à réduire la consommation de carburant et des moteurs plus
petits dans les voitures de voyageurs. Il faudrait faire tout
cela, et passer ensuite à la substitution des systèmes de transport
individuel par des systèmes de transport public intelligents.
Or, la Commission rejette toutes ces options, les considérant
comme marginales et ne méritant pas d’être approfondies. Elle
préfère l’importation de biocarburants, qui risque de ruiner les
politiques climatiques et environnementales destinées à limiter
l’incidence du secteur européen des transports sur le climat.
Il n’est donc pas étonnant que plus de soixante organisations
écologistes et pour la justice sociale aient déjà commencé à réclamer
que l’UE mette fin à ses projets de biocarburants.
Jutta
Kill, FERN, adresse électronique : jutta@fern.org,
www.fern.org, www.sinkswatch.org
Cet article sera publié dans le numéro 150 de Red Pepper, “Temperature
Gauge“, à paraître en mars 2007 (http://www.redpepper.org.uk).
*
Signez la lettre ouverte contre les objectifs fixés par l’UE en
matière de biocarburants à l’adresse www.biofuelwatch.org.uk.
index
–
La ruée vers les biocarburants : la terre doit servir à alimenter
les gens, non les voitures
L’empressement
de l’Union européenne d’encourager l’utilisation et l’importation
de biocarburants pour remplacer les combustibles d’origine fossile
inquiète sérieusement ceux qui savent que le réchauffement planétaire
devrait être attaqué de façon globale et qui réclament une modification
radicale des modes actuels de production, de commercialisation
et de production du monde occidental.
Le
10 janvier dernier, les membres de la Commission européenne ont
pris des décisions au sujet de la directive de l’UE sur les biocarburants,
qui sont critiques pour l’avenir de beaucoup de nations du Sud.
Quelques jours plus tôt, des réseaux latino-américains, qui dénoncent
depuis longtemps les effets graves et irréversibles de l’invasion
des écosystèmes et cultures du Sud par des plantations industrielles
d’arbres en régime de monoculture, ont appelé les gouvernements
et les habitants des pays de l’Union européenne à rechercher des
solutions qui n’aggravent pas la situation sociale et écologique,
déjà dramatique, des peuples d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique.
Ils ont déclaré que « le temps de la souveraineté alimentaire
est arrivé » et que « la terre doit servir à alimenter les gens,
non les voitures ».
«
L’usage toujours croissant de voitures individuelles fait que
la consommation de carburants d’origine fossile, l’une des causes
principales du réchauffement de la planète, augmente de jour en
jour. Dans ce contexte, l’utilisation de biocarburants peut paraître
une bonne solution de remplacement. Cependant, tout semble indiquer
qu’elle aura des conséquences graves, en particulier pour les
peuples du Sud », dit la lettre, puisque « les cultures destinées
à la production d’énergie seront établies dans les pays d’Amérique
latine, d’Asie et d’Afrique, aux dépens de nos écosystèmes naturels.
» Tandis que les Européens préserveront leur mode de vie fondé
sur la culture de l’automobile, les habitants des pays du Sud
auront de moins en moins de terre pour les cultures vivrières
et perdront leur souveraineté alimentaire ; ils dépendront des
produits importés, d’Europe peut-être, comme base de leur alimentation.
(Voir la lettre ouverte « Nous voulons la souveraineté alimentaire,
et non les biocarburants » sur
http://www.wrm.org.uy/subjects/biofuels/EU_declaration.html).
Le
26 janvier, l’organisation indonésienne Sawit Watch (Oil Palm
Watch) a elle aussi adressé une lettre ouverte au Parlement européen,
à la Commission européenne, aux gouvernements et aux citoyens
de l’Union européenne, où elle affirme que « les plantations de
palmier à huile sont une cause majeure de déboisement, d’incendies
de forêts, de pollution du sol et de l’eau ; elles sont imposées
aux populations locales et aux peuples autochtones sans considération
aucune pour leurs droits, leurs moyens de vie ou leur bien-être,
et elles sont gérées sans tenir compte comme il faudrait des droits
et du bien-être des travailleurs des plantations et des petits
propriétaires ». L’organisation dénonce aussi « l’extrême concentration
de terres et de ressources naturelles entre les mains d’une poignée
d’hommes d’affaires, planteurs de palmier à huile ou industriels
de l’huile de palme ». « La politique européenne en matière de
biocarburants se traduira donc, inéluctablement, par une diminution
encore plus poussée des droits fonciers des populations indigènes
et locales, par la disparition de la sécurité alimentaire et par
le rétrécissement des terres affectées à l’agriculture et à la
subsistance », dit la lettre. Ainsi, elle demande à l’UE « de
prendre des mesures efficaces et correctives, en déclarant son
engagement avec la justice globale et en adoptant des politiques
qui aboutissent à des changements réels, avantageux pour les communautés
locales et les peuples autochtones de l’Indonésie. Il est temps
de faire que les marchés, les gouvernements et les entreprises
rendent des comptes », car « le développement sans justice s’appelle
exploitation ». (Le texte intégral de la lette est disponible
sur :
http://tech.groups.yahoo.com/group/biofuelwatch/message/245).
Se
faisant l’écho de ces revendications, près de 160 organisations
et personnalités européennes ont envoyé leur propre message le
31 janvier, où elles manifestaient leur profonde inquiétude vis-à-vis
des plans présentés par la Commission européenne de fixer un objectif
obligatoire pour l’utilisation de biocarburants dans les transports,
car cela entraînerait encore davantage de déboisement, de diminution
de la diversité biologique, d’expulsions et d’appauvrissement
des populations locales. La lettre souligne, entre autres choses,
le « risque de l’incidence des biocarburants sur le climat » et
le fait que « les biocarburants vont augmenter la pression sur
la production d’aliments du monde et diminuer encore la souveraineté
alimentaire ». Les signataires appellent les États membres de
l’UE « à refuser de fixer des objectifs en matière de biocarburants
de transport et à éliminer toute incitation à la production de
biocarburants qui risque d’encourager une utilisation susceptible
d’entraîner les problèmes décrits. En revanche, il faudrait se
centrer sur la réduction de la consommation d’énergie et appuyer
l’utilisation d’énergies renouvelables qui soient vraiment durables
».
Les
organisateurs continuent de recueillir des signatures d’organisations,
groupes locaux et particuliers. Ceux qui voudront signer la lettre
ouverte devront adresser un courrier électronique à
info@biofuelwatch.org.uk. (Le texte intégral de cette est
disponible sur :
http://www.biofuelwatch.org.uk/2007Jan31-openletterbiofuels.pdf).
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