Bulletin du WRM

 

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Numéro 66 - Janvier 2003


AMERIQUE DU SUD

 

PARTAGEANT DES EXPÉRIENCES LOCALES

- Argentine: les "forêts du silence" ou les plantations de pins dans les Yungas

La région phytogéographique des Yungas, ou "forêt nébuleuse", est une forêt humide située dans des secteurs montagneux reliés à la cordillère des Andes. Commençant au Venezuela, elle s'étend de façon discontinue sur l'Equateur et traverse le Pérou et la Bolivie jusqu'au Nord-Est de l'Argentine, où ses relictes se manifestent dans les provinces de Salta, Jujuy, Tucumán et Catamarca. En général, la conservation de cette zone est conçue sous le régime de Parcs nationaux: Baritú et Rey dans la province de Salta, Calilegua dans la province de Jujuy, et Campo Los Alisos dans la province de Tucumán. Les Yungas est une des régions les plus riches en biodiversité de l'Argentine; elle est aussi un écosystème des plus menacés dans le monde, en raison surtout de sa fragmentation et de sa destruction rapide.

Selon leur altitude, qui va de 300 mètres à plus de 4000 mètres, on peut diviser les Yungas en quatre zones échelonnées: la Selva Pedemontana ("forêt au pied de la montagne") qui est une zone de transition de type subtropical, abritant 30% de toute la biodiversité de l'écosystème; la Selva Montana ("forêt de montagne") et le Bosque Montano ou Bosque de Aliso ("forêt d'aulnes"), deux zones considérablement dévastées par l'abattage sélectif d'espèces ligneuses autochtones; et les Pastizales ou Pradera Montana (des pâturages de montagne), qui sont relativement bien conservés en raison des difficultés d'accès.

On estime que 67% de la superficie originelle de la Selva Pedemontana argentine ont disparu, et que le reste a été modifié. L'activité agricole qui accompagnait les concentrations urbaines de la région jusqu'au début du XXe. siècle et qui a commencé à se substituer à la forêt, se caractérisait par la diversité de sa production (des cultures de "yerba mate", thé, cherimoya, mangue, café) destinée à subvenir aux besoins locaux. Mais à partir de la première décennie du XXe. siècle, avec l'inauguration des chemins de fer et l'établissement de moulins à sucre et d'usines à tabac -par exemple, Ingenio Ledesma, à Jujuy- le modèle change et le pays s'engage dans une économie à grande échelle à caractère industriel et commercial. De grands secteurs de la forêt Pedemontana sont remplacés par de vastes plantations de monocultures intensives (canne à sucre, banane, agrumes) destinées à l'exportation. Ce processus a impliqué la concentration de terres entre les mains de puissants groupes économiques, tantôt multinationaux, tantôt à capitaux nationaux et provinciaux, sous la forme de sociétés anonymes ou appartenant à des familles représentant le capital agro-industriel du Nord-Est argentin (moulins, scieries, producteurs de fruits et de légumes). Cette appropriation a eu lieu au détriment de la population locale et a provoqué la marginalisation, l'émigration rurale et le chômage; elle a d'ailleurs fait fi des droits des communautés indigènes, telles que les Kollas qui habitent ces terres depuis des siècles et jouent un rôle essentiel dans la défense des Yungas (cf. Bulletin Nº 18 du WRM).

Ces dernières années, un nouveau facteur de destruction est venu aggraver encore l'altération des Yungas: les plantations à grande échelle de monocultures d'arbres, centrées sur les espèces exotiques à croissance rapide telles que le pin, l'eucalyptus, le grevillea et le "paraíso" géant. Des plantations de ce genre, promues et financées par des organismes multilatéraux comme la Banque mondiale, sont destinées en premier lieu à approvisionner la puissante industrie de la pulpe et du papier, et pour satisfaire la consommation démesurée exigée par l'emballage de marchandises dans le modèle actuel de mondialisation des marchés. Ces derniers temps, les monocultures d'arbres sont présentées aussi comme "la" solution au changement du climat, car elles fonctionneraient comme des puits de carbone. C'est donc pour cela qu'on abat des forêts indigènes! (Cf. Bulletins 38, 39 et 52 du WRM).

Jorge Baldo, biologiste spécialisé dans les vertébrés, Francisco Cornell, agent technique de tourisme, et Freddy Burgos, garde forestier, ont en commun leur passion pour les oiseaux et leur conviction que si rien n'est fait pour les protéger, bientôt il n'y en aura plus. Tous les trois habitent dans le quartier Los Perales de la ville argentine San Salvador de Jujuy, située dans le très beau paysage de la forêt Montana, entre 1200 et 1500 mètres d'altitude. Ils ont à ce jour identifié 240 espèces d'oiseaux, dont certaines endémiques de la région des Yungas (par exemple Grallaria albigula), d'autres de passage, en provenance de l'hémisphère Nord (telles que Hirundo rustica, Riparia riparia, Elanoides forficatus, Ictinia mississipensis, Vireo olivaceus). Ils sont également témoins du danger et alertent sur les résultats d'un recensement suivant lequel 189 espèces d'oiseaux habitent dans une superficie déterminée de forêt, et 23 seulement dans une plantation de pins des mêmes dimensions.

Dans ces plantations la biodiversité n'a pas de place. Ce sont des "déserts verts" qui ont perdu la multiplicité de fonctions d'un écosystème, et les gens des lieux l'ont bien compris, qui les ont baptisés "les forêts du silence". Jusqu'où le silence sera-t-il imposé aux forêts et aux peuples?

Article basé sur des informations contenues dans les documents envoyés par Freddy Burgos, adresse électronique: nyctibius@yahoo.com.ar ; "Las Yungas, informe completo", Ing. Martín M. Herrán, Biol. Pablo G. Perovic, Dra. Patricia Marconi, Geol. Néstor Aguilera, http://www.jaguares.com.ar/yungas/informe.html ; "La biodiversidad, los bosques y la gente. Casos de Argentina, Brasil y Colombia", Ecoportal.net, http://www.ecoportal.com.ar/noti/notas452.htm


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- Brésil: un espoir est né pour les peuples et les forêts

En 2002, l'espoir a vaincu la peur. En 2003, l'espoir pourra se réaliser en un accord politique entre les électeurs de classe moyenne qui, persécutés par le chômage et appauvris par la politique économique, ne craignent plus les changements, et les électeurs populaires qui, harcelés par la pauvreté et la violence, n'ont plus peur d'être heureux.

La possibilité de réorienter la politique environnementale est intimement liée aux expectatives de changement d'une situation sociale détériorée. Suivant les déclarations du président actuel du Brésil, Luiz Inácio "Lula" da Silva, "Il est clair qu'à l'heure actuelle la principale pression sur les ressources naturelles est provoquée par la misère qui touche une partie de la population la plus pauvre. Le Parti des Travailleurs (PT) ne voit pas la protection de l'environnemment comme isolée des autres politiques structurelles destinées à combattre la pauvreté, telles que la réforme agraire, la politique agricole, la récupération des fleuves et des sources, la politique nationale d'assainissement environnemental. Sans doute, de nombreuses situations de risque écologique et humain pourraient-elles être évitées dans notre pays, si ceux qui se voient obligés d'émigrer à la périférie des villes ou dans des zones de protection environnementale pouvaient rester dans leur lieu d'origine, protégés par des politiques publiques appropriées.

C'est pourquoi nos propositions visent à concilier la protection environnementale et la création d'emplois, à partir des nombreuses expériences mises en œuvre par des associations et des coopératives de producteurs, des gouvernements municipaux et étatiques, des mouvements sociaux et des ONG. Il est même nécessaire de faire au Brésil une étude socio-environnementale par zones, qui permette d'identifier la solution la plus appropriée à chaque écosystème et à chaque secteur social. Comme on sait, la population la plus pauvre vit en général dans des zones vulnérables, et pour pouvoir survivre elle finit par provoquer encore davantage d'impacts sur l'environnement. Pour des cas de ce genre, nous aurons des programmes de réhabilitation environnementale qui puissent en même temps donner du travail à ces personnes.

Quant à l'Amazonie, patrimoine naturel, culturel, économique et social d'importance stratégique pour le Brésil et pour la planète, il faut préciser que nous allons modifier les politiques de peuplement et les politiques agricoles, qui ont été dévastatrices et ne créent ni d'emplois ni de revenus pour la population locale. L'Amazonie est perçue comme une frontière où l'on va chercher des profits faciles et rapides, sans penser aux conséquences sur l'environnement et sur les communautés. Lorsqu'on parle de 'l'occupation de l'Amazonie', on a souvent l'idée qu'il s'agit d'un 'vide démographique', une sorte de 'terre de personne'. De fait, rien moins que 20 millions de Brésiliens y habitent, sans compter les nombreuses expériences qui allient la protection environnementale, les objectifs sociaux, les innovations technologiques et institutionnelles et des bénéfices économiques significatifs".

Comme première mesure prometteuse, le nouveau gouvernement a nommé le sénateur Marina Silva ministre de l'Environnement. Suivant la ministre, son arrivée au ministère est l'aboutissement d'un processus historique qui comprend autant l'expérience de l'environnementaliste et ancien leader "seringueiro" Chico Mendes, assassiné en 1988, que les gouvernements du PT dans l'Etat d'Acre. De 17 à 28 ans, la ministre a vécu avec Chico Mendes et participé à tous les mouvements contre la dévastation de l'Amazonie qu'il a organisés, ainsi qu'à ceux en défense des cueilleurs de latex d'Acre. "Ce qui arrive aujourd'hui est la preuve que le rêve de Chico Mendes n'a pas été vain, et que les graines qu'il a plantées ont porté de nombreux fruits", a-t-elle dit.

Marina Silva promet d'appliquer une politique de réalisations dans le secteur. Elle a dit que le nouveau gouvernement ne peut pas rester attaché à la "logique du possible", mais qu'il doit adopter une autre attitude face aux défis. "Nous avons besoin de fermer l'étape du 'ça ne peut pas se faire', et nous engager dans celle du 'comment le faire'", a-t-elle affirmé. Quant à sa nomination, elle estime que "c'est 'un signe que dans le gouvernement Lula l'environnement jouera un rôle stratégique, car il s'agit d'un pays très varié dans sa composition, et donc il faut qu'il y ait des relations d'éthique entre ceux qui possèdent la technologie et l'argent, et ceux qui ont le savoir traditionnel et les ressources naturelles".

Suivant Marina, les priorités de son ministère sont l'Amazonie, la préservation des ressources hydriques, la lutte contre la déforestation et les implantations urbaines. "En premier lieu, nous voulons faire en sorte que la politique environnementale aille de pair avec les autres actions du gouvernement; en deuxième lieu, notre politique environnementale doit privilégier le développement durable", a dit la ministre.

Elle a souligné l'importance de la participation de la société dans la prise de décisions concernant l'environnement, et critiqué l'absence de contrôle de l'application des lois dans ce domaine. D'après Marina, "il faut raffermir les institutions pour qu'elles soient en mesure de faire respecter la loi".

Article basé sur des informations obtenues dans: "Em defesa do meio ambiente", Luiz Inácio Lula da Silva, Linha Aberta, Brasil, 11 juin, http://www.lainsignia.org/2002/junio/ecol_007.htm ; "2003 promete ser um ano 'quente'", Correio da Cidadania, http://www.correiocidadania.com.br/ed327/editorial.htm ; "Para Marina, Lula mandou recado para Bush com anúncio de ministério", Ricardo Mignone, Folha Online, http://www1.folha.uol.com.br/folha/brasil/ult96u43391.shtml


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- Chili: une organisation environnementaliste met en question les standards FSC pour les plantations

Suivant l'information disponible dans la page web du FSC, sept entreprises propriétaires d'une superficie totale de 262 168 hectares ont des "forêts" certifiées au Chili. Cependant, une seule d'entre elles (Las Cruces S.A.) gère une véritable forêt, et celle-ci n'occupe que 3 588 hectares. Tout le reste (258 580 hectares) consiste en des monocultures d'arbres qui, malheureusement, continuent d'être considérées comme des "forêts" par le FSC.

Dans sa page web, section "why we do it" ("pourquoi nous le faisons") le FSC explique son objectif de fournir "un système d'étiquetage du bois et des produits en bois qui soit vraiment indépendant, international et crédible. Ceci apportera au consommateur la garantie que le produit provient d'une forêt qui a été évaluée et dont la gestion a été certifiée conforme aux normes établies, sociales, économiques et environnementales".

Cette affirmation est évidemment fausse dans le cas du Chili, tout simplement parce que le FSC ne peut donner au consommateur aucune garantie que le produit qu'il achète provient d'une "forêt" bien gérée, du moment qu'une telle forêt n'existe pas; à moins que les monocultures d'arbres exotiques soient considérées comme des forêts.

Il est important de souligner que le FSC encourage l'établissement de normes nationales pour la certification, qui doivent respecter les principes et critères généraux. Il existe au Chili, dans ce but, une "initiative nationale" qui rassemble des exploitants forestiers et des ONG. Cependant, les standards nationaux ne sont pas faciles à définir, comme il en découle des paragraphes suivants, rédigés par Malú Sierra, une activiste chilienne qui défend la cause des forêts et qui s'est profondément engagée dans ce processus. En décrivant sa visite dans une des plantations certifiées ("El Guanaco", 4 138 hectares, propriété de la société Forestal Millalemu du Groupe Terranova), dans la Commune de Quirihue au Sud du Chili, Malú lie ce qu'elle a vu aux problèmes de la certification de plantations:

"Après des mois, ou plutôt vraiment des années, de discussions autour d'une table, avec des papiers et des projections de diapositives, toujours dans les villes du Sud ou à Santiago, Forestal Millalemu (qui a plus de 120 000 hectares de plantations certifiées au Chili) nous a invités à connaître sur le terrain une de ses plantations certifiées par le FSC. Le directeur de l'entreprise au Chili, Jorge López, a généreusement sacrifié ses belles cartes pour que notre groupe du Comité des Plantations puisse savoir exactement où il se trouvait. La pluie tombait sans relâche; dès que nous descendions des véhicules tous terrains, en plein novembre, le 7 exactement, le phénomène du Niño apportait de l'eau à profusion dans cette zone non irriguée de l'intérieur, et nous trempait de la tête aux pieds, car nous n'étions pas suffisamment préparés pour la circonstance. Et nous l'étions encore moins pour le spectacle des collines tondues d'arbres dans la cordillère de Quirihue.

Le propriétaire principal de Forestal Millalemu est l'entrepreneur suisse Stephan Shmidheiny, l'un des premiers à avoir adhéré au concept de développement durable, et ses plantations au Chili sont apparemment des modèles de durabilité économique, sociale et environnementale. Je dis bien apparemment…

Le label vert FSC garantit que Millalemu ne remplace pas la forêt indigène par des plantations, mais ne lui exige pas de permettre à cette forêt de repousser par l'utilisation de méthodes de récolte plus soigneuses. Nous avons vu les rejets de chêne là où les pins plantés il y a 20 ans étaient prêts pour la coupe. Une coupe qui emportera aussi ces chênes qui témoignent que, bien avant 1994, les forêts ont été remplacées par des plantations. Le label FSC exige aussi de prendre des mesures pour limiter la dégradation du sol; ainsi, les déchets de la coupe ne sont-ils plus brûlés -c'est un progrès- mais moulus et laissés sur place pour qu'ils se transforment en terre au bout de huit à dix ans.

Le FSC pose également des conditions d'ordre social, et nous avons vu passer de vieux cars qui conduisent les travailleurs à la fin de leur journée. Auparavant le transport était fait dans des camions non couverts. Puisque dans cette région il n'y a pas de communautés indigènes, l'entreprise n'a pas à faire face à des revendications de la part des propriétaires originels des terres. Mais il y a des problèmes de ce genre avec les Mapuche dans d'autres exploitations où, de ce fait, les plantations n'ont pu être certifiées.

Le FSC ne fait pas pour l'instant de recommandation sur la méthode de coupe. Or, celle qui est appliquée dans les plantations du Chili est la coupe à blanc, la même qu'on utilise aux Etats-Unis, d'où vient d'ailleurs l'arbre exotique le plus utilisé jusqu'à présent dans les plantations chiliennes: le pin de Monterrey (Pinus radiata). Le FSC fixe des critères généraux que chaque pays doit adapter à sa réalité. Mais ces critères n'ont pas encore été définis au Chili, en raison surtout de l'opposition des exploitants forestiers déjà certifiés, dont certains postulent qu'il ne faut pas fixer de limites à la coupe, même pas à son étendue. L'une des justifications est que les grandes entreprises telles que Mininco (qui n'a pas reçu de certification) abattent jusqu'à 2000 hectares continus.

Il importe de rappeler que le Chili est un pays montagneux et que, de ce fait, les coupes à blanc, dont les conséquences sont toujours si négatives pour le sol, ont ici des effets doublement graves, la grande majorité des plantations étant établies sur des pentes de plus de 35 degrés. De fait, c'est précisément pour cela que la coupe à blanc de la forêt indigène est interdite par la loi. Il est donc clair que, du point de vue de l'environnement, une telle méthode ne peut être acceptable dans aucune plantation et encore moins dans une plantation certifiée.

Les discussions peuvent durer encore un bon moment au Chili, mais l'organisation Défenseurs de la Forêt chilienne a renoncé, auprès du Comité technique des plantations, à participer dans le processus. Il n'a pas renoncé par contre au conseil de direction de l'ICEFI (Initiative chilienne de certification forestière indépendante), ni à sa participation dans le FSC. Qu'il s'agisse de cinquante hectares ou de cinq cents que l'on coupe, le problème n'est plus dans l'étendue: en aucun cas nous n'approuvons les coupes à blanc. Or, nous ne voyons pas de progrès significatifs dans ce sens dans les réunions. Ce qui est encore plus grave, c'est qu'on néglige de considérer comment doivent s'installer les nouvelles plantations forestières qui souhaitent la certification environnementale, pour ne jamais laisser le sol à découvert, en particulier dans les zones en pente où, malgré les mesures d'atténuation, l'érosion continue de se produire. Les précisions à ce sujet sont toujours remises à plus tard.

Le consommateur qui fait confiance au label FSC n'aimerait pas voir ce tableau. Malheureusement je l'ai vu, et mes yeux en ont gardé l'image".

Article basé sur le rapport de Malú Sierra, du groupe Defensores del Bosque Chileno: "Visita al Predio El Guanaco, Forestal Millalemu, Comuna de Quirihue". Adresse électronique: gondwana@ads1.tie.cl


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- Equateur: le palmier africain et l'industrie du bois dans la région de Choco

En Equateur, les forêts d'Esmeraldas sont un des derniers réduits de la forêt tropicale sur la côte américaine du Pacifique. Ces forêts font partie de la région biogéographique de Chocó, l'un des 10 "points chauds" de la planète, qui s'étend du Sud du Panama au Nord d'Esmeraldas. Il y a dans cette zone quelque 10 000 espèces de plantes, dont 2500 environ endémiques. Elle est le foyer des peuples Awá, Chachi et Tsachila, ainsi que de communautés afro-équatoriennes qui gardent leurs modes de vie traditionnels.

Cependant, ces forêts disparaissent à un rythme impressionnant, en raison du déboisement provoqué par la monoculture du palmier africain et par l'industrie forestière, qui ont bénéficié jusqu'à présent de la complicité du gouvernement national.

Le 8 août 2002, le Président de l'Equateur, Gustavo Noboa, a émis le décret exécutif 2691, rédigé conjointement par les ministères de l'Environnement, de l'Agriculture et des Relations extérieures. Ce décret destine à l'agriculture un polygone de 50 000 hectares dans le Canton San Lorenzo, Province d'Esmeraldas. De cette surface, 5000 hectares appartiennent au Patrimoine forestier de l'Etat équatorien, plus de 5000 hectares sont des terres ancestrales afro-américaines, et plus de 1000 hectares se trouvent dans les territoires indigènes des Awá. Or, du point de vue constitutionnel et légal, les terres communautaires sont indivisibles et intransférables. Le but non déclaré du décret est donc de légitimer l'expropriation systématique de terres ancestrales et domaniales à laquelle procèdent depuis quelques années les entreprises de plantation de palmier au Nord d'Esmeraldas. Ces entreprises ont arraché leurs terres aux communautés par l'achat illégal et le délogement forcé des familles traditionnellement établies. Il s'agit d'un décret destiné au bénéfice spécifique des grands cultivateurs de palmiers, dont des membres de la famille du président sortant, Gustavo Noboa Bejarano.

Cette politique de dépouillement met à profit la conjoncture suscitée par le Plan Colombie à la frontière Nord du pays. Pour atténuer les effets du conflit on a créé l'Unité de développement du Nord (UDENOR), et alloué des fonds à l'aide aux communautés proches de la frontière colombienne. Cependant, le décret mentionné a permis que ces fonds soient usurpés par les cultivateurs de palmier, au lieu d'être destinés aux communautés affectées.

La constitutionnalité du décret a été contestée par CONAIE, Action Ecologique et d'autres organisations locales et environnementales, qui ont présenté une demande dans ce sens auprès du Tribunal constitutionnel.

D'autre part, le ministère de l'Environnement n'a pas respecté son obligation de contrôler le processus de déforestation dans le Patrimoine forestier de l'Etat. Il n'a pas non plus évité que ces terres soient illégalement octroyées par l'INDA (Institut national de développement agricole) aux exploitants forestiers ENDESA et BOTROSA, qui appartiennent au groupe Peña Durini, l'un des plus puissants du pays. Au cours des enquêtes menées en 2000 par le ministère de l'Environnement au sujet du domaine El Pambilar (l'un des nombreux domaines en discussion), situé dans le Bloc 10 du Patrimoine forestier de l'Etat, il a été vérifié que les plus de 2800 hectares qu'il occupe avaient été illégalement octroyés par l'INDA à la société BOTROSA. A la suite de cette affaire, la Commission de contrôle civique de la corruption a démontré qu'au moins 18 000 hectares supplémentaires de forêts avaient fait l'objet d'octrois illégaux. Le rapport de la Commission de contrôle civique de la corruption a provoqué l'intervention de la Contraloría General, l'organe de contrôle de l'Etat qui, en juillet 2002, a ouvert une enquête spéciale dans le ministère de l'Environnement et l'INDA, pour connaître l'état des allocations de terres situées dans le Patrimoine forestier, et déterminer les responsabilités administratives et civiles, ainsi que les indices de responsabilité pénale, autant des fonctionnaires que des acteurs directement concernés.

Au cours de ce processus, la ministre de l'Environnement, Lourdes Luque, elle aussi parente du président Noboa, a fait semblant de ne rien voir et avancé à pas de tortue pour bénéficier les cultivateurs de palmier et les exploitants forestiers.

En octobre 2002, le Tribunal constitutionnel s'est prononcé en faveur des paysans dépouillés de leurs terres, et réclamé la sanction des fonctionnaires impliqués dans ces actions illégales, ainsi que la restitution des terres et le dédommagement des personnes affectées par ENDESA et BOTROSA.

La forêt tropicale équatorienne, qui est le refuge d'une énorme diversité culturelle et biologique, est sur le point de disparaître. Dans ce processus, le concept d'exploitation forestière certifiée n'a pas de place. Or, c'est ce que prétendent les entreprises forestières ENDESA et BOTROSA, qui ont présenté à SMARTWOOD et au FSC une demande de certification de leurs exploitations. Il n'est pas admissible non plus que des plantations ou des projets de reboisement puissent remplacer la forêt primaire originelle.

Dans un tel cadre, le gouvernement du colonel Lucio Gutiérrez est confronté au défi de conserver le peu qui reste de la forêt primaire. Il se peut qu'il n'obtienne que l'imposition d'un moratoire indéfini à l'exploitation commerciale de la forêt.

Par Ivonne Ramos, Acción Ecológica, adresse électronique: creativo@uio.satnet.net

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