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Bulletin du WRM
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Numéro
62 - Septembre 2002 |
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LUTTES LOCALES ET NOUVELLES - Guyana: la cartographie participative renforce les capacités des peuples indigènes Malgré des décennies de pressions exercées sur les gouvernements successifs pour l'obtention de la pleine reconnaissance légale des droits fonciers traditionnels, les 55 000 à 60 000 Amérindiens du Guyana se trouvent toujours dans une des situations les plus précaires de l'Amérique du Sud en matière de possession de la terre. De nombreuses communautés manquent d'un quelconque titre légal sur leurs terres, tandis que d'autres ne possèdent qu'un titre incertain qui ne couvre qu'une fraction de leur domaine ancestral, et qui peut être révoqué à tout instant, de manière unilatérale, par le Ministère des affaires amérindiennes. Depuis l'indépendance du pays en 1966, l'Etat guyanien a délivré des titres pour à peine 6 000 milles carrés, sur les 24 000 milles recommandés pour la régularisation par la Commission des terres amérindiennes (ALC, Amerindian Lands Commission) - un organisme installé par les Britanniques en 1966 pour résoudre le problème des territoires amérindiens en réponse aux pressions exercées par les leaders de la population rurale. Les autochtones se plaignent que les promesses constamment manquées du gouvernement en matière de droit foncier constituent un vol à grande échelle de leurs terres ancestrales, de la part de l'Etat. Les régions sans titres, dans ce qu'on appelle les "territoires étatiques", font l'objet de concessions minières et forestières octroyées par le gouvernement central sans consultation préalable des communautés amérindiennes. Des concessions pour l'extraction d'or et de diamants, par exemple, couvrent environ 35% du pays, qui comprennent beaucoup des domaines traditionnels des peuples Akawaio, Macusi, Wapichan et Wai Wai. Les peuples indigènes protestent que cette extraction commerciale mal réglementée a provoqué des dégâts dans l'environnement de leurs territoires, et des bouleversements socioculturels dans leurs communautés. La lutte des indigènes pour la possession de la terre et leur rejet de l'exploitation destructrice des ressources a bondi en avant en 1991, avec la formation de l'Association des peuples amérindiens (APA). L'APA réunit plus de 80 communautés amérindiennes, qui représentent les neuf peuples indigènes du Guyana. Plusieurs des "unités" APA locales sont en liaison avec leur bureau central à Georgetown au moyen d'un réseau radio. L'APA a pour tâches de promouvoir les droits indigènes au niveau national, de tenir les communautés informées sur les politiques gouvernementales, les lois et les projets qui risquent d'affecter leur bien-être, et de faire parvenir au gouvernement central les inquiétudes des peuples amérindiens locaux. Une partie essentielle de l'activité de l'APA est l'organisation d'ateliers pour la formation des leaders indigènes dans le domaine des lois nationales et internationales relatives aux droits des autochtones et aux ressources naturelles. En 1994 des leaders amérindiens de la Région 7 du Guyana et le personnel de l'APA se sont réunis avec le Président de leur pays, dans le but de réclamer une fois de plus des titres inaliénables pour toute l'étendue de leur territoire ancestral, qui couvre 3 000 milles carrés dans le bassin du Haut Mazaruni. En réponse, le Président les a défiés de montrer comment ils utilisaient leur terre et pourquoi ils réclamaient la propriété d'une étendue si vaste. Après plusieurs réunions dans les six communautés amérindiennes du Haut Mazaruni, les peuples Akawaio et Arekuna ont conclu qu'ils devraient lever des cartes de leur domaine traditionnel et prouver que toutes les forêts et savanes de leur territoire avaient été occupées et utilisées par eux en accord avec leurs coutumes, pendant des générations. Ils ont reconnu que le fait de tracer leurs propres cartes devait contribuer à démontrer que leur point de vue sur la propriété, la possession et l'utilisation des ressources était très différent de celui du gouvernement. Le projet de tracé sur le terrain a commencé en 1995, avec l'appui technique de l'APA et d'ONGs internationales, dont Forest Peoples Programme et Local Earth Observation. Une équipe de quatre autochtones a reçu pendant six semaines l'entraînement nécessaire en cartographie et en l'utilisation de la technologie GPS (Global Positioning System). Pendant neuf mois, le territoire entier a été relevé de manière à montrer les frontières, les établissements anciens et actuels, les ressources naturelles et les sites culturels, en utilisant des noms et des catégories définies par les communautés elles-mêmes, en accord avec leur langue et leurs traditions. La carte communautaire finie montrait tout le bassin du Haut Mazaruni couvert d'une tapisserie impressionnante de noms de lieux indigènes, d'utilisations extensives et multiples de la terre, de cimetières et de zones traditionnelles spéciales, telles que les bodawa: "des réserves de chasse et de pêche". Depuis sa publication en 1998, la carte a reçu les éloges de nombreuses personnes et organismes, incluant l'Organisation des Etats américains (OEA) et la Banque mondiale. Malheureusement, le gouvernement du Guyana refuse toujours de considérer cette carte comme une revendication légitime de la propriété de la terre de la part des indigènes. Sans se laisser décourager par l'entêtement du gouvernement, les communautés amérindiennes de tout le Guyana se sont inspirées du projet cartographique du Haut Mazaruni et, depuis 1998, l'APA a mis en oeuvre de nouvelles initiatives avec ses propres cartographes indigènes, qui ont été entraînés à digitaliser des cartes de base, saisir les données et imprimer les esquisses des cartes pour leur vérification par les communautés concernées. Cette équipe maison a travaillé avec des communautés Arawak, Carib, Wapichan, Wai Wai et Akawaio dans la réalisation de quatre autres projets couvrant un total de 14 000 milles carrés. Encore deux projets sont en cours, et plusieurs autres sont prévus. Dans tous les cas, les équipes locales de cartographes ont été formées par un instructeur amérindien Arekuna qui avait fait son apprentissage lors du premier projet. Ceux qui ont participé à ces activités signalent que l'expérience a été enrichissante à beaucoup d'égards. Ils soulignent que le savoir traditionnel s'est vu revitalisé par le fait que les jeunes ont travaillé avec les anciens dans la quête d'information pour les cartes. Les populations rurales ont également amélioré leurs connaissances sur l'utilisation de la terre et la gestion des ressources. La cartographie communautaire s'est avérée précieuse pour la défense des territoires autochtones. Un nombre croissant de cartographes indigènes est maintenant en mesure d'utiliser la technologie GPS, et leurs propres cartes, pour déterminer avec précision quelles concessions se superposent à leurs frontières. De même, ils peuvent détecter les cas où des compagnies ont fait des incursions dans des territoires indigènes, situer l'infraction sur la carte, et montrer à l'entreprise concernée qu'elle est en territoire amérindien sans autorisation. Certaines compagnies ont déjà été obligées de retirer leur équipement, une fois confrontées à une telle évidence. Les bénéfices de la cartographie communautaire dont le Guyana a été le pionnier sont maintenant en train de s'étendre à d'autres pays. L'instructeur indigène a déjà aidé des populations amérindiennes du Surinam voisin à lever les cartes de leurs territoires traditionnels dans le Bas Marowijne. Les leçons pratiques tirées des projets innovateurs de l'APA sont maintenant partagées avec des organisations de peuples indigènes de l'Amazonie équatoriale qui préparent des projets de démarcation de leurs territoires traditionnels. Une conclusion évidente découle de l'exemple du Guyana: l'alliance de l'amélioration des connaissances dans le domaine du droit foncier et de la cartographie participative peut renforcer les capacités des populations locales et leur fournir les éléments nécessaires pour une stratégie efficace de défense de leur territoire. Par: Tom Griffiths, Forest Peoples Programme, courrier électronique: tom@fppwrm.gn.apc.org - Pérou: le projet gazier de Camisea sape les droits des peuples indigènes En décembre 2000 la compagnie Pluspetrol basée en Argentine a obtenu la concession pour l'extraction de gaz naturel dans le bassin du Camisea, au Sud-est du Pérou. Cependant, l'intention de Pluspetrol d'effectuer des opérations séismiques et de forage à l'intérieur de la réserve des Nahua/Kugapakori a soulevé une controverse, en raison des répercussions potentielles que subiraient les habitants indigènes, qui résident dans cette zone dans un état d'isolement volontaire ou commencent seulement à être en interaction directe avec la société nationale. Le Bloc 88 se superpose à la réserve des Nahua/Kugapakori, établie par l'Etat en 1990 pour protéger les groupes indigènes Nahua et Kugapakori (également connus sous le nom de Nanti) contre les dangers du contact avec la société nationale. Le groupe dirigé par Pluspetrol inclut également la compagnie nord-américaine Hunt Oil et la société coréenne SK. Les critiques visent les conséquences physiques du projet, susceptibles d'être potentiellement dévastatrices: l'accroissement du nombre de personnes étrangères à la réserve augmentera la pression sur ses ressources et exposera ses habitants à des maladies contre lesquelles leur résistance est faible ou nulle. Ce qui est également grave, c'est que le projet viole des droits des peuples indigènes accordés au niveau international, et porte atteinte au droit, actuellement exercé par ces peuples qui vivent dans un état d'isolement volontaire, de refuser le contact avec l'extérieur. Le projet se trouve à l'heure actuelle dans la phase cruciale; en effet, l'appui des banques nord-américaines, qui l'évaluent en ce moment, est essentiel pour sa poursuite, mais des militants sont en train de faire pression sur les banques pour qu'elles refusent tout financement tant que le projet n'aura pas pris en compte les droits des peuples indigènes à l'intérieur de la réserve. La réserve des Nahua/Kugapakori s'étend sur une superficie de 443 887 hectares, et c'est le foyer ancestral des peuples Nahua, Nanti et Matsigenka. La plupart de ces groupes sont à l'étape initiale d'interaction directe avec la société nationale péruvienne. Ces groupes en interaction initiale (à l'exception des Nahua) ne parlent pas l'espagnol, n'ont que des contacts sporadiques avec certaines autres communautés indigènes qui habitent en dehors des limites de la réserve, et sont très vulnérables aux maladies introduites et à l'exploitation par des personnes venues de l'extérieur. Simultanément, certains Nanti et d'autres habitants d'origine ethnique incertaine ont choisi d'éviter tout contact direct avec la société nationale et vivent donc dans un isolement volontaire. En choisissant volontairement l'isolement, ces peuples exercent leur droit de dire non au contact direct avec la société nationale. Ces groupes sont encore plus vulnérables aux maladies introduites, et ils habitent très loin, aux sources des fleuves Timpia, Serjali et Paquiria. Or, cette région inclut l'aire où les essais séismiques sont effectués. La fédération indigène péruvienne FENAMAD affirme que "le contact de ces peuples avec des personnes étrangères à la réserve menacerait très gravement leurs droits fondamentaux à la santé, l'identité culturelle, le bien-être et la propriété foncière... et pourrait conduire à leur extinction en tant qu'individus et que communautés indigènes". D'après les estimations, la population totale de la réserve serait de 1 000 à 2 000 personnes. Pluspetrol a reconnu que des rencontres involontaires pourraient avoir lieu avec les peuples qui vivent dans l'isolement volontaire dans l'aire des essais séismiques, aux sources des fleuves Paquiria et Serjali. Les essais dans la réserve ont commencé en mai 2002, et Pluspetrol a assuré à ses critiques que "ces contacts ne seront pas encouragés", que la zone des essais a été réduite dans le but d'éviter de telles rencontres, et que des plans de contingence ont été mis en place. Ces plans consistent dans l'envoi de groupes d'indigènes locaux avant l'arrivée des groupes chargés des essais séismiques, et dans la vaccination de tous les travailleurs contre les maladies potentiellement contagieuses. Au fait, ce qui se passe sur le terrain n'est pas clair du tout. Certains travailleurs locaux de Pluspetrol disent qu'il y a eu des rapports d'observation mais aucune rencontre directe "d'Indiens nus ou non contactés". L'étude indépendante d'évaluation environnementale (EA), demandée par les fédérations indigènes nationales et locales COMARU et AIDESEP, a conclu qu'il "n'est pas possible d'assumer que le plan [de contingence] évitera effectivement des répercussions préjudiciables, telles que la diffusion de maladies introduites, qui pourraient s'avérer fatales pour les populations isolées". De fait, lorsque la compagnie Shell Oil a effectué des explorations préliminaires dans la région dans les années 1980, plus de la moitié de la population Nahua est morte par suite des maladies respiratoires que les forestiers leur ont transmises. Pluspetrol a répondu en affirmant qu'ils sont en train d'établir un programme communautaire indépendant de contrôle environnemental, quoique trois mois après le début des travaux dans la réserve. Les rapports sur l'observation d'indigènes non contactés, que Pluspetrol a niés à Lima, et dont ses représentants ont dit qu'ils concernaient des populations "traditionnelles Matsigenka" du cours inférieur du Camisea (ce qui n'explique ni la nudité de ces indigènes, ni leur présence dans la zone des séismes) confirment la conclusion de l'étude indépendante: "quelles que soient les précautions que l'on prenne, la seule politique efficace est d'éviter de travailler dans des zones dont on sait qu'elles sont habitées par ces groupes". Sans compter les risques physiques de rencontres involontaires, l'activité dans des zones que l'on sait habitées par ces groupes porte atteinte à leur droit fondamental, qu'ils exercent à l'heure actuelle, d'éviter tout contact direct avec la société nationale. L'EA de Pluspetrol reconnaît que les habitants des réserves seront touchés de manière directe et indirecte par le projet, qui inclut le forage de trois puits et l'exploration séismique sur une aire de plus de 800 km2 de forêt tropicale à l'intérieur de la réserve. Mais la révision indépendante de l'EA identifie de nombreuses menaces, telles que l'accroissement de la colonisation, la réduction de la base des ressources et une détérioration de la santé, que l'EA ne mentionne pas et contre lesquelles il n'y a donc pas de mesures concrètes prévues. L'Article 7 de la Convention 169 de l'OIT concerne les droits des peuples indigènes à participer dans la formulation, la mise en place et l'évaluation de projets de développement qui puissent les affecter. L'assurance d'une consultation appropriée n'est pas seulement une responsabilité de la compagnie: c'est également une obligation de l'Etat péruvien, qui a adhéré à la Convention 169 de l'OIT. Bien que Pluspetrol ait rendu quelques visites aux établissements des Nanti, des Nahua et des Matsigenka, aucun détail n'a été révélé sur ces démarches, ni sur l'identification ou la création de méthodologies de contact avec des groupes qui, en général, n'ont aucune connaissance pratique de l'espagnol, et encore moins la possibilité de comprendre ce qu'est une explosion séismique. Les membres d'un des groupes Matsigenka qui habite entre les fleuves Paquiria et Camisea affirment qu'ils ont été persuadés de quitter leurs foyers par les groupes d'avancée de Pluspetrol. Les anciens habitants de Shiateni manifestent qu'ils ont déménagé lorsqu'un de ces groupes leur a dit qu'ils seraient arrêtés par l'armée ou décimés par les maladies s'ils ne s'installaient pas ailleurs. Tout ceci a été nié par Pluspetrol, qui affirme que ses groupes d'avancée ne se sont mis en contact avec ces personnes que pour les informer sur les projets de l'entreprise. Celle-ci soutient que la réinstallation a été le résultat d'une décision indépendante prise dans le cadre du mouvement saisonnier traditionnel. On peut en conclure que ceci est un exemple de la difficulté à communiquer les impacts de la prospection de gaz à des peuples qui ne comprennent presque pas l'espagnol, et encore moins des concepts aussi étrangers que celui de propriété, d'argent ou d'explosions séismiques. Il n'est pas clair encore s'il s'agit ou non d'un cas de déménagement forcé. Par contre, ce qui est tout à fait clair est que ces visites hâtives, non systématiques et peu transparentes ont été faites dans le but de mettre en oeuvre le projet en reconnaissant le moins possible les droits des peuples indigènes sur la réserve. Les travaux dans la réserve ont commencé en mai 2002, mais jusqu'à présent les rapports avec ses habitants ont été dominés par les pressions des chronogrammes de travail, plutôt que par le respect de leurs droits reconnus au plan international, ou de leur santé et leur sécurité. Les problèmes les plus inquiétants sont les lacunes de l'EA à propos des impacts indirects sur les habitants de la réserve, le risque réel de rencontres potentiellement fatales des groupes d'exploration et des habitants volontairement isolés, et le non-respect, autant de la part de Pluspetrol que de l'Etat, de leur obligation légale d'effectuer une consultation, tel que l'établit explicitement la Convention 169 de l'OIT. Ce qui semble plus inquiétant encore, c'est que les activités du projet violent le droit des peuples vivant dans l'isolement volontaire de refuser le contact direct avec la société nationale. Au vu de tous ces défauts, les groupes militants devraient appuyer les conclusions de l'étude indépendante, qui demande au gouvernement du Pérou de "protéger ces populations en interdisant les activités industrielles à l'intérieur de la réserve". Ils devraient également presser les banques des USA à refuser des propositions de financement tant que les droits fondamentaux des habitants de la réserve n'auront pas été contemplés par le consortium du Camisea. La décision des banques est prévue pour décembre 2002. Par: Conrad Feather, Shinai Serjali, courrier électronique: conrad@serjali.org. Des informations complémentaires sur la réserve Nahua/Kugapakori et ses peuples indigènes sont à trouver dans les sites web: http://www.serjali.org et http://www.onr.com/cabeceras/. - Surinam: les compagnies forestières chinoises et les droits tribaux Les compagnies forestières chinoises sont plutôt des nouvelles venues en Amérique du Sud. Au Surinam, au moins deux d'entre elles opèrent depuis 1997. L'interdiction tant vantée d'exploitation de bois en Chine, provoquée en partie par les inondations dévastatrices causées par la perte de forêts, est une des raisons évidentes de l'internationalisation de l'activité forestière chinoise. D'après les statistiques du gouvernement du Surinam pour les années 2000 - 2001, les forestiers chinois ont été de loin les plus grands producteurs de grumes, et la Chine a été de loin le principal destinataire des exportations de rondins, avec un volume quatre fois plus fort que le pays figurant à la deuxième place. Cette note analyse une région du Surinam où les Chinois ont entrepris des opérations, l'impact de ces opérations sur le peuple Saramaka, l'une des six tribus marrons qui habitent à l'intérieur des frontières du Surinam, et les mesures prises par les Saramaka dans le but de faire respecter leurs droits. Les Marrons sont les descendants d'esclaves fugitifs qui ont lutté pour se libérer de l'esclavage et ont établi des communautés viables et autonomes le long des rivières les plus importantes des forêts intérieures tropicales du pays, au cours des XVIIe. et XVIIIe. siècles. Leur libération de l'esclavage, leurs droits sur des terres et des territoires, et leur autonomie pour l'administration de ces derniers ont été reconnus dans des traités passés avec le gouvernement hollandais dans les années 1760, et ratifiés par des traités ultérieurs dans les années 1830. Le peuple Saramaka est une des tribus marrons les plus nombreuses, avec une population d'environ 20 000 personnes habitant plus de 70 villages situés le long du Surinam, l'un des cours d'eau les plus importants du pays. La propriété du territoire Saramaka est partagée par un certain nombre de clans matrilinéaires. Les membres des clans ont le droit de chasser, pêcher, cultiver et cueillir les produits de la forêt dans l'aire appartenant au clan, mais la propriété reste attribuée au clan de façon collective. Malgré cela, le Surinam affirme maintenant que les Saramaka, tout comme d'autres peuples indigènes et marrons, n'ont aucun droit sur les terres et leurs ressources, et qu'elles appartiennent à l'Etat, qui peut les exploiter à tout moment. Les Saramaka n'ont appris qu'une partie de leur territoire avait été donnée à une compagnie forestière que lorsque les employés d'une entreprise chinoise qui se dénommait NV Tacoba sont arrivés dans la zone en 1997. Lorsqu'ils ont demandé des explications à la compagnie, ils ont été informés qu'elle avait l'autorisation du gouvernement et que toute tentative d'interférence avec ses opérations serait punie de prison. Une compagnie chinoise appelée Jin Lin Wood Industries est apparue dans la région en 2000. Elle a des rapports avec Ji Sheng, une autre entreprise chinoise qui opère dans le territoire Saramaka. Une concession de 150 000 hectares, tenue par la compagnie chinoise NV Lumprex, a été récemment découverte également dans le territoire Saramaka. Lumprex et Tacoba appartiennent en fait à China International Marine Containers (Group) Ltd., une compagnie cotée à la Bourse de Shenzhen. Cette compagnie utilise le bois pour la fabrication de planchers pour les conteneurs maritimes. Finalement, une compagnie chinoise connue sous le nom de Fine Style opère elle aussi dans le territoire Saramaka. Les concessions tenues par des sociétés chinoises, dont l'octroi n'a même pas été notifié aux Saramaka, sont surveillées par des membres actifs de l'armée du Surinam, portant des armes militaires. D'après des témoins oculaires, ces compagnies ont provoqué dans l'environnement des dégâts généralisés, et elles ont considérablement réduit la capacité des Saramaka à utiliser leurs ressources forestières. En guise d'exemple, un témoin Saramaka a déclaré: "Les soldats m'ont dit: 'Laisse en paix les Chinois, va chasser là-bas (dans une zone où les Chinois avaient déjà fini la coupe). Mais que les Chinois ne te voient pas.' Eh bien, j'y suis allé: tout était détruit; la forêt était détruite. A Paramaribo [la capitale] les gens ne savent pas ce que les Chinois sont en train de faire. Ne faudrait-il pas que quelqu'un contrôle les activités forestières des investisseurs étrangers? Les Chinois ont coupé des centaines d'arbres, les ont traînés ailleurs et les ont empilés. Ils les ont abandonnés dans la forêt, parce qu'ils n'en avaient plus besoin. Pour nous, les gens de l'intérieur, il est terrible de voir abattus des cèdres qui sont si importants pour nous. Et toute cette destruction a fait s'enfuir aussi les animaux." Après avoir découvert que leur territoire avait été donné à des compagnies forestières, les Saramaka ont commencé à s'organiser et se sont réunis à plusieurs reprises. Ils ont décidé de déposer une plainte formelle auprès du gouvernement du Surinam, demandant que leurs droits sur leur territoire soient légalement reconnus, et que les concessions soient révoquées. Entre octobre 1999 et octobre 2000, trois plaintes ont été déposées, sans obtenir de réponse. Devant le silence des autorités et l'accroissement de l'exploitation de bois, les Saramaka ont décidé de demander la protection de la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH), et ils se sont adressés à cet organisme en octobre 2000. Leur pétition mentionnait le manque de reconnaissance de la part du Surinam des droits des Saramaka à la terre et à ses ressources, tels qu'ils ont été définis par la Convention américaine des droits humains, et la violation active de ces droits, parmi d'autres, provoquée par les concessions forestières et minières octroyées dans le territoire Saramaka. Le 8 août 2002, la CIDH a adressé au gouvernement du Surinam une requête par laquelle il lui était demandé de "prendre les mesures appropriées pour suspendre toutes les concessions, y compris les permis et les licences d'exploitation forestière et minière et autres activités de développement de ressources naturelles dans des terres utilisées et occupées par les 12 clans Saramaka, jusqu'à ce que la Commission ait eu la possibilité d'enquêter sur les sérieuses réclamations présentées à ce sujet". Une requête de ce genre, connue dans le langage technique comme "mesure de précaution", vise dans le cas présent à protéger les Saramaka contre les violations des droits humains et la dégradation de l'environnement provoquée par les compagnies forestières qui opèrent dans le territoire Saramaka, en attendant que la CIDH finisse d'enquêter sur la situation; il s'agit d'un instrument réservé à des cas extrêmes représentant une menace immédiate de dommages irréparables. La requête a été présentée après que les Saramaka ont souligné le besoin urgent d'une intervention immédiate de la CIDH pour éviter les dommages irréparables à l'intégrité physique et culturelle de leur peuple provoqués par les activités forestières. Le docteur Richard Price, anthropologue et expert académique de haut niveau sur le peuple Saramaka, a écrit, en appui de l'intervention de la CIDH, que sans des mesures de protection immédiates, "l'ethnocide -la destruction d'une culture considérée partout comme une des plus créatives et vibrantes de toute la diaspora africaine- semble le résultat le plus probable". Et il ajoute: "L'utilisation des troupes de l'armée du Surinam pour "protéger" les travailleurs chinois qui détruisent les forêts dont les Saramaka dépendent pour leur subsistance, leurs constructions et leur religion est une insulte grossière aux idées des Saramaka sur leur souveraineté territoriale... Leur présence [des soldats] dans la forêt sacrée des Saramaka, avec l'ordre explicite de la protéger contre les Saramaka, en faveur des Chinois, est un affront à leur intégrité culturelle et spirituelle. Au moyen d'une autorisation unilatérale, et par l'octroi de concessions forestières et minières à des compagnies chinoises, le gouvernement post-colonial du Surinam essaie de supprimer quelques-uns des droits les plus sacrés et vénérables des Saramaka. Dans ce sens, la destruction de leur forêt représenterait la fin de la culture Saramaka". Le cas présenté par les Saramaka est le premier à dénoncer l'omission de reconnaissance des droits territoriaux indigènes et tribaux auprès d'un organisme international pour les droits humains. Au cas de réussir, il établira un précédent favorable pour d'autres peuples indigènes et marrons du Surinam. A l'heure actuelle, l'affaire est pendante de l'avis sur les mérites de la part de la CIDH. Les Saramaka ont demandé à la CIDH d'intervenir pour l'établissement d'un accord à l'amiable dans l'espoir d'aboutir à une décision négociée pour l'annulation des concessions forestières et la reconnaissance des droits territoriaux. Si cette démarche ne réussissait pas, ils demandent que l'affaire soit soumise à la Cour interaméricaine des droits humains pour une décision définitive. A ce jour, le Surinam n'a donné aucun genre de réponse aux allégations formulées dans la pétition, en dépit des demandes réitérées d'information sur l'affaire de la part de la Commission. En outre, malgré la diffusion importante donnée par la presse à la requête de la CIDH de prise de mesures de précaution, le Surinam n'a rien fait pour honorer cette demande ni pour protéger les droits des Saramaka sur les territoires qu'ils ont traditionnellement utilisés et occupés. Par: Fergus MacKay, Coordinateur du Programme de Droits légaux et humains, Forest Peoples Programme, courrier électronique: fergus@euronet.nl - Venezuela: les cartes signalent l'avenir Le fleuve Caura, au Venezuela, est le plus important affluent de l'Orinoco qui n'a pas encore été pollué, divisé, dévié par l'exploitation minière, la construction d'autoroutes, le bûcheronnage ou les projets de développement à grande échelle, et dans lequel aucun barrage n'a été construit. Au long des cours supérieurs habitent deux groupes ethniques d'Indiens de l'Amazone. Le premier, celui des Ye'kwana, est un peuple ayant une tradition particulièrement développée de nomadisme agricole et de construction de grands logements collectifs coniques; ils habitent cette zone au moins depuis que les chroniques historiques existent. Le deuxième, celui des Sanema (Yanomami du Nord), est un groupe plus mobile de chasseurs-cueilleurs et agriculteurs débutants qui sont établis dans cette zone depuis un siècle environ. Au total, près de 3 500 indiens, disséminés sur environ 24 peuplements qui occupent quatre millions d'hectares du fleuve, de la forêt et de la montagne, situés entre les peuplements "criollos" de la frontière en aval du fleuve et la frontière brésilienne vers le sud. Les contes et les chants Ye'kwana parlent d'un temps primordial où Kuyujani, l'un des héros de leur culture, a traversé le territoire créant et nommant les grandes montagnes, les chutes d'eaux, les roches sacrées et les étangs. Ces histoires, qui reflètent les liens spirituels profonds qui unissent les Ye'kwana à leur terre, établissent en même temps leurs droits sur celle-ci. La spiritualité Sanema est également imprégnée de la connaissance du pouvoir des esprits des forêts et des créatures animales avec lesquelles communiquent les chamans Sanema et qui prennent vie pendant les songes lors des chants nocturnes et grâce aux hallucinogènes lors des rituels diurnes. Lorsqu'un Sanema tombe malade, le chaman utilise le pouvoir des esprits tutélaires pour combattre les forces malignes qui sont à l'origine de la maladie. Invisibles à nos yeux pendant la journée, les esprits peuvent être perçus dans les voix rugissantes des chutes d'eaux, la lumière qui brille et s'égrène à travers la mousse, le ruissellement de l'eau des étangs, les fourches des arbres géants des forêts, les appels des animaux et des oiseaux. La forêt est vivante, non seulement en tant qu'écosystème utile, riche en bois et en ressources, mais aussi en tant qu'association de signification et de pouvoir qui octroie leur identité à ces peuples indigènes. Le gouvernement vénézuélien a longtemps considéré le fleuve Caura comme une source potentielle d'énergie hydroélectrique. Un projet de barrage sur les chutes de Para, où le puissant Caura tombe avec fracas sur plus de cent mètres jusqu'à la partie inférieure du fleuve, impliquerait la confiscation de l'intégralité du fleuve. Un deuxième barrage, proposé en amont du fleuve Mereveri, tributaire principal du Caura, détournerait plus de la moitié de l'eau du fleuve vers le fleuve voisin, le Paragua, en complément de l'eau qui passe déjà à travers le barrage du Guri vers le Caroni. Les deux options signifieraient l'inondation des terres les plus fertiles en agriculture et les plus riches en gibier pour les Indiens entraînant ainsi leur déplacement forcé. L'électricité produite par ces barrages serait exportée au Brésil afin de favoriser le développement de l'Etat de Roraïma et serait transportée par les lignes de transmission qui traversent déjà les terres du village voisin Pémon. Les écologistes peuvent difficilement évaluer les conséquences environnementales de ces travaux, en particulier sur les millions d'hectares de forêts marécageuses en aval du fleuve qui très probablement s'assècheraient après la construction des barrages. Et les Indiens sont très clairs à ce sujet: ils n'en veulent pas de ces barrages. Afin de combattre ces projets, les peuples Ye'kwana et Sanema ont formé leur propre association interethnique, qu'ils ont dénommé Kuyujani. Cette association, ainsi que le réseau d'émetteurs de radio qu'ils ont installé, réunit tous les peuplements disséminés sur les bords du fleuve. Ils se réunissent annuellement dans le but d'élire des représentants politiques, d'établir des stratégies leur permettant de combattre les projets menaçants de la zone du bassin du fleuve (les mines d'or, la frontière agricole, le tourisme et l'énergie hydroélectrique) et de trouver les meilleures façons de faire pression afin d'obtenir la reconnaissance de leurs droits sur leurs terres. Avec l'assistance technique du Forest Peoples Programme et le financement des organisations IUCN - Netherlands, Rainforest Foundation et Nouvelle Planète, les Indiens ont réalisé une cartographie de leur territoire. Ceci a été fait grâce à une équipe qualifiée de Ye'kwana et de Sanema qui a visité chaque peuplement en se déplaçant en canoë et à pied jusqu'aux zones importantes de leur domaine. Par la suite, moyennant les dispositifs du système GPS, ils ont "géo- référencé" toute cette information pour réaliser un plan de base avec l'aide de l'Université nationale expérimentale de Guyana. Le résultat est une énorme carte détaillée, très colorée, comportant les noms indiens de toutes les caractéristiques de leur territoire. Actuellement et dans le cadre d'un deuxième projet, l'association Kuyujani est en train d'élaborer un "plan de gestion" de cette zone, sur la base d'ateliers communautaires d'autogestion, afin d'instaurer le système traditionnel de gestion des ressources et de le compléter avec les idées occidentales de gestion et ce, à travers la formation de huit membres de la communauté au sein de l'Université dans le domaine des sciences biologiques. Ces initiatives pionnières ont aidé à promouvoir un changement dans la politique nationale envers les Indiens. En 1999, le Venezuela a approuvé une nouvelle constitution qui reconnaît pour la première fois le droit des peuples indigènes à leur habitat. En 2001, le Congrès vénézuélien a approuvé une loi, fortement influencée par le modèle du Caura, qui établit un mécanisme de reconnaissance de ces habitats. La Commission nationale nécessaire à la promulgation de cette loi a été constituée en août de la même année. Au début de l'année 2002, l'Organisation internationale du Travail (OIT) a été informée de la ratification de la Convention 169 de l'OIT par le Congrès vénézuélien. Pendant ce temps, les discussions se poursuivent sur une nouvelle loi organique des peuples indigènes qui puisse leur assurer une plus grande reconnaissance de leurs droits et de leurs institutions. L'association Kuyujani a fait entre-temps la première demande officielle afin d'obtenir la reconnaissance légale du Caura supérieur en tant qu'habitat des Ye'kwana et des Sanema. Les leaders de Kuyujani ont également conseillé et formé d'autres communautés indigènes de l'Amazonie vénézuélienne pour qu'elles puissent réaliser leurs cartes géographiques et réclamer leurs territoires. Tant que le gouvernement vénézuélien maintiendra son engagement envers cette nouvelle politique progressiste, les bases auront été établies en vue d'une reconnaissance nationale des droits des peuples indigènes sur leurs terres. Par: Marcus Colchester, Forest
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