NOTRE
OPINION
–
Les nombreuses “bandes de Gaza” invisibles des forêts
Ces
dernières semaines, le monde a été le témoin impuissant de l’horreur
de l’invasion israélienne de la bande de Gaza. Les images de la
télévision ne reflétaient qu’une petite partie de la souffrance
de la population palestinienne mais elles suffisaient largement
à faire comprendre la tragédie qu’elle vivait. Des familles entières
décimées par les bombes ; des foyers, des écoles, des magasins,
des hôpitaux et des temples réduits en décombres en quelques secondes ;
la destruction des systèmes de distribution d’eau, d’assainissement
et d’électricité ; la peur, la colère, la douleur, l’épuisement,
la faim, la soif.
Ce
que la plupart du monde ne sait pas – parce que les médias n’en
parlent jamais – est qu’il existe d’autres situations très semblables
à celle de Gaza, qui se produisent presque chaque jour à d’autres
endroits de la planète. Les armes employées peuvent être différentes,
le nombre des personnes affectées est peut-être moindre, mais
les résultats sont les mêmes : la violation des droits des
personnes et la destruction de leurs moyens d’existence.
Par
exemple, le 18 décembre 2008 des centaines de policiers et de
paramilitaires ont pris d’assaut un village de la province indonésienne
de Riau, à Sumatra, avec des gaz lacrymogènes et des armes à feu.
Un hélicoptère a laissé tomber sur le village une bombe incendiaire
qui a brûlé des centaines de maisons, apparemment avec du napalm.
Deux petits ont été tués, il y a eu beaucoup de personnes blessées
et d’autres ont été arrêtées. Près de 400 villageois ont fui vers
les forêts des montagnes, seules 58 personnes sont restées dans
le village. Deux jours plus tard, un hélicoptère a survolé à faible
altitude les tentes des villageois qui avaient perdu leur foyer
et les a bombardées de pierres.
La
cause de tant de violence peut paraître absurde : la production
de papier. Pourtant, comme dans le cas du conflit en Palestine,
le problème de fond réside dans le contrôle territorial. Le gouvernement
de l’Indonésie ne reconnaît pas les droits coutumiers des populations ;
il s’arroge la propriété du territoire et cède celui-ci à une
entreprise pour qu’elle plante des arbres destinés à la production
de papier. Les populations y résistent et on leur répond par la
violence.
Des
situations semblables ont lieu en permanence et le contrôle du
territoire en est toujours une des causes principales. Par exemple,
chaque fois qu’un gouvernement décide de construire un grand barrage
hydroélectrique il viole les droits de milliers ou de centaines
de milliers de personnes qui habitent dans la région, dont les
foyers, les forêts et les champs seront inondés ou dont les moyens
d’existence seront gravement atteints. Le plus souvent, les gens
ne l’acceptent pas passivement et l’État intervient pour réprimer
et criminaliser leur opposition.
Il
en est de même lorsque l’État accorde des concessions forestières,
pétrolières ou minières à des entreprises. Les territoires concernés
ne sont pas déserts, ils sont habités par des populations autochtones,
traditionnelles ou paysannes qui, dans de nombreux cas, les habitent
depuis bien avant l’existence de l’État national. Pourtant, ce
dernier s’attribue la propriété des terres au mépris des droits
ancestraux de ces communautés.
Il
convient de préciser que, pour ces peuples, la destruction de
la forêt est équivalente à ce qui est arrivé à Gaza, où les foyers,
les temples, les écoles, les entrepôts, les hôpitaux et les systèmes
d’eau potable ont été détruits. En effet, la forêt est leur foyer
et leur temple, le lieu où ils trouvent la nourriture, les médicaments,
les engrais, les fibres, le bois, l’eau et tout ce qu’il leur
faut pour vivre. La disparition de la forêt et la dégradation
de l’environnement provoquée par les activités industrielles qui
s’installent à sa place – extraction de bois, monoculture, exploitation
minière ou pétrolière, hydroélectricité, etc. – sont autant de
bombes qui tombent sur leur territoire et qui détruisent tout
ce qui a de la valeur pour eux.
« Nous
sommes tous des Palestiniens » : des milliers de personnes
du monde entier ont scandé cette devise en manifestant leur soutien
du peuple palestinien et leur rejet de l’attaque d’Israël à la
bande de Gaza. Bien d’autres « Palestiniens », dont
les Ayoreo du Paraguay, les Adivasi de l’Inde, les Bagyeli de
l’Afrique centrale, les Tagaeri et les
Taromenane de l’Équateur et du Pérou, sont
aujourd’hui « bombardés » et ont besoin d’être
soutenus dans leur lutte inégale contre des ennemis beaucoup plus
puissants qu’eux.
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LES COMMUNAUTÉS
ET LES FORÊTS
– Cameroun : les populations s’opposent à la création d’une « forêt
communale »
La
création d’une forêt communale peut paraître une bonne chose.
Or, pour de nombreux villages de l’arrondissement de Dzeng (département
du Nyong et So’o dans la province du Centre), elle ne l’est pas,
et ils se sont opposés à la tentative du maire de la commune de
Dzeng d’affecter leurs forêts à l’exploitation commerciale en
en classant 25 182 hectares comme « forêts communales »,
une catégorie à mi-chemin entre la concession forestière et la
forêt communautaire.
La
loi nº 94/01 stipule que le classement doit tenir compte de l’environnement
social des populations autochtones et qu’elles doivent conserver
leurs droits d’usage traditionnels. L’autorité locale doit préparer
un plan de gestion et la population doit y être associée et donner
son accord. Or, dans le cas présent les habitants n’ont jamais
été consultés et le projet du maire de classer leurs terres comme
« forêts communales » ne leur a jamais été communiqué,
ce qui est contraire à l’esprit de la loi. Ils n’auraient appris
l’existence du projet que par un communiqué discrètement affiché
sur un mur de la commune de Dzeng.
Le
maire a dit qu’il prévoit de construire une scierie dans la zone.
« Nous formulons fermement notre opposition à ce projet de
classement forcé de toutes nos forêts traversées par la rivière
Tofini en forêt communale dans le but de renflouer les poches
d’un groupe d’individus n’ayant jamais eu le moindre souci d’intérêt
général », ont écrit au maire les chefs des villages d’Assok
et de Nkonmedzap. [1]
Le
maire allègue que l’acquisition d’urgence d’une forêt communale
est due à la paupérisation extrême de sa commune et au besoin
de ressources pour la réalisation de projets. Pourtant, cette
forêt a déjà été abondamment exploitée par des entreprises forestières
qui n’ont apporté que la destruction. La forêt est maintenant
en cours de régénération après avoir été dépourvue des essences
les plus prisées par des entreprises comme SAB et SEBC, filiales
du groupe français Thanry, l’un des plus grands conglomérats forestiers
de l’Afrique. Le groupe Thanry est contrôlé à présent par la société
Vicwood Pacific de Hong Kong.
Dans
une lettre ouverte adressée à Paul Biya, président de la République
du Cameroun, Alain G. Njimoluh Anyouzoa manifeste la crainte qu’éveille
chez lui et chez toutes les familles du district mentionné le
fait qu’en échange des terres qu’ils perdraient au profit de l’exploitation
commerciale ils n’obtiendraient qu’une scierie comme prix de consolation.
La lettre demande au président d’intervenir pour éviter « cette
tentative de pillage de notre commune, comme c’est déjà arrivé
dans d’autres régions de notre cher pays ».
Une
lettre ouverte a été adressée également au maire Emmanuel
Nnemde, où il affirme qu’il s’agirait d’un classement manipulé
qui transformerait des terres boisées en « forêt communautaire »,
sans aucun bénéfice pour les populations. « Vous expliquez
votre démarche d'acquisition d'urgence d'une forêt communale par
une paupérisation extrême de votre commune et un grand besoin
de ressources pour la réalisation des projets. Arguments battus
en brèche par vos administrés dont les forêts avaient déjà été
sauvagement exploitées par les sociétés forestières Sab et Coron
dans les années quatre-vingts sans aucun investissement local
en contrepartie », dit la lettre.
Njimoluh Anyouzoa mentionne dans sa lettre les conséquences désastreuses
de la gestion approximative des forêts communales existantes :
chômage, pauvreté, famine, prostitution, maladies graves (VIH/SIDA),
grossesses non désirées. « C'est ce que les populations
d'Assok, Nkomedzap, etc. ont essayé de vous faire comprendre dans
leur pétition aux autorités camerounaises compétentes, notamment
en raison de la loi N° 94/01 du 20/01/1994 portant régime des
forêts, de la faune et de la pêche, laquelle vous accordera un
pouvoir quasi-discrétionnaire pour l'exploitation de ces forêts
une fois devenues ‘forêts communautaires’ », ajoute-t-il.
Il
annonce qu’il a envoyé une copie de cette lettre « au bureau
de l'Agence Européenne de l’Environnement basée à Copenhague (Danemark),
afin de savoir dans quelle mesure l'Union Européenne serait impliquée
dans ce projet », et pour « dénoncer vigoureusement
la politique de ‘liquidation de nos forêts’ dont cette dernière
se rendrait coupable avec la complicité de certaines autorités
locales ».
Sources : [1] « Dzeng : une forêt déchire les populations
et le maire », Mutations, 27 novembre 2008,
http://www.quotidienmutations.info/mutations/nov08/1227799736.php ;
[2] Lettre ouverte de Njimoluh Anyouzoa au maire de la commune
de Dzeng, Cameroun, 30 décembre 2008, envoyée par l’auteur.
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– Équateur
: de nouvelles explorations au Yasuní
Le
parc national Yasuní s’étend sur les bassins des fleuves Yasuní,
Cononaco, Nashiño et Tiputini. Ces fleuves aux bassins importants
traversent aussi des plaines inondables, des zones marécageuses,
des étangs et plusieurs systèmes lacustres comme ceux de Jatuncocha,
Garzacocha et Lagartococha. Cette région est le territoire ancestral
du peuple waorani et de deux peuples en isolement volontaire,
les Tagaeri et les Taromenane.
Cononaco
et Tiputini, comme des centaines d’autres noms indigènes, sont
aussi les noms de champs pétroliers. L’industrie pétrolière les
a adoptés pour nommer la dévastation, comme une forme d’humiliation
supplémentaire.
En
décembre 2008, les Waorani ont dénoncé qu’il y avait de nouvelles
explorations pétrolières à Cononaco. Pour neutraliser la communauté,
l’entreprise nationale Petroecuador lui a remis 35 000 dollars.
Or, ces nouvelles explorations affectent le parc national Yasuní.
Les
activités pétrolières à Cononaco ont été inspectées dans le cadre
du procès contre l’entreprise Texaco, qui avait ouvert et exploité
ce champ. Sur les 35 échantillons pris, 30 ont présenté des indicateurs
dépassant les limites légales.
Cette
zone fait partie de la réserve de biosphère Yasuní, elle se trouve
dans le territoire waorani et la pollution touche directement
le parc Yasuní.
En
2006, l’oléoduc qui relie les champs Auca et Cononaco s’est cassé
et le déversement a pollué le fleuve Tiputini qui serpente à travers
le parc. Mais le plus grave est que les nouvelles explorations
ont lieu dans les zones d’influence des peuples en isolement volontaire.
Ces
nouvelles explorations pétrolières dans des zones protégées révèlent
la volonté de poursuivre l’application d’un modèle fondé sur l’extraction,
pour lequel la nature est un obstacle et qui, en plus d’employer
les mêmes méthodes de l’industrie, viole dès le premier forage
tous les droits reconnus par la nouvelle Constitution :
–
l’interdiction des activités pétrolières dans les zones protégées
(Article 407) ;
–
le droit de la nature d’exister et de maintenir sa structure et
ses cycles vitaux (Article 72) ;
–
le principe de précaution, suivant lequel l’État devra appliquer
des mesures de précaution et de restriction aux activités susceptibles
de provoquer l’extinction d’espèces, la destruction d’écosystèmes
ou l’altération permanente des cycles naturels (Article 73) ;
–
la protection du territoire des peuples en isolement volontaire,
dont la violation équivaudrait au délit de génocide et d’ethnocide
(Article 57).
Les
Waorani, qui ont manifesté de diverses manières leur opposition
aux activités pétrolières, ont été criminalisés, divisés et ignorés.
Pourtant, grâce à la reconnaissance du droit à la résistance (Article
98), ils ont maintenant un moyen de passer de la plainte à l’action.
Esperanza
Martínez, Oilwatch, adresse électronique :
tegantai@oilwatch.org
index
– Paraguay : la protection des peuples autochtones en isolement
volontaire ne peut plus attendre
Les
Ayoreo constituent l’une des près de 100 tribus non contactées
du monde et le seul peuple non contacté de l’Amérique du Sud à
l’extérieur du bassin de l’Amazonie. Les Totobiegosode (« les
gens de la région des cochons sauvages ») sont le sous-groupe
le plus isolé de tous les Ayoreo. Ils habitent dans le Chaco,
une vaste forêt dense et broussailleuse qui s’étend du Paraguay
à l’Argentine et la Bolivie. D’après un communiqué urgent envoyé
aux Nations unies par Survival International en novembre 2008,
ils sont extrêmement vulnérables à tout contact avec des gens
de l’extérieur parce qu’ils manquent d’immunité contre les maladies
[1].
Bien
que certains aient réussi à éviter tout contact avec des étrangers,
depuis 1969 beaucoup d’entre eux ont été forcés de quitter la
forêt, harcelés par le déboisement pratiqué par les spéculateurs
fonciers et les éleveurs. Deux entreprises brésiliennes (Yaguarete
Pora S.A. et River Plate S.A.) sont en train de dévaster le territoire
ancestral et les moyens de vie des Totobiegosode, surtout pour
l’élevage de bétail destiné à la production de viande.
Après
la publication de photos satellite qui révélaient la destruction
du territoire de ces peuples autochtones, le public paraguayen
a condamné cette situation, les médias du monde entier ont couvert
l’affaire et Survival International a organisé une campagne épistolaire
[3]. Le Conseil national de l’environnement paraguayen (CONAM)
a annoncé la décision de retirer à Yaguarete Pora S.A. son permis
pour travailler dans la zone, mais l’équipe gouvernementale qui
s’y est rendue pour enquêter en a été empêchée par les employés
de l’entreprise.
D’après
un communiqué de presse de la Coalition mondiale des forêts (GFC)
[2], « cette tragédie a lieu dans la réserve de carbone la
plus grande du Paraguay et dans un département où le déboisement
est interdit par la législation ».
La
superficie des terres des Totobiegosode rasées au bulldozer dans
le Nord du Chaco a presque triplé depuis mai de l’année dernière.
La ruée pour les agrocarburants est venue s’ajouter à l’habituel
accaparement de terres pour l’élevage de bétail de boucherie.
Le ministère de l’Agriculture du Paraguay a présenté les agrocarburants
comme un investissement profitable dans la région du Chaco. Les
sociétés argentines Carlos Casado et Patagonia Bioenergía ont
créé ensemble une entreprise qui plantera Jatropha curcas
au Paraguay pour la fabrication d’agrocarburant (http://www.biodiesel.com.ar/?p=1001#more-1001).
D’après le communiqué de la GFC, « Le déboisement du territoire
des Ayoreo se fait à un rythme impressionnant. Plus de 200 hectares
ont été coupés à blanc et 1 000 ha supplémentaires seront
défrichés d’ici la fin de l’année. Les responsables affirment
qu’ils vont respecter ce délai ‘coûte que coûte’. Les terres seront
destinées à la plantation de Jatropha curcas ». Le
communiqué ajoute que « l’entreprise Carlos Casado a déjà
un ‘essai en plein champ’ de 15 000 hectares dans la partie
occidentale du Chaco ».
Ces
projets et politiques qui dévastent la diversité culturelle de
la société, l’environnement et le climat vont à l’encontre des
discours du président Fernando Lugo, qui a promis de protéger
les droits des peuples autochtones et l’environnement. Comme l’affirme
Survival International, « Lugo doit prendre tout de suite
des mesures pour protéger les Ayoreo-Totobiegosode. Si on continue
d’attendre il sera trop tard ».
[1]
“Emergency report to UN about uncontacted tribe”, Survival International,
http://www.survival-international.org/news/3938.
[2]
“Glimmer of hope for uncontacted tribe”, Survival International,
http://www.survival-international.org/news/3929.
[3]
“Agrofuel Production Threatens the Life of last remaining Indigenous
Peoples Living in Voluntary Isolation South from the Amazonian
Basin”, 11 décembre 2008, Global Forest Coalition, envoyé par
Rachel Smolker, Global Justice Ecology Project/Global Forest Coalition,
adresse électronique :
rsmolker@globaljusticeecology.org.
index
– Philippines : le pétrole et le gaz apportent la misère et la
destruction à la région des mangroves
Il
y a plus de trois ans, un grand bateau est arrivé à l’improviste
au détroit de Tañon, l’une des zones de pêche les plus riches
des Philippines centrales et un centre mondial de diversité biologique
marine. Pendant deux mois, le M/S Veritas Searcher, propriété
de la Japan Petroleum Exploration Co. Ltd (Japex) a parcouru le
détroit pour détecter l’existence de gisements de pétrole et de
gaz naturel et en déterminer l’étendue à l’aide d’une technologie
très sophistiquée.
À
l’insu de la population, Japex avait déjà entrepris une étude
géophysique très complète par la méthode de la sismique réflexion :
avec un canon à air et des hydrophones reliés à un câble
que l’on traîne dans l’eau, on peut repérer les structures géologiques
principales du sous-sol marin. Le bruit que produit cette installation
est de 255 décibels (dB), ce qui dépasse de loin le seuil de 80
dB que tolère l’être humain et celui des animaux, qui est encore
plus bas. Les explosions peuvent porter atteinte aux organes reproducteurs,
faire éclater la vessie natatoire et provoquer du stress physiologique
chez les organismes marins. Elles peuvent causer aussi des altérations
du comportement, réduire ou éliminer l’habitat, modifier la distribution
des poissons sur des dizaines de kilomètres et endommager les
œufs et les larves du plancton. Depuis, la vie de milliers de
pêcheurs de subsistance n’a plus été la même.
Les
palétuviers qui longent le détroit de Tañon signalent la présence
de la mangrove, un écosystème très riche en produits alimentaires,
aujourd’hui menacé par la prospection pétrolière et gazière. Le
poisson est un élément très important du régime alimentaire :
il représente plus de 50 % des protéines d’origine animales
consommées dans le pays. Les activités de Japex dans le détroit
de Tañon et celles de NorAsia Energy Ltd dans le détroit de Cebu-Bohol
sont en train d’affecter négativement près de 200 000 pêcheurs
des provinces de Cebu, Bohol, Negros oriental et Negros occidental
dans la région des Visayas centrales. Les diverses missions d’inspection
conduites depuis 2005 par plusieurs organisations ont constaté
la destruction d’engins de pêche, la disparition d’espèces de
poisson locales et la diminution des prises que les opérations
de Japex et de NorAsia ont provoquées. La pêche est passée de
15-20 kilos à 3-5 kilos d’après les pêcheurs qui utilisent des
canots à moteur, et de 4-6 kilos à 0-2 kilos suivant ceux qui
utilisent des canots sans moteur.
L’organisation
de pêcheurs Pamalakaya craint que les activités d’exploration
de pétrole et de gaz n’aient des répercussions de longue durée,
non seulement sur les moyens de subsistance des pêcheurs de la
région mais sur la sécurité alimentaire du pays tout entier. Ces
activités risquent de provoquer une « crise du poisson »
qui ferait tomber d’environ 600 000 tonnes par an la production
de poisson et d’autres produits marins pendant une période de
sept à dix ans. La consommation de poisson par personne diminuerait
d’au moins 20 pour cent.
De
son côté, l’entreprise australienne NorAsia s’apprête à commencer
le forage off-shore dans le détroit de Cebu-Bohol au début de
l’année prochaine. Au vu des effets dévastateurs de l’exploration,
il n’est pas difficile d’imaginer quelles seront les conséquences
de l’exploitation pétrolière et gazière. « Nous craignons
qu’il ne nous reste plus rien à manger quand le forage commencera.
Même maintenant, le riz est souvent tout ce que nous pouvons nous
permettre. Quelques autres marchandes de poisson sont parties
dans les villes pour travailler comme employées de maison parce
qu’elles n’avaient plus moyen de gagner leur vie ici », a
dit Lucena Sarahena, de 41 ans, résidant au barangay Langtad,
à Argao. « Nos revenus suffisaient tout juste à payer le
transport, la nourriture et l’électricité. À présent, c’est à
peine si on réussit à mettre quelque chose sur la table »,
a dit Merla Labid, de 53 ans, dont le petit-fils est tombé malade
de bronchopneumonie et a dû abandonner ses études à la 6e
année.
NorAsia
a promis aux habitants d’Argao que le prix de l’essence, ainsi
que celui des produits de base, descendra si l’exploration de
gaz et de pétrole donne de bons résultats. Mais les pêcheurs du
barangay Langtad ne sont pas convaincus. « À quoi va nous
servir la baisse des prix si nous n’avons pas d’argent parce qu’il
n’y a pas de poisson ? », a demandé Felisa Albandonido,
de 60 ans.
La
situation a abouti à la création et le renforcement d’organisations
de pêcheurs dans toute la région. Les pêcheurs organisent des
activités, des assemblées publiques, des manifestations et des
actions collectives.
« Nous
avons vu en Asie et dans bien de régions du monde que le pétrole
n’apporte pas la richesse au peuple », a dit Gilbert Sape,
de la Coalition populaire pour la souveraineté alimentaire (PCFS).
Au contraire, l’expérience des pêcheurs des Philippines centrales
confirme que la possibilité de trouver du pétrole augmente la
pauvreté et la destruction des richesses naturelles du monde.
Extrait
et adapté de : “Hunger
and plunder in the seas: Oil and gas exploration causes destruction
of marine environment and food insecurity in Central Philippines”,
Ilang-Ilang D. Quijano, PAN AP et PCFS, novembre 2008,
http://www.foodsov.org/resources/hungerplunder.pdf.
index
– République démocratique du Congo : les barrages d’Inga sont
une belle affaire pour les entreprises mais n’apportent aucun
bénéfice aux populations locales
Le
complexe hydroélectrique d’Inga (Inga 1, Inga 2, Inga 3 et Grand
Inga) est situé 140 miles au sud-ouest de la capitale du pays,
Kinshasa. Il est situé sur les chutes d’Inga, qui sont par leur
volume les plus grandes du monde, et à neuf miles des rapides
où le deuxième fleuve le plus large du monde, qui possède un débit
de 42 476 m3/s, tombe de près de 100 mètres sur
à peine huit miles.
Le
projet a démarré en 1920, sous le régime colonial de la Belgique.
Les autorités coloniales ont obligé les habitants originels du
site à partir sans recevoir aucune compensation. Aujourd’hui,
les populations expulsées d’Inga n’ont toujours pas été indemnisées.
Les
centrales hydroélectriques Inga 1 et Inga 2 ont été construites
en 1972 et 1982. Les deux ont lourdement contribué à la dette
extérieure du pays mais, à l’heure actuelle, elles ne tournent
qu’à 40 % de leur capacité parce qu’elles n’ont jamais reçu
d’entretien : la moitié des 14 turbines ne fonctionnent pas
du tout [1].
La
centrale Inga 3 serait destinée à exporter de l’électricité en
Afrique du Sud et d’autres pays voisins et à attirer en RDC des
industries à forte consommation d’énergie ; son coût total
serait de 8 milliards USD [2].
La
centrale Grand Inga a été proposée dans les années 1980 mais sa
construction a été retardée par les conflits politiques en Afrique
centrale. Elle a été reprise en avril de l’année dernière, après
que sept gouvernements africains et les banques et les entreprises
de construction les plus grandes du monde se sont rencontrés pour
planifier cet énorme projet d’un coût estimé de 80 milliards USD.
Conçu comme une série de 52 turbines de 750 MW, Grand Inga (qui
comprend Inga 3) produirait deux fois plus d’énergie que le barrage
le plus grand et célèbre du monde, celui de Trois Gorges en Chine.
Grand
Inga « éclairerait l’Afrique » et permettrait d’industrialiser
le continent pour en diminuer la pauvreté. Mais, d’après le rapport
d’International Rivers, « le système centralisé d’Inga risque
de ne pas faire grand chose pour ‘éclairer’ 90 % des habitants
de l’Afrique qui manquent d’électricité, car la plupart habitent
des zones rurales inaccessibles au réseau électrique. L’élargissement
des réseaux est très coûteux ; si on essayait d’atteindre
les nombreux villages éparpillés dans la campagne, le coût du
projet augmenterait considérablement, ainsi que le coût de l’électricité.
... Sur la base des tendances historiques, il est probable que
l’effet d’entraînement sur l’emploi et les impôts sera minime
pour les Africains les plus pauvres, tandis que le poids insoutenable
des dettes nationales augmentera » [3].
En
fait, le projet apportera la croissance économique aux industries
étrangères en quête d’électricité bon marché, et des opportunités
financières aux élites africaines et aux leaders gouvernementaux.
Pour cela, ils bénéficieront du soutien financier du Groupe Banque
mondiale, de la Banque européenne d’investissement et de la Banque
africaine de développement, ainsi que du soutien politique des
pays du G8.
D’autre
part, selon l’article de The Guardian, « la probabilité que
Grand Inga soit terminé en 2022 semble avoir augmenté l’année
dernière, lorsque les gouvernements, les banques et les entreprises
privées se sont rendu compte qu’ils pouvaient obtenir des rendements
considérables grâce au marché des compensations d’émissions et
aux crédits des Nations unies pour le changement climatique »
[4].
En
ce moment de crise du crédit, le Mécanisme de développement propre
(MDP), un programme fondé sur le marché pour subventionner des
projets censés produire peu d’émissions dans les pays en développement
et permettre ainsi aux pollueurs industriels de continuer comme
si de rien n’était, représente une source d’argent supplémentaire
très nécessaire pour ce projet milliardaire. Le projet Grand Inga
est vendu comme une source d’énergie « propre et respectueuse
de l’environnement », susceptible de compenser les émissions
de carbone produites ailleurs « en exploitant une centrale
hydroélectrique au fil de l’eau au lieu d’endiguer un fleuve ».
Mais
International Rivers prévient que « Si les centrales au fil
de l’eau peuvent avoir des effets moins nuisibles que les barrages
de stockage, elles sont loin d’être toujours bénéfiques pour l’environnement.
Le terme ‘au fil de l’eau’ étant assez vague, on l’utilise souvent
pour donner un vernis écologiste aux projets de ce genre. En fait,
beaucoup de centrales au fil de l’eau ont de grands murs, de fortes
répercussions environnementales et sociales et même de grands
réservoirs. On ne sait pas encore quelle sera l’importance des
barrières et des canaux de dérivation de ce projet colossal, mais
les effets accumulés des 52 turbines de Grand Inga et d’Inga 3
sur le débit du fleuve risquent d’êtres considérables. Il faudra
analyser avec soin les conséquences pour la pêche, les forêts
riveraines et l’écologie du fleuve. À mesure que se multiplient
les études sur les émissions de GES de l’hydroélectricité, les
chercheurs trouvent de plus en plus de preuves que les émissions
des barrages, et surtout celles de méthane, sont une source d’inquiétude
légitime ».
[1]
“Inga 1 and Inga 2 dams”, International Rivers,
http://www.internationalrivers.org/en/node/2877.
[2]
“Inga 3”, International Rivers,
http://www.internationalrivers.org/en/africa/grand-inga-dam-dr-congo/inga-3
[3]
« Grand Inga n’est-il qu’une grande illusion ? »,
International Rivers,
http://www.internationalrivers.org/en/africa/grand-inga-n-est-il-qu-une-grande-illusion.
[4]
“Banks Meet Over £40bn Plan to Harness Power of Congo River and
Double Africa's Electricity”, John Vidal, The Guardian,
http://www.internationalrivers.org/en/node/2744.
index
LES COMMUNAUTÉS ET LA MONOCULTURE D'ARBRES
– Indonésie : le papier qui a apporté la violence et la mort
Une
fois de plus, le conflit pour les ressources naturelles a fait
des ravages chez les plus humbles. En cette occasion, l’action
criminelle a eu lieu à Suluk Bongkal, un village du Beringin situé
dans le district de Bengkali, à Sumatra, dans la province de Riau.
Le
18 décembre 2008, des centaines de policiers et de paramilitaires
ont foncé sur le village avec des armes et des gaz lacrymogènes.
Un hélicoptère qui appartiendrait à l’entreprise PT Arara Abadi
a lâché une bombe incendiaire qui a brûlé des centaines de maisons,
apparemment au napalm. Deux enfants ont été tués, il y a eu beaucoup
de blessés et d’autres personnes ont été arrêtées. Environ 400
villageois se sont enfuis dans la forêt sur la montagne et seuls
58 habitants sont restés sur place. Deux jours plus tard, un hélicoptère
a survolé de près les tentes des habitants qui avaient perdu leurs
maisons et les a bombardées de pierres. La pression psychologique
y est extrême.
L’attaque
avait pour but d’expulser la population qui, depuis longtemps,
est en conflit avec l’entreprise de plantation PT Arara Abadi
(une filiale du groupe Sinar Mas qui, comme Asia Pulp & Paper,
appartient à Eka Tjipta Wijaya) pour des questions de droits fonciers.
Arara Abadi dirige la plus grande plantation industrielle d’arbres
de l’Indonésie, laquelle fournit du bois à l’usine de pâte et
de papier Indah Kiat. Rien qu’à Riau, Arara Abadi a des concessions
sur plus de 350 000 hectares.
L’organisation
écologiste WALHI (Les Amis de la Terre Indonésie) dénonce que
la plupart de ces plantations d’arbres ont été établies en contravention
de la législation indonésienne : sur des pentes de plus de
30º, dans des bassins hydrographiques, dans des zones à forte
diversité biologique et sur des terres qui appartiennent aux communautés
locales. Les habitants sont en train de perdre leurs droits sur
les terres sans recevoir en échange une compensation juste et
opportune ; ils deviennent de plus en plus pauvres à mesure
qu’ils perdent l’accès et le contrôle des richesses naturelles
du pays.
Selon
WALHI, la violence à Suluk Bongkal montre que la manière dont
les ressources naturelles sont traitées en Indonésie crée de plus
en plus de conflits et prive la population d’éléments indispensables.
Les
problèmes ont commencé en 1984, lorsque PT Arara Abadi a réclamé
la terre et détruit 200 tombes qui appartenaient aux Sakai autochtones.
Depuis, les conflits et la violence n’ont cessé d’augmenter.
Il
faut restituer aux gens la souveraineté sur les ressources dont
dépend leur subsistance. Le gouvernement doit restructurer l’industrie
de la pâte et du papier et revoir les permis des plantations industrielles
d’arbres. « WALHI demande que le gouvernement annule le permis
de PT Arara Abadi, qu’il mette fin à la violence contre la population
et à toutes les mesures destinées à isoler le village, qu’il libère
ceux qui ont été arrêtés et qu’il rende au peuple toutes les propriétés
qui lui ont été volées », dit Berry Nahdian Forquan. « WALHI
demande aussi que l’on prenne des mesures sévères contre les responsables
de la violence ».
« WALHI
s’oppose fermement à ce que l’État use de violence contre la population
pour défendre les intérêts de l’industrie », dit le directeur
de WALHI. « Ces interventions policières et paramilitaires
constituent une violation des droits de l’homme », déclare-t-il.
Nous
encourageons les lecteurs à appuyer les réclamations de WALHI,
qui demande que les autorités étatiques garantissent les droits
de la population, mènent une enquête et punissent les responsables
de ce crime, annulent le permis de l’entreprise de plantation
en question et ne sacrifient pas les droits de la population pour
défendre les intérêts économiques des entreprises. À cette fin,
ils pourront signer une lettre qui sera envoyée aux autorités
indonésiennes et qui est postée sur le site de Rettet den Regenwald :
http://www.regenwald.org/international/englisch/protestaktion.php?id=345.
De
son côté, le groupe de travail pour la démocratie, les droits
de l’homme et la protection de l’environnement de l’Indonésie
et du Timor oriental, Watch Indonesia!, demande « une enquête
immédiate sur cette nouvelle violation des droits de l’homme,
l’indemnisation de la population locale et la garantie de sa sécurité
et de ses droits, ainsi que la punition des responsables de la
violence. Nous demandons que les gouvernements et les entreprises
européens revoient leurs rapports avec des entreprises telles
que Sinar Mas, qui sont responsables de violations des droits
de l’homme. La consommation excessive de l’Europe est en partie
responsable du recours croissant à la violence dans les conflits
fonciers concernant le papier, l’huile de palme, l’or et d’autres
matières premières. Sumatra n’est pas le seul endroit où les gens
sont expulsés de force pour la production massive de papier ».
Article
rédigé à partir de communiqués de presse de WALHI, envoyé par
Ade Fadli,
adefadli@walhi.or.id,
et Watch Indonesia!,
http://lists.topica.com/lists/indonesia-act@igc.topica.com/read/message.html?sort=t&mid=813357752.
index
– Nigeria : des pneus fabriqués aux dépens des moyens de
vie de la population
Auriez-vous
imaginé que les pneus de votre voiture ont pu être fabriqués aux
dépens des moyens de vie de la population du Nigeria ?
La
plupart de la production mondiale de caoutchouc est employée à
fabriquer des pneus pour des véhicules de toutes sortes, automobiles,
camions, avions et ainsi de suite. Pour se faire une idée de l’énorme
quantité de pneus que l’on consomme, il suffit de jeter un coup
d’œil aux statistiques : en 2007, 1,3 milliard de pneus ont
été fabriqués.
Les
pays du Sud-Est asiatique (Malaisie, Indonésie et Thaïlande) sont
les premiers producteurs de caoutchouc du monde, tandis que la
production de l’Afrique représente environ 5 % de la production
totale de caoutchouc naturel. Dans ce continent, les principaux
pays producteurs sont le Nigeria (300 000 hectares), le Liberia
(100 000 ha) et la Côte d’Ivoire (70 000 ha).
Les
plus grands producteurs de pneus sont les sociétés multinationales
Michelin et Bridgestone, et les deux opèrent en Afrique, où elles
ont établi leurs plantations d’hévéas. Celles de Bridgestone/Firestone
sont au Liberia, où elles ont donné lieu à de graves conflits
tristement célèbres (cf. les articles parus à ce sujet dans les
bulletins 134 et 102 du WRM).
De
son côté, l’entreprise française Michelin n’a commencé que tout
récemment à écrire sa propre histoire de violations de droits
de l’homme. Tout a commencé le 29 mai 2007, lorsque 3 500
hectares de la réserve de la forêt d’Iguobazuwa et des terres
agricoles individuelles et communales ont été transformés en plantations
de caoutchouc sans le consentement de la communauté. La réserve
ainsi envahie est située dans l’État d’Edo, dans la région sud-occidentale
du Nigeria.
La
réserve d’Iguobazuwa a été décrite comme l’une des régions boisées
du Nigeria les plus riches en diversité biologique. Plus de 20 000
agriculteurs vivent autour d’elle. Ils cultivent la terre et dépendent
aussi de la forêt pour satisfaire leurs besoins quotidiens.
Or,
sans avoir jamais consulté les habitants, le gouvernement local
a alloué 3 500 hectares de forêt à la multinationale française
pour y établir des plantations de caoutchouc.
Quand
l’entreprise est arrivée, elle a rasé au bulldozer les 3 500
hectares de forêt et les terres agricoles des habitants qui, du
jour au lendemain, ont vu leurs deux moyens de subsistance – la
forêt et les champs – complètement détruits. Ils ont tout perdu.
Les
terres leur permettaient de produire les aliments nécessaires
à leur consommation quotidienne mais elles étaient aussi une source
de revenus, car ils vendaient une partie de leur production sur
le marché local. La forêt environnante était leur pharmacie, leur
source d’eau et de bois et le lieu de culte.
L’organisation
nationale de défense de l’environnement, Environmental Rights
Action (ERA), qui a suivi l’affaire de près, rapporte que « juste
avant que le gouverneur de l’état d’Evo, Lucky Igbinendion, ne
quitte son poste (le 29 mai 2007), une vaste étendue de la réserve
forestière d’Iguobazuwa, mesurant plus de trois mille cinq cents
hectares, a été attribuée à Michelin Nigeria Plc (propriétaire
de l’entreprise caoutchoutière étatique Osse River), sans respecter
les procédures légales. Cette décision, que Michelin aurait obtenue
par des moyens détournés, a été prise sans le consentement des
communautés concernées. Présentée par Michelin et le gouvernement
comme une initiative de développement, elle a représenté un grave
revers pour les communautés rurales, puisque la plantation de
caoutchouc de Michelin a détruit leur forêt, leurs ressources
forestières et les terres agricoles individuelles et communales
qu’elles possédaient depuis toujours, sans compensation aucune
pour les personnes affectées ».
En
parlant avec Rita Osarogiagbon, membre d’ERA responsable des forêts
et la biodiversité et chargée des rapports avec les médias, le
président de l’Association pour le développement de la communauté
d’Iguobazuwa, M. Gabriel Igbinigie, a révélé que les gens de la
communauté avaient envoyé une délégation à l’ancienne commissaire
à l’Environnement, Mme. Sara Adetugbogboh (aujourd’hui commissaire
au Commerce et à l’Industrie), pour protester contre une concession
censément illégale de terres boisées accordée à Michelin Nigeria.
Il a dit qu’elle avait réitéré que l’arrangement actuel avec Michelin
avait été fait par le gouvernement précédent, et non par le gouvernement
actuel, et que Michelin devrait régler le différend en payant
des indemnités aux membres des communautés affectées.
Les
membres des communautés ont essayé à maintes reprises d’obtenir
satisfaction, mais rien n’a changé. Les femmes ont eu assez d’être
passives et ont décidé de se faire entendre par les autorités
et pas l’entreprise. Début novembre, elles ont organisé deux ateliers
pour partager leurs expériences. Elles ont formulé une série de
réclamations et elles sont décidées à récupérer leurs terres.
Par
suite de l’atelier de deux jours qui a eu lieu les 4 et 5 novembre
2008, Michelin a fait venir quelques membres de deux villages
(Aifesoba et Iguobazuwa) sur les neuf villages qui avaient été
directement touchés, et elle leur a payé une compensation. Les
habitants d’Iguobazuwa ont reçu une compensation adéquate, tandis
que ceux d’Aifesoba n’auraient reçu que des clopinettes car, d’après
eux, cela ne correspondait pas du tout à la destruction subie
ni à la valeur des cultures perdues.
Cette
tactique de diviser pour régner de Michelin a provoqué beaucoup
de mécontentement chez les membres des communautés. Ils ont donc
organisé dernièrement dans la ville de Benin une marche pacifique,
à laquelle ont participé des hommes, des femmes et des enfants
des villages concernés, pour faire connaître leurs doléances.
Ils ont demandé à ERA/FoE Nigeria et au Mouvement mondial pour
les forêts tropicales de les soutenir pour que justice soit faite.
Une
femme d’un village voisin d’Iguobazuwa a décrit très clairement
la situation : « Je ne veux pas de l’argent. Je veux
qu’on me rende ma terre... si on me donne aujourd’hui un million
de nairas, je serai quand même fauchée, mais si j’ai ma terre
je peux toujours la cultiver pour nourrir ma famille et peut-être
la transmettre à mes enfants ».
Ils
sont confrontés à de graves dangers : la pénurie d’aliments
découlant de la hausse des prix sur les marchés locaux et qui
provoque la malnutrition et la famine, et des troubles de santé
dus à des épidémies car les plantes médicinales ont disparu après
que Michelin a transformé leurs forêts en plantations de caoutchouc.
Les
femmes ont déclaré qu’elles n’auront pas de cesse avant que leur
terre leur soit rendue, que tous les arbres soient replantés et
qu’elles soient pleinement indemnisées pour les cultures détruites.
Elles savent que ce ne sera pas facile et que, pour y parvenir,
elles auront besoin du soutien international.
Si
vous souhaitez apporter votre soutien à ces femmes, vous pouvez
le faire en signant la lettre postée sur
http://www.wrm.org.uy/countries/Support_to_Nigerian_Communities_fr.html,
qui sera envoyée au gouvernement du Nigeria et aux bureaux de
Michelin.
Article
rédigé à partir d’informations tirées du rapport 172 d’Environmental
Rights Action, ERA,
http://www.eraction.org/index.php?option=com_content&view=article&id=105:field-report-172-michelin-converts-prime-forest-to-plantation&catid=5,
du site internet de Michelin,
www.michelin.com,
http://www.michelin.com/corporate/front/templates/affich.jsp?codeRubrique=88&lang=EN,
http://www.michelin.com/corporate/front/templates/affich.jsp?codeRubrique=88&lang=EN,
et d’informations obtenues au cours de l’atelier organisé au Nigeria
les 4 et 5 novembre dans le cadre du projet conjoint WRM – FoE
sur le rôle joué par l’UE dans la dégradation de la situation
des femmes du Sud.
index
– Nouvelle publication
du WRM sur les résistances autour des plantations industrielles
au Cameroun
Cette nouvelle publication
du WRM parue dans sa Série sur les plantations (n°13) examine
les résistances des populations riveraines à deux des plus grandes
plantations industrielles d’arbres d’Afrique, la monoculture d’hévéas
Hévéa-Cameroun (HEVECAM) et celle de palmiers à huile de
la Société Camerounaise de Palmeraies (SOCAPALM). Ce rapport
entend contribuer à combler un manque d’information sur la situation
autour des plantations commerciales en Afrique Equatoriale.
Avant l’installation
des deux monocultures, la région – située dans le Sud-Cameroun
près de Kribi – était couverte par la forêt pluviale littorale,
exceptionnellement riche en biodiversité. Elle était faiblement
peuplée de paysans-chasseurs bantous et de chasseurs-cueilleurs
bagyeli (« pygmées »), tous deux étroitement dépendants
des ressources forestières. Avec l’arrivée des plantations en
1975 pour HEVECAM et en 1978 pour SOCAPALM, ces populations ont
été déplacées et la forêt a été défrichée puis remplacée par les
monocultures. Aujourd’hui, les plantations jouxtent une vingtaine
de communautés bantoues et bagyeli qui sont entrées en conflits
plus ou moins ouverts avec ces dernières et dont le rapport rend
compte en détails.
En examinant le conflit,
il apparaît clairement que le rôle du gouvernement a toujours
été prépondérant, notamment par le fait que ce dernier pose le
cadre légal d’action aux agro-industries (propriété du sol, cahier
des charges, lois sociales et environnementales). S’il est vrai
que l’Etat doit lui-même se plier à certains acteurs internationaux
(FMI/Banque mondiale, gouvernement français), il n’en reste pas
moins un acteur clé dans le conflit et il est, de façon générale,
clairement du côté des agro-industries. Le rapport des populations
locales à l’Etat est à cet égard ambigu : il est d’un côté
perçu comme lointain et autoritaire (« ce ne sont pas vos
terres mais les terres du gouvernement » est le type de réponse
que les villageois reçoivent des autorités) et d’un autre côté,
l’Etat est jusqu’à un certain point encore respecté (« nous
n’allons pas utiliser les armes contre notre propre gouvernement ! »).
Dans ce contexte conflictuel,
on peut se demander pourquoi, au Cameroun, les plantations industrielles
ont été à ce point encouragées par l’Etat – alors que leurs performances
économiques sont souvent restées en dessous des attentes. Une
explication consiste à montrer les intérêts personnels des élites
nationales et la subordination des paysans aux impératifs de l’accumulation
capitaliste vue comme l’unique chemin vers le « développement ».
En résumé, l’Etat a incontestablement été positionné dès le début
de la colonisation – et à la demande du secteur privé de la métropole
– comme l’acteur principal de la transition vers le capitalisme,
et ce, malgré la résistance des communautés. Le premier grand
mouvement nationaliste – l’UPC (Union des Populations du Cameroun)
du socialiste Ruben Um Nyobé – est d’ailleurs né des problèmes
fonciers liés à la colonisation française.
Pourtant le conflit
entre les populations locales et HEVECAM–SOCAPALM n’est pas uniquement
un conflit foncier : c’est aussi – et peut-être surtout maintenant
– un conflit environnemental car les Bantous et les Bagyeli ne
revendiquent pas le contrôle du territoire de la plantation en
tant que tel puisque celui-ci est devenu inutilisable à leurs
yeux. Ce qu’ils revendiquent, c’est : (1) un dédommagement
sous quelque forme que ce soit – monétaire, plantations villageoises
ou infrastructures (routes, écoles, etc.) – pour la destruction
de ce qu’ils considèrent comme leur forêt ; et (2) la non-extension
d’HEVECAM–SOCAPALM, c’est-à-dire la préservation de leurs forêts
coutumières restantes. C’est à ces fins que les Bantous riverains
revendiquent la présence des leurs parmi les hauts cadres de ces
entreprises.
Mais comme souvent chez
les populations rurales appauvries, les conflits sociaux restent
latents, peu organisés et peu politisés. Les villageois montrent
souvent une forme de résignation. Comme l’Etat est le « chef
suprême de la terre » et de la violence légitime, il y a
obligation de se soumettre. Le terrain sur lequel s’exprime le
mécontentement reste donc souvent celui du discours, ce que R.
Oyono appelle un « conflit de langage ». En fait, la
situation décrite dans ce rapport correspond tout à fait à ce
que J. Scott a appelé les « formes quotidiennes de la résistance ».
Celles-ci font référence à n’importe quel acte, par des membres
de classes sociales basses, ayant pour but d’atténuer ou de refuser
les exigences (ici : l’occupation des terres et l’obligation
de respecter la propriété privée) des classes supérieures (ici :
la direction d’HEVECAM–SOCAPALM et l’Etat) ou ayant pour but d’exprimer
leurs propres exigences (ici : un dédommagement au sens large).
Ce genre de résistance était passé inaperçu des historiens et
des politologues – car il ne laisse généralement aucune trace
écrite – alors qu’il s’agit sans doute de la forme de conflit
la plus courante parmi les populations rurales. Ces dernières
ne sont donc pas ce que les observateurs externes ont trop souvent
cru voir, c’est-à-dire des couches globalement passives qui se
révoltent sporadiquement en bouffées de violence. Ces formes quotidiennes
de résistance sont souvent les armes des sans-pouvoirs. Elles
peuvent prendre différentes formes comme le sabotage, le vol,
l’ignorance feinte, la fausse entente, la dissimulation, le non-engagement,
la diffamation, l’incendie, etc. Dans le cas qui nous intéresse,
les vols des produits des plantations ainsi que les incendies
sont typiquement des formes de résistance qui ont lieu autour
d’HEVECAM–SOCAPALM. Ce genre de lutte de classe ne requiert pas
(ou peu) de coordination et de planification ; il est généralement
anonyme et évite toute confrontation directe avec les autorités
ou les classes supérieures afin d’esquiver la répression. En outre,
par leur accumulation, ces actes de résistance peuvent finir par
avoir de sérieux effets sur les intérêts des dominants.
Sur la relation conflit–effets,
J. Martínez-Alier écrit que « L’importance ne devrait pas
tant être donnée à la “résolution des conflits environnementaux”
mais plutôt (dans des limites gandhiennes) à l’exacerbation des
conflits, si le but est d’avancer vers une économie écologique ».
En effet, écrit cet auteur, il est possible que ce genre de conflits
environnementaux – qualifié d’écologisme des pauvres – représente
bientôt une importante force sociale qui permettra d’atteindre
une plus grande soutenabilité.
Julien-François Gerber
(JulienFrancois.Gerber@campus.uab.es)
Numéro 13 de la série
du WRM: "Résistances contre deux géants industriels en forêt
tropicale. Populations locales versus plantations comerciales
d’hévéas et de palmiers à huile dans le Sud-Cameroun", Julien-François
Gerber.
En français seulement. À télécharger depuis le site du WRM :
http://www.wrm.org.uy/publications/Cameroun_fr.pdf
Pour commander des exemplaires sur papier veuillez contacter :
bookswrm@wrm.org.uy
index
– Papouasie-Nouvelle-Guinée : par sa promotion du palmier
à huile, la Banque mondiale fait sombrer les gens dans la misère
La
Banque mondiale vient d’accorder au gouvernement de la PNG un
prêt de 27,5 millions USD pour le développement des petits agriculteurs.
Ce projet, dénommé SADP, « vise à augmenter les revenus agricoles
de quelques communautés des provinces de Nouvelle Bretagne occidentale
et Oro ». D’après le directeur de la Banque mondiale pour
la PNG, Benson Ateng, il s’agit d’un « élément clé de la
nouvelle stratégie pour le pays, par le soutien de l’atténuation
de la pauvreté dans deux provinces où l’on cultive le palmier
à huile. Le but du projet est d’augmenter les revenus des cultivateurs
de palmier à huile en envisageant le développement agricole du
point de vue communautaire ».
Or,
les habitants de la province d’Oro, où les plantations se sont
développées grâce à un prêt préalable de la Banque mondiale, s’opposent
décidément au projet SADP et affirment qu’il « a été récupéré
par les entreprises de plantation de palmier à huile du pays pour
contribuer à l’expansion de cette culture, au lieu de le dépenser
dans des zones où il permettrait à la population rurale tributaire
de l’agriculture d’améliorer ses profits économiques ».
Au
lieu de favoriser une approche diversifiée du développement agricole,
ce projet encouragera les petits propriétaires à établir des plantations
de palmier à huile dans leurs terres.
D’après
une lettre reçue par le Mouvement mondial pour les forêts tropicales,
les communautés locales s’opposent à ce que le prêt soit destiné
à l’expansion du palmier à huile pour les raisons suivantes :
« Premièrement,
le palmier à huile n’est pas la seule option pour faire
participer la population rurale à l’économie monétaire, contrairement
à ce qu’en pensent notre gouvernement et les sociétés multinationales
qui opèrent dans le pays. Or, toutes les évaluations se sont centrées
sur le palmier à huile et non sur les autres possibilités. Dans
la province du Nord, les équipes d’évaluation n’ont discuté qu’avec
les représentants de l’industrie du palmier. Ces consultations
n’ont pas comporté non plus de réunions avec ceux qui cultivent
d’autres produits dans les zones de plantation de palmiers à huile.
Par conséquent, les avis recueillis pour soutenir la demande de
prêt ne reflètent pas ceux d’un échantillon représentatif de la
population.
Deuxièmement,
nous sommes d’avis que, pour que ce prêt SADP bénéficie davantage
de familles tributaires de l’agriculture, le gouvernement devrait
veiller à développer et à entretenir les routes d’accès aux communautés
rurales, afin que le gros de la population puisse y participer.
L’expansion
du palmier à huile n’est pas dans l’intérêt de la nation car elle
aura de graves effets négatifs sur notre environnement physique
et social. Elle a déjà contribué à la forte diminution des forêts
et de la diversité biologique de notre pays, et entraîné des problèmes
écologiques et sociaux dont les entreprises de palmier à huile
ont carrément refusé d’accepter la responsabilité.
Nous
savons que la Banque mondiale est très bien informée des conséquences
directes de l’industrie du palmier à huile ; pourtant, elle
estime convenable d’accorder un nouveau prêt au gouvernement de
la PNG, sous prétexte de développement agricole et d’atténuation
de la pauvreté. Or, ce sont les sociétés multinationales qui profitent
de ces prêts, tandis que c’est à nous de les rembourser.
En
fait, le prêt précédent de la Banque mondiale pour le projet d’expansion
du palmier à huile dans la province d’Oro a eu l’effet opposé :
au lieu de réduire la pauvreté, il a privé de leurs terres certains
membres de la population, les premiers d’une nouvelle catégorie
de pauvres que nos ancêtres n’ont jamais connue. »
Sur
la base des considérations mentionnées, les communautés demandent
à la Banque locale de modifier les conditions du prêt de manière
à promouvoir des options autres que le palmier à huile, ou bien
d’annuler le prêt.
De
leur côté, les entreprises de palmier à huile font des pressions
sur le gouvernement pour obtenir que les fonds soient déboursés
rapidement, puisque leurs propres plans de mise en œuvre sont
déjà prêts. Pourtant, il est encore possible de modifier la situation.
C’est précisément pour cela que les habitants de la province d’Oro
s’efforcent maintenant de freiner cette approche monoculturale
et d’en faire adopter une autre qui soit diversifiée.
Ils
ont rédigé une lettre qui sera envoyée aux autorités de la Banque
mondiale et au gouvernement de la PNG, et ils demandent le soutien
international. La lettre est disponible sur :
http://www.wrm.org.uy/countries/Support_to_Papua_New_Guniea.html.
Ceux qui souhaitent la souscrire peuvent le faire en envoyant
leur nom, celui de leur organisation et celui de leur pays à l’adresse
électronique
support@wrm.org.uy avant le 20 février.
index
– Les plantations, la pauvreté et le pouvoir: le rôle de l’Europe
dans l’expansion de l’industrie de la pâte dans le Sud
Avant
le récent effondrement de l’économie mondiale, l’industrie de
la pâte avait des projets d’expansion ambitieux. Des usines se
fermaient dans le Nord mais, dans le Sud, un développement considérable
était prévu, qui comportait d’accroître la capacité de production
de cinq millions de tonnes par an pendant les cinq prochaines
années. De vastes plantations en régime de monoculture ont été
établies pour alimenter en matière première les nouvelles usines
géantes, en particulier en Amérique latine, dans le Sud-Est de
l’Asie et en Afrique du Sud.
Or,
aujourd’hui les analystes de l’industrie parlent de surcapacité
et évoquent l’existence d’un « mur de pâte ». Entre
septembre et décembre 2008, la production mondiale a diminué de
plus de 2 millions de tonnes. Le Sud-Est asiatique est le plus
fortement touché : Asia Pulp & Paper et APRIL ont réduit
la production de pâte d’un total de 580 000 tonnes. Au Brésil,
Aracruz essaie désespérément d’économiser de l’argent après avoir
perdu près de 2 milliards USD d’investissements dans des produits
dérivés et elle a abandonné (du moins pour l’instant) le projet
d’une usine de 1,5 million de tonnes par an qu’elle pensait construire
à Guaiba, Rio Grande do Sul.
Les
usines de pâte ne se construisent pas d’elles-mêmes, tout comme
les plantations ne se plantent pas d’elles-mêmes. L’une des causes
des problèmes actuels de l’industrie est un conflit d’intérêts.
Les entreprises, les agences d’aide et les institutions européennes
jouent un rôle considérable dans la promotion et le financement
de l’expansion de l’industrie dans le Sud. Elles encouragent cette
expansion non pas comme une forme de « développement »
mais parce qu’elle est avantageuse pour l’industrie européenne.
Mon
nouveau rapport, « Les plantations, la pauvreté et le pouvoir »,
examine le rôle des entreprises et des institutions européennes
dans la promotion de l’expansion de l’industrie de la pâte et
du papier dans les pays du Sud. Il répond aux mensonges que les
défenseurs des plantations répètent pour justifier la prolifération
des plantations industrielles d’arbres dans le Sud : qu’elles
créent des emplois, qu’elles diminuent la pression sur les forêts,
qu’elles sont établies uniquement dans des terres dégradées, qu’elles
restaurent les sols, piègent du carbone, contribuent à satisfaire
la « demande mondiale » de papier et, le mensonge le
plus gros de tous, que ces plantations sont des forêts.
Pour
les gens qui vivent dans les zones où des plantations ont été
établies, la réalité est qu’elles ont détruit leurs moyens de
vie et asséché les fleuves et les ruisseaux. Les rares emplois
qu’elles ont créés sont dangereux, mal payés et généralement saisonniers.
Les usines de pâte figurent parmi les activités industrielles
les plus polluantes. Une des raisons pour lesquelles le Sud est
si attrayant est que les réglementations y sont moins strictes.
En outre, les arbres poussent plus vite dans les tropiques, la
main-d’œuvre y est bon marché et les gouvernements offrent toute
une série de subsides pour encourager l’expansion de l’industrie.
Mais il existe une autre raison importante, que l’industrie est
moins disposée à reconnaître : dans plusieurs pays, la superficie
des plantations industrielles d’arbres s’est rapidement élargie
pendant des dictatures militaires brutales, où il était extrêmement
dangereux, voire impossible, de protester contre leur impact.
C’est ce qui s’est passé, par exemple, en Afrique du Sud, au Chili,
au Brésil, en Thaïlande et en Indonésie.
Le
rapport analyse cinq projets de façon détaillée : Veracel
(Brésil), Sappi (Swaziland), Advance Agro (Thaïlande), Asia Pulp
& Paper (Indonésie) et Botnia (Uruguay). Sans les généreux
subsides qu’ils ont reçus, il est probable qu’aucun n’aurait pu
aller de l’avant. Tous ont permis à des cabinets de consultants,
des entreprises d’équipements industriels et des sociétés d’ingénierie
européennes, nordiques et nord-américaines d’obtenir une série
de contrats lucratifs. Tous ont apporté de graves problèmes aux
populations locales.
Viennent
ensuite les descriptions de quelques protagonistes européens impliqués
dans la promotion, la conception et la mise en œuvre de projets
de production de pâte dans le Sud. Pöyry est la société conseil
la plus grande du monde en matière de foresterie et elle a facilité
(et profité de) l’expansion de l’industrie papetière dans de nombreux
pays, du Nord comme du Sud. La Confédération des industries papetières
européennes soutient l’industrie européenne de la pâte et du papier,
quelles qu’en soient les conséquences pour les gens et les forêts.
La Banque asiatique de développement, la Société financière internationale
et la Banque européenne d’investissement donnent des exemples
du soutien que les agences d’aide multilatérale apportent à l’industrie
de la pâte. Chacune de ces agences a des normes différentes qu’elle
est censée appliquer aux projets potentiellement destructeurs,
tels que les plantations industrielles d’arbres et les usines
de pâte. Dans tous les cas, ces normes (et la manière de les appliquer)
ne parviennent pas à éviter les atteintes aux communautés et à
l’environnement.
Le
rapport examine dans le détail deux ensembles de normes d’application
volontaire : les directives de l’Organisation pour l’alimentation
et l’agriculture de l’ONU sur les « forêts plantées »,
et le système de certification du Forest Stewardship Council.
Les deux organisations soutiennent l’industrie de la pâte et l’expansion
des plantations industrielles d’arbres. En définissant les plantations
comme des forêts, la FAO contribue à créer l’illusion que les
plantations ne sont pas destructrices et qu’elles ne sont qu’un
type de forêt différent. Le FSC soutient l’industrie de la pâte
en certifiant que les plantations industrielles d’arbres sont
bien gérées, sans s’occuper même pas des dommages les plus flagrants
qu’elles provoquent.
Le
rapport se termine en suggérant une voie différente que l’industrie
de la pâte pourrait emprunter, et qui permettrait de satisfaire
la demande locale de papier à partir de petites usines de pâte
et de papier alimentées par des matières premières d’origine locale.
Le papier pourrait et devrait être produit sans détruire les forêts,
les prairies et les moyens d’existence des populations. Pour que
l’industrie de la pâte et du papier devienne moins destructive
il faudrait commencer par mettre fin aux subsides qui permettent
de maintenir le statu quo. Les fonds destinés au développement
ne devraient plus être utilisés pour faciliter l’expansion de
l’industrie mondiale de la pâte et des plantations industrielles
d’arbres qui y sont associées.
Chris
Lang,
http://chrislang.org
Le
nouveau rapport de Chris Lang, "Plantations, poverty and
power: Europe's role in the expansion of the pulp industry in
the South", peut être téléchargé depuis :
http://www.wrm.org.uy/publications/Plantations_Poverty_Power.pdf.
index
L'AFFAIRE DU CHANGEMENT CLIMATIQUE
– Le charbon de bois déguisé en “biochar”: encore une combine
technologique
D’après
un groupe de scientifiques, d’entrepreneurs et de lobbyistes de
plus en plus nombreux, actifs et influents, la meilleure, voire
la seule manière de survivre au changement climatique et de résoudre
les crises alimentaire et énergétique est d’enfouir chaque année
dans le sol des milliards de tonnes de charbon de bois. Ils appellent
cela « biochar », comme s’il s’agissait d’une nouveauté
technologique, et affirment que cela permettra de stocker du carbone
pendant des milliers d’années, de produire de l’énergie par le
même procédé utilisé pour produire le charbon, d’améliorer considérablement
le rendement des cultures et d’arrêter le déboisement (celui-ci
étant causé, selon beaucoup d’entre eux, surtout par les petits
agriculteurs qui coupent et brûlent les forêts parce qu’ils ne
peuvent pas maintenir la fertilité de leurs sols). Pour bizarres
et infondées que soient ces affirmations, elles sont prises très
au sérieux dans les hautes sphères politiques.
À
la conférence 2008 de l’Initiative Internationale Biochar (IBI),
l’organisation qui fait le plus de pressions pour le biochar,
l’orateur principal était l’Australien Tim Flannery. Il préside
le Conseil du Climat de Copenhague qui organise le Sommet mondial
des entreprises sur le changement climatique où des chefs d’entreprise
se rassembleront en mai 2009 pour formuler des recommandations
qu’ils présenteront à la CCNUCC. Beaucoup d’autres membres et
de sympathisants de l’IBI ont des relations de ce genre et sont
en mesure d’influer sur les décisions prises à haut niveau.
L’IBI
a remporté de grands succès à la Conférence de la CCNUCC à Poznan :
suite à une proposition de la CNULD, le biochar a été inclus dans
le « dialogue sur le régime climatique pour la période postérieure
à 2012 » [1]. En outre, le gouvernement de la Micronésie
a manifesté que le biochar devrait jouer un rôle très important
dans l’atténuation du changement climatique. Des crédits pour
le biochar au titre du MDP pourraient être formellement approuvés
à Copenhague.
Dans
ce cas, une déclaration de Flannery pourrait s’avérer correcte :
« Avec... la promotion et l’adoption appropriées, il changera
à jamais notre monde », mais tout porte à conclure que la
deuxième partie de sa phrase ne le sera pas : « et vraiment
pour le mieux » [2].
Le
charbon de bois dénommé biochar est un sous-produit de la pyrolyse
de la biomasse, une forme de production de bioénergie qui produit
deux types de combustible, le biopétrole et le syngaz. Les deux
peuvent être utilisés pour produire de la chaleur et de l’énergie ;
ils peuvent aussi être plus raffinés et devenir des agrocarburants
de deuxième génération, pour les voitures et peut-être les avions.
Cela coïncide parfaitement avec la tendance à établir des bioraffineries
et des plantations d’arbres pour alimenter les automobiles, sans
pour autant dépendre d’elles. La pyrolyse pour le chauffage et
l’électricité pourrait se développer très vite, à condition de
surmonter les ‘obstacles du marché’. Si les entreprises de pyrolyse
pouvaient gagner de l’argent en transformant le biochar en fertilisants
brevetés (dont les profits seraient garantis par l’expansion des
plantations) et si, par dessus le marché, elles pouvaient obtenir
des crédits de carbone, cette industrie décollerait très vite.
Pour des sociétés comme Best Energies, Eprida, Dynamotive et Biomass
Energy and Carbon, l’inclusion du biochar dans le commerce du
carbone représenterait la différence entre la faillite éventuelle
et, comme dit Best Energies, « la victoire dans la course
à l’obtention de terres pour les carburants de la prochaine génération »
[3].
Les
lobbyistes de l’IBI décrivent une industrie future qui avantagera
surtout les petits agriculteurs et d’autres paysans, grâce à de
petites unités de pyrolyse et à des cuisinières qui fabriquent
du charbon, mais beaucoup de leurs porte-parole évoquent des objectifs
de piégeage de carbone par le biochar pour lesquels une surface
d’un demi-milliard d’hectares de plantations aurait l’air modeste.
Ainsi,
le biochar coïncide aussi avec d’autres fausses solutions climatiques
fondées sur les grandes plantations et l’accaparement de terres,
qu’il s’agisse de produire des agrocarburants, de créer des puits
de carbone ou de planter des arbres GM. Les justifications scientifiques
du biochar sont encore plus douteuses que celles d’autres fausses
solutions : les agrocarburants sont nuisibles mais, au moins,
ils peuvent faire rouler les voitures. En revanche, on n’a pas
encore démontré que la simple addition de charbon au sol piège
du carbone ou rende le sol plus fertile. La ‘preuve’ invoquée
est fondée sur la terra preta, des sols anciens de l’Amazonie
centrale, formés il y a des centaines ou des milliers d’années.
La terra preta a été créée par des petits agriculteurs
qui, au fil des générations, one enfoui dans le sol du charbon
de bois mélangé à du compost, des os de mammifères et de poissons,
des sédiments fluviaux, de l’engrais et divers déchets végétaux.
Rien ne prouve que ces sols riches en carbone et fertiles puissent
être recréés facilement – ou rapidement – en appliquant aux champs
de grandes quantités de charbon.
À
ce jour, une seule étude sur le terrain a été publiée dans une
revue scientifique. Les chercheurs ont trouvé que l’addition de
charbon de bois rendait plus efficaces les fertilisants azotés
synthétiques. Le rendement des plantes qui avaient reçu du charbon
et des fertilisants restait considérablement plus faible que celui
des plantes ayant reçu uniquement du fumier de poule. Là où seul
le charbon a été utilisé, la croissance de la biomasse a été nulle
après deux récoltes. C’est pourquoi une bonne partie des « recherches
sur le biochar » incluent l’utilisation d’un fertilisant
au bicarbonate d’ammonium, dont le charbon n’est qu’un élément.
Du moins pendant cette étude de courte durée, la plupart du carbone
est resté dans le sol, mais d’autres études indiquent que même
cela ne serait pas garanti.
Une
étude menée au Kenya a montré que pendant les 20-30 premières
années après le brûlage de la biomasse, les sols perdaient 72 %
du carbone contenu dans le charbon [4]. Les premiers résultats
d’une étude sur le terrain en Colombie montrent qu’au bout de
deux ans les parcelles où l’on avait ajouté du charbon avaient
un meilleur rendement mais avaient perdu 60 % de carbone
de plus que les parcelles de contrôle [5]. Cela enlève tout sérieux
aux affirmations sur le potentiel de piégeage de carbone du biochar
au niveau de la géo-ingénierie.
L’essor
actuel du biochar est comparable à celui des agrocarburants vers
2002 : on fait des promesses sans fondement pour résoudre
d’un coup le problème du climat et celui de la pauvreté, tandis
que, dans les coulisses, un gros effort de lobbying fraie le chemin
à la création de marchés artificiels grâce au soutien étatique.
D’ici la fin de l’année, le lobby du biochar pourrait bien réussir
à faire inclure le biochar dans le MDP et les autres systèmes
d’échange de carbone pour la période après 2012, peut-être même
avec des « crédits doubles », et à obtenir davantage
de soutien des États. Les grands investissements industriels et
l’expansion des plantations viendront ensuite. Plusieurs entreprises
indonésiennes de la pâte et du papier, le directeur général de
l’association indonésienne de l’huile de palme, Embrapa au Brésil,
la société agro-industrielle bolivienne DESA à Santa Cruz et Shell
sont parmi ceux qui défendent déjà cette idée. Il faudrait savoir
si les organisations et les mouvements de la société civile pourront
s’organiser suffisamment vite pour freiner la ruée vers le biochar
industriel et, surtout, le commerce du carbone de ce charbon de
bois aujourd’hui dénommé biochar. Si nous n’y parvenons pas cette
année, nous risquons de nous retrouver confrontés à une nouvelle
poussée d’accaparement de terres et de forêts et de destruction
d’autres écosystèmes.
Almuth
Ernsting, Biofuelwatch,
http://www.biofuelwatch.org.uk, adresse électronique :
info@biofuelwatch.org.uk.
Références
:
Pour
de plus amples informations voir en particulier la Section 4 de
“Climate Geo-engineering with ‘Carbon Negative’ Bioenergy”,
www.biofuelwatch.org.uk/docs/cnbe/cnbe.html.
[1]
www.biochar.org/joomla/index.php?option=com_content&task=view&id=51&Itemid=3
[2]
http://www.biochar-international.org/timflannery.html
[3]
www.bestenergies.com/aboutus.html
[4]
www.springerlink.com/content/0h15324rrg7k5061/
[5]
www.biochar-international.org/images/J_Major_biogeochem.pdf
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