Bulletin du WRM

 

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Numéro 70 - Mai 2003

GENERAL

PARTAGEANT DES EXPÉRIENCES LOCALES

- L'avant-projet de politique forestière de la BAD: les profits passent avant les gens

Chaque fois que la Banque asiatique de développement prête de l'argent pour un projet, cela crée un problème au gouvernement qui le reçoit. Le projet doit être rentable pour que le gouvernement puisse rembourser la Banque, ce qui semble être un principe économique évident. Mais lorsque la Banque accorde des prêts à des projets forestiers, cela veut dire que les forêts doivent être rentables. Or, la manière la plus simple de rendre une forêt rentable est de couper les arbres, et les impacts de ce faire, autant sur la société que sur l'environnement, sont souvent dévastateurs. En revanche, les projets qui garantissent les droits des communautés d'accéder aux forêts, de les utiliser, de les protéger et de vivre dans les forêts ou près d'elles risquent d'être mal accueillis par les gouvernements, puisqu'ils ne sont pas susceptibles d'attirer de fortes sommes d'argent dans les coffres de l'Etat.

Etant donné ce problème fondamental à propos des prêts de la BAD au secteur forestier, une nouvelle politique forestière serait la bienvenue, en particulier si elle mettait en place un système régulateur pour assurer la protection des forêts de la région et des moyens de vie de leurs habitants. Une politique basée, par exemple, sur la sauvegarde des droits des Peuples indigènes et sur l'obligation d'établir des évaluations des impacts environnementaux et sociaux pour tout projet touchant les forêts, pourrait être au moins un début.

En juin 2000, la BAD a entrepris la révision de sa politique forestière de 1995. Deux années plus tard, cette révision a abouti à un "Avant-projet de politique forestière". Or, cet avant-projet est loin d'être une politique. Il est plutôt une déclaration sur la manière dont la Banque perçoit les forêts de la région.

Une politique forestière est censée contenir, par exemple, une explication des critères, principes et normes que la Banque appliquera dans ses prêts concernant les forêts. Elle devrait préciser comment la BAD entend assurer que son personnel respectera cette politique. Or, l'avant-projet de politique forestière de juin 2002 est à peine un peu plus qu'un recueil d'opinions basé sur des rapports rédigés par des conseils embauchés par la BAD.

Tandis que la BAD signale que le milliard de dollars alloué à des projets forestiers entre 1980 et 1999 ne représente que 1,5% de tous les prêts accordés, beaucoup d'autres projets financés par la Banque ont des impacts sur les forêts. Le financement de barrages hydroélectriques, de systèmes d'irrigation, de routes et de réseaux de circulation, de transmission électrique et d'agriculture commerciale ont eu des répercussions massives sur les forêts. L'avant-projet est centré sur les projets forestiers et exclut toute mention de l'impact sur les forêts des projets d'infrastructure et autres, que la Banque finance également.

Le sous-titre de cet avant-projet de politique forestière, "Les forêts pour tous et pour toujours", annonce déjà la vision optimiste de la Banque et de ses conseillers sur son rôle dans le secteur forestier. On y lit par exemple: "Le domaine de la politique où l'assistance de la BAD a eu le plus d'impact est la gestion communautaire des ressources naturelles. La BAD ayant renforcé son objectif de combattre la pauvreté, il est important d'impliquer les communautés dans le développement et la gestion des ressources forestières". Or, au Laos, un "Projet de plantations industrielles d'arbres" financé par la BAD a aidé une entreprise privée à remplacer par des monocultures d'eucalyptus des forêts, des brûlis et des champs gérés de façon communautaire. De ce fait, les communautés locales ont été effectivement exclues de la gestion de leurs ressources par le projet forestier de la BAD.
Au Cambodge, la BAD a systématiquement appuyé des entreprises privées et des concessions forestières qui ont absolument exclu les communautés locales. En 2000, la BAD a publié une évaluation des concessions décrivant "l'échec complet du système"; or, elle a omis de recommander que les concessions soient annulées.

L'expression de Walden Bello, "embouteillage d'objectifs", pourrait bien être utilisée pour décrire l'avant-projet de politique forestière de la BAD de juin 2002. Dans un document récent, Bello décrit comment le personnel de la Banque travaillant sur le terrain essaie désespérément de remplir les nombreuses conditions auxquelles les actionnaires ont soumis ces dernières années l'octroi de prêts: réduction de la pauvreté, développement social, développement durable, promotion du bienêtre des femmes, bonne gouvernance. De la même manière, l'avant-projet de politique forestière met l'accent sur ces conditions, et pourtant les projets à mettre en place sont les mêmes interventions technocratiques de toujours. Les noms des projets varient, bien entendu. Par exemple, la Phase II du "Projet de plantations industrielles d'arbres" de la BAD au Laos, prévue pour démarrer cette année, s'appellera "Les plantations d'arbres pour l'amélioration de la subsistance". Les deux projets impliquent la plantation d'environ 10 000 hectares d'arbres de croissance rapide, destinés en priorité au secteur de la pulpe et du papier. Cependant, si dans la Phase I les plantations étaient appelées "industrielles", dans la Phase II elles sont miraculeusement devenues des plantations "pour l'amélioration de la subsistance".

Bello rapporte qu'un cadre supérieur anonyme a dit que "les gens sont perdus et désorientés, et la plupart d'entre eux ne savent même pas par où commencer… Il y a tous ces nouveaux objectifs, mais tout le bagage antérieur, les anciens objectifs, n'a pas disparu. Il faut se débrouiller pour inclure 'les femmes et le développement' dans la conception du projet, et on vous engueule si vous ne savez pas comment y arriver. Le résultat c'est l'incohérence".

L'avant-projet de politique forestière de la BAD met en lumière le dilemme auquel la Banque est confrontée. Tandis qu'elle parle de durabilité environnementale et d'atténuation de la pauvreté, la réalité est que ses projets doivent être rentables. L'avant-projet de politique forestière analyse donc des "voies parallèles" de croissance économique et de durabilité environnementale:

"L'objectif primordial de la nouvelle politique forestière est d'aider les gouvernements des DMC [Pays membres en voie de développement] à exploiter tout le potentiel de conservation et de développement de leurs forêts, et à maximiser l'impact des investissements de leur secteur forestier sur la réduction de la pauvreté. Cela exige des approches suivant des voies parallèles. L'une de ces voies doit appuyer les mesures nécessaires pour atteindre, sur la base des forêts, la croissance économique et le développement social les plus grands possibles dans les limites imposées et les opportunités fournies par la deuxième voie, qui promeut la durabilité environnementale."

Cette métaphore de la Banque illustre la vision déformée de la réalité qui y prévaut. Autant le personnel de la Banque que ses conseillers semblent ignorer en toute félicité que la croissance économique la plus grande possible à partir des forêts (c'est-à-dire couper les arbres et vendre le bois) n'a que peu de rapports avec le développement social ou la durabilité environnementale.

Par: Chris Lang, adresse électronique: chrislang@t-online.de.


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- La politique de l'eau: la Banque mondiale fait fausse route

En février dernier, la Banque mondiale a approuvé une nouvelle Stratégie pour le secteur des ressources hydriques (en anglais WRSS). Il est dit dans ce document que la Banque ne doit pas se laisser influencer par les critiques et qu'elle doit par contre accroître le financement de grands barrages et autres projets hydriques d'envergure.

La stratégie en question est réactionnaire, malhonnête et cynique. Si elle est appliquée, elle rapportera beaucoup au grand lobby des barrages et aux compagnies de distribution d'eau, mais ne fera qu'aggraver la pauvreté, la pénurie d'eau et l'état lamentable des fleuves du monde.

De par son statut d'institution de développement la plus large du monde, la Banque mondiale contribue à établir le programme des autres donateurs et des gouvernements. Sa stratégie pourrait donc être très nuisible, non seulement en définissant ses propres priorités en matière de prêts mais en influençant également les décisions d'autres institutions.

Or, elle est réactionnaire. Au cours de la dernière décennie, les entrepreneurs en eau se sont éloignés des mégaprojets. Ils ont de mieux en mieux compris qu'il est cher, souvent inefficace et nuisible pour la société et l'environnement de se centrer sur de grands projets hydriques. La nouvelle approche pour subvenir aux besoins d'eau favorise plutôt des technologies à petite échelle et à un prix abordable, telles que la collecte d'eau de pluie ou le drainage d'eau souterraine, la gestion des inondations par des mesures telles que des systèmes de prévention améliorés et la restauration des zones humides, et la réduction de la demande d'eau par une meilleure gestion et des technologies plus poussées.

La WRSS montre que la Banque mondiale cherche à retarder l'horloge dans le domaine de l'aménagement hydrique. Elle prône des stratégies basées sur les grands barrages pour résoudre au XXIe siècle les problèmes de l'eau, que les barrages ont souvent provoqués.

D'autre part, la WRSS est malhonnête. Peu après la publication du rapport de la Commission mondiale des barrages ( CMB) patronnée par la Banque, celle-ci a informé les membres de la Commission que la WRSS allait être le véhicule principal de leurs trouvailles et recommandations.

Cependant, la stratégie passe sous silence les conclusions de la Commission à propos des mauvaises performances des barrages, de leurs impacts négatifs, et de l'existence d'alternatives meilleures. Tout en déclarant son accord avec les "valeurs essentielles" et les "priorités stratégiques" de la CMB, elle refuse d'adopter ses directives détaillées parce qu'elles sont trop strictes. La CMB avait été créée surtout parce que les politiques de la Banque n'avaient pas réussi à éviter les prêts destinés à des barrages destructeurs et inutiles. Il ne sert pas à grand chose qu'elle se dise d'accord avec les principes généraux de la CMB, si elle n'accepte pas d'incorporer les directives qui expliquent comment ces principes doivent être appliqués.

La stratégie appelle la Banque à appuyer l'hydroélectricité, "en s'assurant, bien entendu, que c'est là l'option la plus appropriée et que de bons critères environnementaux et sociaux sont appliqués". Mais la Banque a maintes fois soutenu des barrages qui n'étaient pas la meilleure option et qui n'appliquaient pas de bons critères. Le seul espoir d'un changement positif dans les pratiques que la Banque persévère à appliquer dans la construction de barrages résiderait dans son engagement à suivre les recommandations de la CMB.

Finalement, la WRSS est cynique. La Banque fait semblant de s'inquiéter du sort de plus d'un milliard de personnes qui manquent à l'heure actuelle d'accès à l'eau potable, et déclare que la solution à cette tragédie de l'humanité réside dans l'accroissement des subsides pour promouvoir l'investissement privé dans l'approvisionnement en eau.

Or, 80% des habitants du monde manquant d'un accès correct à l'eau potable habitent des zones rurales. Fournir de l'eau à des paysans pauvres éparpillés dans le monde est une affaire peu rentable, et les multinationales de l'eau n'ont que peu d'intérêt à s'y engager.

D'une manière analogue, les grands projets hydriques ne pèsent pas lourd dans la satisfaction des besoins d'eau des zones rurales. En fait, ils finissent souvent par priver les zones rurales de leurs ressources en eau, au bénéfice des villes et des industries agricoles.

La stratégie de la Banque est donc tout à fait incapable de résoudre le problème des besoins de cette grande majorité qui n'a pas accès à l'eau.

La Banque mondiale elle-même révèle son peu d'intérêt à l'égard des paysans dans les prêts qu'elle accorde: les sommes destinées entre 1993 et 2002 à des projets d'assainissement ou d'approvisionnement en eau dans des milieux ruraux n'atteignent pas 1%.

L'environnement et la qualité de vie des pauvres pourraient être grandement améliorés si l'on mettait en place une gestion de la demande et des solutions décentralisées, gérées de façon communautaire, pour les problèmes de l'eau et de l'assainissement. En particulier, la collecte de l'eau de pluie et les technologies d'assainissement à faible consommation d'eau, ou sans eau, ont des potentialités réelles autant pour les zones rurales que pour les zones urbaines. L'application du modèle proposé dans la WRSS anéantira les efforts de réalisation de ce potentiel, et aggravera les carences déjà graves dans ce domaine.

La Banque a un rôle important à jouer dans l'amélioration des performances et de la sécurité, comme dans l'atténuation des impacts négatifs des infrastructures existantes. En dehors de ces activités, il vaudrait mieux qu'elle abandonne le secteur de l'eau, plutôt que de mettre en application les mesures proposées par cette WRSS manquée.

Par: Patrick McCully, International Rivers Network, envoyé par Lori Pottinger, adresse électronique: lori@irn.org; www.irn.org (article publié dans le numéro d'avril 2003 de la World Rivers Review de l'IRN).

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