NOTRE
OPINION
– La lutte pour l’eau
et le climat est l’affaire de tous
Dans
ce monde de plus en plus privatisé, parler d’eau équivaut presque
à parler de sa transformation en marchandise et en source de profits
pour les entreprises qui s’en emparent. La gravité de la situation
a été perçue par de nombreuses personnes et elle a donné lieu
à des combats importants, tantôt pacifiques, tantôt violents,
pour éviter que l’eau devienne la propriété des transnationales.
Or,
le rôle des transnationales ne se limite pas au commerce de l’eau
potable ; il inclut autant la pollution que la destruction
des écosystèmes qui permettent le fonctionnement du cycle de l’eau.
L’eau
ne se pollue pas elle-même ; l’origine du problème est lié,
dans la plupart des cas, aux activités des grandes sociétés transnationales,
qui la polluent directement ou qui produisent et vendent des substances
polluantes.
Dans
la première catégorie figurent les entreprises pétrolières et
minières, qui déversent d’énormes volumes de substances polluantes
dans les zones où elles s’installent ; dans la deuxième se
trouvent les entreprises qui fabriquent et vendent des produits
toxiques, lesquels finissent dans l’eau. Bien entendu, les entreprises
de ce genre ne sont pas les seules concernées, mais elles ont
une place de choix dans la liste des pollueurs.
Un
cas différent mais également grave est celui des entreprises qui
construisent de grands barrages hydroélectriques : elles
détruisent des écosystèmes entiers, hydriques et forestiers, affectant
ainsi d’innombrables espèces – l’espèce humaine comprise – qui
en sont tributaires.
La
situation est semblable dans le cas des entreprises crevettières,
qui non seulement polluent les ressources hydriques mais détruisent
les mangroves, si importantes pour la défense des écosystèmes
côtiers et de la vie associée à eux.
Viennent
ensuite les entreprises de production de pâte, qui établissent
d’énormes plantations d’arbres à croissance rapide pour approvisionner
leurs usines en matière première. Ces plantations en régime de
monoculture consomment, sans aucun coût pour l’entreprise, d’énormes
volumes d’eau, au point d’assécher des marais, des lacs et des
cours d’eau. Parallèlement, ces usines utilisent gratuitement
l’eau dans les processus industriels et, une fois polluée, la
restituent à la source dont elles l’ont tirée.
La
liste est trop longue pour pouvoir la comprimer en un seul article,
mais on peut généraliser et dire que dans tout processus de destruction
de l’eau et des écosystèmes qui assurent le maintien du cycle
hydrologique il y a au moins une, et le plus souvent plusieurs
entreprises transnationales qui, de fait, se sont appropriées
cette ressource.
Dans
tous les cas, les plus lésés sont les habitants de la région,
dont la vie dépend des ressources hydriques et des écosystèmes
pollués ou dégradés par ces entreprises. Dans les villes, les
habitants les plus pauvres sont les plus touchés, car ils se voient
obligés de dépenser leurs maigres ressources à acheter de l’eau
en bouteille, l’eau du robinet étant contaminée. Et, à leur tour,
les femmes sont souvent les plus lésées, car les changements que
cela comporte ont pour elles des conséquences spécifiques.
À
l’échelon mondial, le danger le plus grave pour l’eau est lié
au changement climatique. D’une part, l’une des causes principales
du changement climatique est le déboisement, et celui-ci a des
répercussions négatives sur le cycle de l’eau. En effet, la destruction
de grandes étendues de forêt modifie autant la pluviosité que
l’infiltration d’eau vers les nappes souterraines qui assurent
l’alimentation des cours d’eau entre une pluie et la suivante.
D’autre part, le changement climatique modifie entièrement le
régime hydrologique, provoquant des phénomènes extrêmes tels que
sécheresses et inondations.
Bien
entendu, derrière le phénomène du changement climatique on trouve
de grandes sociétés transnationales qui tirent profit autant du
déboisement que de l’exploitation et la vente de combustibles
fossiles et, plus récemment, du commerce du carbone qu’elles ont
inventé pour obtenir des bénéfices supplémentaires en transformant
le changement climatique en une bonne affaire.
Pour
la majorité absolue des habitants de la planète, l’eau et, encore
moins, le changement climatique, ne peuvent être rabaissés au
niveau des affaires. Aussi bien la pollution et la pénurie d’eau
que le changement climatique sont des désastres à éviter, et non
des marchandises à négocier. Les luttes locales, nationales et
internationales contre les processus et les acteurs qui affectent
l’eau et le climat ne sont pas des luttes d’opposition mais d’affirmation :
pour la vie de cette génération et de celles à venir.
index
L’EAU, SOURCE DE VIE ESSENTIELLE
– L’eau :
élément sacré, bien commun ou marchandise
« La
surface du sol n’était pas apparue. Il n’y avait que la mer calme
et l’immensité du ciel... Tout n’était que calme et silence ;
tout était immobile, tout était tranquille et le ciel était vide...
Seuls le Créateur, le Fabricant, Tepeu, Gucumatz, les Grands
Ancêtres étaient dans les eaux, entourés de lumière. »
(Extraits du Popol Vuh, le livre sacré des Mayas, qui raconte
la genèse du monde.)
D’après
la chimie, l’eau est le résultat d’une réaction de l’hydrogène
et de l’oxygène, et sa formule est H2O. Son poids moléculaire
est de 18 daltons et sert de référence pour mesurer la densité
des substances. La chaleur fait passer l’eau de l’état liquide
à l’état gazeux, et le froid la fait passer de l’état liquide
à l’état solide. L’eau est vapeur, nuage, glace, grêle, neige,
liquide, pluie, ruisseau, fleuve, mer. Elle est aussi un acide,
un hydroxyde, un sel et un oxyde.
Du
total d’eau de la planète, seuls 2,5 % sont doux et donc
consommables par l’homme. Dans la conception urbaine occidentale
et moderne, l’eau est une ressource renouvelable, de plus en plus
considérée comme un bien de consommation semblable à tous les
autres, une marchandise que l’on peut vendre et acheter, dont
on peut s’approprier, qu’on peut gaspiller et contaminer.
Pourtant,
pour les civilisations anciennes et même pour les cultures qui
n’ont pas encore perdu tous leurs liens avec la nature, l’eau
est un élément sacré, inspirateur de mythes et de légendes. Dans
certains cas, les difficultés pour l’obtenir et la conserver lui
ont conféré une valeur presque divine. L’eau est naissance par
sa fluidité, et éternité par son écoulement. (1) De ce fait, elle
apparaît comme élément originel associé au sacré dans la plupart
des religions : dans les textes de la Tora juive, de l’Ancien
testament chrétien, du Coran musulman, des manuscrits anciens
des religions précolombiennes, dans les pratiques de l’hindouisme
avec le fleuve Ganges au centre, dans les mythes égyptiens marqués
par les crues annuelles du Nil, dans les traditions grecques,
romaines et chinoises.
À
l’heure actuelle, les peuples indigènes du 3e Forum
mondial sur l’eau célébré à Kyoto, au Japon, en mars 2003, ont
déclaré qu’ils s’engageaient à « honorer et respecter l’eau
en tant qu’être sacré qui soutient toute la vie. Nos connaissances,
nos lois et nos styles de vie traditionnels nous apprennent à
être responsables et à préserver ce don sacré qui lie tous les
êtres vivants entre eux ». Lorsque l’eau est considérée comme
sacrée, elle n’a pas de prix et sa valeur transcende l’espèce
humaine.
Il
existe également un courant de pensée qui considère le droit à
l’accès à l’eau potable comme un droit fondamental de l’homme.
La première Conférence des Nations unies sur l’eau, organisée
en 1977 à Mar del Plata, en Argentine, fut le point de départ
d’une réflexion sur une politique mondiale de l’eau. Pour la première
fois, la communauté internationale conclut que toutes les personnes
ont le même droit à disposer d’eau potable en quantité et de qualité
suffisantes pour couvrir leurs besoins.
Or
aujourd’hui, un milliard quatre cent mille personnes (soit un
habitant de la planète sur quatre) manquent d’eau potable. Les
différences et les tensions ne cessent de croître. Tandis que
la consommation moyenne des habitants de la Californie, aux États-Unis,
dépasse 500 litres par jour, celle des Soudanais n’est que de
19 litres.
En
1992, l’Agenda 21 du Sommet de la Terre célébré à Rio de Janeiro,
au Brésil, reprenait cette même idée. En 2000, l’Assemblée générale
extraordinaire des Nations unies définissait l’objectif de réduire
de moitié, d’ici 2015, le nombre des personnes qui n’ont pas accès
à l’eau potable. Le premier Forum alternatif mondial de l’eau
(2), réuni en 2003 à Florence, en Italie, s’inspirant du Manifeste
de l’eau 83) et des réflexions du Forum social mondial de Porto
Alegre, préconisait « une autre politique mondiale et locale
de l’eau » et cherchait à garantir « le droit à l’eau
pour les 8 milliards de personnes qui habiteront la planète en
2020 ».
Néanmoins,
ces déclarations n’ont pas bénéficié, dans les instances de décision,
de toute la volonté politique nécessaire pour les appliquer. Au
contraire, dans le monde entier augmentent les pressions pour
privatiser la distribution d’eau, comme tant d’autres biens et
services. Les transnationales de l’eau – qu’elles s’appellent
Bechtel, Veolia, Suez, Saur Bouygues, Nestlé, Vivendi Environnement,
Danone, RWE, Thames Water, Southern Water, Coca-Cola ou Aguas
de Barcelona – disposent pour ce faire des organismes financiers
multilatéraux qui imposent des recettes de privatisation aux pays
du Sud.
L’appropriation
de l’eau et, souvent, sa pollution par le secteur industriel viennent
aussi du fait de l’usage et la surconsommation qu’en font, généralement
de façon gratuite, les usines de pâte (qui ont besoin de grands
volumes d’eau), les mines, les fermes crevettières. Certaines
activités comportent en outre la détérioration et la destruction
des forêts, ce qui a une incidence directe sur le cycle de l’eau
dans lequel la forêt joue un rôle clé.
Les
plantations industrielles d’arbres en régime de monoculture sont,
elles aussi, un mode d’appropriation de l’eau, car les essences
à croissance rapide pompent l’eau des nappes souterraines, au
détriment des autres activités menées dans les environs.
L’Atelier
populaire pour la défense de l’eau, organisé au Mexique en 2005,
avait identifié « quelques visages de la privatisation »(4),
dont les suivants :
*
La privatisation des territoires et des bio-régions. Les entreprises
qui commercialisent l’eau ou qui en ont besoin en grande quantité
pour leurs activités cherchent à privatiser des territoires et
des bio-régions entières pour s’assurer le monopole de cette ressource
grâce à des modifications des lois.
*
La privatisation par le détournement. La construction de barrages
et de voies fluviales et le détournement de fleuves de leur cours
naturel pour approvisionner des zones industrielles, agro-industrielles
et urbaines de forte consommation.
*
La privatisation par la pollution. Les industries minières, pétrolières,
papetières et électriques, auxquelles s’ajoutent l’agriculture
industrielle qui utilise des produits chimiques toxiques et d’autres
industries sales, ont « l’effet collatéral » de contaminer
l’eau, ce qui équivaut à s’approprier une ressource qui appartient
à tous puisqu’elles empêchent d’autres de l’utiliser.
Les
populations nigérianes peuvent en porter témoignage : des
entreprises pétrolières telles que Shell polluent les eaux du
delta du Niger à un point tel que, d’après une étude de l’Union
européenne, leur teneur en pétrole est dangereuse pour la vie
aquatique et humaine.
Les
plantations industrielles de palmier à huile, en plus d’altérer
le cycle de l’eau par le déboisement qu’elles comportent en général,
emploient des produits agrochimiques toxiques pour combattre les
ravageurs, les mauvaises herbes et les maladies des plantes, et
ces produits finissent par atteindre les eaux de surface et souterraines.
Aux endroits où il pleut en abondance, l’eau de la pluie emporte
les herbicides, tels que le glyphosate ou le paraquat, jusqu’aux
fleuves et ruisseaux, seule source d’eau de populations entières
qui habitent autour des plantations et qui en subissent les effets
sur leur santé.
Et
finalement, c’est une affaire de politiques. L’écologiste suisse
Rosmarie Bär l’explique très bien : « quand on parle
d’eau il faut parler de politiques. La politique de l’eau va de
pair avec la politique territoriale et agricole, avec la politique
commerciale et économique, avec la politique environnementale,
sociale et sanitaire, et avec celle de l’égalité ».
Les
politiques qui s’imposent de nos jours dans le monde entier sont
très loin de voir que nous faisons partie d’un grand système qui,
à son tour, fait partie de bien d’autres systèmes, de l’atome
à la galaxie. Ce que l’on fait à un endroit du système a des répercussions
sur tous les autres. La tâche urgente que nous avons en tant qu’humanité
est de redresser cette déviation pour récupérer l’avenir et, avec
lui, la merveille de la vie qui coule, comme l’eau.
(1)
“El agua”, Comfama,
http://www.comfama.com/contenidos/bdd/6358/AGUA.pdf.
(2)
Déclaration de Florence du Forum alternatif mondial de l’eau (21-22
mars 2003),
http://paginadigital.org/articulos/2003/2003terc/noticias5/agua25-4.asp
(en espagnol).
(3)
“El
manifiesto del agua”, Ricardo Petrella, Barcelona, Encuentro Icaria
Editorial-Intermón Oxfam, 2002.
(4) “Las
caras de la privatización del agua”, Silvia Ribeiro, La Jornada,
abril 2005,
http://www.jornada.unam.mx/2005/04/30/027a1eco.php.
index
–
La forêt et l’eau
Les
rapports entre la forêt et l’eau existent depuis bien avant l’arrivée
des humains dans la planète. Là où il tombe de l’eau du ciel avec
une certaine régularité, il y a une forêt. Pour les scientifiques,
la forêt est un écosystème qui contient une grande diversité biologique,
qu’il s’agisse d’espèces différentes ou de gènes à l’intérieur
d’une même espèce. C’est un endroit où dominent les arbres mais
qui contient en outre d’autres espèces végétales de tailles, de
manières de vivre et d’âges différents. On peut y trouver des
lianes, des plantes grimpantes, des fougères, des arbustes, de
jeunes arbres et d’autres très anciens, qui pourraient nous raconter
l’histoire depuis mille ans avant Jésus-Christ. Tant de plantes
différentes nourrissent beaucoup d’animaux différents, d’où la
grande diversité biologique des forêts.
Et
là où il y a une forêt, il y a de l’eau. Pour commencer, la présence
d’eau est indispensable pour que les plantes existent, puisque
celles-ci ont besoin de trois choses pour la photosynthèse :
la lumière, le dioxyde de carbone et l’eau. Mais en plus, les
forêts se développent et évoluent suivant la quantité d’eau dont
elles disposent, et c’est peut-être pour cela que, une fois établies,
elles la préservent.
Les
forêts créent de plusieurs manières les conditions nécessaires
pour préserver l’eau. Premièrement, en donnant de l’ombre elles
font baisser la température, empêchant l’eau de s’évaporer vers
le ciel. Deuxièmement, elles retiennent les nuages et les font
passer plus lentement, de sorte que la zone conserve davantage
d’humidité. Troisièmement, elles améliorent le sol et le rendent
plus spongieux grâce à l’apport de matière organique, ce qui fait
que l’eau s’infiltre au lieu de ruisseler. Quatrièmement, elles
retardent l’arrivée de l’eau au sol en la retenant dans le feuillage
des arbres pour qu’elle s’écoule ensuite le long du tronc, de
sorte que le sol a le temps de l’absorber et que l’érosion est
évitée.
Les
cultures anciennes connaissent très bien les rapports de l’eau
et de la forêt. Le peuple mapuche, qui habite dans le Sud du Chili,
trouve dans la forêt indigène des esprits-forces qui protègent
l’eau. Les gñen-ko habitent un endroit sacré au sein de la forêt,
le meno-ko, le lieu où naît l’eau. Les gñen-ko punissent ceux
qui pénètrent dans le meno-ko sans demander leur autorisation,
ou ceux qui s’y rendent sans une raison valable comme la cueillette
de plantes médicinales pour soigner un malade.
Lucinda
Pichicona, une femme mapuche, raconte : « les gens
ont commencé à enlever des plantes, parce qu’ils étaient dans
le besoin, des arbres pour vendre du bois de feu ou se chauffer,
ou faire des clôtures, peu à peu ils ont exploité et détruit leur
bosquet. [...] et beaucoup de personnes ont nettoyé, par exemple,
il y a des institutions qui viennent nous dire qu’il faut nettoyer
l’eau, que tout doit être très propre, et de nombreux Mapuche
ont nettoyé les bassins d’où ils tiraient l’eau, parce que, avant,
les feuilles tombaient mais on les écartait et on prenait de l’eau,
mais comme on leur a dit que cette eau était sale les gens ont
coupé les arbres pour que les feuilles ne tombent pas. Et qu’est-ce
qui s’est passé ? L’eau a disparu. Alors ils se sont rendu
compte que si on enlève les plantes l’eau n’est plus là, il n’y
a plus de gñen pour la produire ». (1)
Quand
disparaît la forêt qui s’est développée en équilibre avec les
conditions environnementales de la zone, cet équilibre est gravement
atteint. Les sols et les pentes sont exposés aux agents de l’érosion,
dont le plus fort est l’eau. C’est justement cela qui explique
le mieux les rapports entre ces trois facteurs : sans la
forêt, l’eau et le sol sont presque antagonistes dans les endroits
où le relief n’est pas plat. En revanche, quand la forêt est présente
il existe des liens naturels qui permettent à l’eau et au sol
d’avoir des rapports étroits, de se rapprocher et de rester ensemble
pendant bien plus longtemps.
Quand
la forêt indigène est remplacée par des plantations d’arbres exotiques,
les liens entre l’eau et le sol se brisent parce que les seuls
arbres capables de les maintenir en équilibre sont ceux qui se
sont développés en fonction des caractéristiques de l’endroit
en question.
Un
Mapuche du secteur de Lumaco l’explique ainsi : « à
présent il n’y a pas beaucoup de meno-ko parce que les entreprises
forestières sont venues partout, elles ont entouré la communauté,
l’eau a diminué. Et maintenant qu’on a planté des pins, quand
les pins poussent l’eau disparaît. Et la communauté est devenue
plutôt triste. La vie n’est plus comme avant ». (1)
Nous
savons que les trois quarts de la planète sont couverts d’eau
mais, pour que les êtres humains puissent en profiter il faut
qu’il existe des forêts suffisantes pour la mettre à leur portée.
Autrement, nous devrons nous contenter de la voir passer.
Alejandra
Parra, RADA (Red de Acción por los Derechos Ambientales), adresse
électronique :
sinurgirse@yahoo.es
(1) Extraits d’interviews
à des kimche (des sages) du village de Pantano, commune
de Lumaco, province de Malleco, région d’Araucanía, au Chili,
pour la thèse “Estrategias de restauración de comunidades boscosas
nativas degradadas en un contexto intercultural”, Parra, A. 2004.
index
- –
Les liens entre l’eau, les forêts et le climat
-
Dans les rapports symbiotiques de
l’eau et la forêt dont parle l’article précédent, il faut considérer
un autre élément qui entre en jeu : le climat. Le climat
est un facteur déterminant de la forêt, de sa flore et de sa
faune. C’est à cause du climat qu’une forêt est boréale ou tropicale
humide, et que sa diversité est de telle ou telle sorte. À leur
tour, les forêts ont joué un rôle crucial dans le développement
du climat du globe à cause de leur capacité de capter du dioxyde
de carbone et de libérer de l’oxygène.
L’association eau-forêt-climat a des
répercussions qui vont au-delà du plan local et de ce qui est
directement vérifiable. Une étude de l’université d’Oxford (1)
éclaire les rapports qui existent entre les pluies et le mouvement
atmosphérique du bassin du Congo et du bassin de l’Amazone,
et cite des analyses satellites qui rendent compte d’une oscillation
naturelle dans tout l’océan Atlantique, suivant laquelle les
inondations dans le bassin amazonien ont tendance à coïncider
avec les sécheresses dans le bassin du Congo et réciproquement.
À leur tour, les grandes variations des régimes pluviaux de
l’Amazonie et du Congo se répercutent sur l’hydrologie et le
climat d’autres régions.
Les renseignements fournis par l’étude
sous forme de chiffres et de scénarios reprennent un héritage
de connaissances anciennes apparemment oubliées : que la
vie est interdépendante et que ce que l’on fait à un endroit
a inéluctablement des répercussions à un autre endroit. Par
exemple, le déboisement du bassin du Congo (où l’on détruit
près d’un million et demi d’hectares de forêt par an) a provoqué
une diminution de 5 à 15 % des pluies dans la région des
grands lacs des États-Unis, et il a affecté aussi l’Ukraine
et la Russie (au nord de la mer Noire). De son côté, la modification
de la couverture du sol dans les grands bassins de l’Afrique
et de l’Asie a des répercussions sur la mousson asiatique.
Les activités industrielles et extractives,
qui comportent l’affectation des terres boisées à l’agriculture,
la production de bois, la construction de routes, l’exploitation
pétrolière et minière, se poursuivent pour soutenir la mondialisation
économique à travers le pillage brutal de la nature, mais non
sans conséquences.
Du fait de la rupture d’équilibres
délicats comme ceux de l’association forêt-eau-climat, la planète
se retrouve maintenant devant la menace du changement climatique.
Nous sommes en train d’apprendre que l’industrialisation massive
qui engloutit la nature avec tant de voracité a de gros problèmes
de digestion : l’émission excessive de « gaz à effet
de serre » (dont le dioxyde de carbone) n’a aucun rapport
avec les mécanismes d’émission naturels, elle est le fait des
activités industrielles mentionnées.
L’augmentation de la température au
20e siècle est probablement la plus forte des mille dernières
années, et l’on prévoit une augmentation de la fréquence et
de l’intensité des phénomènes extrêmes, comme les fortes pluies,
la chaleur estivale et la sécheresse dans certaines régions.
D’après le GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution
du climat), sur les douze années qui vont de 1995 à 2006, onze
figurent parmi les plus chaudes depuis qu’il existe des registres
de la température terrestre (à partir de 1850).
Pour le 21e siècle, le GIEC prévoit
l’augmentation de la concentration de dioxyde de carbone et
de la température moyenne de la surface du globe. (2) Le déboisement
est l’une des causes de l’augmentation des gaz à effet de serre
(il y participe à 18 %, d’après le rapport de l’ex-économiste
de la Banque mondiale Nicholas Stern sur les conséquences du
changement climatique et du réchauffement planétaire pour l’économie
mondiale), et il modifie en outre le climat local, régional
et mondial.
Le changement climatique touchera
surtout les forêts tropicales dans les régions où la pluviosité
diminuera, ainsi que les mangroves, qui subiront les effets
des changements de température. La résilience des écosystèmes
(leur capacité de récupération et d’adaptation) risque d’être
largement surpassée en ce siècle, du fait de la combinaison
sans précédent du changement climatique, des perturbations associées
à ce changement (inondations, sécheresse, incendies, prolifération
d’insectes, acidification des océans) et d’autres facteurs tels
que le changement d’affectation des terres, la pollution, la
fragmentation des systèmes naturels, la surexploitation des
ressources. Cela implique, entre autres, des conséquences irréversibles
pour la diversité biologique.
D’autre part, le changement climatique
affecte l’eau non seulement en raison de ses effets sur les
forêts et donc sur le cycle de l’eau, mais en raison des conséquences
de la fonte des glaces ; en outre, l’augmentation de la
température peut compromettre la qualité de l’eau, par exemple
en provoquant la prolifération des algues. D’après les renseignements
réunis par le GIEC (3), il y a eu au 20e siècle un retrait généralisé
des glaciers non polaires. Cela a un double effet : à la
longue, l’eau disponible est moindre ; et d’autre part,
un grand volume d’eau se déverse dans la mer, affectant directement
les zones côtières. Cet effet du changement climatique renforce
à son tour le changement climatique, puisque l’inondation de
terres, qu’il s’agisse de prairies ou de forêts, provoque l’émission
de méthane, l’un des gaz à effet de serre qui contribuent le
plus au réchauffement mondial et donc au dérèglement du climat.
Les conséquences du changement climatique
ont des effets directs sur l’humanité, non seulement sur les
populations voisines des forêts, qui sont immédiatement touchées
par la disparition de ces dernières, par la pénurie ou l’absence
d’eau et par les nombreuses répercussions de cette situation
sur leur santé et leurs moyens de vie, mais également sur les
populations urbaines.
À la longue, les robinets qui ont
oublié l’origine de l’eau, les gratte-ciel qui ont perdu le
souvenir de la fonction des forêts et les gouvernements qui
font semblant de ne pas voir la pollution atmosphérique en subiront,
eux aussi, les conséquences.
1) “Ecosystem services of the Congo
Basin forests”, Danae S. M. Maniatis, Oxford University, 2007,
http://globalcanopy.org/themedia/Ecosystem%20Services%20CB.pdf.
(2) Changement climatique 2001 : Rapport
de synthèse, www.ipcc.ch/pdf/climate-changes-2001/synthesis-spm/synthesis-spm-fr.pdf.
(3) Changement climatique 2007 :
Rapport de synthèse, http://www.ipcc.ch/pdf/assessment-report/ar4/syr/ar4_syr.pdf.
LES DIFFÉRENTS MODES D’APPROPRIATION DE L’EAU
Larmes en bouteille
ou
Poème de l’eau
Hier
je pouvais pleurer et verser des larmes d’eau
Je
pouvais travailler et transpirer librement
Mais
aujourd’hui
Ce
n’est plus ainsi
Les
lits des fleuves sont devenus poussiéreux
Les
fleuves ont été détournés vers des gosiers privés
Les
ruisseaux sont devenus des coulées de sel
Je
transpire du sang
Et
je pleure les yeux secs
Nos
pères et nos grands-pères, nos mères et nos grand-mères disent
que De leur temps, l’eau
Des
rivières et des fleuves, des lacs et des ruisseaux
Était
claire, inodore, sans saveur, saine
De
leur temps
Quand
on parlait de processus, personne n’a imaginé
Qu’il
était question de privatiser nos gorges
D’étouffer
nos papilles à la soude caustique
Tandis
que les eaux des puits de forage et les effluents liquides
Des
usines de pâte d’eucalyptus tâchent de dissimuler
Les
combines et les mensonges de magnats insouciants
Drapés
dans de sombres cocons de plans financiers internationaux
Pour
subjuguer et extraire et embouteiller
Notre
sueur et nos larmes
Nos
pères et nos grands-pères, nos mères et nos grand-mères disent
que De leur temps, l’eau
Des
rivières et des fleuves, des lacs et des ruisseaux
Était
claire, inodore, sans saveur, saine
De
leur temps
Les
rêves de ruisseaux miroitants évoquent des pinceaux surréalistes
Des
poissons dansant autour des hameçons et des pièges de roseaux
Des
galets et du sable soulevés par les plongeurs en quête des trésors
enfouis
Des
siècles prospères à l’abri des regards indiscrets
Je
regarde au fond de ton cœur et je vois
Les
restes fossiles de rêves oubliés
Calcifiés
Des
histoires qui ressemblent à des légendes
Des
crabes mangés depuis longtemps, des tortues expédiées
Vers
des pays lointains
Nos
pères et nos grands-pères, nos mères et nos grand-mères disent
que De leur temps, l’eau
Des
rivières et des fleuves, des lacs et des ruisseaux
Était
claire, inodore, sans saveur, saine
De
leur temps
La
nuit dernière, des enfants dansaient sous la pluie acide
Doublement
réchauffés par les langues de dragon
Des
torchères infernales
Coquillages
vides, orbites sans vie, la mort partout
Des
hommes désolés, le dos brisé, depuis longtemps sans foyer
Assis
sur des bancs de bambou synthétique
Sifflent
le poisson dans les lacs acides
Et
convoitent les périophtalmes dans les mares de goudron
Nos
pères et nos grands-pères, nos mères et nos grand-mères disent
que De leur temps, l’eau
Des
rivières et des fleuves, des lacs et des ruisseaux
Était
claire, inodore, sans saveur, saine
De
leur temps
Autrefois
je pouvais vous recueillir dans le creux de ma main
À
présent vous êtes captives dans du plastique
Ces
logos sont-ils ceux de vos créateurs ?
L’eau
de source jaillit des trous de sonde omniprésents
Eau
polluée vendue comme fluide vivifiant
Surprenant,
n’est-ce pas ?
Qui
a créé les robots qui dérobent ?
Nous
exigeons
Qu’on
libère notre eau
Qu’on
enferme les brigands
Qui
la polluent et nous la volent !
Nos
pères et nos grands-pères, nos mères et nos grand-mères disent
que De leur temps, l’eau
Des
rivières et des fleuves, des lacs et des ruisseaux
Était
claire, inodore, sans saveur, saine
De
leur temps
Nnimmo
Bassey, Environmental Rights Action, adresse
électronique : nnimmo@eraction.org
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– Bangladesh :
la mine de charbon de Phulbari – « des pertes irréparables »
La
mine de charbon à ciel ouvert que l’on prévoit d’établir à Phulbari,
au Bangladesh, impliquerait de détourner un fleuve, d’assécher
pendant 30 ans un aquifère et d’expulser de leurs foyers des milliers
de personnes. De grosses machines creuseraient une série de trous
de 300 mètres de profondeur sur une étendue totale de 59 kilomètres
carrés. Le charbon serait surtout exporté, arrivant par le train
à un port aux Sundarbans où se trouve la mangrove la plus étendue
du monde.
Derrière
ce projet de 1,4 milliards de dollars se trouve l’entreprise Asia
Energy Corporation (Bangladesh), filiale à cent pour cent de la
société britannique Global Coal Management Resources. Le principal
actionnaire de GCM Resources est RAB Capital, un gestionnaire
de fonds spéculatifs basé à Londres. D’autres actionnaires sont
UBS, Crédit Suisse et Barclays. En juin 2008, le conseil d’administration
de la BAsD décidera s’il accorde au projet un prêt de 100 millions
USD et une garantie de risques politiques de 200 millions USD.
Au
cours d’une mission de la BAsD au Bangladesh, en octobre 2007,
le chef de mission Kunio Senga a dit aux journalistes que « l’extraction
de charbon aura un énorme potentiel pour la génération d’électricité »,
et il a ajouté : « L’exploitation de charbon est très
efficace ».
D’après
Asia Energy, la mine déplacerait 40 000 personnes, mais les
activistes affirment que le nombre de personnes affectées pourrait
être dix fois plus élevé. « Quel que soit l’endroit où on
nous envoie, si on nous expulse de nos foyers nous allons perdre
nos traditions, notre organisation sociale et nos affaires. Ces
pertes sont irréparables », a dit Nima Banik, professeur
à l’Université des femmes de Phulbari, à l’ONG du Bangladesh Société
pour l’environnement et le développement humain (SEHD).
Au
bruit et à la poussière des explosions de dynamite de la mine
s’ajouteraient le bruit et la poussière des camions et des trains
qui en sortiraient le charbon. L’air sera pollué de poussière
de charbon. L’eau sera polluée par le lavage du charbon, et risquera
de polluer les réserves d’eau environnantes. Le Bangladesh étant
sillonné d’un réseau de centaines de petits fleuves, la pollution
de l’eau à un endroit peut se répandre sur une large étendue.
Pour
éviter que la mine ne s’inonde, de grosses pompes seraient en
fonctionnement 24 heures sur 24 pendant les 30 années de vie du
projet, pour extraire 800 millions de litres d’eau par jour. Le
niveau de la nappe phréatique baisserait sur une étendue de 500
kilomètres carrés. Les puits ne fourniraient plus assez d’eau
aux agriculteurs. « Il faudrait savoir si la distribution
de l’eau serait équitable », signale Philip Gain, membre
de SEHD. Une fois l’exploitation terminée, Asia Energy prévoit
de créer un très grand lac qui fournira de l’eau douce, des lieux
de pêche et des loisirs. Mais après 30 ans d’exploitation, cette
eau sera toxique.
Le
projet a suscité une forte opposition locale. En août 2006, près
de 80 000 personnes ont participé à une manifestation contre
la mine. Les paramilitaires du Bangladesh Rifles ont tiré sur
les manifestants, tuant cinq personnes et blessant des centaines
d’autres. Le 30 août 2006, le maire de Rajshahi, Mizanur Rahman,
a signé un accord avec les contestataires, où le gouvernement
s’engageait à expulser Asia Energy du pays et à interdire les
mines à ciel ouvert. Un an et demi plus tard, le gouvernement
n’a pas encore liquidé l’affaire avec Asia Energy. En revanche,
il prépare une politique sur le charbon qui, d’après le brouillon
actuel, permettrait l’existence de mines à ciel ouvert.
Depuis
que le gouvernement militaire a déclaré l’état d’urgence en janvier
2007, les manifestations publiques sont interdites. Néanmoins,
en décembre 2007 les représentants du sous-district de Phulbari
et des sous-districts voisins Birampur, Nababganj et Parbatipur
ont écrit au président et aux directeurs exécutifs de la BAsD,
leur disant que le projet va « accroître la pauvreté de la
population locale et causer une catastrophe environnementale ».
Le
ministère de l’Environnement du Bangladesh a créé une Unité sur
le changement climatique. « L’accélération du réchauffement
planétaire a provoqué des changements profonds dans notre climat.
Aucun pays ne le sait mieux que le Bangladesh et son peuple, où
des millions de personnes en souffrent déjà », dit un document
de l’Unité sur le changement climatique, lequel ajoute :
« le développement doit veiller à réduire les risques que
le changement climatique comporte pour la vie et la subsistance
de la population ».
L’Unité
sur le changement climatique est financée à plus de 90 %
par le Département du développement international (DfID) du Royaume-Uni.
Le Phulbari n’est mentionné nulle part dans les documents du site
web de l’Unité. Or, le charbon de la mine de Phulbari, s’il est
extrait et brûlé, ajoutera plus de 1,2 milliards de tonnes de
dioxyde de carbone à l’atmosphère.
Gordon
Brown, le Premier ministre britannique, se dit préoccupé par le
changement climatique. Dans une réunion qu’il a eue dernièrement
avec Fakhruddin Ahmed, chef du gouvernement intérimaire du Bangladesh,
Brown a promis que « la Grande-Bretagne va continuer de travailler
de près avec le Bangladesh, aux plans bilatéral et international,
pour trouver une réponse efficace au problème du changement climatique ».
La mine de charbon de Phulbari tourne en dérision cette déclaration.
Chris
Lang,
http://chrislang.org
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– Birmanie
: les barrages dans le bassin du fleuve Irrawaddy déplaceront
des milliers d’habitants des zones rurales
Dans
un pays qui subit déjà de graves difficultés économiques et la
répression de son régime militaire, des milliers de personnes
qui habitent surtout dans les zones rurales risquent de perdre
leurs foyers et leurs terres à cause de la construction de sept
grands barrages dans le bassin du fleuve Irrawaddy (Ayeyarwaddy),
situé dans l’État de Kachin, dans le Nord de la Birmanie.
Ces
barrages sont construits grâce à un accord passé par le gouvernement
militaire de la Birmanie avec la société China Power Investment
(CPI).
L’électricité
générée par les barrages alimentera la région occidentale et le
littoral oriental de la Chine, via le réseau électrique de Yunnan.
Cela représente pour la junte birmane un revenu d’environ 500
millions de dollars par an.
Le
fleuve Irrawaddy ou Ayeyarwaddy est le plus long de la Birmanie
(près de 2 170 km) et la voie fluviale commerciale la plus importante.
Son bassin hydrographique couvre environ 411 000 km2.
Il traverse le pays à partir de l’État de Kachin, où il naît de
la confluence du Mali Hka et du N’Mai Hka. La source de ces deux
derniers fleuves se trouve dans l’Himalaya sud-oriental.
Devenu
l’Irrawaddy, le fleuve coule vers le sud, traversant le territoire
central et la deuxième ville du pays, Mandalay, jusqu’au delta
qui renferme une plaine fertile et un système complexe de mangroves,
long de 290 km et large de 240 km. Le delta de l’Irrawaddy nourrit
une population de plus de 3 millions de personnes et fournit près
de 60 % de la production de riz de la Birmanie.
Au
point de confluence où naît l’Irrawaddy, les travaux d’inspection
et le dynamitage des lits des fleuves ont déjà commencé, pour
la construction du plus grand des sept barrages prévus :
le barrage de Myitsone. Situé 26 miles au nord de Myitkyina, la
capitale de l’État de Kachin, le barrage de Myitsone va générer
3 600 mégawatts d’électricité.
Six
autres barrages sont prévus sur les fleuves N’Mai et Mali, au
nord de la confluence : celui de Chibwe, de 2 000 MW ;
celui de Phizaw, de 1 600 MW ; celui de Khaunglanphu,
de 1 700 MW, et celui de Laiza, de 1 560 MW.
Les
travaux ont déjà commencé aussi pour la construction du barrage
hydroélectrique de Chibwe, sur le N’mai Hka, près de la ville
de Chibwe. Les villages de Washapa et de la vallée du haut Nyawngmawpa,
proches de Chibwe, subissent des pressions des militaires et de
l’entreprise concernée, Asia World Company, pour qu’ils aillent
se réinstaller ailleurs. Pour l’instant les villageois ont refusé
de partir, mais leur détermination risque de ne pas durer longtemps
face à la puissance armée des militaires birmans.
Du
fait de la nature impénétrable du gouvernement militaire de la
Birmanie, on possède très peu d’informations sur ces projets de
barrages et sur les conséquences qu’ils risquent d’avoir pour
la population, les moyens de vie et les écosystèmes. Aucune évaluation
économique ou environnementale n’a été faite ; les habitants
de l’État de Kachin n’ont aucune idée des dimensions des lacs
des barrages ni des étendues qu’ils inonderont.
Des
témoins oculaires de la zone disent que des ingénieurs chinois
et la compagnie Asia World ont entrepris des activités d’inspection
géologique à trois endroits différents le long du N’mai Hka, entre
les villes de Chibwe et de Sawlaw ; en outre, Asia World
est en train de construire des routes en utilisant plusieurs bulldozers
et excavatrices, et elle a embauché des villageois de la zone
dans la zone des travaux. Un travailleur reçoit un salaire minimum
de 5 000 kyat (4 USD) par jour.
D’après
les habitants de la zone, plus de 1 000 travailleurs d’Asia
World sont installés en aval du chantier de Myitsone et, depuis
deux mois, il y a régulièrement des explosions de dynamite au-dessous
du lit du fleuve. Des soldats du bataillon d’infanterie nº 121
de l’armée birmane sont stationnés à proximité pour des raisons
de sécurité.
On
ne connaît pas exactement le nombre des personnes qui seront déplacées
par les barrages, mais on l’estime à plus de 10 000 dans
les vallées de Washapa et Nyawngmawpa, situées à l’ouest du N’mai
Hka. Au moins 47 villages seront submergés. En plus des habitants
de l’État de Kachin, trois millions de personnes qui habitent
le delta de l’Irrawaddy – le bol de riz de la Birmanie – risquent
de subir les effets des barrages en raison des changements qu’il
provoquera dans les flux et les niveaux saisonniers de l’eau.
Les
impacts écologiques, quoique moins connus, seront probablement
graves, puisque ces grands barrages vont inonder de vastes étendues
de forêts et affecter la diversité biologique végétale et fluviale.
Le bassin de l’Irrawaddy est situé entre deux régions écologiques
très diverses et menacées – la région indo-birmane et celle du
centre-sud de la Chine – qui contiennent au moins 1 500 espèces
de plantes vasculaires et endémiques. La confluence des fleuves
Mali et N’mai est à l’intérieur des forêts tropicales de Mizoram-Manipur-Kachin.
L’exploitation forestière a déjà commencé dans des zones situées
entre l’Irrawaddy et la ville de Mogaung, où l’on abat des
tarmalans et des tecks pour les envoyer en Chine.
Le
cours de l’Irrawaddy est longé de zones habitées par des espèces
d’oiseaux endémiques ; on connaît au moins quatre de ces
zones dans le bassin. Dans la zone centrale viennent passer l’hiver
les oiseaux d’eau du Tibet et d’autres régions du nord de l’Himalaya.
Ces espèces seront affectées par les changements de la qualité
de l’eau et des poissons.
Le
dauphin de l’Irrawaddy (Orcaella brevirostris), l’une des
quatre espèces de dauphins d’eau douce du monde, classée par l’UICN
comme en danger critique d’extinction, est lui aussi menacé par
la diminution des proies que provoqueront les perturbations dans
les modèles de migration des poissons, la dégradation de la qualité
de l’eau et la modification de l’hydrologie.
Les
dauphins de l’Irrawaddy se trouvent à 300 km au sud du site prévu
pour le barrage de Myitkyna. La population les vénère et les pêcheurs
ont une méthode qui inclut leur coopération : les dauphins
répondent à leurs signaux en nageant en demi-cercles de plus en
plus serrés de manière à rassembler les bancs de poissons. Mais
leur habitat a déjà diminué de 60 % au cours du siècle dernier,
et l’on estime que leur population est, au mieux, de 59 individus.
Amraapali
N., écrivain de la région du Mékong (amraapali@gmail.com)
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–
Argentine : les scientifiques confirment
que les plantations assèchent les fleuves et salinisent la nappe
phréatique
La
pampa argentine et uruguayenne est l’une des prairies non cultivées
les plus vastes du monde. Pendant trois millénaires au moins,
les graminées y ont dominé. À partir du 19 siècle, des eucalyptus
ont été plantés sur des surfaces réduites, pour avoir de l’ombre
dans les établissements d’élevage et pour en tirer du bois d’œuvre.
Aujourd’hui, l’industrie de la pâte et du papier et celle des
puits de carbone sont en train de se développer en Amérique du
Sud. De plus en plus, elles visent les prairies pour les transformer
en plantations industrielles d’arbres.
Robert
Jackson, professeur de biologie à l’université de Duke, a passé
de nombreuses années à étudier les effets des plantations sur
l’eau. « L’implantation d’arbres sur de grandes étendues
pourrait compromettre la réalimentation de la nappe phréatique
au niveau du paysage, rendant son usage éphémère et provoquant
une diminution généralisée des réserves souterraines », avait-il
écrit dans un document publié en 2004 dans Global Change Biology.
Rédigé avec son collègue Esteban Jobbágy, ce document est fondé
sur une comparaison de la prairie et des plantations adjacentes
dans la pampa argentine. Ils ont trouvé que, en plus de faire
baisser le niveau de la nappe phréatique, « la conversion
des prairies en plantations a provoqué une forte salinisation
du sol et de l’eau souterraine dans les sols où les sédiments
sont d’une texture intermédiaire, le type de sol le plus fréquent
de la région ».
Dans
la pampa, il y a des lacs d’eau douce peu profonds qu’on utilise
pour boire, mais la nappe du sous-sol est saumâtre. Les plantations
d’arbres s’alimentent de cette eau et font monter les sels à la
surface. En outre, les plantations ont des incidences sur les
nutriments du sol : elles diminuent la teneur en calcium,
en magnésium et en potassium mais augmentent la teneur en sodium.
Ainsi, le sol devient plus salé encore.
« L’implantation
massive d’arbres dans la pampa aurait pour résultat probable un
paysage où la nappe phréatique serait profonde et salée »,
préviennent Jackson et Jobbágy.
En
décembre 2005, Jackson a été l’auteur principal d’un rapport publié
dans le magazine Science, intitulé Trading Water for Carbon
with Biological Carbon Sequestration. Jackson et ses collègues
ont comparé la composition chimique des sols des prairies et celle
des plantations adjacentes dans 16 pays. Ils ont analysé les données
d’études menées sur de longues périodes (avec plus de 500 observations
annuelles), comparant les bassins hydrographies de prairies, de
brousses et de champs agricoles à ceux des plantations. En outre,
ils ont mené leurs propres recherches en Argentine.
« Les
méthodes de piégeage de carbone dans les plantations d’arbres
n’analysent pas toutes les conséquences pour l’environnement »,
disent Jackson et ses co-auteurs. Le rapport constate que le remplacement
des prairies par des plantations provoque « des diminutions
considérables du débit des fleuves et l’augmentation de la salinisation
et de l’acidification du sol ».
« En
une décennie », a dit Jackson en 2005, lors d’une interview
à la National Public Radio, « les plantations d’arbres réduisent
de moitié le débit des fleuves, par rapport aux prairies et aux
brousses qu’elles ont remplacées, et environ un cours d’eau sur
huit devient tout à fait sec pendant une année entière ou plus ».
Plus d’un cinquième des bassins hydrographiques ont subi des réductions
du ruissellement de 75 % ou plus pendant au moins une année.
« Non
seulement les plantations consomment davantage d’eau que les prairies,
les brousses et les terres agricoles », signalent Jackson
et l’équipe internationale de chercheurs dans Science, « mais
elles consomment aussi davantage de nutriments. Tout cela modifie
la composition chimique du sol, affectant sa fertilité et sa durabilité ».
Dans
un autre rapport publié en 2005, Jackson et ses collègues avaient
trouvé que « les eucalyptus ont des impacts plus forts que
d’autres espèces sur les prairies où ils sont plantés, réduisant
le ruissellement de 75 %, par rapport aux pins qui le réduisent
de 40 % ».
L’effet
des plantations d’arbres sur le flux d’eau pendant la saison sèche
est particulièrement important : « les changements des
flux en saison sèche peuvent être plus importants que les changements
des flux annuels, car c’est pendant la saison sèche que la diminution
des réserves d’eau aura les conséquences les plus graves pour
les utilisateurs, en particulier dans les régions arides et semi-arides ».
Dans
un rapport publié l’année dernière, Jobbágy et Jackson examinent
les effets des plantations d’eucalyptus de la pampa argentine
sur la composition chimique du sol. Leurs conclusions confirment
leurs découvertes préalables : « dans tous les sites
étudiés [où il y avait des plantations d’arbres] la nappe phréatique
et le sol présentaient une salinisation généralisée et homogène ».
Ils signalent que « par rapport aux prairies environnantes,
l’eau sous les plantations d’arbres... était de 15 à 30 fois plus
salée ».
Pour
les agriculteurs et les villageois qui habitent près des plantations
industrielles d’arbres, toutes ces déclarations tirées de journaux
scientifiques revus par des pairs sont l’évidence même. Mais les
agriculteurs et les villageois ne creusent pas des puits pour
prendre des échantillons de terre et d’eau souterraine pour les
faire analyser dans les laboratoires. Ils ne rédigent pas de rapports
pour que les journaux scientifiques les publient. En revanche,
quand leurs cultures ne poussent pas ou quand leurs puits sont
secs, ils s’en rendent compte. La meilleure manière d’éviter ces
problèmes est d’arrêter toute nouvelle expansion des plantations
industrielles d’arbres, avant que « la nappe phréatique profonde
et salée » ne devienne une réalité dans la pampa.
Chris
Lang,
http://chrislang.org
index
–
La pollution de l’eau par des produits agrochimiques toxiques
dans les plantations de palmiers à huile
Le
lac Chini se meurt. Ce beau lac de l’État de Pahang est l’un des
deux seules grandes étendues d’eau douce de la Malaisie... et
il se meurt. Il bouillonnait de poissons et d’autres animaux et
plantes aquatiques, et il accueillait des communautés indigènes,
les Jakuns. Des activités humaines diverses ont contribué à polluer
le lac Chini, en particulier la construction d’un barrage mais
aussi les pesticides et les fertilisants employés dans les plantations
de palmier à huile qui entourent le lac et qui, par endroits,
en sont très proches.
Comme
on sait, les pesticides employés dans les plantations provoquent
une longue liste de troubles de santé, chroniques ou aigus, et
certains sont nuisibles aux organismes du sol et de l’eau et polluent
l’environnement. La pollution de l’eau du lac porte atteinte à
la santé et aux conditions de vie des Jakuns, qui l’utilisent
pour boire et à d’autres fins.
La
demande croissante d’agrocarburants et d’huile végétale a provoqué
l’expansion rapide des plantations de palmier à huile, et l’on
prévoit que cette demande aura doublé d’ci l’an 2020. Pour la
satisfaire, des milliers de kilomètres carrés de terres agricoles
et de forêts seront défrichés en Indonésie, en Malaisie, en Papouasie-Nouvelle-Guinée
et dans bien d’autres pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine.
Avec l’expansion des plantations, l’usage de pesticides augmentera
considérablement.
L’invasion
des forêts par ces plantations de palmier a détruit et détruira
encore les styles de vie et les moyens de subsistance des communautés
indigènes, par la diminution de la diversité biologique, la destruction
de l’habitat forestier et de la faune et la contamination du sol
et de l’eau. À cela s’ajoutent les effets des effluents non traités
de la fabrication d’huile de palme, qui polluent l’air, l’eau
et la terre, provoquent l’érosion du sol et l’envasement des fleuves.
En
plus d’affecter la santé de ceux qui appliquent les pesticides
– dans le cas présent, les travailleurs des plantations de palmier
à huile – les pesticides ont des effets sur les populations et
les consommateurs du monde entier.
Dans
les plantations de palmier à huile on emploie d’innombrables produits
agrochimiques toxiques, dont beaucoup sont une grave menace pour
les réserves d’eau, à travers lesquelles ils contaminent tous
les êtres vivants. Par exemple, le Paraquat est dangereux pour
les plantes terrestres et aquatiques non visées ; le Metsulfuron
et le Diuron sont des contaminants potentiels de l’eau du sous-sol,
et le dernier a en outre des effets adverses sur les milieux aquatiques.
Des insecticides tels que le Monocrotophos, le Methamidofos et
le Carbofuran, et des fongicides comme le Chlorothalonil et le
Maneb, polluent les nappes phréatiques. Les pesticides 2,4-D dimethylamine
et Diuron sont des cancérigènes potentiels. Le Glyphosate, le
Cipermetrin, le Carbofuran et le Maneb sont des pesticides susceptibles
de perturber le système endocrine. Le glufosinate d’ammonium,
encore un pesticide utilisé dans les plantations de palmier à
huile qui pollue la nappe phréatique, a des effets négatifs sur
le fœtus.
L’emploi
de pesticides très dangereux joint à l’application non contrôlée,
aux méthodes d’application et aux conditions d’utilisation habituelles
dans ces pays indique que la probabilité qu’ils parviennent aux
cours d’eau et pénètrent jusqu’aux réserves souterraines est très
élevée.
La
production de pesticides est une industrie multinationale qui
exerce une influence indue sur les organismes internationaux chargés
de fixer les normes, sur les gouvernements nationaux et sur les
communautés locales. L’énorme influence que possèdent ces entreprises
chimiques en raison de leur pouvoir économique explique pourquoi
on continue d’utiliser des pesticides en agriculture, en dépit
des nombreuses évidences de la pollution environnementale et de
l’empoisonnement des hommes qu’ils provoquent et malgré les preuves
que les rendements sont meilleurs quand on remplace les produits
chimiques par des méthodes agro-écologiques.
Les
associations de communautés, les organisations populaires et les
ONG ont constitué des réseaux et des mouvements pour affronter
l’industrie et dénoncer l’expansion des plantations de palmier
à huile en raison de toutes les conséquences négatives qu’elles
ont pour la santé, l’environnement et les moyens de vie des communautés
indigènes, des paysans, des travailleurs agricoles et des femmes.
Bien de ces groupes préconisent aussi l’agriculture écologique,
axée sur la diversité biologique et fondée sur les connaissances
indigènes et locales et sur les technologies appropriées, qui
vise à la conservation de la diversité, au respect de l’intégrité
écologique et à la défense du droit des travailleurs, des communautés
paysannes, des agriculteurs et des femmes rurales à garder la
maîtrise de la terre, des semences, de l’eau et des forêts.
Sarojeni
V. Rengam, PAN Asia and the Pacific, adresse électronique :
sarojeni.rengam@panap.net
et
panap@panap.net,
www.panap.net.
index
LES FEMMES ET L’EAU
–
Des femmes parlent de l’eau qu’on leur enlève
Lorsque
les plantations industrielles d’arbres arrivent, l’eau s’en va.
Le problème touche toute la population des environs mais plus
particulièrement les femmes, qui en subissent des effets différenciés.
Ce sont elles qui en parlent avec leurs propres mots.
Au
Brésil, la Mata Atlantica, l’un des écosystèmes les plus riches
en diversité biologique de la planète, a cédé le pas à un paysage
uniforme et triste : des plantations d’eucalyptus en régime
de monoculture. (1) « ... on dirait que le climat a changé
dans le village. Même la pluie a changé, et c’est l’eucalyptus
qui a apporté ces changements. Les fleuves avaient de l’eau en
abondance, maintenant ils n’en ont qu’un filet. Comment pouvons-nous
planter ? Il y a des moments où il faut arroser le potager,
la terre est sèche, brûlée, mais aujourd’hui il faut planter et
mettre de l’engrais pour avoir une alimentation saine, et c’est
difficile ». (Cláudia, Commission de femmes indigènes tupiniquim
et guarani, village tupiniquim de Pau-Brasil)
« Je
raconte toujours ce que disait ma mère : qu’il y avait beaucoup
de gibier, beaucoup de poissons. Le fleuve Sấo Domingos
n’a plus d’eau, et on ne trouve plus de gibier, rien que des tatous
et des cabiais. Les poissons n’existent plus. Si on veut du poisson
il faut l’acheter dans la ville. Mes enfants ne savent plus ce
que c’est. » (Domingas, de la communauté quilombola de Sấo
Domingos)
Rien
que dans la municipalité d’Aracruz, 430 km2 de forêt
tropicale pluviale ont été déboisés pour planter des eucalyptus.
Des fleuves indispensables à la vie des populations indigènes,
comme le Guaxindiba et le Sahy, qui baignaient le village de Pau-Brasil,
ont presque disparu. « C’était si merveilleux d’avoir le
fleuve à notre disposition. Nous lavions le linge, nous prenions
de l’eau pour boire, pour faire la cuisine... On attrapait des
poissons avec un crible. Toutes ces femmes... il y avait tant
de monde rassemblé ! C’était là qu’on lavait le linge. Ensuite,
on prenait un bain et on repartait. » (Marideia, village
tupiniquim de Pau-Brasil)
La
région où habitent les populations quilombolas a vécu le même
drame : « Aujourd’hui, le fleuve est contaminé, l’eau
ne sert plus à boire, ni à se baigner, ni à faire la lessive,
elle ne sert plus à rien. C’est-à-dire que la différence a été
très grande, parce que nous avions un fleuve à nous, qui était
bon, qui était propre, l’eau était transparente comme du verre,
on regardait et on voyait son ombre reflétée, on voyait les poissons
là-bas au fond, et aujourd’hui on ne voit rien, rien que du noir... »
(Nilza, Commission de femmes indigènes, village tupiniquim de
Comboios)
« [...]
Notre préoccupation c’était l’absence du fleuve, et maintenant
c’est bien plus grave. C’est comme vous avez dit : se baigner,
faire la lessive, avoir de l’eau à la maison... Et quand il y
avait un fleuve ici, les femmes prenaient leurs paquets de linge...
et c’était la fête au bord du fleuve, pendant que toutes lavaient
le linge. Surtout le samedi, et en semaine pour celles qui avaient
du temps. C’était une corvée de moins, parce qu’il y avait toute
cette eau dans le fleuve et tout était plus facile [...] maintenant
il faut la sortir du puits, descendre une pente pour arriver au
puits... Les hommes ne s’en occupent pas, c’est l’affaire des
femmes, et quand il n’y a pas d’eau dans les réservoirs ou que
la pompe ne fonctionne pas, les hommes ne prennent pas le seau...
ceux qui prennent le seau et descendent la pente sont rares. Mais
ce sont les femmes qui s’en occupent, n’est-ce pas ? Ce sont
elles qui vont tirer l’eau du puits pour en avoir à la maison.
Je veux dire que, quand le fleuve était là, on avait moins de
travail parce que, au moins pour la lessive, on pouvait résoudre
le problème. La difficulté a augmenté avec tout ce processus,
avec l’arrivée des eucalyptus qui ont pompé l’eau du fleuve et
l’ont laissé comme il est aujourd’hui. » (Maria Helena, village
tupiniquim de Pau-Brasil)
« On
lavait des tas de linge ensemble. Toujours au même endroit. Quand
ces femmes étendaient le linge au soleil, elles avaient l’habitude
de parler. On met le linge à tremper avec de la lessive en poudre,
mais elles faisaient autrement. Là-bas, pour blanchir on utilise
des feuilles de papayer, n’est-ce pas ? [rires], et on mettait
les grandes herbes au bord du ruisseau, on mettait dessus les
draps blancs, le linge blanc, et il blanchissait vraiment. De
temps en temps on l’arrosait d’un peu d’eau et le linge devenait
tout blanc, je vous assure ». (ENI, communauté quilombola
de Sấo Domingos)
En
Équateur, dans la région des mangroves, les « concheras »
typiques ont toujours nourri leur famille grâce à la pêche artisanale
des crevettes qui se réfugient entre les racines des mangliers.
À présent, les mangroves et les « concheras » ont subi
les effets dévastateurs de l’élevage industriel des crevettes.
« L’arrivé
des entreprises crevettières a détruit notre vie. Nous avons perdu
jusqu’à notre dignité. On ne peut plus pêcher, on ne peut plus
attraper des crevettes parce qu’on nous empêche d’aller aux endroits
où nous avons toujours travaillé. Ils ont tout pris, même l’eau.
Parfois ils nous en donnent un peu pour la cuisine, mais seulement
quand ils en ont de trop. » (Une habitante de Puerto
Hondo, île Puna, province de Guayas) (2)
Dans
la sierra équatorienne – les paramos – la plantation de pins a
commencé dans les années 1980, encouragée par des institutions
telles que le Fondo Ecuatoriano Populorum Progressio, qui ont
indiqué aux communautés où il fallait les établir et comment.
Les conséquences se font maintenant sentir, surtout chez les femmes,
comme le montrent les témoignages suivants : (3)
« À
présent nous n’avons pas d’eau et les fleuves sont secs ;
nous n’avons plus de jardin, nous ne plantons ni des oignons ni
rien d’autre. L’été est très dur, les plantes meurent, les animaux
aussi, les puits d’eau douce sont secs. La terre n’est plus fertile,
elle ne produit plus rien ». (Femme de Bolivar Simiátug)
« Avant
on lavait avec cette eau, maintenant nous ne pouvons plus le faire,
nous devons laver avec de l’eau à boire. » (Femme de Tungurahua)
« Par
exemple, nous sommes obligées de faire à manger, de baigner les
enfants. Le plus dur c’est de transporter l’eau pendant deux heures,
trois heures, et nous l’avons fait. C’est à nous, les femmes,
de donner à boire aux animaux à midi, et aussi l’après-midi. Nous
devons conduire la vache pour trouver de l’eau ailleurs, parce
que la source n’est plus là, il faut aller la chercher à 40 ou
50 minutes de marche. C’est nous, les femmes, qui menons les vaches.
C’est nous qui allons chercher l’eau. On y va avec les gosses.
Nous trouvons de l’eau là où il y avait des plantes indigènes,
ou bien nous creusons à la pioche là où il n’y a pas eu de pins. »
« Dans
les plantations de pins toutes les plantes indigènes sont mortes,
et comme rien ne pousse là-dedans, tout est sec et il y a eu des
incendies. » (Femme de Guaranda)
La
pénurie d’eau provoquée par les plantations s’étend aux zones
agricoles :
« Autrefois
on semait des plantes de cycle court, des mûres et d’autres choses,
mais nous avons dû changer nos cultures. Nous avons changé aussi
le type d’animaux, à présent nous n’avons que des cobayes. »
(Femme de Tungurahua)
« Cela
touche surtout notre économie : nous ne produisons plus rien,
nous devons tout acheter. Les nôtres sont parties travailler dans
la ville, comme employées domestiques ou couturières. Avant, nos
grand-mères restaient à la maison, les enfants restaient avec
elles. » (Femme de Tungurahua)
Ces
femmes sont tenaces, les paroles coulent de leurs lèvres comme
l’eau dont on les prive. Leurs voix doivent être entendues et
validées parce qu’elles disent des vérités aussi évidentes et
simples que la vie même.
(1)
Extrait de “Mujeres y Eucalipto” - Historias de vida y resistencia,
Gilsa Helena Barcillos et Simone Batista Ferreira.
(2)
Témoignage apporté par Marianeli Torres, C-CONDEM, adresse électronique :
marianeli@ccondem.org.ec.
(3)
Témoignages recueillis au cours d’une étude commandée par le WRM.
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