NOTRE
OPINION
–
Histoire de deux conventions
Un
beau jour ... les
gouvernements du monde se sont réunis et ils ont reconnu que la
Terre avait de gros problèmes écologiques et qu’il fallait faire
quelque chose. Cet événement historique s’est appelé Sommet de
la Terre et il a eu lieu en 1992 dans le cadre tropical de Rio
de Janeiro.
Tout
le monde était très enthousiaste parce que les gouvernements s’étaient
engagés à entreprendre un genre nouveau de développement – qu’ils
avaient défini comme « durable » – lequel allait éviter les effets
négatifs pour l’environnement du modèle de développement dominant
à l’époque.
Les
gens ont vu l’avenir avec plus d’espoir encore quand on leur a
dit que, désormais, les gouvernements allaient veiller à ce que
tous les types de production soient respectueux de l’environnement
et de la justice sociale.
Pour
prouver le sérieux de leur engagement, les gouvernements ont adopté
une convention pour protéger la diversité biologique (la CDB)
et une autre pour prévenir le changement climatique (la CCCC).
Or,
les deux conventions ont vite été récupérées par l’ogre si souvent
présent dans les contes. Pire encore, en cette occasion les ogres
étaient très nombreux et très méchants, et ils ne voulaient que
dévorer toutes les ressources de la Terre. La seule durabilité
qui les intéressait était celle de l’argent qui allait remplir
leurs poches.
Comme
nous le savons tous, cette histoire est malheureusement vraie,
et elle raconte comment les sociétés transnationales ont détourné
les deux conventions. Ainsi, au lieu de protéger la diversité
biologique, la CDB a ouvert la porte aux entreprises pour qu’elles
s’emparent des richesses biologiques de la Terre, et même pour
qu’elles manipulent génétiquement les formes de vie. Quant à la
CCCC, au lieu d’éviter le changement climatique elle a contribué
à créer des marchés d’émissions, inutiles pour le climat mais
extrêmement profitables pour les mêmes entreprises qui sont en
train de le détruire.
Ces
entreprises ont si bien réussi que, 16 ans après l’approbation
des deux conventions, la diversité biologique continue de disparaître
dans les forêts, les prairies et les zones humides, tandis que
le climat continue de se dérégler. Pire encore, les deux conventions
sont devenues très utiles aux entreprises pour gagner de l’argent
dans des secteurs tels que la biotechnologie, l’agro-industrie,
l’hydroélectricité, l’énergie nucléaire et d’autres encore, et
pour que les pires ennemis de la diversité biologique et du climat
– avec l’industrie pétrolière en tête – poursuivent leurs activités
habituelles.
Afin
que les deux conventions puissent accomplir leur mission originelle
– conserver la diversité biologique et empêcher le changement
climatique – il est donc nécessaire d’éliminer l’influence des
transnationales et de faire pression, depuis la société civile
organisée, pour que les gouvernements changent de cap.
L’histoire
n’est pas finie. Les deux conventions vont se réunir cette année,
la CDB en mai et la CCCC en décembre. Cette histoire
peut avoir encore un heureux dénouement, mais cela dépendra
de l’aptitude de la société civile à contrecarrer l’influence
des entreprises et à mettre les besoins des gens au programme
des conventions.
index
LA DIVERSITÉ BIOLOGIQUE AU POINT
DE MIRE
– Requête à la CdP9
: la diversité biologique avec les gens et pour les gens
Les
gens du monde sont aujourd’hui les témoins impuissants d’une crise
mondiale due à la hausse injustifiée des prix des aliments. Comme
tous les désastres, cette crise touche plus gravement les secteurs
les plus vulnérables, les économies les plus dépendantes, les
pays les plus appauvris.
De
nombreux facteurs contribuent à cette crise : la hausse du prix
des fertilisants (provoquée par celle du prix du pétrole), les
fortes sécheresses dans des régions clés, l’augmentation de la
demande dans des pays qui accèdent à la consommation, comme l’Inde
et la Chine, et, surtout, le fait que les terres agricoles sont
affectées de plus en plus à la production d’agrocarburants. En
effet, moins de la moitié de la production mondiale de céréales
est destinée à la consommation humaine ; le reste est réservé
à l’alimentation animale et, de plus en plus, à la fabrication
de carburants.
L’économie
mondiale dominante démantèle peu à peu les systèmes alimentaires
nationaux et fait que les cultures vivrières, comme la nature
entière, cessent d’être au service des gens. En une parodie pathétique
du roi Midas, le modèle néolibéral et ‘mondialisateur’ transforme
tout ce qu’il touche en marchandises, affaires, spéculation et
lucre. Pour y parvenir, il a dû priver la nature de son caractère
divers et imposer la monoculture dans tous les domaines imaginables
: l’agriculture, les forêts, les mentalités. Cette tâche a été
facilitée par le modèle agricole, industriel et exportateur, de
la ‘Révolution verte’ lancée dans les années 1960, et la libéralisation
du commerce par le biais des ‘recettes’ et des politiques imposées
par la Banque mondiale, le FMI, l’Organisation mondiale du commerce
et, ces derniers temps, les traités bilatéraux de libre échange.
Les
sphères technocratiques où le sort des gens est souvent fixé reprennent
elles aussi le même modèle et perdent tout contact avec la réalité.
La FAO en est un exemple : sa définition des plantations industrielles
d’arbres comme des ‘forêts’ (que la Convention sur la diversité
biologique reprend) ignore absolument la notion d’écosystème.
En revanche, les populations qui ont subi les effets des plantations
perçoivent clairement la différence et cela se reflète dans les
noms qu’elles leur donnent, qui varient d’une région du monde
à l’autre, suivant l’expérience qu’elles en ont eue.
En
Thaïlande, par exemple, où l’agriculture est une activité d’importance
vitale pour la population rurale, l’eucalyptus est appelé « l’arbre
égoïste » parce que, non seulement il empêche de cultiver d’autres
produits sous les arbres mais il accapare en outre l’eau nécessaire
à la culture du riz.
Au
Chili, les grandes plantations de pins ont été créées dans le
territoire mapuche pendant la dictature de Pinochet. Il n’est
donc pas étonnant qu’on les considère comme des « soldats plantés
» : ils sont verts, ils sont en rang et ils avancent !
Dans
la vallée du Cauca en Colombie, les gens du pays appellent les
plantations de pins les « forêts du silence », parce qu’on n’y
trouve aucune forme de vie, à l’exception des arbres. Le silence
y est donc absolu.
Au
Brésil, les gens appellent « déserts verts » les plantations d’eucalyptus,
et la même chose se passe en Afrique du Sud, aussi bien dans le
cas des eucalyptus que dans celui des pins. Cependant, dans ce
deuxième pays certains rejettent cette appellation, affirmant
que dans quelques mètres carrés de désert il y a plus de vie que
dans une plantation entière !
En
Afrique du Sud également, d’autres préfèrent appeler les plantations
« le cancer vert », pour refléter leur prolifération que rien
n’arrête et la destruction progressive de l’eau, du sol, de la
flore, de la faune et des moyens de vie des gens qui finit par
tout tuer... comme le cancer.
Les
habitants de l’état de Sarawak, en Malaisie, disent que les plantations
d’eucalyptus et de palmier à huile sont bien plus mauvaises que
l’exploitation forestière industrielle. En effet, les entreprises
forestières arrivent dans la forêt, coupent les meilleurs arbres
et s’en vont en emportant le bois. Les entreprises de plantation,
en revanche, coupent les meilleurs arbres, brûlent le reste, plantent
leurs propres arbres et... ne s’en vont pas !
En
Équateur, certaines communautés appellent les eucalyptus ‘eucas’.
La raison en est simple : le mot espagnol ‘eucalipto’ (souvent
prononcé ‘eucalito’) a l’air d’un diminutif sympathique que ces
méchants arbres ne méritent pas.
Un
dernier exemple, qui résume en quelque sorte tous les précédents,
provient de l’État d’Espirito Santo au Brésil, où les plantations
d’eucalyptus ont été définies comme « des forêts mortes qui tuent
tout ».
Toutes
ces définitions montrent que les communautés rurales savent très
bien ce qu’est la diversité biologique qui a toujours été à la
base de leur mode de vie, qu’il s’agisse de la diversité agricole,
conservée et transmise depuis des millénaires, ou de celle des
forêts, un autre espace de souveraineté alimentaire pour ceux
qui les habitent et en dépendent.
La
monoculture fait disparaître non seulement la diversité des semences
locales mais aussi les connaissances dont elles s’accompagnent,
l’identité culturelle qu’elles ont créée, la souveraineté alimentaire
de la population concernée. Les propriétaires des plantations
industrielles, qui sont souvent de grandes transnationales, s’approprient
la terre et les semences, décident de la destination des aliments
et du sort des gens.
Pourtant,
cela ne leur suffit pas. Ces transnationales veulent augmenter
encore leur pouvoir par la manipulation génétique, pour faire
des plantations d’arbres à la mesure de leurs affaires. Les arbres
transgéniques pointent menaçants dans les tubes d’essai de puissants
laboratoires associés à des universités célèbres (ou non) et a
des sociétés d’affaires intéressées dans des secteurs divers :
la biotechnologie, l’industrie automobile, l’industrie de la pâte
et du papier, l’industrie énergétique, l’industrie chimique et
tant d’autres. Leur but est de faire des plantations d’arbres
transgéniques, et de continuer de les appeler forêts !
Dans
ce contexte, la Convention sur la diversité biologique (CDB) a
une grande responsabilité : elle doit décider si la diversité
biologique sera au service des entreprises ou au service des gens.
La
prochaine CdP 9 a plusieurs thèmes en attente, dont les agrocarburants,
les arbres transgéniques et la diversité forestière, sur lesquels
il n’y a pas encore eu d’accord. Les textes respectifs sont donc
truffés de crochets (*). Reprenant les paroles d’Helena Paul,
d’Econexus, on pourrait dire que la diversité biologique est mise
entre parenthèses.
En
matière d’arbres transgéniques, la CDB devra choisir entre le
moratoire, le principe de précaution et l’absence de restriction.
Le moratoire a été proposé par quelques délégués en 2006, avec
l’appui de diverses organisations sociales. À cette occasion-là,
il a été décidé que la CDB rédigerait un rapport sur « les effets
possibles, écologiques, culturels et socio-économiques, des arbres
génétiquement modifiés ». Ce rapport a été présenté en février
à la 13e session de l’OSASTT. On y signalait que de nombreux scientifiques
mettaient l’accent sur le besoin d’appliquer le principe de précaution
au moment de considérer l’utilisation d’arbres génétiquement modifiés.
Pourtant, quelques pays essaient d’affaiblir cette mesure de sauvegarde
en proposant un énoncé différent qui la laisse entre crochets.
En
matière d’agrocarburants, malgré les preuves accablantes des conséquences
écologiques et sociales négatives de leur production industrielle,
la CDB nage entre deux eaux ; elle reconnaît les effets négatifs
mais parle des effets positifs, et elle ne s’oppose pas catégoriquement
à leur expansion.
De
façon générale, il est alarmant que la CDB ait ouvert ses portes
aux entreprises responsables de modèles de production, de commercialisation
et de consommation destructeurs, et que ces entreprises puissent
aujourd’hui faire partie des délégations nationales.
Pour
défendre et protéger la diversité biologique, la CDB devrait plutôt
appuyer décidément les systèmes de gestion communautaire des forêts
et les systèmes agricoles traditionnels qui ont réussi à profiter
de la forêt et à la conserver.
Comme
signalé dans la lettre ouverte à la CDB que de nombreuses organisations
sociales sont en train de signer (http://www.wrm.org.uy/actors/BDC/open_letter_CBD.html),
cela exclut l’expansion de la monoculture industrielle. Ainsi,
la lettre exige :
–
que les plantations d’arbres en régime de monoculture soient exclues
de la définition de forêt ;
–
que l’on supprime tout soutien politique, technique et financier
aux plantations pour la fabrication d’agrocarburants, en raison
de leurs répercussions négatives directes sur la diversité biologique
et la souveraineté alimentaire ;
–
que l’on interdise la commercialisation d’arbres transgéniques
et l’emploi de la technologie ‘terminator’.
Alors
seulement on pourra penser à une diversité biologique pour les
gens et avec les gens.
(*)
Les énoncés sur lesquels on ne s’accorde pas sont mis entre crochets
et feront l’objet d’une discussion ultérieure.
index
LES COMMUNAUTÉS
ET LES FORÊTS
–
Équateur : l’amnistie met en lumière l’injustice de la criminalisation
des défenseurs de la nature
Le
14 mars 2008, l’Assemblée constituante qui travaille à la rédaction
d’une nouvelle constitution a accordé l’amnistie à 357 citoyens
défenseurs des droits de l’homme, qui avaient été « criminalisés
pour leurs actions d’opposition et de résistance en défense de
leurs communautés et de la nature », d’après un communiqué de
presse officiel. Les bénéficiaires sont 357 citoyens, dont la
plupart sont des leaders communautaires et paysans de plusieurs
communautés de tous les coins du pays, qui ont participé à des
initiatives communautaires contre l’activité minière, pétrolière,
hydroélectrique et forestière pour défendre l’eau et la qualité
de l’environnement, leurs terres communales et leurs droits collectifs.
Le crime dont on les accusait : la défense de la vie, des droits
de l’homme, de la nature.
Les
organisations locales pour les droits de l’homme, telles que la
Comisión Ecuménica de Derechos Humanos (CEDHU), se sont efforcées
de recueillir des informations sur les cas innombrables de criminalisation
en Équateur. Laborieusement, elles ont réussi à constituer un
registre de plus de 100 cas qui concernent un nombre bien plus
élevé de personnes car, souvent, il s’agit de plaintes collectives
qui touchent des groupes, des familles ou des communautés entières.
Pourtant, les dimensions du problème sont encore plus importantes
car de nombreux cas restent anonymes et passent inaperçus, classés
parmi les délits communs. « Nous célébrons cette décision que
nous considérons comme une victoire des causes collectives sur
la prétention d’individualiser la lutte socio-environnementale
par la culpabilisation de leaders et de membres de la population
», dit le communiqué publié par les organisations pour les droits
de l’homme juste après la proclamation de l’amnistie.
Parmi
les amnistiés figurent de nombreux habitants d’Intag, une vallée
dont la richesse est unique grâce à la forêt subtropicale dont
elle est couverte et qui appartient à la biorégion du Chocó, l’une
des plus importantes du monde en matière de diversité biologique.
Cette forêt unique bénéficie de la protection inconditionnelle
des communautés qui se voient constamment menacées d’extermination
par un grand projet minier transnational. Dans ce contexte, de
nombreux leaders ont été dénoncés, et une centaine de paysans
de la région ont été impliqués. Les tribunaux locaux ont déjà
innocenté tous les accusés et les procès ont mis en évidence les
stratégies inventées par les entreprises, les faux témoignages
et des procédures irrégulières.
L’amnistie
est très importante pour les communautés, parce qu’elle va plus
loin encore : elle permet de déculpabiliser la participation des
leaders communautaires et des paysans à des actes de résistance
communautaire légitimes. Un organisme officiel reconnaît de façon
claire l’existence d’une criminalisation injuste, souvent inconnue
de l’opinion publique, des défenseurs de la nature et des droits
de l’homme.
L’amnistie
démasque une bonne partie des stratégies sournoises, destinées
à faire taire les communautés résistantes, employées par certaines
entreprises qui ont des intérêts économiques puissants dans les
ressources naturelles et les matières premières. Pour incroyable
que cela paraisse, les tactiques en question comportent d’accuser
de délits communs, identifiés dans le Code pénal, les personnes
qui s’opposent à n’importe quel projet d’extraction de ces entreprises.
Ces procès sont « arrangés » en soudoyant des témoins ou même
des fonctionnaires. Il n’est pas rare que les victimes de ces
accusations injustes finissent par se retrouver derrière les barreaux.
Les délits dont on les accuse le plus souvent sont le sabotage
et le terrorisme, la rébellion et l’attentat à des fonctionnaires
publics, l’incitation au crime, l’association illicite, des crimes
contre les biens (comme le vol) ou contre les personnes (comme
l’enlèvement), etc. « Il n’est pas possible qu’on viole les droits
des communautés, qu’on porte atteinte à leur patrimoine naturelle,
qu’on les expulse de leurs terres, sous prétexte d’obtenir des
ressources économiques pour un développement social dont on les
exclut dès le départ », nous expliquent les membres de la CEDHU.
C’est pour ces raisons que cette grande victoire devient une référence
et un antécédent de succès pour d’autres communautés dont la situation
est semblable. Les cas de ce genre ne sont pas isolés en Amérique
latine.
Par
cette amnistie, le harcèlement systématique de ceux qui s’opposent
aux projets d’extraction destructeurs des ressources naturelles,
à l’élimination des forêts tropicales, aux persécutions et aux
violations des droits de l’homme devient visible aux yeux de la
société et de l’opinion publique nationale et internationale.
La société civile doit intervenir et exiger à d’autres gouvernements
de prendre des mesures semblables contre la criminalisation qui
a lieu dans leurs pays.
La
portée de cette amnistie dépasse les frontières de l’Équateur.
Elle est un précédent important pour les luttes paysannes dans
d’autres pays, car de nombreuses communautés latino-américaines
et des membres d’organisations sociales ou des droits de l’homme
ont été ou sont aujourd’hui criminalisés de no jours, alors que
leur résistance pour défendre la vie et la nature est légitime.
(Pour une vue d’ensemble de la situation en décembre 2007 voir
le bulletin nº 125 du WRM,
http://www.wrm.org.uy/boletin/125/opinion.html#Criminalizados).
Grâce à cette amnistie accordée par l’Assemblée constituante équatorienne,
cette situation relativement inconnue et systématiquement passée
sous silence prend état public.
Les
communautés paysannes de l’Équateur fêtent déjà cette nouvelle
encourageante. L’amnistie est le résultat d’une initiative décidée
des communautés affectées et des organisations écologistes et
des droits de l’homme, qui restent vigilantes pour faire prévaloir
la vérité et la justice. Nous les félicitons de cette nouvelle
victoire qui montre que la transformation est possible quand on
lutte pour l’obtenir.
Pour
de plus amples informations veuillez visiter le site web de l’Assemblée
constituante de l’Équateur et les commentaires de son président,
Alberto Acosta :
http://asambleaconstituyente.gov.ec/boletines/amnistia-para-d
efensores-de-los-derechos-humanos-criminalizados-aprueba-asamblea.do,
http://asambleaconstituyente.gov.ec/blogs/alberto_acosta/
2008/03/14/acosta-“se-ha-hecho-justicia-con-los-
perseguidos-politicos-por-defender-la-naturalezaâ€/.
Guadalupe
Rodríguez, Salva la Selva, www.salvalaselva.org
index
– Ghana
: une entreprise de biocarburants norvégienne détruit une forêt
pour établir une grande plantation de jatropha
Dans
le Nord du Ghana, l’agriculture représente plus de 90 % des revenus
des foyers et emploie plus de 70 % de la population de la région.
Il s’agit pour la plupart de petits producteurs qui en tirent
leur subsistance et dont la production dépend des pluies saisonnières,
sporadiques et imprévisibles. Pendant la saison sèche la plupart
de la population est inactive et se voit forcée de migrer vers
les régions plus prospères du Sud du pays, où elle trouve des
emplois subalternes.
Dans
leur besoin désespéré de revenus, les communautés rurales se laissent
séduire par les promesses d’un « avenir meilleur » : sous prétexte
que leur « terre improductive » leur permet tout juste de survivre,
on leur propose un salaire régulier s’ils cèdent leur propriété
à des projets de développement. Or, cet argument ne tient pas
compte de ce que la terre représente pour une communauté africaine.
Bien que la tentation de gagner un salaire soit grande, l’abandon
de la terre présage d’un avenir sombre, car la fragmentation que
subira la communauté entraînera la perte de sa souveraineté, de
son identité et du sens de l’appartenance.
La
stratégie pour l’acquisition des terres est souvent la même. On
commence par frapper l’imagination de quelques leaders influents
de la communauté. On leur raconte les avantages que le projet
apportera à la communauté et on les convainc par des promesses
de travail dans l’entreprise ou par des incitations monétaires.
L’idée est que ces personnes aplanissent le terrain dans les villages
en faisant courir le bruit qu’ils y a des emplois en perspective.
Un document est ensuite préparé, qui est en fait une sorte de
contrat de location de la terre avec l’entreprise. S’il y a des
problèmes, le promoteur peut faire valoir cet accord ou « contrat
» et avoir gain de cause, à moins qu’on ait regarde de près la
légitimité du processus : en effet, ces contrats n’ont aucune
force légale du fait qu’ils n’ont pas suivi les procédures juridiques
établies. C’est ce qui est arrivé dans la zone d’Alipe.
En
novembre 2007, une équipe de RAINS (Regional Advisory and Information
Network Systems) a trouvé que la couverture végétale d’une large
étendue de terre avait été massivement détruite à proximité du
village d’Alipe, dans le bassin du White Volta, à environ 30 kilomètres
de Tamale, la capitale de la région Nord du Ghana. Des machines
agricoles lourdes étaient en train d’abattre des arbres et de
ravager la zone, à quelques mètres au sud du village. La terre
avait été complètement dénudée de toute végétation. Renseignements
pris, ils ont su qu’il s’agissait des travaux préliminaires d’une
grande plantation de jatropha appartenant à une entreprise de
biocarburants norvégienne, dénommée BioFuel Africa, filiale de
BioFuel Norway.
En
faisant appel aux réglementations nationales, RAINS a réussi à
faire stopper la destruction, mais 2 600 hectares avaient déjà
été dépourvus de leur végétation. Quant à l’identité de l’entreprise
responsable, personne ne la connaissait. On parlait tout simplement
de « quelques hommes blancs ». Dans cette communauté, comme presque
partout au Ghana, plus de 80 % des terres sont de propriété communale
et plus de 70 % de ces dernières sont gérées par les chefs traditionnels,
au nom des membres de leurs territoires. Le chef a affirmé catégoriquement
qu’il n’avait pas cédé les terres et qu’il avait essayé d’arrêter
ces « blancs », sans succès. Il a confirmé qu’il avait signé avec
le pouce un document, en compagnie du membre de l’assemblée de
la zone, que les « blancs » avaient fait venir dans son palais,
mais il n’a pas confirmé son contenu. Au départ, le chef n’avait
pas voulu aller à l’encontre des désirs de son peuple ; ses efforts
pour arrêter les promoteurs avaient été interprétés par la communauté
comme une tentative de « laisser passer l’occasion de gagner un
salaire pendant l’actuelle saison sèche ».
Une
fois que RAINS a présenté le cas et après en avoir discuté, la
communauté a compris que les promesses de BioFuel Africa ne valaient
rien. Les gens ont compris les effets qu’un projet comme celui-ci
aurait sur leurs vies et sur la communauté, et ils ont vu que
les promesses d’emplois, de prospérité générale et d’amélioration
du niveau de vie – le principal avantage pour la communauté –
n’étaient que des astuces de l’entreprise et ne correspondaient
à aucun engagement réel. Pourtant, ils risquent de l’oublier quand
ils devront rester oisifs tout le reste de l’année, jusqu’aux
prochaines pluies d’avril.
Pendant
la réunion, les plus énergiques ont été les femmes. En regardant
le représentant de BioFuel droit au visage, une femme lui a dit
: « Regardez tous les karités que vous avez déjà coupés. Étant
donné que les noix que je cueille en un an me permettent d’acheter
les vêtements de toute l’année et me laissent aussi un petit capital.
Je peux investir ce capital en achetant un bélier, et parfois,
si l’année a été bonne, je peux acheter une vache. Maintenant,
vous avez détruit les arbres et vous promettez des choses auxquelles
vous ne voulez pas vous engager. Où voulez-vous que j’aille ?
Que voulez-vous que je fasse ? »
Voilà
comment une entreprise norvégienne de biocarburants a profité
du système, traditionnel en Afrique, de propriété foncière communale,
et des problèmes économiques et climatiques actuels, pour obtenir
et déboiser de grandes étendues de terres à Kusawgu, dans le Nord
du Ghana, dans l’intention de créer « la plantation de jatropha
la plus grande du monde ».
Extrait
de : “Biofuel land grabbing in Northern Ghana”, de Bakari Nyari,
vice-président de RAINS (Regional Advisory and Information Network
Systems) du Ghana, et membre du Comité de direction de l’African
Biodiversity Network,
http://www.wrm.org.uy/subjects/agrofuels/Biofuel_Northern_Ghana.pdf.
--
Jatropha curcas est une plante indigène d’Amérique centrale. L’huile
de ses graines sert à fabriquer du biodiesel. La plante et surtout
ses graines sont toxiques pour les êtres humains et les animaux.
index
–
Indonésie : en détruisant les forêts, les plantations de bois
à pâte et de palmier à huile accélèrent le changement climatique
Une
étude récemment publiée par le WWF (1) analyse le déboisement
et la dégradation des forêts dans la province de Riau, en Indonésie,
entre 1982 et 2007 et en identifie les principaux responsables
: les plantations industrielles d’arbres à pâte et de palmiers
à huile.
L’étude
montre que c’est dans la province de Riau, au centre de Sumatra,
que le déboisement est le plus rapide. Autrefois, 78 % du territoire
de la province étaient couverts de forêts mais, au cours des 25
dernières années, près de 4,2 millions d’hectares (65 %) de ses
forêts tropicales et de ses tourbières ont été éliminés pour y
faire des plantations industrielles.
Environ
30 % des forêts de Riau ont été remplacés par des plantations
de palmier à huile. L’augmentation de la demande d’huile de palme
suscitée par l’expansion du marché mondial des agrocarburants
est une des causes principales de l’élimination des forêts.
Les
plantations industrielles d’arbres pour la fabrication de pâte
à papier y a contribué également. D’après l’étude, « Dans les
années 1980, le boum de la transformation des forêts a démarré
et la province de Riau s’est couverte de plus de concessions de
palmier à huile que n’importe quelle autre province de l’Indonésie.
Au cours de la dernière décennie, l’industrie du palmier à huile
de Riau a vu naître un concurrent important : l’industrie de la
pâte et du papier ». La pression sur les forêts de Riau et de
toute l’Indonésie va s’accroître encore, à mesure que s’accélèrent
les projets de plantation d’arbres.
Comme
dit le rapport, « la vitesse et l’irrévocabilité » de la conversion
des forêts pour alimenter les industries papetière et huilière
ne sont égalées « par aucun autre type de déboisement ».
Pourtant,
le problème du déboisement ne concerne pas seulement la perte
de diversité biologique. Les émissions de gaz à effet de serre
que provoquent le déboisement, la dégradation des forêts, et la
décomposition et le brûlage des tourbières en Indonésie attirent
de plus en plus l’attention.
Les
forêts et les tourbières sont très importantes parce qu’elles
stockent du carbone pendant très longtemps. Selon l’étude, « Riau
possède des tourbières très vastes, dont on estime qu’elles contiennent
les dépôts de carbone les plus grandes du Sud-Est de l’Asie et
quelques-uns des écosystèmes les plus riches en diversité biologique
». La détérioration du sol qui résulte du déboisement a provoqué
des émissions de CO2 considérables à l’échelon mondial et le célèbre
brouillard transfrontalier qui traverse le détroit de Malacca.
«
Après 2000, la conversion des forêts commença à se centrer sur
les tourbières de Riau. De longs canaux, qui atteignent parfois
plus d’un mètre de profondeur, dissèquent les tourbières de Riau
pour drainer le sol afin que les exploitants, légaux et illégaux,
puissent y pénétrer pour couper les arbres et faire flotter les
troncs vers l’extérieur. La tourbe se tasse et le sol asséché
devient la source principale d’incendies qui, pendant des semaines,
couvrent d’un nuage le centre de Sumatra, la Malaisie et Singapore
et qui accélèrent la libération d’un nombre incalculable de tonnes
de CO2. »
Les
incendies des tourbières et la destruction des forêts privent
les habitants de leurs moyens de subsistance et accroissent la
pauvreté, qui est maintenant quatre fois plus grave dans les tourbières
indonésiennes que dans les autres plaines du pays. Les incendies
ont augmenté en outre l’incidence des maladies : « près de 30
% des jeunes enfants des tourbières indonésiennes ont des maladies
respiratoires et des retards de croissance à cause de la fumée
de tourbe ».
Ces
constatations viennent s’ajouter à bien d’autres qui rendent urgent
un changement radical des politiques publiques, afin de stopper
le système actuel de production, de commerce et de consommation
qui détruit avec insouciance les forêts et d’autres sources de
vie, change de façon irresponsable notre climat et nous conduit
criminellement vers l’extinction.
(1)
“Deforestation, Forest Degradation, Biodiversity Loss and CO2
Emissions in Riau, Sumatra, Indonesia”, 2008, WWF, Remote Sensing
Solutions et Université d’Hokkaido,
http://assets.panda.org/downloads/riau_co2_report__wwf_id_27feb08_en_lr_.pdf.
index
– Pérou
: on prétend privatiser l’Amazonie pour y établir des plantations
d’arbres en régime de monoculture
Le
gouvernement d’Alan García a présenté le projet de loi nº 840
ou ‘Loi de la forêt’, dont le but est de promouvoir l’investissement
privé dans les activités de reboisement et d’agrosylviculture.
Cette loi permettrait que les terres non boisées de l’Amazonie
péruvienne, classées à tort comme des terres déboisées et vacantes,
pourraient être aliénées au titre non pas de concession mais de
propriété privée. Cela équivaudrait à ouvrir la porte aux grands
capitaux pour qu’ils viennent établir des plantations industrielles
d’arbres, car c’est en cela que consistent en général les ‘activités
de reboisement’.
L’argument
utilisé est que, pour encourager le reboisement, il faut attirer
des investissements privés et donner des garanties aux investisseurs.
Pour cela, il ne suffit pas de leur accorder des concessions pour
40 années renouvelables, comme prévu dans le Code forestier actuel
; il faut que ces terres leur appartiennent définitivement. Or,
l’État ne peut pas contrôler ou réglementer les terres devenues
la propriété de quelqu’un comme il le ferait s’il s’agissait de
concessions.
Le
projet a fait l’objet d’une forte opposition, entre autres choses
parce qu’il contredit l’article 66 de la constitution, suivant
lequel les ressources naturelles renouvelables et non renouvelables
appartiennent au domaine public. Il a été dénoncé également qu’il
n’y avait eu aucune démarcation préliminaire des terres déboisées
qui feraient l’objet d’investissements, ni de l’endroit où elles
se trouvent. Ainsi, la nouvelle loi pourrait encourager en fait
le déboisement et dévaster l’Amazonie.
En
outre, d’après un article publié par Servindi, il n’y aurait pas
de grandes étendues de terres déboisées et vacantes, ni à Loreto,
ni à Ucayali ou Madre de Dios. (1). L’article signale que « l’agriculture
itinérante traditionnelle pratiquée par les paysans implique de
laisser en jachère, pendant 10 ou 20 ans, la terre qui est ‘fatiguée’,
pour que la forêt secondaire puisse se régénérer et que le sol
récupère ses nutriments. La plupart des forêts secondaires en
cours de régénération à Loreto ont des propriétaires, même si
ceux-ci n’ont pas les titres de propriété correspondants ». D’ailleurs,
« sur les presque 2 500 communautés indigènes et paysannes de
Loreto, moins de 500 ont des titres et les autres ne possèdent
aucune documentation qui garantisse leurs droits sur les fermes
et les forêts qu’elles exploitent et qu’elles ont utilisées depuis
des siècles pour leur subsistance ».
Le
Premier Sommet de l’Amazonie a eu lieu le 17 février à Pichanaki,
Junín. À cette occasion, on a proclamé les droits des communautés
indigènes sur les terres de la Forêt centrale et de l’Amazonie,
et dénoncé « l’intention du gouvernement d’Alan García de vendre
aux enchères notre Amazonie, au profit des grands capitaux étrangers
». (2)
Le
Deuxième Sommet de l’Amazonie s’est déroulé les 12 et 13 mars
à Pucallpa, dans la région d’Ucayali. À cette occasion, on a relancé
la « Plateforme des peuples originaires de l’Amazonie devant l’État
péruvien et la communauté internationale face à un monde unipolaire
». (3) Dans son plan d’action figure l’exigence de « classer définitivement
le paquet législatif qui contient le Projet de Loi de la Forêt
» parce que, par ce projet de loi, on prétend nous dépouiller
de nos territoires et des ressources naturelles de l’Amazonie
; nous demandons donc que notre propre initiative de développement
communautaire soit prise en compte, et que les intérêts des grandes
entreprises ne passent pas avant les nôtres ».
De
nombreuses grèves et manifestations contre la loi 840 ont eu lieu
dans la région de la forêt centrale. En mars de cette année, il
a été rapporté sur la page web de « Con nuestro Perú » que « plusieurs
milliers d’indigènes des peuples Shipibo, Konibo, Ashaninka, Yine
et Cocama ont parcouru hier les rues principales de la ville de
Pucallpa pour demander à l’État péruvien de classer les projets
de loi 840 et 2133, ou Loi de la Forêt. À la marche pacifique,
considérée comme l’une des plus grandes manifestations indigènes
ayant eu lieu dans la région, sont venus se joindre des étudiants,
des professionnels et des maires indigènes ». (4)
D’après
les rapports de Servindi 85), le Groupe Romero est derrière l’initiative
gouvernementale et dispose de dix millions de dollars pour acheter
deux millions d’hectares dans l’Amazonie, dès que le projet aura
été approuvé. Une partie de ces deux millions d’hectares serait
affectée à la plantation d’arbres comme puits de carbone, que
la société prétendrait commercialiser à la Bourse de New York
grâce au mécanisme habilité par le Protocole de Kyoto. D’autres
bénéficiaires seraient les administrateurs de fonds de pension,
certains groupes de pouvoir et de hauts fonctionnaires du gouvernement
actuel.
Reprenant
la déclaration du Premier Sommet de l’Amazonie, « en raison du
danger qui plane sur nos peuples nous déclarons l’Amazonie en
état d’urgence et nous appelons toutes les Régions amazoniennes
à empêcher la consommation de la violation de nos droits humains
et constitutionnels, du droit à la vie et à l’environnement, à
la diversité biologique et à nos ressources hydriques et énergétiques
».
Article
fondé sur des informations apportées par Alain A. Salas Dávila,
ONG INCODES, adresse électronique
ongincodes@malko.com,
www.malko.com/ongincodes ; (1) “Selva y Desarrollo Regional”,
José Álvarez Alonso, Servindi,
http://www.servindi.org/archivo/2008/3346 ; (2) Primera Cumbre
Amazónica, 16 y 17 de Febrero de 2008,
http://www.wrm.org.uy/paises/Amazonia/Cumbre.pdf ; (3) “Plataforma
de los pueblos originarios amazónicos ante al estado peruano y
la comunidad internacional frente al mundo unipolar”,
http://www.wrm.org.uy/paises/Peru/Pueblos_Originarios_Amazonia.pdf
; (4) “Indígenas de Ucayali marchan contra Ley de la Selva”,
20 mars 2008,
http://www.connuestroperu.com/index.php?option=com
_content&task=view&id=1681&Itemid=32 ; (5) “Perú:
¿Por qué es criticado el Proyecto 840, “Ley de la Selva”?, janvier
2008, Servindi,
http://www.servindi.org/archivo/2008/3332.
index
–
Les biocarburants de deuxième génération
détruiront les écosystèmes et aggraveront la crise alimentaire
Le
monde traverse une crise alimentaire aiguë. Les prix des nourritures
de base montent en flèche et, dans beaucoup de pays du tiers monde,
des émeutes désespérées mettent en danger la stabilité politique.
Fin mars, les prix du riz et du blé étaient le double de ceux
d’un an plus tôt, et le prix du maïs avait augmenté de plus d’un
tiers. Selon la FAO, les dépenses en importation de céréales des
pays les plus pauvres du monde augmenteront de 56 % en 2007-2008,
après s’être accrues de 37 % en 2006-2007.
La
crise des prix des aliments est le résultat de plusieurs facteurs
combinés, dont la diminution de l’offre due au fait que les agriculteurs
ont remplacé les cultures vivrières par des cultures destinées
à la fabrication de biocarburants. Les pays riches ont favorisé
la production de biocarburants, bien qu’ils aient été prévenus,
avec des arguments solides, que cela aurait des conséquences écologiques
et sociales catastrophiques, pour la sécurité alimentaire mondiale,
pour les moyens de subsistance et pour l’environnement des populations
locales.
Pourtant,
en dépit du bon sens et pour profiter d’une nouvelle opportunité
commerciale, on annonce maintenant les biocarburants de deuxième
génération, fabriqués surtout à partir de biomasse de bois. D’après
Glen Barry (1), « L’idée qu’il existe des déchets forestiers et
agricoles et des terres excédentaires pour cultiver des plantes
herbacées et ligneuses en quantité suffisante pour la production
industrielle d’énergie n’est qu’un mythe. Et on peut dire la même
chose de la production d’éthanol à partir des arbres. L’éthanol
de cellulose sera le biocarburant du déboisement définitif, cela
équivaudra à démanteler et brûler la maison pour avoir chaud ».
Le
docteur Barry l’explique comme suit : « Comme dans le cas des
agrocarburants, l’industrie de l’éthanol de cellulose détruira
indirectement les forêts et fera monter encore le prix des aliments,
parce qu’elle va concurrencer les forêts naturelles et les terres
agricoles. On peut s’attendre à voir proliférer les vastes plantations,
sans vie, toxiques et dépendantes de l’eau, d’arbres GM monstrueux,
sur des terres volées et déboisées avec une perte nette de carbone.
Et ce biocarburant sera vendu comme un produit ‘vert’, certifié
peut-être en tant que ‘bien géré’ par le WWF, le FSC et d’autres
bradeurs de forêts ».
Ainsi,
la promotion de l’éthanol de cellulose aboutirait à accélérer
l’élimination des écosystèmes terrestres : « Comme si les forêts,
les terres, les écosystèmes et les habitats du monde n’étaient
pas déjà suffisamment sollicités, essayons maintenant de les utiliser
pour propulser sept milliards de consommateurs qui, tous, veulent
tout avoir pour eux. Vous trouvez cette évaluation excessivement
sévère ? Montrez-moi un cas où le système économique mondial ait
été capable de s’autoréguler pour adapter la croissance aux ressources
disponibles ». Barry prévient que « Le système terrestre est dangereusement
près de tomber en panne ; il ne peut plus supporter de solutions
environnementales fondées sur l’utilisation de chaque fois plus
de ressources pour satisfaire la population et la consommation
actuelles, et encore moins une population et une consommation
accrues. Il y a une limite à la quantité d’énergie qu’on peut
tirer de la biosphère et à la quantité de déchets qu’on peut y
mettre avant qu’elle ne devienne inhabitable. Nous avons déjà
atteint ce point, ou presque ».
«
Il est impératif d’adopter un programme environnemental fondé
sur ce qui est vraiment nécessaire pour maintenir et restaurer
les systèmes écologiques dont dépend toute la vie. Il est trop
tard pour s’occuper d’autre chose que de tout le paquet de changements
personnels et sociaux nécessaires pour maintenir la biosphère.
Ce n’est plus la peine de chercher d’autres solutions que celles
qui soient écologiquement satisfaisantes. À moins d’y parvenir,
on ne fera qu’aggraver la même maladie qui est en train de détruire
inexorablement le malade », conclut Glenn Barry.
(1)
“Burning Forests to Feed Cars. The Ecological Madness of Biofuels,
Take Two”, Glenn Barry, 15 mars 2008, Ecological Internet, Earth
Meanders, GlenBarry@EcologicalInternet.org,
http://earthmeanders.blogspot.com/
; publié par Rachel Smolker, rsmolker@uvm.edu.
index
LES COMMUNAUTÉS ET LA MONOCULTURE
D'ARBRES
– Le
Brésil de Stora Enso : violence à l’égard des femmes et une
législation sur mesure
Deux
modèles s’affrontent au Brésil : celui de la monoculture industrielle
(d’eucalyptus, de canne à sucre, de soja ou de riz) sur des terres
appartenant à une poignée de grandes entreprises, et celui des
communautés de paysans, d’indigènes et de travailleurs sans terre,
qui créent des espaces de production collectifs et divers et réclament
la réforme agraire promise depuis si longtemps.
À
l’occasion de la semaine de la Journée internationale de la femme
et pour confirmer la date du 8 mars en tant que journée de lutte
des femmes paysannes contre l’agro-industrie et pour la souveraineté
alimentaire du peuple brésilien, 900 femmes membres de La Vía
Campesina de Rio Grande do Sul – Brésil ont occupé 2 100 hectares
de plantations d’eucalyptus appartenant à l’entreprise transnationale
suédo-finnoise Stora Enso. Cette propriété dénommée Tarumấ
est située dans la municipalité de Rosário do Sul (État de Rio
Grande do Sul), sur la frontière avec l’Uruguay. Stora Enso est
propriétaire de ces terres en contravention des dispositions légales
qui interdisent aux étrangers d’acquérir des terres situées dans
une bande de 150 km le long de la frontière avec un pays limitrophe.
Stora Enso a essayé de contourner cette disposition en achetant
les terres par l’intermédiaire d’une entreprise agricole fictive,
du nom d’Azenglever, qui appartient à deux de ses hauts fonctionnaires.
(1)
En
occupant cette propriété, les femmes de Vía Campesina avaient
plusieurs objectifs :
–
réclamer l’expropriation de ces terres achetées illégalement par
Stora Enso pour les affecter à la réforme agraire
–
exiger que les projets proposant la réduction de la bande frontalière
soient retirés du Sénat et de la Chambre fédérale, car cette réduction
ne servirait qu’à favoriser la concentration de terres au profit
des entreprises étrangères, tandis qu’elle représenterait une
menace pour les écosystèmes et la souveraineté du Brésil, une
plus grande détérioration environnementale et un appauvrissement
plus poussé du peuple ;
–
dénoncer les effets négatifs de la monoculture d’eucalyptus –
épuisement des sources d’eau, élimination de la flore et la faune
par les produits toxiques utilisés dans les plantations – qui
finissent par porter atteinte à l’agriculture paysanne, comme
en peut témoigner la population rurale de la municipalité d’Encruzilhada
do Sul, où se trouve l’immense désert vert d’Aracruz Celulose.
(2)
Cette
action contre Stora Enso a vite reçu une réponse répressive. La
Brigade militaire de Rio Grande do Sul a fait usage d’une violence
extrême contre les 900 femmes et les 250 filles et garçons qui
occupaient les plantations. Les victimes ont montré par la suite
les restes de balles de caoutchouc et de fragments de bombes,
et les traces de piétinement de chevaux sur leurs corps, parmi
d’autres atrocités.
La
rapidité de la réaction du gouvernement de Rio Grande pourrait
s’expliquer par le fait que la campagne électorale de l’actuelle
gouverneuse fut en partie financée, d’après les informations officielles
du Tribunal électoral supérieur, par les entreprises de pâte Aracruz,
Votorantim et... Stora Enso.
La
solidarité a pourtant prévalu sur tant de violence : la population
de la ville frontalière de Santana do Livramento s’est mobilisée
pour fournir des aliments et des soins médicaux, les avocats ont
spontanément collaboré pour éviter de plus graves excès, une poignée
de parlementaires ont fait pression sur les gouvernements fédéral
et étatique auxquels ils ont réclamé l’adoption de mesures contre
Stora Enso et la sanction des responsables des actes de violence
contre les femmes, et plusieurs personnes de divers endroits du
monde ont manifesté leur indignation et déclaré leur solidarité
avec la lutte des femmes.
De
leur côté, les femmes ont renouvelé leur engagement, sachant que
pour chaque femme victime de violence il en apparaît dix autres
prêtes à résister aux projets mortels d’entreprises telles qu’Aracruz,
Stora Enso (par le biais de sa filiale Derflin) et Votorantim,
auxquelles il faut ajouter l’entreprise de plantation Granflor.
Ces projets consistent à planter 400 000 hectares d’arbres en
régime de monoculture à Rio Grande do Sul, au cours des 10 prochaines
années.
Contrairement
à ce qui est arrivé aux femmes paysannes, les entreprises n’ont
dû supporter aucun genre de répression pour parvenir à leurs fins.
Le 9 avril dernier, le Conseil étatique de l’environnement (Consema)
de Rio Grande do Sul a approuvé, pour 19 voix sur 29, le nouveau
Plan d’aménagement territorial sylvicole qui était à l’étude depuis
près de trois ans. Le plan original fixait des limites à la plantation
d’arbres exotiques tels que l’eucalyptus, le pin ou l’acacia.
Courant 2006, on a cessé de délivrer des permis pour n’accorder
que des autorisations temporaires. En 2007, l’industrie de la
pâte a commencé à faire pression pour modifier cette situation,
alléguant qu’elle lésait ses intérêts et que le gouvernement encourageait
les projets mais entravait le progrès des investissements en n’autorisant
pas la plantation d’arbres. Le résultat a été que les limites
fixées à la surface plantée d’arbres ont été éliminées. (3) Cette
décision « va compromettre entre 500 000 et un million d’hectares
de terres indigènes au cours d’une génération. D’ici là, les responsables
actuels des affaires publiques seront déjà morts et ne pourront
pas rendre des comptes », a dit Celso Marques, membre du Conseil
supérieur de l’Association gaucha de protection de l’environnement
naturel (Agapan).
Et
il a ajouté : « Les moyens dont se sert le gouvernement étatique
pour défendre les intérêts des grandes entreprises nationales
et étrangères du secteur bois-pâte-papier représentent une collection
d’irrégularités juridiques et administratives. Ces irrégularités
ont inclus une véritable intervention gouvernementale dans l’organisme
environnemental étatique Fepam (changements successifs du personnel
de direction, imposition d’un régime de terreur, des fonctionnaires
menacés et des experts persécutés pour n’avoir pas été d’accord
avec les impositions politiques du gouvernement au moment de réglementer
le secteur). La procédure d’approbation du Zonage environnemental
de la sylviculture dans le Conseil de l’environnement de l’État
a été la culmination des irrégularités et des violations des normes
juridiques et éthiques ». (4)
Deux
modèles sont confrontés, et chacun exclut l’autre : d’un côté,
le Brésil du lucre, des transnationales, de la concentration des
richesses, qui avance grâce aux plantations de l’agro-industrie,
avec l’appui du pouvoir et de la violence ; de l’autre côté, le
Brésil des femmes, des paysans, des indigènes, qui se défend grâce
à la solidarité, la conviction et le courage. C’est à ce dernier
que nous rendons hommage.
(1)
Déclaration des femmes de La Vía Campesina, mars 2008,
http://www.wrm.org.uy/paises/Brasil/Manifesto_Mulheres_Via_Campesina.html.
(2)
Lettre des femmes de La Vía Campesina de RS,
http://www.wrm.org.uy/paises/Brasil/Mulheres_Via_Campesina_Mar%E7o.html
(3)
“Zoneamento para plantio de florestas é aprovado”, 9 avril 2008,
Zero Hora,
http://www.clicrbs.com.br/zerohora/jsp/default.jsp?uf=
1&local=1§ion=Economia&newsID=a1823196.xml.
(4)
“Perda total do Estado de Direito”, 13 avril 2008, RS Urgente!,
http://www.rsurgente.net/2008/04/perda-total-do-estado-de-direito.html
index
– Colombie
: grève des travailleurs des plantations de palmier de Puerto
Wilches
La
plupart des activités agricoles de Santander ont lieu dans la
municipalité de Puerto Wilches, située dans la Zone Centrale définie
par le « Plan agricole pour l’exécution du Programme de biodiesel ».
D’après les documents du plan mentionné, le palmier africain occupe
près de 21 000 hectares, ce qui correspond à 91,7 %
de la production du département. (1)
Les
plantations de palmier ont envahi cette municipalité en détruisant
des zones humides et des forêts tropicales, une fois que les cultivateurs
ont réussi à devenir propriétaires des terres. Le Plan agricole
reconnaît que la destruction de ces écosystèmes « a contribué
de façon directe à la disparition de variétés végétales et animales
[et] à une diminution des ressources hydriques qui modifie la
structure et la composition des sols ».
L’élargissement
de la surface plantée de palmier à huile, qui a eu des répercussions
si graves, n’a pourtant apporté aucun avantage à la population
de la zone. En effet, les résultats du Recensement 2005 montrent
que, dans la zone rurale du Nord de Santander, le taux de développement
socioéconomique est bas, et cela se reflète dans l’indice des
besoins élémentaires insatisfaits, qui est de 45,4 %, et
qui descend à 21,9 % quand on y inclut la zone urbaine.
En
décembre 2002 nous avions dénoncé, par l’intermédiaire du délégué
de l’organisation des travailleurs du palmier du département de
Santander, les mauvaises conditions de travail dans les plantations
de palmier à huile de la région (cf. Bulletin nº 65 du WRM).
Environ
cinq mille personnes travaillent dans le secteur du palmier de
la région, mais seuls 610 travailleurs sont des employés directs.
Les autres appartiennent à des coopératives, qui paient en moyenne
un salaire mensuel de moins de 120 dollars, une somme qui est
très au-dessous du minimum légal. Les travailleurs des coopératives
ont des journées de travail de jusqu’à seize heures, ils doivent
apporter leurs propres outils et équipement et on leur fait payer
de fortes amendes s’ils récoltent des fruits verts ou trop mûrs.
Des droits aussi élémentaires que la pension de retraite, l’assurance
maladie ou les allocations familiales ne leur sont pas reconnus.
Cette situation si dramatique est semblable à celle que les travailleurs
colombiens ont subie au moment où le capitalisme a démarré dans
le pays, dans les premières décennies du 20e siècle.
(2)
Le
30 janvier, 350 travailleurs de la plantation de palmiers Monterrey,
à Puerto Wilches, se sont mis en grève. La mesure s’est vite étendue
au reste des plantations, atteignant plus de 2 500 travailleurs
des plantations des entreprises Monterrey, Bucarelia, Brisas,
Agropalma et Agrícola del Norte qui réclamaient des contrats de
travail individuels, une augmentation des salaires, le paiement
du transport et des repas, la fourniture de vêtements et d’outils
de travail et l’élimination des sanctions économiques relatives
à la qualité des fruits récoltés.
Les
travailleurs de l’industrie du palmier et les habitants de Puerto
Wilches demandent à l’État colombien d’assumer sa responsabilité
en ce qui concerne la protection et les salaires des travailleurs
qui, comme ils le disent bien, « sont ceux qui génèrent des
richesses pour lui ».
Pour
se solidariser avec les travailleurs, les habitants de Puerto
Wilches, réunis en une assemblée ouvrière et populaire, ont décidé
de faire une grève civique qui a eu lieu les 14 et 15 février,
suivie d’une concentration le 18 février. Ces deux actions ont
été violemment réprimées par la police, d’après la Centrale unitaire
des travailleurs de la Colombie. (3)
« Les
organisations syndicales et sociales de la région ont signalé
que l’expansion du palmier met en risque la sécurité alimentaire
car, cultivé sur de grandes étendues, il appauvrit le sol et il
est incompatible avec d’autres types de végétation. La population
paie très cher ces cultures qui laissent très peu de richesse
dans leur municipalité.
La
mobilisation s’est produite parce que la qualité de vie des travailleurs
est très mauvaise à cause du peu de sécurité au travail. En 2007,
un travailleur est mort, apparemment à cause des produits chimiques
qui sont manipulés sans la protection appropriée. Les conditions
de travail sont établies par les coopératives de travail associé,
qui se chargent de l’embauche et jouent le rôle d’intermédiaires
entre les travailleurs et les grandes entreprises. Ce système
de sous-traitance a été créé par l’État pour favoriser les employeurs,
qui évitent ainsi toute responsabilité en matière de sécurité
sociale et de sécurité au travail » (Espace des travailleurs
et des travailleuses,
http://colombia.indymedia.org/news/2008/02/80323.php).
La
CUT accuse le gouvernement d’encourager la sous-traitance et de
promouvoir la légalisation des coopératives de travail associé,
des agences d’emploi temporaire et d’autres formes d’embauche
qui conspirent contre les travailleurs et permettent d’ignorer
leurs droits les plus élémentaires. Selon un communiqué de la
CUT du 21 février, ce système d’embauche « se propage en
long et en large dans notre territoire, semant la misère et contribuant
à aggraver encore davantage la dure situation économique et sociale
de la population ». (4)
Malgré
les tentatives d’intimidation des leaders syndicaux et la répression
des manifestations avec des gaz lacrymogènes qui ont même affecté
des enfants et des femmes enceintes, la mobilisation de Puerto
Wilches est un jalon dans la défense des droits des travailleurs
du palmier à huile.
(1)
Recensement général 2005, Besoins élémentaires insatisfaits, Service
national des statistiques,
http://www.dane.gov.co/files/censo2005/nbi_censo2005.pdf.
(2)
Communiqué du service de presse du sénateur Jorge Enrique Robledo,
du Polo Democrático Alternativo, publié par Carlos A. Vicente,
responsable des informations pour l’Amérique latine, GRAIN, adresse
électronique :
carlos@grain.org.
(3)
“Huelga de trabajadores de CTA en Puerto Wilches”, CUT, Huelga
de trabajadores de CTA en Puerto Wilches, CUT,
http://www.cut.org.co//index.php?option=com
_content&task=view&id=955&Itemid=456.
(4)
Communiqué de Central Unitaria de Trabajadores de Colombia (CUT,
21 février 2008,
http://www.abpnoticias.com/boletin_temporal/contenido/comunicados/359.html.
index
–
Équateur : les conséquences écologiques et sociales du palmier
à huile
L’entreprise
Palmeras del Ecuador s’est établie dans le canton Shushufindi
de la province de Sucumbíos, dans l’Amazonie équatorienne, à la
fin des années 70.
Ce
qui était alors l’Institut de réforme agraire et de colonisation
(IERAC) avait accordé à l’entreprise, sous forme de concession,
une étendue de 10 000 hectares de terres considérées comme « inoccupées
», ignorant délibérément qu’il s’agissait des territoires ancestraux
des peuples et nationalités indigènes Siona et Secoya qui, du
fait de cette occupation, ont été poussés au bord de l’extinction.
Pour
établir ses plantations, l’entreprise a tout à fait défriché la
forêt vierge, elle a creusé des canaux pour assécher les marais
et elle a employé des herbicides pour tuer les mauvaises herbes.
La forêt tropicale de la zone a été entièrement détruite. D’après
les témoignages des habitants, « les seigneurs des palmes ont
pris les meilleures terres, et les paysans ont pris ce qui restait
».
Dans
ces plantations travaillent autant des membres de la communauté
que des hommes venus de l’extérieur. L’embauche se fait de deux
manières : avec un contrat signé, et sans contrat. Dans le premier
cas, les travailleurs ont une assurance santé, la sécurité sociale
et toutes les garanties légales ; dans le deuxième, les travailleurs
ne sont pas protégés par la législation.
Les
femmes qui travaillent dans les plantations doivent accomplir
les mêmes tâches que les hommes. Chaque personne, homme ou femme,
a un certain nombre de parcelles sous sa responsabilité. Le travail
fait est mesuré : 1) au nombre d’arbres élagués ; 2) à la quantité
de régimes coupés et transportés ; 3) aux graines ramassées par
terre et nettoyées ; 4) à la chapia, qui consiste à couper toute
la parcelle et à laisser le sol nu.
Une
femme raconte : « nous n’avons aucune protection... les femmes
enceintes n’ont aucun bénéfice légal ; celles qui travaillent
dans les bureaux ont ce droit, mais les femmes qui travaillent
sur le terrain ne l’ont pas ».
La
pulvérisation est faite autant par les hommes que par les femmes,
portant sur le dos des récipients de 12 litres de capacité. Il
est fréquent qu’en rentrant chez eux ils aient mal au corps, des
étourdissements et des nausées, à cause des produits chimiques
qu’ils ont utilisés. Une femme raconte que son fils « était en
train de pulvériser et il a commencé à avoir des taches sur la
peau, des bleus partout, des boutons aussi, c’était laid à voir,
il ne voulait même pas se lever, alors les gens de l’entreprise
l’ont emmené, lui ont mis du sérum, ils l’ont gardé toute la journée
et au retour il allait un peu mieux. Après il a pris peur et il
est parti à Santo Domingo ».
En
plus de subir les mêmes problèmes que les hommes quand elles travaillent,
les femmes ont d’autres problèmes quand elles ne travaillent pas.
L’une d’elles explique cette situation : « Nous, les femmes, nous
avons le souci de nous occuper de la famille, des enfants et des
maris qui travaillent à l’entreprise. Quand ils rentrent malades
nous devons dépenser beaucoup d’argent en médicaments pour les
soigner. Les jours où ils sont malades ils ne vont pas travailler
et par conséquent ils ne gagnent pas d’argent. Nous, nous devons
cesser de faire nos tâches quotidiennes et donc, nous ne gagnons
pas notre vie non plus. Ça devient cher ! ».
Le
problème de la pollution de l’eau est particulièrement important.
Bien que le village dispose de l’eau qui vient du puits par des
tuyaux, pour laver le linge et pour les activités de récréation
comme la baignade et les jeux des enfants les gens allaient au
fleuve Raya, qui traverse la plantation. À présent on l’appelle
« le fleuve sale », car il est absolument pollué. Quand les gens
s’y baignent, en sortant de l’eau ils ont des démangeaisons partout.
On a remarqué qu’on fait beaucoup de drainages dans la plantation,
et que l’eau se déverse dans le fleuve. Aussi bien les produits
pulvérisés que l’eau utilisée pour laver les pompes vont dans
les marais, et de là dans le fleuve. Ceux qui l’ignorent et boivent
de l’eau du marais ou du drainage ont des diarrhées et des vomissements.
Un
problème particulier, qui touche autant la santé que l’économie
de la population, est la « mouche des étables », un fléau dû à
l’habitude de l’entreprise Palmeras del Ecuador de fertiliser
le sol en mettant au pied de chaque plante les déchets des régimes,
que l’on appelle tusa. Les gens affirment que la mouche se reproduit
là où l’on met la tusa. Ils disent que « c’est une mouche féroce
qui pique tous les animaux, les vaches, les chevaux et même les
porcs ; elle pique aussi les gens, et la piqûre est très douloureuse
».
Il
s’agit d’un problème grave : « Il y a tant de mouches que les
têtes des animaux en sont noires. Quand ils sont piqués, les bestiaux
s’enfuient dans la forêt, et nous devons aller les chercher partout
pour les ramener. À cause des attaques des mouches, le bétail
ne peut pas manger en paix. Pendant la journée les bêtes ne mangent
pas, elles vont manger de nuit pour que les mouchent ne les dérangent
pas ».
Le
fait de mettre la tusa autour des plantes et de provoquer ainsi
la prolifération des mouches affecte gravement l’économie des
paysans, parce que le bétail (une source de revenus importante
pour eux) n’est pas bien nourri, il maigrit, il ne produit plus
de lait et parfois il meurt. D’autre part, les animaux s’enfuient
des endroits où les mouches se concentrent et s’éloignent des
champs des paysans, de sorte que leurs propriétaires doivent consacrer
beaucoup de temps à les récupérer, négligeant leurs autres tâches.
Ce
que l’entreprise appelle « mouche des étables » et que les paysans
dénomment « mouche sauvage » provoque aussi des troubles de santé.
Les plus touchés sont les enfants, qui ont de la fièvre, des maux
de tête et des irritations de la peau.
Or,
malgré les pressions, l’entreprise continue d’utiliser la tusa
comme engrais. D’autre part, l’entreprise essaie de convaincre
les paysans de lui vendre leurs terres ; on peut donc supposer
que l’application de la tusa est aussi un moyen de les forcer
à le faire. Dans ce sens, un témoin a signalé : « ici, dans le
village, les attaques de la mouche n’ont pas été très fortes parce
que l’entreprise ne met pas les déchets dans les environs ». En
revanche, elle les met là « où se trouvent les propriétés qui
ont du bétail, et c’est là qu’elle dérange ».
Ivonne
Ramos, Acción Ecológica,
cbosques@accionecologica.org
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Malaisie : graves effets des pesticides sur la santé des travailleurs
des plantations de palmier à huile
Les
pesticides ont des effets négatifs sur la santé et la vie de millions
de travailleurs agricoles qui les utilisent, sur leurs communautés
et sur les consommateurs du monde entier ; en outre, ils endommagent
gravement la diversité biologique et l’environnement. Les pesticides
employés dans les plantations de palmier à huile portent atteinte
à la santé humaine et à l’environnement. Les travailleurs de ces
plantations y sont très exposés et ils en subissent de nombreux
effets, aigus ou chroniques, sur leur santé, bien que beaucoup
d’entre eux en ignorent tragiquement la cause.
Ces
dernières années, Tenaganita et PAN AP ont mené de nombreuses
enquêtes dans les plantations de palmier à huile de la Malaisie,
lesquelles ont mis en lumière des conditions de travail épouvantables.
Les travailleurs pulvérisent des pesticides sans avoir aucune
idée des risques qu’ils comportent ; ils ne sont pas équipés de
vêtements protecteurs ; il arrive même que les étiquettes des
bouteilles de pesticide soient retirées pour que les travailleurs
ne puissent pas identifier le produit qu’ils utilisent.
Les
travailleurs qui se plaignent d’empoisonnement par les pesticides
sont traités avec indifférence par le personnel médical qui, souvent,
leur prescrit du paracétamol pour les douleurs et des crèmes pour
l’irritation de la peau. Les travailleurs des plantations de palmier
à huile hésitent à déclarer l’empoisonnement par pesticides de
peur de perdre leur travail ou de subir des représailles, ou parce
qu’ils ne peuvent pas se permettre le temps d’arrêt ou les frais
médicaux. Les effets des pesticides compromettent leur capacité
de travailler, de gagner leur vie et de remplir leurs fonctions
dans la communauté.
Les
effets chroniques des pesticides (dont les dommages et les maladies
systémiques, le cancer, les troubles des fonctions reproductives
et les perturbations hormonales) menacent gravement la survie
des communautés rurales. Les troubles endocriniens peuvent affecter
surtout les fœtus, perturbant la formation et la croissance, provoquant
des déficiences fonctionnelles et systémiques telles qu’un faible
Q.I., la susceptibilité aux maladies ou des problèmes du comportement,
et affectant la fertilité future. Ces effets sur les enfants mettent
en grave danger l’avenir de populations entières, qui pourraient
s’enliser dans une désintégration économique et sociale, une pauvreté
et une souffrance encore plus poussées.
En
raison de leurs caractéristiques physiologiques et des circonstances
socioculturelles et économiques, les femmes sont particulièrement
vulnérables, car elles sont souvent les plus pauvres parmi les
pauvres. Les travailleuses pulvérisent des pesticides potentiellement
toxiques pour elles (et pour leurs enfants). Elles peuvent y être
exposées même sans les appliquer directement. Pourtant, ce sont
elles qui reçoive