Bulletin du WRM

 

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Numéro 73 - Août 2003
Le thème central de ce bulletin : les aires protégées et les communautés locales


AMERIQUES

LUTTES LOCALES ET NOUVELLES

– Le Couloir biologique méso-américain : conservation ou appropriation ?

L’idée d’établir une série d’aires naturelles protégées, reliées par des zones tampons environnantes où se développent des activités de faible intensité, est sans doute attrayante. Ce serait un schéma susceptible d’assurer la continuité du paysage ou de l’habitat, et d’éviter le morcellement provoqué par des activités industrielles comme l’agriculture ou l’exploitation forestière à grande échelle, l’urbanisation ou des ouvrages tels que les routes et les barrages. C’est du moins ce que prône la lettre du projet dénommé Couloir biologique méso-américain (CBM).

Or, lorsqu’un tel projet apparaît dans une Méso-Amérique très inégalitaire, dans le contexte d’une ruée féroce des entreprises vers la captation de nouveaux marchés, tels que celui des ressources génétiques ou de l’eau, et d’une spoliation croissante des communautés qui ont permis la survie de la riche biodiversité de la région, des questions sérieuses se posent.

Les origines du CBM remontent à 1992, lorsque le Conseil centraméricain des aires protégées est chargé, dans le cadre du Sommet des Nations unies pour l’environnement (Sommet de la Terre) et de la Convention centraméricaine sur la biodiversité, de mettre en place le Système méso-américain de parcs nationaux et d’aires protégées « comme un véritable couloir biologique centraméricain ». Plus tard, l’Alliance centraméricaine pour le développement durable, approuvée en 1994, mentionne le développement de couloirs biologiques et d’aires protégées et prend acte de l’engagement des présidents à établir le Couloir biologique centraméricain. En 1994 également, l’université de Florida, Etats-Unis, sous les auspices du projet Passage Panthère, publie un rapport sur la faisabilité d’un couloir biologique en Amérique centrale.

L’accord formalisant le concept de Couloir biologique méso-américain a été signé en 1997. La région méso-américaine est constituée par les cinq Etats du sud du Mexique (Campeche, Chiapas, Quintana Roo, Yucatan et Tabasco) et les sept pays centraméricains : Guatemala, Belize, Honduras, El Salvador, Nicaragua, Costa Rica et Panama. Le projet est officiellement adopté lors du Sommet des présidents d’Amérique centrale, qui s’est tenu en juillet 1997 dans la ville de Panama, et sa mise en oeuvre est compétence de la Commission centraméricaine de l’environnement et du développement (le document du projet est disponible dans : http://www.biomeso.net/GrafDocto/PRODOC-CBMESPAÑOL.pdf ).

Le projet en question est circonscrit à une région spéciale de 768 000 km2 de terres et de paysages, qui est considérée comme l’une des plus riches en biodiversité de la planète – 10% ou 12% de toute la diversité biologique du monde, suivant la longueur qu’on lui reconnaisse – et qui est habitée par plus de 40 millions de personnes. Il s’agit du point de rencontre des deux biotes américains (le biote néo-arctique et le biote neó-tropical, respectivement au Nord et au Sud du continent). De ce fait, l’isthme devient un entonnoir où convergent les mouvements migratoires de toutes sortes d’espèces, d’individus biologiques et de gènes.

Le CBM surgit à un moment où la valeur de la biodiversité à l’échelle planétaire commence à être reconnue. Mais cette reconnaissance s’insère aussi dans un contexte où tout est rapidement transformé en marchandise. La captation de carbone et d’eau, la préservation des sols, la conservation de la biodiversité, le filtrage de l’eau, tout est présenté comme un « service environnemental » potentiellement rentable. La notion de « service environnemental » permet de créer un cadre économique très large, où l’on passe de la propriété collective fragmentée et de la petite propriété de ces services à la privatisation des aires naturelles protégées, les têtes de bassin, les lits des fleuves, les nappes phréatiques, les savoirs, les codes génétiques, etc., entre les mains des méga-entreprises. Les services environnementaux comprennent aussi la bioprospection, destinée à la préservation in situ d’espèces qui peuvent être privatisées ou commercialisées au moyen de brevets, et l’écotourisme.

C’est ainsi que la conservation devient une affaire de plus, mais également un prétexte attrayant pour la captation de fonds destinés au « développement durable », quel qu’il soit. Un aménagement territorial de l’Amérique centrale est établi, en fonction des services et des biens environnementaux pouvant être fournis par les écosystèmes que l’on prétend protéger. L’idée pourrait paraître intéressante, si ce n’était qu’il n’existe pas à ce jour de définition exacte du développement durable ; ce terme est devenu une chimère qui peut signifier n’importe quoi, au gré de celui qui l’utilise.

Ce qui est certain est que, comme en témoignent plusieurs organisations de la région, trois années après le début de ce projet de 16,6 millions de dollars les résultats ne sont pas du tout encourageants. Les aires protégées de la région sont toujours fortement menacées, et les projets pilotes promus par le CBM n’ont apporté à cette situation aucun changement de fond. Le fait que le projet ait été mis en place sans essayer de corriger les problèmes déjà connus porte à croire qu’il y a derrière lui d’autres intérêts que ceux de la conservation, et qu’il s’agit en fait de maquiller de vert le « développement » conventionnel.

La stratégie de la rémunération des services environnementaux est présentée comme une alternative économique pour les peuples d’Amérique centrale, accablés par le poids de dettes extérieures lourdes et historiques. Or, il ne faut pas perdre de vue que cette mercantilisation aurait lieu dans un contexte de « marché libre », où les multinationales sont avantagées par le fait que l’accumulation croissante de capital et de pouvoir leur permet le contrôle hégémonique de tout le cycle de production, transformation, commercialisation et distribution. Cette dynamique est continue, et c’est pour cela que les multinationales foncent maintenant pour s’approprier les codes génétiques, matière première de l’industrie de l’ingénierie génétique, et l’eau, qui deviendra une ressource stratégique du fait de sa rareté croissante.

D’autre part, il est important de situer le CBM dans le contexte du Plan Puebla Panamá (PPP), proposé par le président mexicain Vicente Fox et accepté par les autres chefs d’Etat de la région en 2001. Le PPP prévoit la construction de routes, ports maritimes, réseaux électriques, communications de fibre optique, barrages hydroélectriques, oléoducs, gazoducs, chemins de fer, aéroports, canaux secs et canaux d’eau, ainsi que des couloirs industriels et des usines. Ainsi, la région répondrait aux exigences du commerce et des marchés internationaux.

Dans ce cadre, il paraîtrait que la mise en oeuvre du CBM garantisse la conservation d’une zone mais laisse tout le reste sans protection et exposé à une utilisation non durable, ce qui se passerait si le PPP était appliqué. Mais, tôt ou tard, les activités prédatrices finissent par tout atteindre, car la conservation et la déprédation sont inconciliables. Il y a en outre une contradiction inhérente à la coexistence des deux projets, dans la mesure où le PPP prévoit un réseau de couloirs interocéaniques d’infrastructures qui interrompent à plusieurs endroits la circulation entre les biotes du Nord et ceux du Sud, qui circulent dans les couloirs biologiques trans-centraméricains. Les coupures qu’imposent les mégaprojets et les infrastructures (au canal de Panama, au Honduras et dans l’Isthme de Tehuantepec, principalement) s’ajoutent à toutes les destructions environnementales préalablement effectuées dans la région centraméricaine. Et pour augmenter le délire, on propose la coexistence des couloirs de conservation et de couloirs de plantations d’arbres, présentant ces dernières comme des zones de reboisement et comme puits de carbone.

Les populations de la région ont déjà eu d’amères expériences à propos des mégaprojets, qui ont provoqué des problèmes graves tels que la non-reconnaissance des asymétries économiques et sociales, l’affaiblissement des Etats, la privatisation des biens et des services publics, l’augmentation de la vulnérabilité des indigènes, des femmes et des jeunes, la subordination de la sécurité et de la souveraineté alimentaire, la croissance du secteur informel, la diminution de la protection sociale, le pillage des ressources naturelles, l’anéantissement des petits et moyens producteurs et celui de la production nationale en général.

Autant le CBM que le PPP bénéficient du financement de la Banque mondiale. Dans le cas du CBM viennent s’ajouter plusieurs pays donateurs, en particulier le Japon, les Etats-Unis et des pays européens, et la Banque interaméricaine de développement (BID), qui ont promis un apport de 470 millions de dollars pour la mise en oeuvre de projets nationaux et régionaux. Il est peu probable que la présence de ces organisations et de ces gouvernements soit due au hasard. Beaucoup d’argent circule autour de ces projets, qui donnent lieu à une foule d’études, de diagnostics et de consultations, et souvent à l’association avec des entreprises privées pour des activités de bioprospection et d’investissement dans des aires protégées. On ne peut pas ignorer qu’il y a de forts intérêts industriels et géopolitiques favorables au Plan Puebla Panamá et désireux de s’approprier une biodiversité dont on escompte des profits élevés.

Bien entendu, il existe également l’intérêt authentique de préserver la diversité, autant biologique que culturelle, et dans ce cas le CBM est perçu comme une alternative viable.

La discussion autour des bontés ou des méfaits du CBM doit donc tenir compte du type de développement à mettre en place dans la région. Si le modèle du Plan Puebla Panamá est victorieux, le CBM sera tout simplement un élément de plus dans l’ensemble du pillage et de la dégradation des ressources de la région. Si ce qui domine est une vision équitable du point de vue social et respectueuse de l’environnement, comme résultat de la participation informée, réelle et libre des populations locales, l’idée d’un système d’aires protégées qui joue le rôle de couloir biologique dans la région pourrait être un progrès important vers l’amélioration de la qualité de vie des gens et l’utilisation appropriée des ressources naturelles.

Article basé sur des informations obtenues dans : « PPP y corredor mesoamericano, otra forma de invasión externa », Angélica Enciso L., La Jornada, http://www.geocities.com/investigacion_rural/ ; “Comunicado de prensa del IV Foro Mesoamericano Por la Autodeterminación y Resistencia de los Pueblos”, 9 juillet 2003, http://www.4foromesoamericano.com/noticias.htm ; commentaires d’Andrés Barreda, UNAM - Universidad Nacional de México, adresse électronique: barreda@laneta.apc.org ; Piedad Espinosa, Trópico Verde, adresse électronique: mailto@tropicoverde.org , http://www.tropicoverde.org ; Magda Lanuza, Fundación Hijas e Hijos del Maíz, adresse électronique: elia35@yahoo.com


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– Méso-Amérique : l’avis des peuples indigènes sur les aires protégées

Lorsqu’on analyse la question des aires protégées, il est indispensable de connaître l’avis de ceux qui y habitent, puisque la création de ces aires provoque en général des impacts sur les populations locales. Dans ce but, nous avons extrait une partie de la déclaration des Peuples indigènes de Méso-amérique présentée au Premier congrès méso-américain sur les aires protégées (mars 2003), où leurs points de vue et leurs revendications sont clairement manifestés.

[Considérant :]
« 1.- Que nous, les peuples indigènes, avons analysé les décrets sur les aires protégées promulgués par les Etats et conclu que ces instruments juridiques lèsent et violent, de manière systématique et réitérée, les processus d’aménagement territorial propres aux peuples indigènes ; qu’ils ont servi à continuer à nous dépouiller de nos territoires et à nous interdire l’accès et l’utilisation de sites qui sont pour nous sacrés ; que l’utilisation et l’usufruit de ces aires protégées ont par la suite été octroyés à des particuliers, et que nos peuples n’ont pas reçu de ces concessions le retour correspondant des bénéfices qui pourraient être utilisés à améliorer nos capacités ;

2.- Que les décisions concernant les politiques, les plans, les programmes et les projets relatifs aux aires protégées ont été prises sans la consultation, le consentement préalable et informé et la participation pleine et effective de nos peuples ;

3.- Que le concept de COGESTION des aires protégées est incompatible avec la vision et la cosmovision des peuples indigènes, puisque notre vision de la territorialité et de la conservation de la biodiversité ne se borne par à l’accumulation de capitaux, et que les dénommées aires protégées font partie de notre foyer, car elles se trouvent dans nos territoires ancestraux ;

4.- Que les recherches, les plans, les programmes et les projets ont été mis en place et exécutés de manière unilatérale et en excluant nos Peuples, en dépit du fait que nous avons été les principaux garants de la conservation de nos territoires, avec ou sans décrets de l’Etat, comme il découle de la superposition des cartes des aires protégées et de celles des Peuples indigènes ;

5.- Que le fait d’avoir placé le symposium concernant la « vision ethnique sur les aires protégées » à la fin de l’ordre du jour du Congrès est une manifestation de racisme et de discrimination à l’égard des Peuples indigènes, dépassée dans le cadre international de l’Organisation des Nations unies ;

Nous déclarons :

1.- La gestion des aires protégées par les parties intéressées (Etats, chercheurs, ONG, etc.) et les sujets de droit (les Peuples indigènes) doit passer par la reconnaissance de la libre détermination de nos peuples, comme condition première et fondamentale ;

2.- Il faut formuler un cadre juridique garantissant la pleine participation des Peuples indigènes à l’aménagement, la conservation, la protection et la gestion des aires protégées établies dans leurs territoires ;

3.- L’Etat doit reconnaître et respecter les droits collectifs et collatéraux des Peuples indigènes sur leurs territoires, comme le font la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail et la Convention sur la diversité biologique parmi d’autres.

4.- Il faut garantir que l’Etat fournira aux Peuples indigènes des moyens financiers, techniques et administratifs pour la gestion des aires protégées.

5.- Il faut garantir que les initiatives à mettre en oeuvre dans les aires protégées feront obligatoirement l’objet de consultation des Peuples indigènes et exigeront leur consentement préalable, libre et informé.

6.- Le principe de l’égalité des droits et des chances dans la prise de décisions doit être pleinement appliqué.

7.- Les revenus résultant de l’utilisation et de l’usufruit des aires protégés doivent être distribués et investis dans le développement des communautés résidant dans les aires protégées, et dans la restructuration des écosystèmes.

8.- Nous rejetons le Protocole centraméricain d’accès aux ressources génétiques et aux savoirs traditionnels, car il marginalise les peuples indigènes et ne reconnaît pas leurs droits.

L’objectif de ce qui précède est d’établir quelles sont les conditions préalables fondamentales pour la mise en place de la cogestion entre les parties intéressées et les peuples indigènes dans le cadre d’une politique de coopération, et de nous fournir l’occasion de faire en sorte que les générations futures puissent voir, créer et apprécier un monde au moins aussi riche en diversité biologique que celui qui nous a été légué, ainsi que de manifester quelle est notre vision d’une responsabilité partagée, en tant que Peuples originaires de Méso-Amérique. »

Déclaration des Peuples indigènes de Méso-Amérique au Premier Congrès méso-américain sur les aires protégées, Managua, Nicaragua, 9 mars 2003.


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– Honduras : la réserve de Río Plátano mise en question

Pour une partie de la population du Honduras, la réserve de biosphère de Río Plátano est un sujet d’orgueil national, car elle allie à la beauté panoramique de la région sa richesse biologique et culturelle, dont la conservation serait assurée pour les générations futures. Cependant, une autre partie de la population – la plus importante – n’est pas du même avis.

La réserve est située dans la région atlantique du Honduras, sur le territoire des indigènes Miskito, où résident également, à un nombre moindre, des indigènes Pech et des populations Garifunas. Comme dans les autres réserves de biosphère du monde, les 830 000 hectares qui la composent (soit 7% du territoire du pays) sont partagées en une zone noyau intouchable, une zone tampon à utilisation restreinte, et une zone destinée à la production. L’aire se caractérise par son énorme richesse en matière de diversité de plantes et d’animaux, ainsi que par son importante diversité culturelle.

Comme il arrive également dans d’autres réserves similaires, la population locale n’a jamais été consultée au sujet de sa création, et encore moins informée sur les restrictions que cette création imposerait quant à son utilisation. Pour mieux comprendre l’injustice que cela implique, il est nécessaire de souligner :

- que la région était habitée par les Miskitos bien avant la création de la République du Honduras, et

- que par l’utilisation durable des ressources naturelles, les Miskitos, ainsi que les autres habitants indigènes de la région, ont permis que la forêt soit conservée en excellent état.

Cela veut dire que, en plus de passer outre à leurs droits ancestraux sur la terre, on les « récompense » pour leur conservation de la forêt en la déclarant réserve de biosphère et en fixant des restrictions à leur utilisation des ressources.

Pourtant, les mêmes restrictions ne sont pas imposées à ceux qui ont détruit les forêts de la région, et qui continuent d’extraire l’acajou et autres bois de prix de l’aire désignée comme réserve : les exploitants forestiers.

Un résident Miskito – qui a préféré garder l’anonymat – signale que beaucoup d’entreprises forestières sont présentes dans la région, moyennant des permis d’abattage obtenus de COHDEFOR (société hondurienne de développement forestier). Et pourtant, « les natifs n’obtiennent pas de permis, et vont de temps en temps en prison pour avoir coupé un arbre ». En revanche, « l’Etat n’a jamais arrêté personne ayant des liens avec les forestiers ».

La raison pour laquelle la personne interviewée n’a pas voulu donner son nom réside dans le fait qu’« il y a eu des meurtres et des menaces permanentes adressées aux leaders qui portent plainte contre les forestiers. Une des personnes menacées est le leader Miskito Don Aldo Allen ».

Tandis que les forestiers poursuivent leurs affaires avec l’appui explicite ou implicite des autorités, les résidents sont interdits d’accès dans des zones déterminées et ils subissent des restrictions sur la chasse, la pêche et l’extraction de bois et de plantes.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le travail manque et que la pauvreté augmente. L’Etat centre son action sur la protection des forêts, mais au détriment des résidents des lieux. La situation est synthétisée par notre interviewé qui nous dit : « Nous sommes riches, mais nous gérons la pauvreté. La réserve n’a pas créé d’emplois, sauf pour les gens de l’extérieur ».

Néanmoins, l’Etat obtient de l’argent grâce à la réserve, qui est une partie importante du couloir biologique méso-américain. Parmi ceux qui apportent leur concours financier se trouvent le World Wildlife Fund, Nature Conservancy, la GTZ (agence internationale allemande pour le développement), le Département de l’intérieur des Etats-Unis et l’Agence de coopération internationale du Japon.

Malheureusement, ces apports financiers ne sont pas destinés à améliorer la situation de la population locale ; au contraire, leurs conditions de vie ont empiré à cause de la réserve. « Les gens ont peur du mot ‘réserve’, parce que le résultat est qu’on les prive de tous leurs droits. Beaucoup d’entre eux ne savent même pas qu’ils se trouvent à l’intérieur d’une réserve ».

Malgré les difficultés, les Miskitos et autres populations locales se mobilisent pour la reconnaissance de leurs droits, et pour leurs droits fonciers en particulier. Ils exigent l’octroi de titres de propriété aux communautés (et non aux individus). A cette revendication ils ajoutent l’exigence que la réserve et son administration soient entre les mains des indigènes, ce qui est de toute justice.

Article rédigé à partir d’informations obtenues au cours de l’interview d’un indigène Miskito anonyme, juillet 2003 ; Eco-Index : Río Plátano Biosphere Reserve Integrated Management Program, http://www.eco-index.org/search/results.cfm?ProjectID=135


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– L’opinion de l’organisation indigène COICA sur les aires protégées

La grande Amazonie, qui s’étend sur 7 584 331 km2 (*), possède la forêt tropicale humide la plus vaste du monde. La flore et la faune de cette région constituent plus de la moitié du biote du monde, avec des centaines de milliers de plantes et des millions d’animaux, dont beaucoup sont encore inconnus de la science occidentale. Ses eaux représentent de 15 à 20% de toute la réserve d’eau douce de la planète, et le fleuve Amazone, à lui seul, déverse dans l’océan Atlantique 15,5% de l’eau non salée.

Ce monde si extraordinaire en diversité d’espèces est notre foyer, celui des Hunikuin, des Shuar, des Yine, des Kichwa, des Tagaeri, des Machsco et de centaines d’autres peuples millénaires, appelés indiens, protecteurs de nos territoires qui renferment presque 100% des forêts et de la diversité biologique actuellement existantes. Menacée par des facteurs politiques, économiques et sociaux, l’Amazonie est constamment soumise à des occupations, des tensions, des conflits, des atteintes aux hommes et à l’environnement, que l’on justifie par le mythe de l’intégration et le besoin d’atténuer la pauvreté dans d’autres régions, tout en essayant d’y trouver un modèle de développement durable sur la base du savoir ancestral et des formes de relation harmonieuse entre les peuples indigènes et la nature.

L’intérêt pour les ressources stratégiques de l’Amazonie (l’uranium, le pétrole, le nickel, le zinc, le cuivre, l’or, les ressources génétiques, et bien d’autres) a fait de cette vaste région un lieu propice pour la génération de conflits. Des définitions et des concepts ont été créés, pour qualifier la nature sous la forme d’aires protégées, telles que des parcs nationaux, des réserves forestières, des réserves de faune, des réserves écologiques, etc. Les impacts sur nos territoires ont été énormes, puisque de faux intérêts de conservation sont venus se superposer à nos droits territoriaux, sans prendre en compte que nous y existons depuis des temps immémoriaux. Aucune de ces structures ne représente une garantie de protection véritable des territoires indigènes concernés par les 181 251 hectares d’aires protégées dans les pays du bassin amazonien, puisque ces étendues sont envahies par l’exploitation minière, pétrolière et forestière, ainsi que par la colonisation et le tourisme. En guise d’exemple, nous citons le cas du parc national Yasuní (Equateur), où l’instigation permanente des trafiquants de bois a récemment conduit au génocide du peuple Tagaeri, sans que l’Etat, par l’intermédiaire du ministère de l’environnement, ait pu exercer son autorité ou son contrôle.

D’autre part, les plans de gestion des aires protégées n’ont pas suffisamment pris en compte les habitants des lieux, qui ont été forcés d’émigrer vers d’autres régions déjà habitées par d’autres acteurs sociaux.

En outre, les rares normes légales qui existent dans les pays de la région ne sont pas respectées, en raison d’un système économique destructeur de l’environnement qui accorde des permis d’exploitation sans considérer les principes humains et sociaux fondamentaux des peuples indigènes. Tel est le cas des sociétés pétrolières présentes dans le territoires Huaorani (province de Pastaza, Equateur), où les blocs pétroliers suivants ont été adjugés : le bloc 14 de Vintage, à Petroecuador ; le bloc 16, à Repsol-YPF ; le bloc 21 à Kerr MacGee ; le bloc 31 à Pérez Compac.

Pour nous, les impacts sont encore plus complexes, si l’on tient compte des pratiques habituelles de paternalisme, de division et de cooptation auxquelles on recourt pour justifier les accords supposés, ou la consultation prétendue des communautés, peuples et organisations.

Il est indispensable, pour éviter ces conflits, de nous garantir nos territoires pour la protection de la nature. Ce sont surtout les gouvernements qui doivent respecter et appuyer cette mesure, car la meilleure manière d’assurer la conservation est la présence humaine, que nous, peuples indigènes, représentons. Alors seulement pourraient être appliqués la déclaration de principes du Sommet de la Terre, l’Agenda 21, la Convention sur la diversité biologique, le Forum intergouvernemental sur les forêts et les autres instruments internationaux relatifs à l’environnement.

Dans les cas où les aires protégées se superposent à nos territoires, même avant l’adoption de toute norme légale relative à la reconnaissance de l’utilisation et la gestion des ressources naturelles existantes dans les territoires indigènes, il faut reconnaître notre existence préalable et les droits traditionnels qui en découlent, ainsi que la responsabilité d’une gestion conjointe avec la participation de nos institutions locales de gouvernement.

Il est évident que les rapports entre les aires protégées et les territoires indigènes ont provoqué plus de mésententes que d’ententes. Il est donc nécessaire de mettre en place des plans d’action pratiques, qui respectent notre existence et notre diversité en tant que peuples, pour faire face aux systèmes et aux critères créés par des intérêts économiques ou par l’occupation territoriale. C’est pourquoi nous réclamons fondamentalement :

- La prééminence de nos droits territoriaux sur toute forme de protection, ainsi que le libre accès et le contrôle des ressources naturelles existantes.
- L’interdiction de toute activité extractive extérieure dans les aires protégées déjà établies, et la garantie pour les Peuples indigènes des bénéfices économiques des services environnementaux.
- L’élimination de la superposition des aires protégées, en particulier de celles qui concernent nos territoires.
- La participation directe de nos organisations représentatives à la prise de décisions nous concernant, qu’elles soient politiques, juridiques ou autres.

(*) Bolivie 824 000 km2 ; Brésil 4 982 000 ; Colombie 406 000 ; Equateur 123 000 ; Guyana 5 780 ; Pérou 956 751 ; Venezuela 53 000 ; Suriname 142 800 ; Guyane française 91 000.

Sebastião Haji Manchineri, Coordinateur général de la COICA (Coordinadora de las Organizaciones Indígenas de la Cuenca Amazónica), Quito, 29 juillet 2003


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– Pérou : visite d’un “Parc de pommes de terre”

Dans les hauteurs des Andes péruviennes, une initiative unique de conservation a été mise en oeuvre par les indigènes pour préserver l’énorme variété de pommes de terres domestiquées qui constituent l’élément le plus significatif de la biodiversité de la région. Le « Parque de la Papa » a été l’idée d’une organisation indigène appelée « Asociación Andes » (Association quichua-aymara pour les moyens de subsistance durables - ANDES), et il a été exécuté par une association de six villages quichua des montagnes au sud de Pisac, dans la Vallée sacrée des Incas. Dans le cadre de cette initiative, les 8 000 habitants des six communautés Amaru, Papallacta, Quyo Grande, Sacaca, Paruparu et Chahuaytire ont accordé de réunir les 8 661 hectares de leurs six titres fonciers communaux, et de les gérer conjointement pour leur bénéfice collectif. Leur but est de conserver leur paysage, leurs moyens de vie et leur mode de vie, ainsi que de revitaliser leurs lois coutumières et leurs institutions.

L’agriculture non irriguée est le pilier du système agricole local où, en raison de l’altitude (entre 3 600 et 4 600 mètres au-dessus du niveau de la mer), c’est la pomme de terre qui domine. La richesse de la région est fondée sur les étonnantes 1 200 variétés de pomme de terre qui sont connues, énumérées et cultivées par les gens des lieux. La région est supposée constituer le berceau de la pomme de terre, et la plupart des variétés – une ferme typique peut en contenir de 250 à 300 – sont destinées à la consommation locale et au marché de troc. Ce marché est d’une grande importance, autant économique que nutritionnelle, puisqu’il permet aux montagnards d’échanger les féculents et la viande qu’ils produisent, sous la forme de pommes de terre, de cochons d’Inde, de lamas et d’alpagas, contre les protéines végétales des céréales et pseudo-céréales produites à des altitudes moyennes, et les vitamines et les acides gras essentiels des fruits et des légumes des jardins subtropicaux cultivés plus bas, en direction de l’Amazone. Ce genre de marché vertical a fait partie de l’économie de la région depuis l’époque préincasique.

Les pics élevés entourant le bord de la vallée renferment aussi d’autres avantages importants : des terres humides et de hauts lacs, des ruines Inca, le rare condor et autres animaux. Mais le Parc de pommes de terre est holistique, et son but principal est d’établir un régime de gestion fondé sur la loi coutumière et le savoir traditionnel, en rassemblant toutes les terres dans un système unique mais en accordant le maximum de flexibilité aux initiatives individuelles des paysans et aux choix des différents villages.

L’autorité sur le parc est partagée par les villages, qui choisissent chacun un directeur pour la coordination du travail de l’Association ; en outre, on s’efforce de concert pour intégrer à la gestion les croyances religieuses et les connaissances traditionnelles. A toutes les manifestations communales des libations de « chicha », la bière locale, sont faites aux dieux locaux, qui sont présents dans les montagnes environnantes, les ruisseaux et les rochers. La Terre mère – Pachamama – est profondément révérée, et reconnue dans l’adoration syncrétique de la Vierge Marie, qui reflète l’importance du rôle de la femme dans l’ordre social traditionnel. La coutume du mariage à l’essai pour un an, que la femme peut dissoudre à son choix, est maintenue dans les villages.

Le projet a reçu l’aide internationale de plusieurs ONG, y compris le Programme de l’IIED de soutien aux systèmes alimentaires locaux pour l’agro-biodiversité et les moyens de subsistance, et de la fondation Rockefeller. L’initiative a également été appuyée par un Comité de soutien international qui inclut Hamdallah Zedan, Secrétaire exécutif de la CDB, Juan Mayr Maldonado, ancien ministre de l’environnement de la Colombie, des acteurs de cinéma et des défenseurs des droits humains. Le Parc de pommes de terre a récemment négocié un accord avec l’Institut international de la pomme de terre de Lima, qui fait partie du groupe CGIAR, grâce auquel 206 variétés additionnelles de pomme de terre ont été rapatriées. Ces variétés sont actuellement cultivées dans les villages de Pampallacta et Chahuaytire, qui les distribueront par la suite à tous les autres villages, une fois qu’on aura constitué des stocks viables. L’objectif à long terme de l’Association est de réimplanter dans la vallée les 4 000 variétés de pommes de terre connues dans le monde.

Or, il ne s’agit pas là d’un projet rétrograde. Parallèlement aux anciennes méthodes, les nouvelles technologies y sont appliquées. Des serres ont été installées dans les villages pour inclure des légumes dans les repas scolaires ; des membres de la coopérative des femmes sont entraînées à la réalisation et l’édition numérique de vidéos, de manière à pouvoir enregistrer et partager l’information sur les variétés de pomme de terre et la manière de les cultiver, dans la langue locale, le quichua. Bien que l’Association s’oppose au brevetage du savoir indigène, les médicaments traditionnels sont produits par la coopérative pour la vente sur place et le partage des bénéfices. Une base de données d’informations médicales traditionnelles est en cours d’établissement, pour se protéger contre la piraterie biologique.

D’autre part, les communautés ont entrepris de reboiser les terres endommagées, et installé des pépinières où poussent des milliers de plantins d’espèces autochtones. Leur but est de restaurer les forêts indigènes, dont la plupart ont été coupées au XVIIIe siècle pour approvisionner en bois les mines d’argent espagnoles. A l’heure actuelle, l’espèce que l’on trouve sur les pentes est l’eucalyptus, planté dans les années 40 et 50 ; s’il est apprécié pour la rapidité de sa croissance et utilisé comme source principale de bois de feu, il est par ailleurs d’un usage limité. « Nous trouvons que l’eucalyptus dessèche la terre. Les espèces indigènes ne le font pas, et en plus elles fertilisent le sol. Elles sont utiles comme médicaments, comme engrais, comme combustible et comme fourrage... Les arbres sont très importants pour nous, et il est possible qu’ils nous protègent aussi contre la pollution qui vient d’ailleurs », signale Paulina Gihuaña, membre de la coopérative de femmes.

En restaurant les forêts autochtones les villageois espèrent augmenter le nombre d’espèces d’oiseaux et autres animaux, et rendre ainsi la région encore plus attrayante pour les touristes, qui viennent déjà régulièrement dans leurs villages. Dans le but de développer un « agro-écotourisme », le Parc de pommes de terre a déjà entamé des pourparlers avec l’Institut national de la culture, pour aboutir à un système de cogestion des sites archéologiques et des régions sacrées. Le Parc est en train d’élaborer également un programme autonome pour contrôler le tourisme et assurer que les résidents s’en bénéficient de façon équitable. Un nouveau centre de recherche et de visites est en cours d’établissement, pour aider à l’administration, le marketing et la coordination. Le sentiment d’unité qui a surgi entre les communautés a déjà porté d’autres fruits. L’histoire de conflits entre les communautés au sujet de la terre est tout à fait dépassée, en partie grâce à la reprise du festival traditionnel des frontières villageoises, où les liens de chaque village avec la terre sont célébrés chaque année en marchant sur ses frontières. Comme le directeur de l’association, Wilbert Quispe, le signale : « Avant ce projet nous étions divisés, et nous étions en train de perdre notre diversité, les pommes de terre autochtones, la faune et bien d’autres choses... nous étions en train d’oublier aussi comment administrer cette variété. Notre objectif est de réunifier nos villages afin de restaurer nos méthodes traditionnelles d’aménagement de notre paysage ».

Le Parc de pommes de terre peut être perçu comme l’expression d’un puissant mouvement social, dont le courant traverse les Andes, de peuples indigènes qui récupèrent le contrôle de leurs terres et de leur patrimoine. L’origine de cette reprise culturelle peut, pour une bonne partie, se retrouver dans les réformes agraires des années 60 et début 70, lorsque l’ancien système des « haciendas » a été démantelé et les terres redistribuées dans les villages des Andes sous la forme de propriétés communales. Dans les premières années suivant la réforme, beaucoup d’observateurs ont déclaré qu’elle était un échec : beaucoup de paysans avaient repris le contrôle de leurs terres, mais la production agricole tombait, les revenus diminuaient et les exportations stagnaient.

Or, ces débuts décourageants s’expliquent maintenant par le manque de suivi des politiques agricoles du gouvernement. Lorsque le général Velasco, qui avait fait passer la réforme agraire, a été renversé du pouvoir, les politiques, les systèmes de crédit et les paquets d’investissement agricole nécessaires à la promotion des paysans ont été abandonnés. D’autre part, les quatre siècles précédents de domination des « hacenderos » (les propriétaires terriens) avaient imposé l’obéissance et émoussé l’initiative des paysans. Mais, paradoxalement, le fait que les propriétaires terriens aient maintenu leurs employés coupés de toute éducation et même de l’apprentissage de l’espagnol a contribué à préserver leurs traditions, leurs méthodes d’agriculture, leurs institutions coutumières et leur langage.

A présent, une nouvelle génération, plus expérimentée et psychologiquement libérée, redécouvre son pouvoir : les institutions coutumières d’aménagement de l’eau et des ressources sont reprises, les danses, les chansons et la musique traditionnelles sont réapprises, la médecine et les médicaments traditionnels retrouvent leur actualité, et des coalitions politiques, invoquant les noms des Incas du XIVe siècle, tels que Pachacutec, ont pris le contrôle des conseils locaux et des municipalités.

Tous les organismes gouvernementaux ne voient pas avec le même enthousiasme ces réaffirmations de la culture et de l’identité indigène. Les promoteurs indigènes du Parc de pommes de terre doivent encore persuader l’organisme péruvien des parcs nationaux, INRENA, de reconnaître le parc dans le cadre du système d’aires protégées du Pérou. Bien que les catégories révisées de l’UICN puissent facilement inclure un parc de ce genre dans la Catégorie V comme ‘paysage protégé’ (aire gérée principalement dans le but d’assurer la conservation de paysages, où l’interaction de l’homme et de la nature a modelé un paysage aux qualités particulières), la législation actuelle du Pérou ne prévoient pas le contrôle local d’une région de ce genre. Néanmoins, ces anomalies devront changer, car elles sont l’héritage de l’ancien modèle colonial de conservation, qui ne s’ajuste plus aux lois internationales relatives aux droits humains et à la conservation, telles que la Convention 169 de l’OIT et les Articles 8j et 10c de la Convention sur la diversité biologique, que le pays a ratifiées.

Marcus Colchester, Forest Peoples Programme (adresse électronique : marcus@fppwrm.gn.apc.org ), article rédigé à partir de la visite de terrain effectuée en août 2003. Avec les remerciements de l’auteur à Alejandro Argumedo de l’Association Andes.

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