NOTRE
OPINION
–
Biocarburants : une option qui
aurait pu être positive devient une grave menace pour le Sud
Il
faudrait ne plus avoir toutes ses facultés mentales pour accuser
le président George W. Bush de trop s’inquiéter du changement
climatique. Dans ce domaine, son curriculum est impeccable et
autant son appui inconditionnel de l’industrie pétrolière que
ses guerres du pétrole ont été des apports importants au réchauffement
de la planète. Pour le cas où il resterait encore des doutes,
son refus persistant de signer le Protocole de Kyoto fait de lui
le leader incontesté de ceux qui contribuent le plus à la destruction
du climat de la Terre.
C’est
pourquoi l’intérêt qu’il a manifesté dernièrement pour les biocarburants
a de quoi surprendre. En effet, pendant sa récente visite de plusieurs
pays d’Amérique latine (Brésil, Uruguay, Colombie, Guatemala et
Mexique), les biocarburants ont été le point le plus clair du
programme d’une tournée que certains médias ont qualifié de « diplomatie
de l’éthanol ». Ce qui plus est, peu avant son départ en
voyage il avait visité les installations d’une entreprise associée
à l’industrie de l’éthanol, où il avait mentionné, entre autres,
« les technologies qui nous permettront de transformer des
particules de bois en carburants pour faire rouler les voitures ».
Cet
intérêt soudain pour une question apparemment si étrangère à ses
priorités et préoccupations permet de mieux comprendre les raisons
pour lesquelles tant de gouvernements et d’organismes du Nord
encouragent le développement des biocarburants dans tant de pays
du Sud.
À
la différence d’autres gouvernants du Nord, Bush n’essaie même
pas de paraître « vert ». Les raisons qu’il avance ont
un caractère essentiellement stratégique et économique. Il affirme
que la promotion des biocarburants est « un objectif national
très important, pour devenir moins dépendants du pétrole d’outre-mer,
de manière à mieux protéger nos intérêts en matière de sécurité
nationale et de sécurité économique ». Du côté économique,
il dit que « puisque les prix des hydrocarbures augmentent,
il est raisonnable de faire en sorte... qu’il y ait sur le marché
d’autres sources d’énergie le plus tôt possible ».
Il
est certain que les gouvernements de la plupart des pays du Nord
– en particulier, ceux des pays européens – ont déjà fait le même
raisonnement, ce qui porte à se demander à quel point leurs intentions
sont « vertes ».
Pour
beaucoup de gouvernements du Sud, les biocarburants ne sont qu’un
nouveau produit à exporter, une nouvelle « opportunité ».
Ce point de vue, joint aux multiples appuis qu’ils sont en train
de recevoir des agences de coopération et des organismes multilatéraux,
a mené des dizaines de pays à adopter des politiques et des mesures
concrètes pour développer leur production, sans prendre en considération
les conséquences sociales, politiques, économiques et environnementales
qu’ils risquent d’avoir.
En
contrepartie, les organisations populaires du Sud les voient comme
une menace grave pour la subsistance des gens. En effet, les plans
gouvernementaux impliquent que des millions d’hectares de terres
qui produisent aujourd’hui des aliments seront affectés à la production
de carburants pour alimenter les voitures. Des cultures comme
le maïs, le soja, la canne à sucre, le palmier à huile et bien
d’autres seront transformées en éthanol ou en biodiesel. D’après
Bush lui-même, il est déjà prévu de transformer le bois en éthanol,
ce qui comporte le danger que davantage d’arbres de croissance
rapide soient plantés en régime de monoculture pour alimenter
les voitures. Le tout au détriment des forêts et des terres productrices
d’aliments.
À
cet égard, les représentants de plus de 80 pays qui se sont réunis
dernièrement au Mali pour la souveraineté alimentaire ont déclaré
sans ambiguïté qu’ils s’opposent aux « ‘déserts verts’ des
monocultures industrielles d’agrocarburants et autres plantations »
(1). Les femmes réunies au forum ont dit la même
chose dans leur déclaration sur la souveraineté alimentaire, où
elles soulignent que « les monocultures, dont celles consacrées
aux agrocombustibles, [...] ont des effets négatifs sur l’environnement
et sur la santé humaine » (2).
Par
ailleurs, le Tribunal permanent des Peuples (l’ancien Tribunal
Russell) qui s’est réuni récemment à Cacarica, en Colombie, a
inclus dans son verdict de graves accusations contre les producteurs
d’huile de palme. Entre autres choses, il a accusé ces entreprises
(et le gouvernement colombien) d’avoir planté des palmiers « à
l’intérieur de territoires collectifs de communautés afro-colombiennes,
opération rendue possible grâce à la perpétration, en toute impunité,
d’environ 113 crimes de lèse-humanité, 13 déplacements forcés,
15 cas de torture, 17 détentions arbitraires, 19 pillages d’habitations,
14 incursions de type paramilitaire, des agressions dans la zone
humanitaire, 4 assassinats ou exécutions extrajudiciaires et l’appel
à la ‘démobilisation’ qui a permis le développement de nouvelles
menaces de mort et le contrôle sur la population » (3).
Bien
entendu, cela n’a pas dû inquiéter outre mesure les présidents
colombien et nord-américain à leur récente réunion, vu qu’ils
ont été et sont toujours complices du massacre qui a lieu en Colombie
sous le nom de Plan Colombia. Au bout du compte, le résultat sera
positif pour eux : on produira du biodiesel de palmier. Mais
il serait bon que les futurs consommateurs de ce carburant réfléchissent
sur le témoignage d’une femme qui a dit au Tribunal : « le
palmier à huile est arrosé du sang de nos frères, amis et parents »,
et qui a ajouté : « nous ne pouvons travailler nulle
part parce que tout le territoire est couvert de palmiers ».
Voilà
le véritable visage que cachent dans le Sud les dénommés « biocarburants ».
« Bio » veut dire vie. Pourtant, la production de ces
carburants équivaut à la mort. La mort de communautés entières,
la mort de cultures, la mort de personnes, la mort de la nature.
Qu’il s’agisse de plantations de palmier à huile ou d’eucalyptus,
de canne à sucre ou de soja transgénique, sous l’impulsion de
gouvernements « progressistes » ou « conservateurs »,
le résultat est le même : la mort.
Ce
qui aurait pu être une option positive (le remplacement des combustibles
fossiles par des combustibles dérivés de la biomasse) est devenu,
en vertu de certains intérêts du Nord, l’une des menaces les plus
graves qui pèsent sur la survie de millions de personnes du Sud.
Pour que les biocarburants redeviennent une option positive il
faudrait modifier l’approche du tout au tout : remplacer
la production pour le marché mondial par l’approvisionnement local,
la monoculture par la diversité, le monopole par la décentralisation,
la destruction environnementale et sociale par le respect des
gens et de la nature. Les entreprises n’ont pas l’intention de
le faire, mais on trouve bien cette idée-là dans la tête des gens,
dans le Sud comme dans le Nord. C’est à ces personnes que nous
demandons de protéger la vie en contribuant à enrayer un processus
qui, sous couleur d’écologie, est synonyme de mort.
(1)
Version intégrale de la déclaration :
http://www.nyeleni2007.org/spip.php?article286
(2)
Version intégrale de la déclaration :
http://www.nyeleni2007.org/spip.php?article278
(3)
Version intégrale de la déclaration en espagnol :
http://www.wrm.org.uy/paises/Colombia/Tribunal_Pueblos.html
index
LES
COMMUNAUTÉS ET LES FORÊTS
–
Brésil : des paysans du MST occupent une
ferme crevettière
Le
problème de la perte de territoires que subissent les paysans
et les populations indigènes au profit de projets industriels
a plusieurs aspects au Brésil, et le Mouvement des travailleurs
sans terre (MST) est en lutte pour freiner ce processus.
Nous
avons déjà rapporté les diverses occupations de terres plantées
de vastes monocultures d’eucalyptus pour la production de pâte
de papier, dont, récemment, celle menée par des femmes de Vía
Campesina / MST à l’occasion de la Journée internationale de la
Femme.
Or,
les mangroves sont elles aussi affectées par des projets prédateurs.
L’élevage de crevettes en captivité est une activité d’extraction
qui implique la destruction des mangroves. En réaction contre
cette situation et pour protester contre la lenteur du processus
de réforme agraire de l’État, le 21 janvier dernier près de 150
familles du MST ont envahi la ferme crevettière Qualibras, située
à Itapipoca, la région littorale de l’État de Ceará.
Par
cette occupation, le MST dénonçait un acte de violence supplémentaire
de l’agro-industrie du pays, de la part cette fois du groupe Qualibras,
qui détruit les mangroves de la région. D’après les lois brésiliennes,
il s’agit là d’un délit environnemental grave à cause de l’importance
du rôle des mangroves dans la chaîne alimentaire marine. L’Institut
Terramar du Brésil dénonce que les fermes crevettières violent
les lois de Ceará, car les bassins sont construits dans des zones
de préservation permanente. « D’après un relèvement fait par l’Institut
brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables
(IBAMA), 75 % des fermes crevettières de Ceará sont établis dans
des zones de préservation permanente, en violation des lois de
l’État. »
Les
mangroves permettent à cette grande industrie d’obtenir une forte
rentabilité, grâce au faible coût de production découlant de la
disponibilité d’eau en abondance et du mouvement des marées qui
contribue à réduire considérablement les frais de pompage d’eau
dans les bassins.
En
dépit de leur importance écologique et de la législation, les
entreprises d’élevage de crevettes continuent de s’élargir : de
2003 à 2004, la superficie des fermes crevettières du Brésil est
passée de 14 824 hectares à 16 598 hectares, et ces fermes sont
à l’heure actuelle au nombre de 1 000, alors qu’elles étaient
20 dans les années 1980.
Tandis
que l’agro-industrie avance sur les mangroves du Nord-Est du pays,
les travailleurs s’organisent. Les familles qui ont pris part
à l’occupation campent dans la région littorale de l’État, luttant
pour qu’on leur donne des terres et des titres. Au total, il y
a près de 1 700 familles distribuées en 25 campements ; beaucoup
d’entre elles attendent depuis plus de cinq ans la réforme agraire
promise. En 2006, l’Institut national de la colonisation et la
réforme agraire (INCRA) s’était fixé pour but l’établissement
de 2 000 familles dans cet État, mais seules 206 ont reçu des
terres. Le groupe indigène « Tremembes » a lui aussi participé
à l’occupation, réclamant la démarcation des terres de la zone
indigène de Buritis, à Itapipoca.
La
nuit du 23 janvier, des bandits armés engagés par l’entreprise
ont encerclé le campement dans le but d’intimider les hommes,
les femmes et les enfants ; pour éviter un conflit qui mettrait
en péril la sécurité des familles, les occupants ont finalement
levé la mesure le lendemain.
«
Nous partons mais nous prévoyons d’y retourner si l’INCRA ne donne
pas des solutions concrètes aux problèmes de la réforme agraire
», a affirmé un représentant des paysans sans terre.
Article
rédigé à partir d’informations tirées de : “Brasil: MST ocupa
fazenda devastadora de mangues no Ceará”, Igor Felippe Santos,
http://www.biodiversidadla.org/content/view/full/29831 ;
“MST ocupa fazenda de criação de camarão”, Carlos Henrique Camelo,
OPovo online,
http://www.opovo.com.br/opovo/ceara/664429.html ; “MST sai
de fazenda com ameaças de jagunços no Ceará”, CUT,
http://www.cut.org.br/publique/cgi/cgilua.exe/sys/start.htm?infoid=7314&sid=22
index
-
Cameroun : quand les femmes se mobilisent
autour du moabi
Le
Sud du Cameroun est rouge et vert. Vert comme la forêt du bassin
du Congo, qui respire et pulse, offrant à ses habitants les ressources
biotiques nécessaires à leur subsistance ; rouge comme les routes
de poussière par lesquelles filent les camions qui transportent
le corps des géants de la forêt pour être transformés en meubles,
parquets, portes, etc. Les veines ouvertes du Cameroun laissent
s’éprendre sa substance vitale jusque dans le port de Douala où
le vampire du Nord vient s’abreuver…
De
la forêt nous parviennent des voix de femmes. Dans le Sud-Est
du Cameroun, des femmes s’organisent pour améliorer leurs conditions
de vie et préserver un arbre mythique : le moabi (Baillonella
toxisperma). Ce géant de la forêt du bassin du Congo est exploité
de manière industrielle à un rythme qu’il est difficile de déterminer,
mais qui affecte les populations locales, en particulier les femmes.
Pour
les populations du Sud Cameroun, le moabi revêt une importance
considérable. « Arbre sacré » : traditionnellement, les ancêtres
décédés étaient assis au pied du tronc ou dans un trou du tronc
; ensuite, le moabi incarnait la puissance du défunt. « Arbre
pharmacie » : son écorce, ses feuilles et ses racines servent
à la préparation de plus de cinquante médicaments traditionnels,
dont les traitements pour les règles douloureuses, les infections
vaginales et les soins après l’accouchement. « Arbre nourricier
» : ses fruits sont consommés – ce qui limite le travail domestique
des femmes lors de la fructification – et les graines produisent
une huile de qualité dont les femmes ont le contrôle de la collecte
jusqu’à la commercialisation, ce qui représente l’une de leurs
principales sources de revenu dans les régions productrices.
Au
Cameroun, l’exploitation industrielle de la forêt a débuté à l’aube
du 20ème siècle, lors de la colonisation allemande, dans la région
littorale, puis elle s’est étendue dans le pays au rythme de la
construction des voies ferrées. Ainsi, bien que certains exploitants
ne voient pas d’explication à la diminution des moabis, on peut
observer que la distribution de l’espèce est inversement corrélée
à la présence historique des exploitants forestiers. En effet,
le commerce du moabi s’avère lucratif, du fait de son prix élevé
sur le marché international et de ses qualités en menuiserie.
Il s’agit d’un bien de luxe qui agrémente l’intérieur des yachts
ou des villas sous la forme de parquets, de fenêtres, de boiseries,
etc. Le Théâtre des Champs Elysée à Paris a choisi de tapisser
son sol d’un parquet de moabi…
Le
commerce international du bois au Cameroun est exclusivement détenu
par des firmes étrangères – principalement françaises, italiennes,
libanaises et depuis peu chinoises. Cependant, le marché du moabi
reste très franco-français avec, entre 2000 et 2005 (selon les
statistiques officielles), 45% du volume de moabi produit par
des exploitants français et 71% de la production vendue en France
(24% en Belgique). Ainsi, le commerce du moabi s’inscrit admirablement
dans les relations commerciales qui lient le Cameroun avec l’ancienne
métropole.
Depuis
les années 80, de nombreux villages sont en conflit avec les compagnies
d’exploitation forestière autour de la réserve du Dja, une région
riche en moabis. Les villageois ont envoyés de nombreuses lettres
aux autorités compétentes pour revendiquer leurs droits d’usage
sur l’espace forestier et demander la préservation des moabis.
Ils ont entrepris d’organiser des discussions avec les exploitants,
tenté de marquer les moabis pour signaler leurs droits d’usage
et bloqué des engins jusqu’à ce que l’armée soit envoyée, mais
aucune de ces mesures n’a réellement abouti. A Bedoumo, la grève
pour bloquer la route des exploitants a été réprimée par l’armée
dans la violence. Les villageois ont été forcés de ramasser à
mains nues les braises des feux qu’ils avaient allumés sur la
route pour supporter la fraîcheur de la nuit; ils ont été battus
et torturés et, de ce fait, des femmes enceintes ont perdu leur
bébé. Ces conflits mobilisent toute la communauté, bien que dans
la plupart des cas les hommes soient mis en avant car ils sont
supposés assurer le lien avec les autorités, par la parole et
par l’écriture.
Cependant,
les deux conflits spécifiquement liés au moabi qui ont opposé
physiquement les villageois aux exploitants ont été pour l’un
impulsé par des femmes et pour l’autre mené par des femmes. A
Bapilé, FIPCAM, une entreprise italienne, a ouvert une route (pendant
une journée de festivité lors de laquelle les villageois s’étaient
rendu dans un village voisin) sur l’espace réservé pour la forêt
communautaire, détruisant un cimetière. Le lendemain, dès qu’elles
ont entendu le bruit des exploitants et découvrant des moabis
en fleurs abattus, cinq femmes du village sont parties en forêt
pour tenter de dissuader les ouvriers de continuer leur besogne
– sans succès. Les jours suivants, toute la communauté s’est mobilisée
pour bloquer la route et les engins, il s’en est suivi un mois
de luttes et de grèves. Ceci a finalement abouti à la protection
de quelques arbres restants et à la reconnaissance du tort causé
(300 moabis abattus) qui n’est aujourd’hui toujours pas réparé.
Dans
le village de Zieng-Ognoul, Pallisco, un exploitant français,
a ouvert une route dans l’espace réservé à la forêt communautaire
du village. Lorsque les villageois entendirent le bruit des engins,
Mme Koko Sol entreprit de partir en forêt avec plusieurs personnes
du village, principalement des femmes, et menaça d’incendier les
engins de la compagnie si les ouvriers n’arrêtaient pas leur travail.
Cette action a permis de repousser les exploitants et de préserver
un bon nombre de moabis ; malheureusement 11 avaient déjà été
coupés.
Dans
certains cas, les conflits surviennent également entre les hommes
et les femmes des villages. Premièrement, car les hommes sont
employés dans les compagnies et répertorient les essences exploitables.
Deuxièmement, car certains hommes vendent des moabis de leurs
champs à des scieurs illégaux. Une femmes d’Ebimimbang soulignent
que « le tort revient aux hommes car c’est eux qui sont en contact
avec l’exploitant et qui connaissent l’importance qu’il [le moabi]
a pour les femmes ».
La
raréfaction des moabis pèse donc particulièrement sur les femmes
qui doivent trouver des alternatives alimentaires, voient diminuer
leurs revenus, manquent de matériels pour les soins et pour les
traitements spécifiques des maladies génitales féminines. Ce phénomène
vient s’ajouter à celui de la domination masculine qu’elles subissent
dans leurs sociétés. Au vu de cette situation, Mme Rufine Adjowa
a décidé de créer une ONG (le CADEFE) ayant pour objectif d’améliorer
les conditions de vie des femmes en préservant le moabi. Il s’agit
de réunir les villageoises en petits groupes, voire en coopératives,
afin de développer la vente de l’huile de moabi. Ceci permet d’extraire
des revenus substantiels pour les paysannes afin de payer la scolarité
des enfants ainsi que des soins médicaux ou de s’acheter le pétrole
et le savon dont elles ont besoin, sans devoir demander l’argent
à leur mari.
De
par leur marginalisation, toutes ces femmes s’affirment comme
un groupe social susceptible d’impulser des changements dans les
rapports de force et de proposer des solutions effectives pour
une gestion durable et équitable des écosystèmes forestiers.
Par
Sandra Veuthey, basé sur les observations de terrain de l’auteure.
sandra.veuthey@campus.uab.cat
index
–
Équateur : les Awá et leur territoire,
entre les intérêts politiques et les pressions économiques
Le
ministère de l’Environnement met en danger les territoires indigènes
de l’Équateur. Sous une nouvelle appellation, la « co-gestion
», il prétend livrer nos terres ancestrales et leurs ressources
naturelles à l’exploitation forestière, la culture du palmier
et l’industrie minière.
Le
12 janvier 2007, la ministre de l’Environnement, Ana Albán, a
modifié l’adjudication du territoire awá et instauré un régime
de co-gestion entre les communautés indigènes awá et les communautés
afro-équatoriennes de la paroisse de Ricaurte-Tululbí, canton
San Lorenzo, province d’Esmeraldas. Cette décision affecte les
cinq communautés awá : Guadalito, Mataje, Balsareño, Pambilar
et La Unión, qui comptent 771 habitants, et un territoire de 17
493 hectares.
Les
Awá sont une nation indigène ancestrale du Nord-Ouest de l’Équateur
et du Sud-Ouest de la Colombie. Nous avons une culture unique
et notre propre langue, l’awa-pit. En Équateur, nous possédons
22 centres (communautés) légalement constitués. Tous appartiennent
à la Fédération de Centres Awá de l’Équateur (FCAE), légalement
reconnue par l’État équatorien. La FCAE et ses 22 centres ont
reçu, à des titres divers, l’adjudication d’environ 115 336 hectares
de terres communautaires situées dans les provinces d’Esmeraldas,
Carchi et Imbabura.
Nous
avons besoin de nos terres pour notre subsistance et pour notre
survie. Nous n’abandonnerons pas nos maisons et nos villages,
et nous ne cèderons pas d’un pas. Si nos terres ancestrales sont
envahies il y aura des affrontements. Nous défendrons notre terre
jusqu’au bout, même avec nos vies. Nous sommes loin de souhaiter
les mesures extrêmes ou la violence, mais nous rendrons la ministre
Ana Albán directement responsable de tout ce qui puisse se passer.
Nous
faisons valoir nos droits légitimes garantis par la constitution
de l’Équateur et par des traités internationaux tels que la Convention
169 de l’Organisation internationale du travail, que l’État équatorien
a signée.
En
avril 2006, l’Association de Noirs de l’Équateur (ASONE) a envoyé
à l’ancien président Alfredo Palacios une lettre réclamant, avec
des informations fausses et des accusations malintentionnées,
la dérogation de l’adjudication de notre territoire awá de 99
337 ha faite par le ministère de l’Environnement le 2 mars 2006.
Il
suffit de s’y rendre pour vérifier qui habite ces terres et qui
les cultive. ASONE dit que nous sommes colombiens et trafiquants
de drogue, mais la vérité est que nous sommes l’une des 14 nationalités
indigènes officiellement reconnues en Équateur. Nous sommes tous
nés ici, nous avons des documents d’identité équatoriens et toutes
nos communautés sont légalement constituées. Il n’existe pas de
cultures de coca sur le territoire awá.
Nous
avons toujours vécu de manière pacifique dans nos terres, sans
que personne ne vienne revendiquer des droits sur elles. Le 2
mars 2006, après 30 années de lutte, la ministre de l’Environnement
nous a finalement adjugé 99 337 hectares de nos terres ancestrales.
Cette adjudication est le résultat d’un minutieux travail public,
administratif et de terrain qui a duré trois ans. Chaque mètre
des limites de nos terres a été vérifié sur le terrain.
En
outre, les mêmes terres avaient été démarquées en 1988 par le
ministère de l’Agriculture, en tant que « Zone d’établissement
traditionnel de la communauté indigène awá », et 101 000 hectares
avaient été délimités et reconnus en 1995 par l’INEFAN, l’ancien
ministère de l’Environnement, comme « Réserve ethnique awá » nous
appartenant par tradition. Les frontières de nos terres n’ont
jamais été modifiées.
Derrière
cette réclamation de l’ASONE se trouvent les trafiquants de terres
de San Francisco et San Lorenzo, des organisations fantômes comme
le « Frente Cívico de Defensa de los Territorios Ancestrales »,
en connivence avec l’ancien député d’Esmeraldas, Rafael Erazo.
Ils veulent vendre nos ressources naturelles et nos terres aux
entreprises forestières, minières et cultivatrices de palmier.
Ils se cachent derrière l’ASONE pour faire croire qu’il s’agit
d’un conflit ethnique, mais ce n’est pas ainsi. Nous n’avons pas
de problèmes avec les communautés afro-équatoriennes. Nous coexistons
avec elles en bons voisins, chacune dans son territoire. Chacune
respecte la culture et la terre de l’autre.
Il
y a déjà eu en mars une première invasion de Guido Rodríguez,
un intermédiaire forestier bien connu dans la région, qui travaille
pour Plywood Ecuatoriana et CODESA, du Groupe Álvarez Barba. Avec
son personnel, il a envahi la forêt du centre Awá Balsareño pour
ouvrir des trouées dans la forêt. La communauté l’a expulsé, comme
nous l’avions fait en 2005, lorsqu’il était entré avec des tracteurs
dans le territoire Awá pour abattre notre forêt et la transformer
en panneaux de contreplaqué.
Dans
un autre centre awá, celui de Río Tigre dans la province de Carchi,
canton Tulcán, la situation est encore pire. En 2002, l’Institut
national de développement agraire (INDA), institution étatique
responsable de l’adjudication de terres, avait légalement adjugé
au centre 6 024 hectares de terres ancestrales communales. Mais
en décembre dernier, l’INDA a résolu de transférer l’adjudication
à l’État, par suite d’une demande de deux associations agricoles
d’Ibarra, l’Association de travailleurs autonomes de San Vicente
et l’Association de développement communautaire Vista Hermosa
de Rio Tigre, qui réclament près de 4 000 hectares de forêt à
l’intérieur du territoire awá.
Ces
associations s’occupent elles aussi de spéculation foncière, et
veulent s’approprier nos terres et nos forêts pour faire affaire.
Elles n’y ont jamais vécu, jamais elles n’ont travaillé cette
terre. Leur partenaire est une société (Egocreanet – Ecuador),
à laquelle elles veulent procurer quelque 500 hectares.
Notre
territoire est aujourd’hui tout ce qui reste de la forêt humide
tropicale sur la côte équatorienne. Nous avons toujours défendu
nos terres et conservé nos forêts. Nous vivons en harmonie avec
l’environnement, en l’utilisant sans le détruire. Comme il n’y
a plus de bois ni de terres disponibles pour de nouvelles plantations
de palmier, ils veulent s’emparer de notre territoire awá.
Nous
ne permettrons pas que l’on expulse nos communautés pour vendre
notre territoire aux exploitants forestiers et aux cultivateurs
de palmier. Nous sommes organisés et prêts à entreprendre toute
action nécessaire. Nous avons notre propre sous-programme de gestion
forestière communautaire et un centre de stockage et de transformation
de bois à San Lorenzo. Nous exploitons de faibles volumes de bois
par des méthodes traditionnelles de faible impact environnemental.
Si
l’on veut récupérer des terres ancestrales dans la région de San
Lorenzo, les autorités doivent récupérer les dizaines de milliers
d’hectares que les entreprises de plantation de palmiers ont volés
aux communautés afro-équatoriennes. Depuis 1999, ces entreprises
ont défriché près de 40 000 hectares de forêt dans le canton de
San Lorenzo pour l’établissement de plantations industrielles
de palmier à huile.
Les
conséquences ont été très graves. Les forêts du Chocó, énormément
riches en diversité biologique, ont disparu pour toujours. Le
gibier et les poissons des fleuves n’existent plus. Les communautés
afro-équatoriennes n’ont pratiquement plus de terres, d’aliments
ni de travail. Les fleuves ont été empoisonnés avec les pesticides
et les engrais des plantations de palmier. Un désert vert agro-industriel.
Il
faut signaler aussi que l’État équatorien a été complice de l’occupation
de terres ancestrales et de l’abattage des forêts du canton San
Lorenzo. Le 8 août 2002, l’ancien président Gustavo Noboa a signé
le décret 2961 affectant à l’agriculture un polygone d’environ
60 000 hectares de terres communautaires de ce canton, constitué
par des parties du territoire awá et par 5 000 hectares appartement
au patrimoine forestier de l’État.
Ce
décret a été formulé conjointement par les ministères de l’Environnement,
de l’Agriculture et des Affaires étrangères et par des entreprises
de plantation de palmier, dans le but de légitimer les terres
que ces dernières avaient acquises illégalement, d’augmenter leur
étendue et de légaliser le défrichage qu’ils ont pratiqué des
années durant sans les autorisations ni les études d’impact environnemental
correspondantes, et sans tenir compte des communautés locales.
La
FCAE exige au gouvernement de l’Équateur :
-
de respecter et consolider définitivement les titres de propriété
concernant le territoire awá ;
-
de combattre toute invasion, exploitation de bois par des tiers,
etc., dans le territoire awá ;
-
de reconnaître l’autorité indigène awá sur le territoire (circonscription).
Nous
demandons également à toutes les organisations leur appui et leur
soutien pour la défense de notre terre.
Olindo
Nastacuaz, président de la Federación de Centros Awá del Ecuador
(FCAE), www.federacionawa.org,
adresse électronique :
fedawa@federacionawa.org
index
–
Inde : un mouvement indigène du Jharkhand résiste
aux plans de développement industriel qui menacent de détruire
les forêts, les terres agricoles et le mode de vie des Adivasi
Comme
les gouvernements étatiques de bien d’autres régions de l’Inde,
celui de l’État de Jharkhand est en train de planifier, au nom
du « développement » et de la « réduction de la pauvreté », une
expansion industrielle de grande portée dans toute la région.
À la grande déception des mouvements populaires du Jharkhand,
les autorités du gouvernement récemment élu ont l’intention de
maintenir les accords passés par le gouvernement étatique précédent
avec les principales entreprises minières et sidérurgiques. En
échange d’un investissement de 169 198 crores de roupies (environ
3,8 milliards USD), ces accords permettent aux entreprises d’acquérir
massivement des terres, ce qui se traduira par le déboisement
de non moins de 57 000 hectares de forêts et le déplacement de
9 615 familles, dont beaucoup appartiennent aux zones légalement
protégées réservées pour les peuples indigènes adivasi de l’État.
Dans
le district de Ranchi, par exemple, la société britannique Arcelor
Mittal prévoit d’occuper les terres et les forêts tribales de
Karra Block pour y installer, avec l’appui du gouvernement de
l’État, une énorme usine sidérurgique. Tout le plan a été mis
en place sans avoir consulté ni obtenu le consentement préalable
des Adivasi concernés, ce qui constitue une violation flagrante
des lois pour la protection des peuples autochtones, dont la 5e
Annexe à la Loi sur le droit d’usufruit de Chotanagpur (1908)
et l’Arrêt de Samata.
Ces
deux dernières années, les mouvements indigènes et populaires
du Jharkhand se sont mobilisés pour contrer ces projets officiels
de développement industriel massif dans tout l’État. Les mouvements
populaires disent catégoriquement « non » au déplacement que provoque
l’industrialisation et rejettent toute ingérence des « agents
de liaison communautaire » des entreprises et des politiciens
et activistes des partis politiques dans les affaires et la prise
de décision locales.
À
Karra Block, les Adivasi ont lancé une campagne pour sauver leurs
terres et leurs forêts traditionnelles et ils ont formé une organisation
militante dénommée Ottehasa Horo Sangathan (Organisation des gens
de la terre). Udikel est l’un des 144 villages menacés de déplacement
où les gens se sont organisés pour résister au développement imposé
du haut.
Nandi
Pahan, leader du Panchayat d’Udikel, affirme que sa communauté
n’échangera jamais ses forêts et ses champs contre des zones industrielles
:
Tout
se trouve ici, dans nos terres traditionnelles : nos foyers, nos
champs, nos forêts, nos cimetières et nos sites cérémoniels. Cette
terre est sacrée pour nous. C’est ici que nous célébrons notre
festival Baha (fête des fleurs) et d’autres cérémonies. Dans la
forêt se trouvent nos sarna particuliers (lieux de prières). Ainsi,
notre terre fait partie de notre mode de vie. Nous ne la cèderons
pas. Si nous renonçons à elle, que mangerons nous ? Où irons-nous
planter ?
Il
a l’appui d’autres leaders de la communauté :
«
La forêt est très importante pour nous. Nous cueillons des fruits,
comme le karanj, et des médicaments. Nous récoltons des produits
forestiers mineurs pour les vendre. Nous y avons nos jardins où
nous plantons des manguiers et des tamariniers. Nous y trouvons
des matériaux de construction pour nos maisons et pour faire des
outils, y compris notre outillage agricole. Comment une usine
pourrait-elle remplacer tout cela ? C’est notre culture et notre
subsistance. Nous ne pouvons pas renoncer à cette terre. » [Devar
Pahan, village d’Udikel]
Dans
le district de Seraikella Karshwan, les entreprises minières et
sidérurgiques ont fait pression sur les villages adivasi pour
qu’ils leur cèdent leurs terres et forêts traditionnelles. Au
moins 39 villages de quatre Panchayats du district rapportent
que des représentants des entreprises leur ont rendu visite ces
dernières années pour essayer de les persuader. Le Panchayat de
Dalbhanga, par exemple, a subi constamment des pressions pour
qu’il autorise l’extraction de calcaire, et les agents de l’entreprise
n’ont cessé leur harcèlement qu’après une manifestation massive
contre la mine proposée. Dans le Panchayat de Rugudi, la société
Magila L Phonta a demandé un permis d’extraction d’or qui affecterait
les villages de Ramdih et Mutugarha.
Là
aussi les villageois se sont opposés à ces plans et ont rejeté
les avances des agents de l’entreprise, en partie en organisant
de nombreux rassemblements, en 2005 et 2006, pour protester contre
l’établissement d’industries minières dans leurs terres.
«
Nous ne voulons pas céder notre terre et nos droits coutumiers
à personne, qu’il s’agisse du gouvernement ou d’entreprises privées.
Notre terre et nos forêts sont la source de vie de nos communautés.
Pour nous, la forêt et la terre sont tout ! Nous ne permettrons
jamais aux entreprises ni à l’État de nous les prendre ! » [Mangal
Singh, village de Batani, Panchayat de Torandih]
«
Si les entreprises minières viennent ici, cet endroit deviendra
pareil à l’île de Kolapani (lointaine et solitaire) : ce sera
l’enfer. Ce sera un lieu épouvantable. Toute la verdure disparaîtra
et notre terre se perdra. Notre santé va se détériorer et nos
plantes médicinales seront détruites. L’entreprise a beau promettre
de remplacer notre forêt, ce seront des arbres pernicieux qui
épuiseront l’eau du sol. Ces arbres (des eucalyptus) ne sont utiles
à personne ici, pas même aux animaux. C’est pourquoi nous ne renoncerons
pas à nos droits. » [Ghopal Singh Munda, village de Siyadia, Panchayat
de Rugudi, Buchei Block, Bakas Mundari Khuntkatti et Secrétaire
général de Samiti Rakshe Evam Vikas]
Pour
en savoir plus :
Pour
des informations supplémentaires sur les dangers pour les forêts
et les indigènes et sur le mouvement populaire d’opposition aux
mines et aux activités industrielles au Jharkhand, contactez Sanjay
Bosu Mullick, du Jharkhand Save the Forest Movement (rch_sanjay@sanchart.in)
et Tom Griffiths, Forest Peoples Programme (tom@forestpeoples.org).
Voir aussi un article plus détaillé et des photos sur : http://www.forestpeoples.org/documents/asia_pacific/india_jharkhand_feb07_eng.pdf
index
–
Nigeria: les femmes d’Idheze ferment les
installations pétrolières d’Agip
Nous
avons déjà rapporté (voir le bulletin nº 111 du WRM) en quoi avait
consisté l’Opération Changement Climatique, lancée le 1er janvier
1999 dans le Delta du Niger : les activistes avaient fermé les
stations de pompage de pétrole et les torchères de gaz. En réponse,
il y avait eu de nombreuses maisons détruites, des gens tués et
des femmes violées. Pourtant, la lutte avait continué et un groupe,
composé surtout de femmes, avait lancé une campagne pour protéger
la vie et mettre fin aux déprédations des grandes entreprises
pétrolières. Elles ont remporté une victoire : en janvier 2006,
les tribunaux nigérians ont ordonné à Shell de cesser de brûler
du gaz naturel en torchère à Ogoniland.
À
présent, elles cherchent à obtenir davantage. Les femmes du village
d’Idheze, situé à Isoko South Local Council, dans l’État du Delta,
ont fermé les installations pétrolières de la Nigeria Agip Oil
Company (NAOC), affirmant que l’entreprise n’avait pas payé de
compensations pour les dommages causés à la communauté par le
déversement de déchets chimiques liquides.
Ces
derniers temps, les déchets chimiques du derrick ont été déversés
dans le marais d’Idheze, provoquant la mort et la destruction
de la vie aquatique. Pendant plusieurs jours, de nombreux animaux
aquatiques ont flotté dans les étangs.
Les
femmes avaient déjà occupé, début décembre 2006, des installations
pétrolières appartenant à Agip, parce que l’entreprise n’avait
pas appliqué un accord préalablement signé avec la communauté,
qui concernait l’accès aux terres de cette dernière.
Elles
ont révélé qu’en 1982 un déversement avait provoqué la mort de
sept adultes et trois enfants, en plus d’avoir détruit des arbres
et des récoltes de rapport.
Les
femmes, portant des pancartes, ont barricadé l’entrée principale
des installations de l’entreprise et fait partir tous les travailleurs.
Sur les pancartes on lisait, par exemple : « Nous en avons assez
du traitement inhumain de NAOC », « Nous allons continuer de perturber
vos activités jusqu’à obtenir satisfaction », « Payez une compensation
pour la contamination de notre terre avec vos déchets chimiques
liquides ».
Elles
sont arrivées sur les lieux avec leurs ustensiles, des sacs de
riz, des ignames et du garri. Elles ont improvisé des tentes et
déclaré qu’elles ne partiraient pas tant qu’on n’aurait pas satisfait
à leurs réclamations.
Elles
affirment qu’après tout ce que la population a dû souffrir par
suite du déversement, Agip a refusé de respecter l’avis de l’organe
d’inspection de la Nigeria National Petroleum Company (NNPC),
qui lui a ordonné d’indemniser la communauté.
Mme.
Mercy Okunwa, leader des manifestantes et porte-parole du président
général de la communauté, Joel Ogbru, a accusé l’entreprise d’être
insensible à leur situation et de ne pas respecter l’accord passé
avec la communauté en décembre dernier à Port Harcourt.
Elle
a dit que l’indifférence de la NAOC aux problèmes de la communauté
avait suscité une mobilisation, le 19 décembre 2006, où elle avait
manifesté son mécontentement mais que, « jusqu’à présent, la NAOC
n’a tenu aucune des promesses qu’elle a faites aux gens de la
communauté lorsqu’elle les a invités ».
Elle
a révélé que la plupart des entreprises de services qui travaillent
dans les derricks « le font avec la connaissance d’Agip mais portent
préjudice à la communauté parce qu’aucune d’entre elles ne paye
de redevances à cette dernière ».
Elles
ont accusé les entreprises SERIC, IMPEANTI et KCA Deutage d’avoir
fait fi des accords passés, et elles ont affirmé qu’Agip avait
conspiré avec certaines firmes pour priver la communauté de son
dû. Elle a regretté que des gens de l’extérieur soient en train
d’exécuter des contrats qui auraient dû revenir aux autochtones.
«
Nous sommes des gens pacifiques. Apprenant qu’Agip était en train
de nous tromper, nous avons voulu éviter cette fois de faire quelque
chose qui se retourne contre les nôtres ; donc, tant que la direction
de l’entreprise n’aura pas répondu à notre demande, nous ne quitterons
pas les lieux », ont-elles déclaré avec mécontentement.
Article
fondé sur : “Women protesters shut oil facility as toxic waste
ravages community”, Chido Okafor, Warri,
http://www.guardiannewsngr.com/news/article25, envoyé par
Oilwatch, adresse électronique :
info@oilwatch.org.
index
LES COMMUNAUTÉS ET LA MONOCULTURE
D'ARBRES
–
Brésil : panorama des monocultures
d’eucalyptus
Les
plantations d’eucalyptus avancent sur de vastes régions du pays,
occupant les territoires des populations traditionnelles, déplaçant
celles-ci, chassant les gens de la campagne et contribuant ainsi
à la formation de ceintures de misère, avec le contexte de violence
et de criminalité que cela comporte nécessairement. Et pour couronner
le tout, les monocultures réclament aussi leur tribut de sang.
Le
26 février 2007 à 21 heures, dans le Nord de Minas Gerais, un
garde armé de V&M FLORESTAL, entreprise qui a planté des milliers
d’hectares d’eucalyptus dans la région, a lâchement assassiné
Antonio Joaquim dos Santos, agriculteur et récolteur de 32 ans,
marié et père de quatre enfants. Joaquim et sa fille Eudisleia
rentraient chez eux après avoir ramassé du bois à usage domestique.
Deux gardes armés de V&M, nommés Claudinei et Joãozinho de
Carmina, ont pris Antonio Joaquim, l’ont ligoté et battu, et lui
ont finalement tiré deux balles dans la bouche, en présence de
sa fille. Signalons que ceci est arrivé dans une plantation d’eucalyptus
certifiée par le FSC, lequel est censé garantir que l’aménagement
forestier veille à « préserver ou renforcer le bien-être socio-économique
des travailleurs forestiers et des communautés locales ». D’après
des membres de la communauté, Antonio Joaquim ramassait du bois
dans la propriété de son frère, d’où il a été sorti par les gardes
qui l’ont traîné jusqu’à la propriété de V&M.
L’année
dernière, les habitants de Canabra ont dénoncé au plan international
la pénurie et le manque d’options dont ils souffraient par suite
du déboisement des « cerrados » pratiqué par l’entreprise V&M,
qui privait la communauté de l’accès au bois de feu et aux fruits
indigènes, en plus d’avoir asséché le fleuve Canabra. En réponse,
V&M a augmenté les pressions sur la communauté qui, depuis,
vit terrorisée par les menaces des gardes armés qui se sont emparés
des charrettes et des outils de travail des agriculteurs, ont
exercé la violence verbale et physique contre les membres de la
communauté et ont même harcelé les enfants qui ramenaient de petits
fagots en rentrant de l’école à bicyclette.
Plusieurs
organisations sociales (Rede Alerta Contra o Deserto Verde, CAA
NM, CPT, Fórum Regional de Desenvolvimento Sustentável do Norte
de Minas, MST, ASA Minas Gerais) qui ont dénoncé le meurtre ont
recouru aux autorités officielles et des droits de l’homme pour
qu’elles interviennent sans délai et avec énergie contre les abus
de l’entreprise. En outre, elles ont dénoncé la situation auprès
du FSC Brésil et du FSC International, réclamant qu’ils annulent
immédiatement le label vert octroyé à V&M. Simultanément,
l’entreprise a pris les devants et, le 15 mars dernier, a communiqué
sa « décision de se retirer volontairement du FSC après huit ans
de rapports étroits », alléguant qu’elle n’est pas d’accord avec
la manière dont l’organe de certification (SGS) a mené l’audit.
Pendant
ce temps-là, les industries de la pâte attaquent par d’autres
flancs. Stora Enso est en train d’acheter des terres sur la frontière
ouest de l’État de Rio Grande do Sul. Bien qu’elle ait adopté
une attitude prudente en déclarant qu’elle en est « à l’étape
d’acquisition de terres » et que « la possibilité d’investir dans
l’usine Stora Enso n’a pas encore été décidée », le projet initial
de l’entreprise suédo-finnoise prévoit d’établir des plantations
d’eucalyptus sur une superficie de cent mille hectares. Pour réaliser
son objectif, elle fait pression sur l’INCRA, l’organe chargé
de superviser le processus du point de vue technique, pour qu’il
donne un avis favorable. De même, elle essaie d’obtenir que le
Congrès national modifie la Loi fédérale 6634/79 (qui empêche
les entreprises étrangères d’avoir des terres dans les zones frontalières),
de manière à ramener de 150 km à 50 km la distance de la frontière
qui serait considérée comme zone frontalière.
L’entreprise
déclare posséder 45 000 hectares dans cette région, mais suivant
les données du FEPAM, un organisme officiel, pour l’année 2005,
il s’agirait de 60 000 hectares, tandis que d’autres sources affirment
que sa propriété atteint 150 000 ha. Quelle que soit leur étendue,
il n’est pas possible de les identifier car leur emplacement n’a
jamais été révélé à l’opinion publique.
D’autres
entreprises du secteur papetier avancent également à Rio Grande
do Sul. Le groupe industriel brésilien « Votorantim Celulose e
Papel » a présenté au gouvernement national et à celui de l’État
de Rio Grande un projet de construction d’une nouvelle usine de
pâte près de la lagune Merim. Le projet, qui a l’approbation du
gouverneur de l’État en question, impliquerait un investissement
d’environ 1,3 milliards de dollars. L’usine s’appellerait Três
Lagoas et, une fois complétée en 2010, produirait près d’un million
de tonnes par an. La décision sera prise dans les mois à venir,
mais le gouvernement brésilien a déjà manifesté son agrément.
L’État
de Rio de Janeiro a décidé de revoir une loi environnementale
qui fait obstacle à l’investissement du secteur de la pâte dans
la région. À présent, on examine un nouveau projet de loi sur
les plantations d’arbres qui donnerait le feu vert pour que 14
municipalités du Nord et du Nord-Est de l’État deviennent des
zones de production d’eucalyptus pour les industries de la pâte,
du papier et du bois. Depuis longtemps, les grandes entreprises
de ces secteurs manifestaient leur intérêt à investir dans l’État
de Rio de Janeiro. Or, une loi proposée par Carlos Minc, député
à l’époque et actuellement secrétaire de l’Environnement, établissait
une condition qui rendait ces projets inviables. En effet, la
loi 4063/2003 exigeait que, pour cent hectares de plantations
commerciales, 30 hectares soient plantés d’essences indigènes
en contrepartie. Les secrétaires municipaux de l’Environnement
(dont Minc) proposent maintenant d’envoyer à l’Assemblée législative
un nouveau projet de loi réduisant cette contrepartie de 30 à
10 hectares pour le Nord et le Nord-Est de l’État.
Les
grandes plantations d’eucalyptus pour l’exportation auront beau
devenir légales, elles ne seront jamais morales. Il n’est pas
moral de consacrer à cette fin des terres fertiles, alors que
la population a faim, que les peuples indigènes, propriétaires
premiers et éternels de ces terres, campent sur les bords des
routes parce que leurs terres n’ont pas été démarquées, que les
communautés afro-brésiliennes n’ont pas de territoires reconnus,
que le nombre des paysans sans terre augmente, qu’il n’y a pas
d’unités de conservation ni d’encouragements pour une exploitation
respectueuse de la nature.
Pourtant,
il y a d’autres possibilités qui fonctionnent et qui répondent
aux besoins des gens. L’établissement Santa María de Ibicuí en
est un exemple. Établi sur 6 600 hectares dont chaque unité familiale
possède un demi-hectare, il a produit l’année dernière 80 000
litres de lait par mois, en plus du maïs, de la pastèque et de
l’aipim cultivés dans les petites fermes. Les 220 familles qui
y sont installées représentent en tout une population de 900 à
1 000 personnes. Les adultes ont du travail et génèrent des revenus
pour la municipalité.
Il
existe donc d’autres options, d’autres chemins possibles. Ce qui
manque encore est la volonté de les emprunter. Le peuple brésilien
y travaille, en résistant et en construisant.
Article
rédigé à partir d’informations tirées de : Communiqué du réseau
Alerte Désert Vert du 27/02/2007 sur l’assassinat d’Antonio Joaquim
dos Santos, envoyé par FASE, adresse électronique :
geise.fase@terra.com.br ; “O tirano projeto da celulose no
Rio Grande do Sul - reflexões a partir do Seminário em Manoel
Viana”, Ana Paula Fagundes, adresse électronique : sorriam@hotmail.com,
version intégrale sur www.wrm.org.uy
; “Proyectan construir nueva planta de celulosa en Brasil”, journal
La República, Uruguay, février 2007 ; “Stora Enso prevê uma área
de 100 mil hectares para plantar eucaliptos no RS”, 02/03/2007
; “Eucalipto no Norte do Rio de Janeiro”, Clipping Service, et
“Conjuntura do monocultivo de eucalipto no Rio Grande do Sul e
a luta dos movimentos sociais”, J.H. Hoffmann et Lino De David,
envoyés par Joao Pedro Stedile, MST, adresse électronique : sgeral@mst.org.br.
index
–
Cambodge : les Jarai autochtones intentent
un procès pour réclamer leurs terres
La
perte de terres et celle de l’accès aux ressources naturelles
sont en train de provoquer une crise économique chez les populations
rurales du Cambodge. « Les gens sont dépossédés de leurs terres
par ceux qui ont de l’argent et du pouvoir politique », écrit
Shalmali Guttal dans un rapport récemment rédigé pour Focus on
the Global South.*
Pour
les communautés rurales, la perte de leurs terres se traduit par
« la faim, le manque d’argent, la mauvaise santé et la destitution
», signale Guttal. Lorsque les communautés indigènes perdent leurs
terres, elles perdent aussi leurs moyens de vie, leur culture
et leur tradition. « La perte des territoires traditionnels a,
chez les communautés indigènes, des conséquences extrêmement graves,
dont la maladie, la destitution et même la mort. »
En
2004, des entreprises privées avaient déjà pris le contrôle de
2,7 millions d’hectares grâce à des contrats de concession. Dans
ce chiffre sont comprises les « concessions économiques de terres
», destinées à des plantations industrielles, à la prospection
minière et pétrolière, à la pêche et au tourisme. Dans bien des
cas, ces concessions s’établissent dans les terres des paysans.
À la résistancede ces derniers on oppose des pots-de-vin offerts
aux leaders des villages, souvent suivis de démonstrations de
violence de la part de la police, des militaires ou des gardes
de sécurité armés appartenant à des services privés.
L’appropriation
de terres est flagrante dans la province de Ratanakiri, située
dans le Nord-Est du Cambodge. Ce qui se passe dans les villages
jarai de Kong Yu et Kong Thom, dans le district d’O’Yadao, donne
un aperçu de la situation qui règne partout dans le pays.
Ces
trois dernières années, les Jarai ont vu leurs terres rasées au
bulldozer pour faire de la place à une plantation d’hévéas de
500 hectares. Sur un panneau fixé à l’entrée de la plantation
dans le village de Kong Yu on lit : « Défense d’entrer sans autorisation
».
La
concession appartient à Keat Kolney, soeur du ministre des Finances
du pays, Keat Chhon. Le mari de Keat Kolney est Chhan Saphan,
le ministre de l’Aménagement du territoire. Les autorités locales
ont forcé l’affaire en se servant de menaces, de mensonges et
de fraudes. Certains membres du Conseil de la commune ont reconnu
publiquement qu’ils avaient accepté des pots-de-vin pour obtenir
que la transaction foncière soit conclue.
Début
2004, lorsque les fonctionnaires de la commune leur ont demandé
de vendre leurs terres, les paysans ont refusé. Ensuite, les fonctionnaires
sont revenus leur raconter l’histoire que le Premier ministre
Hun Sen avait besoin de ces terres pour les soldats handicapés
et que les villageois n’avaient aucun droit sur elles. Ces derniers,
qui ne connaissaient pas bien leurs droits et ne souhaitaient
pas s’attirer des problèmes avec le premier ministre ou l’armée,
ont accepté de céder 50 hectares.
En
août 2004, les fonctionnaires ont organisé une fête pour les paysans,
où il y avait du porc et de la bière en abondance, ainsi que deux
grandes jarres de saké. Lorsque la fête battait son plein, les
fonctionnaires ont prix les empreintes digitales des paysans à
l’encre rouge. Une semaine plus tard, accompagnés de Keat Kolney,
ils sont revenus distribuer des cadeaux, tels que des sarongs
et de l’argent, et leur ont demandé de signer avec le pouce des
documents qu’ils ne comprenaient pas.
«
Ils nous ont dit que, si nous refusions de vendre la terre ou
d’accepter l’argent, ils allaient la prendre de toutes façons,
sans rien payer ou sans même nous donner un grain de sel », a
dit Sayo Tem, paysan jarai, au Phnom Penh Post.
Lorsque
les bulldozers ont commencé à raser leur terre et leur forêt,
les villageois ont compris qu’on les avait dupés. La terre avait
été transférée à Keat Kolney et non à des soldats handicapés,
et la superficie était de 500 hectares, soit dix fois plus que
convenu. Les habitants de Kong Yu ont déposé une plainte dans
les bureaux de l’administration.
En
février 2006, deux cents villageois se sont réunis dans le siège
local de la commune pour demander des informations sur l’entreprise
qui défrichait leur terre et pour manifester leurs inquiétudes.
Les fonctionnaires les ont accusés de faire de l’agitation et
la police militaire a menacé de les arrêter si d’autres manifestations
avaient lieu.
Le
23 janvier 2007, le Centre communautaire d’éducation juridique
du Cambodge (CLEC) et Legal Aid of Cambodia ont porté l’affaire
en justice, à la demande des villageois qui cherchent à reprendre
possession de leur terre.
In
Sam Ath, représentant de Keat Kolney, allègue que les empreintes
du pouce sont la preuve de la légalité de la transaction. « Les
autorités provinciales considèrent notre plantation comme un exemple
pour les nouveaux investisseurs », a-t-il dit au Cambodia Daily.
En
fait, la législation cambodgienne exige que les contrats soient
signés librement par des parties bien informées, sans qu’il y
ait fraude, escroquerie ou contrainte. La législation foncière
prévoit la protection des terres indigènes et la reconnaissance
de la propriété collective. La gestion du territoire, y compris
la cession de droits, doit se faire sans interférence officielle.
Il est illégal d’accepter des pots-de-vin, comme plusieurs fonctionnaires
ont reconnu qu’ils avaient fait.
«
Ratanakiri est actuellement en crise », dit Ngy San, directeur
adjoint du Forum des ONG. « L’appropriation de terres est devenue
incontrôlable et elle est en train de ruiner la vie des autochtones.
Le cas de Kong Yu est un exemple de ce que la situation a de plus
grave. Elle oppose les intérêts des riches et des puissants aux
besoins des pauvres. L’attitude des tribunaux sera un test décisif
pour les conflits fonciers dans tout le Cambodge ».
Le CLEC demande qu’on
envoie des lettres au Premier ministre Hun Sen et aux ambassadeurs
au Cambodge pour appuyer les habitants de Kong Yu et Kong Thom.
Vous trouverez des modèles de lettres à l’adresse :
http://www.wrm.org.uy/countries/Cambodia/lettres.html
*
Shalmali Guttal (2006) : "Land and Natural Resource Alienation
in Cambodia", Focus on the Global South.,
http://www.focusweb.org/land-and-natural-resource-alienation-in-cambodia-17.html
Chris
Lang, adresse électronique: chrislang@t-online.de
; www.chrislang.blogspot.com
index
-
Cameroun : la dure réalité des plantations de palmiers
à huile
En
décembre passé, quatre personnes (un Camerounais, un couple de
Suisses et un Uruguayen) empruntaient le chemin public qui traverse
les plantations de palmiers à huile de Socapalm (Société Camerounaise
des Palmeraies) dans la région de Kribi. Arrivés vers la barrière
de contrôle installée par l’entreprise – que nous avions déjà
traversée auparavant dans la même journée –, un garde de sécurité
privé nous a retenus et a exigé nos pièces d’identité. Quand nous
lui avons demandé le pourquoi d’une telle requête, il nous a informé
que des “agents secrets” de Socapalm, au courant de notre visite,
le lui avait exigé. Il a ajouté qu’on lui avait également dit
de nous conduire au “bureau de renseignement” de l’entreprise.
Nous n’avons bien sûr accepté ni de lui montrer nos pièces d’identité,
ni de le suivre au bureau de renseignement car l’entreprise n’a
aucun droit légal à l’exiger. L’anecdote sert pourtant à illustrer
le pouvoir de l’entreprise et le contrôle de type policier qu’elle
exerce sur les populations de la zone.
Malgré
son nom, Socapalm n’est pas une “société camerounaise”, mais appartient
au puissant groupe français Bolloré, également propriétaire d’une
autre grande plantation de palmiers à huile dans la région de
Kribi (la Ferme Suisse) ; les deux plantations totalisent une
surface de 31’000 hectares.
Dans
le bulletin du mois passé, nous avions publié un article sur les
graves impacts sociaux et environnementaux d’une plantation d’hévéas
située dans la même région (appartenant à l’entreprise Hevecam).
Il est intéressant de constater que le présent article est quasiment
identique au dernier, avec comme unique différence le nom de l’entreprise.
En
effet, les indigènes Bagyeli (“pygmées”) qui vivent aux abords
des plantations de palmiers nous ont dit pratiquement la même
chose que les Bagyeli affectés par les plantations d’hévéas. Socapalm
les a délogés de leur lieu de vie, leur promettant des maisons
modernes. Les palmiers ont été plantés, ont poussé, ont
donné des fruits qui ont été récoltés, mais l’entreprise n’a pas
construit une seule maison.
Aujourd’hui,
ces Bagyeli sont entourés de plantations, dans lesquelles on ne
leur permet pas d’entrer. S’ils le font et si les gardes les attrapent,
ces derniers les expulsent par la force. Ils sont forcés de vivre
dans une zone inondable où pullulent les moustiques avec leurs
maladies associées.
Quand
à leurs moyens d’existence, c’est à peine s’ils peuvent survivre.
D’une part, l’entreprise de leur donne pas de travail et d’autre
part, les quelques fois où elle le fait, elle les paye bien moins
que les autres travailleurs. L’unique gibier qui reste à l’intérieur
de la plantation est le rat. C’est seulement aux marges de la
plantation et plus loin dans la montagne que l’on peut encore
trouver du gibier.
Tout
ceci résulte de la destruction de la forêt tropicale, réduite
en pièces par l’entreprise pour la convertir en plantations de
palmiers. Auparavant, les Bagyeli (experts chasseurs-cueilleurs)
trouvaient dans la forêt tout le nécessaire pour vivre (viande,
fruits, etc.). Aujourd’hui, ils ne peuvent même plus compter sur
une eau propre – elle est polluée par les engrais chimiques et
par les sédiments provenant de l’érosion. En matière de santé,
les problèmes liés à la mauvaise alimentation, à l’eau contaminée
et à l’insalubrité du site dans lequel ils vivent s’aggravent
par le fait qu’ils ne trouvent plus les plantes utilisées dans
leur médicine traditionnelle. L’hôpital est la propriété de Socapalm
et comme ils ne font pas partie du personnel de l’entreprise,
ils doivent payer en cas d’hospitalisation.
En
ce qui concerne les travailleurs de l’entreprise, la situation
n’est pas non plus différente de celle qui prévaut dans les plantations
d’Hevecam. Ici également, ils habitent entassés dans des habitations
appartenant à l’entreprise, ils travaillent en sous-traitance,
ils ont des problèmes de vue à cause de l’inexistence de protection
contre les résidus qui tombe des régimes de fruits, ils appliquent
des produits agro-toxiques sans l’équipement nécessaire de protection,
et ils ont des problèmes avec l’eau potable et les équipements
sanitaires.
Sur
le plan syndical, les travailleurs de l’entreprise nous ont dit
qu’il n’existait pas de syndicat indépendant et qu’il est très
difficile qu’il en ait un. En 1992, il y a eu une grève pour de
meilleures conditions de travail et pour une augmentation des
“salaires misérables” qu’ils percevaient. Le résultat a été que
les dirigeants de la grève ont été faits prisonnier et licenciés.
En
ces temps où l’on promeut les plantations de palmiers pour fournir
du combustible aux pays du Nord, il est nécessaire que les consommateurs
de ces pays sachent que ce n’est en aucune manière un combustible
“vert” ; sa vraie couleur provient plutôt d’un mélange d’exploitation
sociale, de violation des droits humains et de destruction environnementale.
Par
Ricardo Carrère, sur la base d’informations collectées durant
un séjour dans la région en décembre 2006 avec les chercheurs
Sandra Veuthey et Julien-François Gerber. L’auteur remercie l’appui
du Centre pour l’Environnement et le Développement (CED), qui
a rendu possible le séjour.
index
–
Colombie : une entreprise de pâte irlando-néerlandaise
accusée de graves délits écologiques et sociaux
Le
Tribunal permanent des Peuples – Chapitre Colombie s’est réuni
du 26 au 27 février 2007 au Bajo Atrato, pour juger les sociétés
transnationales dans la cause de la diversité biologique et de
l’exploitation des ressources naturelles en Colombie. Les communautés
et les organisations sociales participantes, y compris les organisations
écologistes, ont accusé Smurfit Kapa – Cartón de Colombia de «
violation des droits humains, écologiques, sociaux et culturels,
spécifiquement : de détruire les forêts humides tropicales, les
forêts andines et d’autres écosystèmes ; de détruire le tissu
social, les moyens de production traditionnels et culturels des
communautés ; de supprimer et de contaminer les ressources hydriques
; d’influer sur la formulation des politiques gouvernementales
du pays et de faire pression sur les fonctionnaires de l’État
en faveur des intérêts de la multinationale ; d’occulter des informations
concernant l’entreprise et de manipuler les médias nationaux et
régionaux ; de se servir de faux postulats, d’informations et
de publicité mensongères pour justifier ses activités et en masquer
les impacts ; d’accuser et de culpabiliser par des arguments fallacieux
ceux qui dénoncent ses activités incorrectes ».
En
cinquante années de présence sur le territoire colombien, l’entreprise
a détruit une bonne partie de la forêt tropicale humide du bas
Calima dans le département de Valle del Cauca (le Chocó biogéographique),
de la forêt andine, de la forêt secondaire et d’autres écosystèmes
dans les départements de l’axe du café. Elle a établi des plantations
dans les territoires des communautés indigènes qui habitent dans
les départements de Cauca et de Caldas ; elle a également des
plantations dans des terres où il y avait auparavant des activités
d’agriculture et d’élevage que dynamisaient les économies agraires
des populations dans les départements de Cauca, Valle del Cauca,
Risaralda, Quindío, Tolima et Antioquia.
Comme
preuve des accusations contre Smurfit Kapa – Cartón de Colombia,
les plaignants ont présenté un livre écrit par Joe Broderick (L’empire
du carton. L’impact d’une multinationale papetière en Colombie),
où l’auteur présente une recherche financée par le Projet Biopacifique
Ministère de l’Environnement PNUD – GEF/92/G31. L’auteur signale
que, lorsqu’il vivait à Dublin, il a appris que Smurfit obtenait
70 % de ses profits au Venezuela, au Mexique et en Colombie.
Le
rapport passe en revue les grands dégâts provoqués par le défrichage
dans les zones de transition entre la forêt tropicale très humide
et la forêt tropicale fluviale, situées dans la région Pacifique.
Il s’agit d’une région de collines de faible altitude, au sud
des fleuves San Juan et Calina, dans le Chocó biogéographique.
Ces activités ont affecté surtout les communautés d’origine africaine
et les communautés indigènes appartenant aux ethnies Embera et
Waunama.
Dans
les zones d’exploitation forestière, la présence des entreprises
associées à Cartón de Colombia a provoqué des changements d’ordre
culturel chez les communautés d’origine africaine et autochtones.
L’imposition d’un mode de vie hégémonique et homogénéisant a provoqué
la disparition de leurs savoirs et leurs valeurs, a suscité l’insécurité
et comporté la perte des territoires des communautés traditionnelles
établies dans la région. La communauté Waunama a vu disparaître
de nombreux arbres dont le bois avait toujours été important pour
la fabrication de canoës, de malles et d’autres objets, et d’autres
espèces végétales estimées pour leur valeur alimentaire, médicinale
ou rituelle. L’extraction de bois et la destruction des habitats
ont fait disparaître une grande variété d’animaux de la forêt,
ainsi que de nombreux poissons que l’on ne trouve plus dans les
rivières.
En
1978, Smurfit Kapa – Cartón de Colombia avait acheté des terres
aux exploitants locaux et planté des pins dans des propriétés
situées dans certaines municipalités de Buenos Aires (Cauca) qui,
depuis les années 60, faisaient l’objet de revendications de la
part des communautés Paez, car il s’agissait de leur territoire
ancestral. Les indigènes s’étaient mobilisés pour récupérer leur
territoire en occupant ces terres et d’autres encore ; les communautés
voulaient éviter que Smurfit continue d’acheter des champs et
freiner son avancée dans le Cauca, parce que l’entreprise ne respectait
pas la nature ni la flore locale. Ils avaient l’exemple de ce
qui s’était passé à Balsa (Cauca), où une propriété de mille hectares
avait été plantée d’eucalyptus après avoir détruit les arbres
indigènes ; les autochtones avaient été expulsés par l’armée nationale,
certains leaders avaient été portés en justice et mis en prison.
Il y avait même eu des cas de meurtre : en 1985, Luciano Labio
et son épouse avaient été assassinés.
En
1989, les Paez et l’entreprise Smurfit Cartón de Colombia ont
signé l’accord dit de Jamundí, s’engageant à maintenir le statu
quo jusqu’à l’établissement d’un accord définitif comportant la
création d’une réserve indigène pour la communauté Paez de la
Paila. La communauté indigène a continué de planter des produits
alimentaires dans les propriétés en litige et l’entreprise a déployé
son immense pouvoir et son influence bien connue sur les autorités
régionales et nationales pour les expulser. Dans ce contexte,
les Paez ont dénoncé que Smurfit et certains fonctionnaires départementaux
et municipaux de Cauca étaient en connivence et que ces derniers
procédaient à déloger les habitants des propriétés récupérées
sans respecter les procédures légales pertinentes.
Apparemment,
Smurfit – Cartón de Colombia a suspendu ses activités dans la
région de Paila en 1990, mais en 1991 elle a créé l’entreprise
« Agroforestal el Naya S.A. » pour éviter le risque que ses pins
tombent entre les mains des autochtones (par expropriation ou
appropriation) ; en outre, elle assurait ainsi sa permanence dans
la région et pouvait continuer l’exploitation du bois en évitant
les frais et les responsabilités que supposent la propriété de
la terre et les salaires des travailleurs. Donc, Smurfit se tient
apparemment à l’écart mais reçoit le bois, et ce sont les associés
d’Agroforestal qui se chargent du reste.
Les
assassinats de leaders indigènes ont continué : en 1992, Miguel
Labio Quiguanas a été arrêté par des soldats de l’armée nationale
quand il voyageait en bus avec d’autres indigènes. Son cadavre
a été découvert plus tard, habillé d’un uniforme.
La
pénétration des plantations de conifères de Smurfit – Cartón de
Colombia dans l’Ouest du département de Cauca s’est accompagnée
du déni systématique des droits collectifs liés à l’appropriation
légale de territoires. De même, en poussant les masses de paysans,
d’indigènes et d’afrodescendants à aller planter du coca dans
la région lointaine de Naya, elle a contribué à des faits aussi
douloureux pour l’histoire du pays et du monde que l’épouvantable
massacre du Naya, perpétré par les paramilitaires en avril 2001,
où il y a eu une centaine de morts d’après la communauté, ou 70
suivant le Ministère public.
Au
début des années 90, l’entreprise Cartón de Colombia a mis en
oeuvre une stratégie agressive d’achat de terres pour établir
des plantations de pins dans les zones d’altitude où naissent
les fleuves et où se trouvent les restes de la forêt primaire
des hautes Andes. Les communautés d’Alsacia, Agua Blanca et Esperanza,
et la réserve indigène de La Paula, qui ont entrepris avec force
de récupérer les terres et d’obtenir des titres, ont été habilement
trompées et divisées. Devant cette situation, de nombreuses familles
de la région ont décidé d’occuper des terres à Naya, dans la région
du Pacifique, où elles ont d’abord établi des systèmes de production
agricole. Pourtant, l’éloignement excessif et l’abandon absolu
de la part de l’État les ont obligées à se tourner vers la culture
de plantes illégales.
En
avril 2001, l’un des massacres les plus violents de l’histoire
de la Colombie a été commis par des groupes paramilitaires qui,
partout où ils passaient, ont assassiné, dépecé à la scie et jeté
dans les précipices un nombre encore indéterminé d’indigènes,
de paysans et d’afrodescendants.
Aujourd’hui,
les plantations de pins continuent d’avancer, dominant le paysage
et dévastant la forêt primaire. Les communautés d’Alto Naya n’ont
toujours pas de titres sur leur territoire et la pénurie d’eau
est notoire dans la localité de Timba. Les communautés d’Alto
Naya estiment que, parmi les grands projets qui menacent leur
vie et l’intégrité du territoire figure l’expansion destructrice
de Cartón de Colombia qui, derrière le masque d’Agroforestal Naya
S.A., est accompagnée maintenant de la présence des paramilitaires
dans la région.
Synthèse
d’un article rédigé par Herney Patiño, Grupos Ecológicos del Risaralda,
adresse électronique : herpa@uniweb.net.co.
L’article complet est disponible (en espagnol) sur :
http://www.wrm.org.uy/countries/Colombia/Smurfit_Kapa.html.
index
–
Swaziland : la crédibilité du FSC est
au plus bas avec la certification de Sappi
Les
plantations de Sappi au Swaziland sont l’exemple même de ce que
les plantations industrielles d’arbres ont de mauvais. En plus
de cinquante ans, elles ont fait moins que rien pour le développement
des habitants du pays. Des prairies riches en espèces ont été
détruites et les gens déplacés lorsque ces plantations ont été
établies dans les années 1950, dans le cadre d’un projet britannique
« d’aide ». Il s’agit de monocultures de pins, une essence exotique
au Swaziland. Chaque année, Sappi en abat 3 000 hectares, laissant
le paysage sillonné de grandes cicatrices. Lorsque ces étendues
sont replantées, les arbres accaparent l’eau, asséchant les ruisseaux
et réduisant le débit des fleuves. Les plantations et les pépinières
de Sappi ne peuvent être entretenues qu’en appliquant des pesticides
chimiques.
En
juillet 2006, les plantations de Sappi au Swaziland ont reçu le
label « vert » du FSC à la suite d’une évaluation faite par Woodmark,
un programme de la Soil Association. Depuis sa création en 1946,
le travail de la Soil Association a consisté surtout à « promouvoir
l’agriculture organique en tant qu’alternative durable aux méthodes
d’agriculture intensive ». Pourtant, en certifiant les plantations
de Sappi, Woodmark est en train de promouvoir la monoculture intensive
et non organique, précisément ce que la Soil Association entendait
combattre.
Au
cours de son évaluation des plantations de Sappi en mai 2006,
Woodmark a trouvé que les méthodes de repeuplement ne respectaient
pas les réglementations nationales, qui exigent de laisser une
bande de trente mètres de large le long des ruisseaux. À un endroit,
les arbres avaient été plantés trop près d’un ruisseau. À un autre,
le ruisseau avait été canalisé à travers une route et non au-dessous
d’elle. « À cause de la plantation de pins depuis 1989 [...] le
débit naturel des ruisseaux a considérablement diminué », a dit
à Woodmark un agriculteur voisin d’une plantation de Sappi. «
Des incendies dévastateurs » ont endommagé les plantations de
Sappi au cours des sept dernières années.
Les
inspecteurs de Woodmark ont visité une zone de 40 hectares où
l’on procédait à l’abattage des arbres. Ils ont trouvé qu’il n’y
avait rien de prévu en matière de premiers secours, aucun espace
désigné pour l’équipement et les provisions, pas d’eau potable
pour les travailleurs et aucun matériel de lutte contre les incendies.
Il n’était consigné nulle part qu’il y ait eu des cours de formation
pour les travailleurs, et rien n’était prévu dans ce sens pour
2006. L’entrepreneur n’avait que deux secouristes pour cent vingt
travailleurs, et les deux avaient des certificats périmés.
Du
pétrole coulait d’une zone d’entreposage appartenant à l’un des
entrepreneurs. La construction de la fosse de séparation de pétrole
ne répondait pas aux exigences de Sappi. Une personne qui travaillait
à l’entreposage de produits chimiques n’avait pas de formation
sur les normes de sécurité et de santé à respecter lorsqu’on manipule
des produits toxiques. Certains entrepreneurs n’avaient pas de
matériel écrit sur les risques et les accidents possibles dans
l’exécution des diverses tâches et sur les méthodes pour travailler
en sécurité.
Face
à ces infractions aux normes du FSC, Woodmark a adressé à Sappi
plusieurs demandes de mesures correctives que l’entreprise doit
appliquer avant la prochaine visite des inspecteurs en juillet
2007.
Pourtant,
la partie la plus scandaleuse du rapport d’évaluation de Woodmark
est celle où l’on apprend que Sappi utilise des pesticides interdits
par le FSC.
En
novembre 2005, au cours d’une pré-évaluation des opérations de
Sappi au Swaziland, Woodmark a découvert que l’entreprise utilisait
deux produits interdits par la politique sur les pesticides adoptée
par le FSC en 2002. La mesure corrective présentée par Woodmark
exigeait que Sappi « n’utilise pas de pesticides contenant les
substances actives bénomyl et imazapyr ». L’entreprise a abandonné
l’imazapyr, mais elle a continué d’appliquer du bénomyl.
Le
bénomyl est un fongicide sélectivement toxique pour les microorganismes
et les invertébrés. Sappi reconnaît qu’il est « très toxique pour
les poissons et les vers de terre ». L’entreprise l’utilise pour
combattre le Fusarium circinatum, un champignon qui provoque le
chancre poisseux des pins. En décembre 2005, le FSC a publié une
nouvelle politique en matière de pesticides. Le bénomyl figure
dans les deux, celle de 2002 et celle de 2005, comme un pesticide
« très dangereux ».
La
Politique 2005 du FSC en matière de pesticides dit que « l’utilisation
d’un pesticide contenant une substance active qui figure dans
la liste actuelle des pesticides ‘très dangereux’ du FSC constituera
une infraction grave » aux normes du FSC « et sera donc interdite,
à moins que le Conseil d’Administration du FSC ait approuvé au
préalable une dérogation temporaire à cette norme pour le territoire
en question ».
Woodmark
a décidé non pas de faire une entorse au règlement mais de le
jeter aux orties. Au lieu d’attendre pour savoir si le FSC allait
approuver ou non l’utilisation du bénomyl au Swaziland, elle a
délivré le certificat à Sappi sous prétexte que l’entreprise «
avait présenté une demande de dérogation pour l’utilisation du
bénomyl ». En mars 2007, le FSC n’a pas encore approuvé la demande
de dérogation, mais le certificat de Sappi est toujours en place.
Woodmark
a certifié les monocultures de Sappi, en partie dans l’espoir
d’améliorations futures mais aussi dans l’espoir d’un affaiblissement
futur de la politique du FSC sur les pesticides. En délivrant
le certificat et en permettant qu’il soit maintenu, Woodmark conspire
contre la crédibilité du FSC et contre celle de la Soil Association.
Chris
Lang, adresse électronique : chrislang@t-online.de
; www.chrislang.blogspot.com
index
–
L’éthanol d’arbres: un remède pire que la
maladie
L’éthanol
est un biocombustible, généralement fabriqué avec du maïs ou de
la canne à sucre, que l’on propose avec enthousiasme comme carburant
de remplacement, soit en le mélangeant à l’essence ordinaire,
soit en le brûlant directement dans des moteurs spéciaux polycarburants.
Dans
la course actuelle aux agrocarburants, l’idée d’utiliser des arbres
pour produire de l’éthanol est présentée comme une meilleure solution.
D’après ses défenseurs, l’éthanol d’arbres (« Treethanol ») pourrait
être beaucoup plus efficace du point de vue énergétique que celui
que l’on tire du maïs ou de la canne à sucre. Le département de
l’énergie des États-Unis estime que, dans le cas de l’éthanol
de maïs, le bilan énergétique (le rapport entre l’énergie produite
par un volume donné d’éthanol et l’énergie nécessaire à sa production)
est de 1,3. Autrement dit, l’éthanol rend 30 % plus d’énergie
qu’il n’en faut pour le produire. Dans le cas de l’éthanol de
canne à sucre produit au Brésil, le bilan énergétique est de 8,3
d’après l’Agence internationale de l’énergie. Mais, dans le cas
de l’éthanol fait à partir des arbres, qui contiennent beaucoup
de cellulose, le bilan énergétique serait de 16, du moins en théorie.
Dans la pratique, cet éthanol « cellulosique » est bien plus difficile
et cher à produire que les autres, mais les chercheurs des entreprises
se hâtent déjà de trouver le moyen de fragmenter, fermenter, distiller
et raffiner le bois plus vite et à moindre frais.
L’intérêt
pour l’éthanol cellulosique augmente à mesure que les inconvénients
de faire de l’éthanol avec du maïs et de la canne à sucre deviennent
plus apparents. En effet, il s’agit de deux produits alimentaires
importants et, depuis que la production d’éthanol croît partout
au monde, l’augmentation de la demande fait monter les prix de
tout, de la nourriture animale au cola et aux biscuits. Le prix
du maïs a augmenté de 70 % entre septembre 2006 et janvier 2007,
atteignant en une décennie son niveau le plus élevé. Le président
du Mexique, Felipe Calderón, a dû plafonner en janvier le prix
des tortillas, qui était monté en flèche par suite de la croissance
accélérée de l’industrie nord-américaine de l’éthanol.
Donc,
on se tourne vers les arbres. Les défenseurs de l’éthanol d’arbres
argumentent que les arbres poussent toute l’année et contiennent
bien plus d’hydrates de carbone (les précurseurs chimiques de
l’éthanol) que les cultures alimentaires. L’éthanol étant le résultat
de la fermentation des sucres, il peut être tiré de façon simple
et efficace de la canne à sucre. La fabrication à partir du maïs
est un peu plus compliquée : les grains sont réduits en farine
et mélangés avec de l’eau, puis on y ajoute des enzymes pour transformer
les hydrates de carbone du maïs en sucres que l’on fait fermenter
ensuite pour qu’ils deviennent de l’éthanol. Il est encore plus
difficile de faire de l’éthanol à partir de matières premières
cellulosiques car, pour libérer les sucres, il faut rompre les
chaînes de cellulose et d’hémicellulose, dures et sinueuses, des
parois cellulaires des plantes. On y parvient grâce à un cocktail
de cinq ou six enzymes. Ces enzymes existent, mais ils sont chers.
Néanmoins,
les enthousiastes de l’éthanol d’arbres voient qu’il y a beaucoup
d’argent à gagner et s’efforcent de trouver des solutions. Pour
commencer, ils sont en train de chercher des enzymes moins chers
et plus efficaces. Deux grands producteurs d’enzymes industriels
(Genencor, une firme nord-américaine, et Novozymes, du Danemark)
travaillent à réduire le coût des cellulases, qui peuvent rompre
la cellulose, à moins de 0,10 USD par gallon d’éthanol. De son
côté, Diversa cherche à développer des enzymes capables de rompre
l’hémicellulose. Une démarche consiste à modifier la structure
des enzymes existants (c’est-à-dire à les manipuler génétiquement)
pour essayer de les rendre plus efficaces. Une autre consiste
à faire de la bioprospection (c’est-à-dire du biopiratage) pour
chercher des enzymes naturels à des endroits inhabituels, tel
l’estomac des termites rongeurs de bois.
Pour
rendre l’affaire plus rentable et aggraver encore les problèmes,
il existe une autre solution, probablement complémentaire : créer
de nouveaux arbres. Une équipe dirigée par Vincent Chiang, biologiste
de la North Carolina State University, fait des recherches sur
la production d’éthanol à partir d’arbres génétiquement modifiés,
avec le financement du ministère de l’agriculture des États-Unis.
L’objectif
est d’obtenir des arbres de croissance plus rapide qui contiennent
moins de lignine et davantage de cellulose, pour qu’ils poussent
plus vite et produisent aussi plus d’éthanol. Certains arbres
transgéniques de ce genre sont maintenant à l’essai aux États-Unis.
Le docteur Chiang et son équipe cherchent aussi à moduler les
gènes qui déterminent la structure des hémicelluloses des arbres
qui contiennent du sucre, pour rendre plus efficaces les processus
de rupture et de fermentation.
Ces
chercheurs de pointe ne considèrent même pas – comme d’habitude
– les coûts écologiques et sociaux de l’expansion des plantations
à grande échelle d’arbres génétiquement modifiés qui s’ensuivrait
: substitution des cultures alimentaires par des cultures à carburant
(dans un monde où des millions de personnes souffrent de malnutrition),
déplacement et appauvrissement de populations (accompagnés de
répression), impacts sur l’eau, les écosystèmes et le sol. Ces
effets vont presque infailliblement retomber sur les communautés
du Sud, où sera établi le gros des plantations. Les graves dangers
pour l’environnement que comporte la manipulation génétique des
arbres et des enzymes sont eux aussi ignorés. (Cf le bulletin
nº 88 du WRM).
Les
promoteurs de l’éthanol d’arbres et d’autres agrocarburants n’ont
pas encore répondu à une question toute simple : la solution d’un
problème donné (le changement climatique) peut-elle être considérée
comme telle si elle entrave gravement la solution d’autres problèmes
aussi importants ? Les cultures à grande échelle et les plantations
d’arbres pour la production d’agrocarburants auront pour conséquences
la diminution de la diversité biologique et de l’eau, la dégradation
des sols, l’appauvrissement, la malnutrition, les violations des
droits de l’homme, pour n’en citer que les plus évidentes. Notre
réponse à la question mentionnée est qu’il s’agit d’une solution
inacceptable à laquelle il faut s’opposer.
Source
d’information utilisée : “Energy: Could new techniques for producing
ethanol make old-fashioned trees the biofuel of the future?”,
Derek Bacon, mars 2007, The Economist Newspaper. Envoyé par STOP
Genetically Engineered Trees Campaign, http://www.stopgetrees.org,
adresse électronique :
info@stop.getrees.org.
index
– Brésil : les agrocarburants
inaugurent un nouveau cycle d’expansion et de dévastation dans
les régions du Cerrado et de l’Amazonie
La
matrice énergétique actuelle se compose essentiellement de pétrole
(35 %), charbon (23 %) et gaz naturel (21 %). Les pays de l’OCDE
(l’Organisation de coopération et de développement économiques),
responsables de la consommation de 56 % de l’énergie de la planète,
ont extrêmement besoin d’un combustible liquide qui remplace le
pétrole. Le taux d’extraction de pétrole atteindra probablement
son sommet cette année, et les réserves mondiales vont probablement
diminuer de façon considérable au cours des cinquante prochaines
années.
De
son côté, l’administration Bush cherche à augmenter la production
de biocarburants pour réduire la dépendance du pays du pétrole
importé (les États-Unis importent 61 % du brut qu’ils consomment).
Bien qu’il existe toute une série de projets dans ce domaine,
l’éthanol dérivé du maïs et du soja représente 99 % du biocarburant
utilisé dans le pays.
L’énergie
contenue dans les grains ou les plantes est en fait le résultat
d’une métamorphose agrochimique de l’énergie solaire qui, par
l’intermédiaire de l’huile végétale ou de l’alcool, se transforme
en carburant : biodiesel et éthanol. Les meilleures conditions
pour ce processus sont celles qui existent dans les pays du Sud,
où l’incidence de l’énergie solaire est la plus forte.
La
production de carburants à partir de tournesol, de maïs, de soja,
d’amendes, de palmier á huile ou de canne à sucre part d’une bonne
intention : remplacer le pétrole, un combustible polluant et non
renouvelable, par des combustibles renouvelables. Elle bénéficie
d’une grande publicité, parce qu’elle est présentée comme un geste
de bonne volonté destiné à freiner le réchauffement de l’atmosphère.
Mais
cette « solution » prétend ne pas toucher au modèle actuel de
gaspillage d’énergie et de transport individuel, qu’il faudrait
remplacer par un modèle fondé sur le transport collectif. La crise
de l’énergie a fourni aux entreprises pétrolières, céréalières,
biotechnologiques et automobiles l’occasion de former entre elles
de puissantes associations mondiales. Ces nouvelles alliances
sont en train de déterminer l’avenir des terres agricoles du monde.
Le boum des biocarburants va consolider encore leur pouvoir sur
les systèmes alimentaire et énergétique et leur permettre de définir
ce qu’on va planter, comment et en quelle quantité, ce qui aboutira
à augmenter la pauvreté en milieu rural, la destruction écologique
et la faim. En fin de compte, les bénéficiaires de la révolution
des biocarburants seront les grands marchands de céréales, comme
Cargill, ADM et Bunge ; les sociétés pétrolières telles que BP,
Shell, Chevron, Neste Oil, Repsol et Total ; les fabricants d’automobiles
General Motors, Volkswagen AG, FMC-Ford France, PSA Peugeot-Citroën
et Renault, et les géants de la biotechnologie, dont Monsanto,
DuPont et Syngenta.
À
l’initiative du gouverneur de l’État de Florida, Jeb Bush, de
l’ancien ministre de l’Agriculture du Brésil, Roberto Rodrigues,
et du président de la Banque interaméricaine de développement,
Luis Moreno, la Commission interaméricaine de l’éthanol a été
constituée à Miami. D’autre part, la tournée latino-américaine
faite par Bush en mars de cette année, où il a visité le Brésil,
l’Uruguay, la Colombie, le Guatemala et le Mexique, avait pour
but d’obtenir que les gouvernements de la région encouragent la
production à grande échelle de biocarburants, tels l’alcool de
canne à sucre et l’éthanol de maïs, pour les exporter aux États-Unis.
L’objectif est que les pays du Sud consacrent leur agriculture
à la production de biocarburants pour approvisionner les voitures
du premier monde, de sorte que ce dernier n’ait plus à dépendre
du pétrole importé de pays « problématiques » (Venezuela, Iran,
Irak, Nigeria, Arabie saoudite, Angola).
Tout
ceci va renforcer les relations commerciales entre le Brésil et
les États-Unis, ce dernier étant déjà le premier importateur d’éthanol
brésilien (58 % de la production totale du pays en 2006). La mauvaise
nouvelle pour le Brésil est que, s’il voulait couvrir avec de
la canne à sucre la demande d’éthanol découlant des normes sur
les combustibles renouvelables proposées par l’administration
Bush, il devrait augmenter sa production de 135 milliards de litres
par an.
Vu
le nouveau contexte énergétique mondial, les politiciens et les
industriels brésiliens sont en train de formuler une nouvelle
vision d’avenir pour l’économie du pays, centrée sur la production
de sources d’énergie, de manière à supplanter 10 % de l’essence
utilisée au monde au cours des 20 prochaines années. Pour cela,
il faudra multiplier par cinq la superficie consacrée à la production
de canne à sucre, qui passerait de six à 30 millions d’hectares.
Et
non seulement la canne à sucre, mais aussi le soja et d’autres
cultures à potentiel énergétique. Ainsi, le Brésil va probablement
déboiser à lui seul 60 millions d’hectares additionnels dans un
proche avenir. Les nouvelles plantations exigeront le défrichage
de nouvelles zones qui subiront probablement un déboisement comparable
à celui de la région de Pernambuco, où il ne reste que 2,5 % du
couvert forestier originel.
Les
biocarburants sont responsables d’un nouveau cycle d’expansion
et de dévastation qui a démarré dans la région du Cerrado, où
la superficie plantée s’élargit rapidement ; d’ici à 2030, le
couvert végétal naturel aura probablement disparu. L’Amazonie
est également menacée. L’ingénieur chimiste brésilien Expedito
Parente, détenteur du premier brevet enregistré au monde pour
la production de biodiesel à l’échelle industrielle, a déclaré
: « Nous avons 80 millions d’hectares en Amazonie, qui vont devenir
l’Arabie saoudite du biodiesel ».
En
ce moment, 85 % du soja produit au Brésil proviennent de cinq
États : Mato Grosso, Mato Grosso do Sul, Paraná, Goiás et Rio
Grande do Sul, mais on constate que les régions du Nord du pays
(Rondonia, Pará et Roraima) avancent rapidement dans le même sens.
La superficie totale affectée à la culture du soja s’est multipliée
par 57 depuis 1961, et le volume produit s’est multiplié par 138.
Cinquante-cinq pour cent de cette superficie, soit 11,4 millions
d’hectares, sont plantés de soja génétiquement modifié. Le plan
de développement « Avança Brasil » va dans le même sens : il cherche
à étendre la frontière agricole en pénétrant profondément dans
la zone de forêts pour encourager la culture du soja, et le gouvernement
prévoit d’y consacrer environ quarante milliards de dollars. Le
président Lula a déclaré que le soja transgénique sera utilisé
pour les agrocarburants, et que l’on réservera le « bon » soja
à la consommation humaine.
La
culture du soja a déjà provoqué le déboisement de 21 millions
d’hectares au Brésil. La production de soja en régime de monoculture
dans le bassin amazonien a rendu infertile une bonne partie du
sol. Les sols pauvres requièrent une application accrue d’engrais
industriels pour que le taux de production reste compétitif. Cent
mille hectares de terres précédemment affectées à la culture du
soja ont été abandonnés à l’élevage, ce qui les dégrade encore
davantage. En outre, l’expansion du soja provoque une concentration
extrême de terres et de revenus. Au Brésil, la culture du soja
déplace onze travailleurs agricoles pour chaque nouveau travailleur
qu’elle emploie. Ce phénomène n’est pas nouveau. Dans les années
1970, 2,5 millions de personnes ont été déplacées à Parana, et
300 000 à Rio Grande do Sul. Nombre de ces personnes restées sans
terres sont allées en Amazonie, où elles ont abattu des forêts
vierges.
Le
déplacement de la « frontière agricole » pour la production de
biocarburants porte atteinte à la souveraineté alimentaire des
pays en développement, car de plus en plus de terres agricoles
sont consacrées à alimenter les voitures des habitants du Nord.
La production de biocarburants touche aussi les consommateurs,
car elle fait augmenter le prix des aliments. La quantité de céréales
nécessaire pour remplir une seule fois un réservoir d’une centaine
de litres d’éthanol suffirait à alimenter une personne pendant
un an.
Seules
les alliances stratégiques et l’action coordonnée des mouvements
sociaux (organisations d’agriculteurs, mouvements écologistes
et de travailleurs agricoles, ONG, organisations de consommateurs,
membres engagés du secteur universitaire, etc.) sont en mesure
de faire pression sur les gouvernements et les sociétés multinationales
pour enrayer cette tendance. Il faut travailler ensemble pour
faire en sorte que tous les pays conservent le droit de parvenir
à la souveraineté alimentaire au moyen de systèmes de production
d’aliments agro-écologiques pour la consommation locale, de réformes
agraires, de l’accès à l’eau, aux semences et à d’autres ressources,
et de politiques nationales alimentaires et agricoles qui répondent
aux besoins véritables des agriculteurs et des consommateurs.
Article
fondé sur : “O Mito dos Biocombustíveis”, Edivan Pinto et Marluce
Melo, Comisión Pastoral de la Tierra Regional Nordeste – CPT NE,
et Maria Luisa Mendonça, Red Social de Justicia y Derechos Humanos,
23 février 2007 ; “The ecological and social tragedy of crop-based
biofuel production in the ameritas”, Miguel A. Altieri et Elizabeth
Bravo, version intégrale (en anglais) :
http://www.wrm.org.uy/subjects/biofuels.html#analytical; “Estados
Unidos y Brasil: La nueva alianza etanol”, Raúl Zibechi,
http://www.wrm.org.uy/temas/Biocombustibles/Alianza_Etanol.html
; El mito de los biocombustibles, Edivan Pinto, Marluce Melo y
Maria Luisa Mendonça, Agencia Latinoamericana de Informacion –
ALAI, mars 2007, envoyé par Biodiversidad en América Latina,
http://www.biodiversidadla.org/content/view/full/30737 ; “Bodiesel…
o biotrampa?”, 2006,
http://www.iccc.es/2006/08/07/biodiesel-o-biotrampa/#pp0.
index
LE COMMERCE DU CARBONE
–
L’indécence du commerce de carbone
Si
nous voulons enrayer le changement climatique, le commerce de
carbone n’est pas ce qu’il nous faut.
En
1992, une fuite a permis la divulgation d’un mémorandum scandaleux
de Lawrence Summers (alors économiste en chef de la Banque mondiale),
qui disait que « la logique économique qui veut que des masses
de déchets toxiques soient déversées là où les salaires sont les
plus faibles est inattaquable, et il faudrait le reconnaître ».
Le
rapport Stern récemment publié, rédigé par un homme qui a occupé
le même poste à la Banque mondiale de 2000 à 2003, applique au
changement climatique un environnementalisme libre-échangiste
du même genre.
Sir
Nicholas Stern allègue que, dans la réduction des émissions, le
rapport coûts-bénéfices est le facteur le plus important, et il
préconise des mécanismes tels que la fixation du prix du carbone
et le commerce de ce dernier.
Bien
que l’idée de décharger des déchets toxiques dans les pays du
Sud puisse paraître bonne du point de vue économique, elle ignore
l’évidence aveuglante qu’elle est profondément injuste à l’égard
de ceux qui recevront ces déchets.
De
la même manière, l’analyse coûts-bénéfices de Stern rabaisse l’important
débat sur le problème complexe du changement climatique à une
question de chiffres et de graphiques qui ignore des données non
quantifiables, telles que la perte de vies humaines, l’extinction
d’espèces et la crise sociale généralisée.
« Une
économie de rebut »
L’analyse
coûts-bénéfices peut être très utile dans des situations relativement
faciles, où il s’agit de faire son choix parmi un nombre limité
d’options simples.
Or,
comme le signale Tom Burke, professeur associé de l’Imperial College
London : « La réalité est que, lorsqu’on applique l’analyse
coûts-bénéfices à des questions telles que [le changement climatique],
on fait de l’économie de rebut... Les économistes ont la vanité
de croire que tous les choix peuvent être ramenés à des calculs
sur la valeur monétaire. » Certains commentateurs ont applaudi
le fait que le rapport Stern parle le langage de l’économie, que
les politiciens et le monde des affaires comprennent bien.
Cependant,
en formulant la question en termes de prix, de commerce et de
croissance économique on réduit la portée de la réponse au changement
climatique au niveau des solutions axées sur le marché.
Ces
« solutions » prennent habituellement deux formes :
–
Par le commerce des émissions, les gouvernements autorisent les
grands pollueurs industriels à commercialiser entre eux des « droits
de polluer » quand le besoin se présente.
–
Il est possible de générer des crédits de carbone excédentaires
au moyen de projets censés réduire ou éviter les émissions à d’autres
endroits, souvent dans les pays du Sud ; ces crédits peuvent
être achetés pour compenser une éventuelle insuffisance de la
réduction d’émissions.
Par
ces méthodes, on réussit à contourner la décision la plus efficace
au changement climatique que nous puissions prendre, et qui consiste
à laisser les combustibles fossiles dans le sous-sol. L’idée est
loin d’être facile à appliquer dans une société comme la nôtre,
fortement dépendante des combustibles fossiles ; pourtant,
nous savons tous que c’est précisément ce qu’il faut faire.
Quel
avantage y a-t-il à entreprendre ces modifications longues et
coûteuses, alors que l’on peut tout simplement acheter tout de
suite des crédits carbone bon marché ?
Forcer
le marché
Dans
le cadre actuel de l’économie néolibérale, les normes commerciales
succombent inéluctablement aux pressions des entreprises et à
la déréglementation destinées à obtenir que les gouvernements
« n’interfèrent pas » avec la bonne marche des affaires.
Nous
avons déjà vu cette influence corrosive dans le Plan de l’Union
européenne sur le commerce d’émissions (PCE) lorsque, sous la
pression des entreprises, les gouvernements ont massivement alloué
au départ des permis d’émission excessifs aux industries les plus
pollueuses. Du coup, le prix du carbone est tombé de plus de 60 %,
et les industries ont été encore moins stimulées à diminuer leurs
émissions à la source.
Les
industries disposent d’échappatoires et d’encouragements de toutes
sortes pour exagérer leurs émissions de manière à recevoir davantage
de permis et d’avoir à prendre ainsi encore moins de mesures.
L’analyste
du marché Franck Schuttellar a estimé que, pendant la première
année d’application du plan, les industries les plus polluantes
du Royaume-Uni avaient obtenu dans leur ensemble 940 millions
de livres (1,792 milliard USD) de bénéfices exceptionnels grâce
aux généreuses allocations du PCE.
Vu
tout ce que nous savons sur les rapports du changement climatique
et de la pollution, une telle concession publique aux industries
polluantes frise l’indécence.
On
nous demande de croire que la flexibilité et l’efficacité du marché
feront baisser les émissions aussi rapidement et effectivement
que possible, alors que l’expérience a montré que l’absence de
réglementations strictes tend à créer des problèmes écologiques,
plutôt qu’à les résoudre.
L’intérêt
de la communauté
L’opinion
que la « main invisible » du marché n’est pas le moyen
le plus efficace de lutter contre le changement climatique est
devenue une lame de fond.
La
Déclaration de Durban sur la justice climatique, signée par des
organisations de la société civile du monde entier, dit que la
transformation du carbone en marchandise équivaut à la privatisation
à grande échelle de la capacité de recyclage de carbone que possède
la Terre, et que les plus grands pollueurs se sont partagés le
gâteau atmosphérique.
Pour
prendre des mesures efficaces contre le changement climatique
il faut exiger, adopter et appuyer des politiques visant à réduire
les émissions à leur source, au lieu de les compenser ou de les
commercialiser. La commercialisation du carbone n’est pas une
réponse efficace ; il faut réduire les émissions à tous les
niveaux, sans inventer des clauses pour que les grands pollueurs
puissent y échapper.
Il
faut de toute urgence rendre plus strictes les réglementations,
la supervision et la pénalisation des pollueurs aux plans local,
national et international, et renforcer l’aide aux communautés
atteintes par le changement climatique. Or, à l’heure actuelle
ces politiques sont presque invisibles, parce qu’elles s’opposent
aux vaches sacrées de la croissance économique et du libre-échange.
Malheureusement,
il n’est pas possible de s’attaquer au changement climatique tout
en maintenant une croissance économique fondée sur l’extraction
et la consommation toujours plus grandes de combustibles fossiles ;
tout le monde ne peut pas gagner.
Les
mécanismes axés sur le marché, comme le commerce de carbone, sont
un tour de passe-passe compliqué imaginé par la créativité des
services comptables internationaux pour nous faire oublier le
fait qu’aucun scénario n’est viable s’il comporte de ne rien changer.
La
politique climatique doit être d’une autre trempe.
Kevin
Smith, chercheur auprès de Carbon Trade Watch, projet du Transnational
Institute qui analyse les impacts du commerce de carbone sur la
société et l’environnement.
index