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Bulletin du WRM
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73 - Août 2003
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LUTTES LOCALES ET NOUVELLES – Bangladesh : “Sauver le Sundarban, sauver le peuple par le renforcement de la participation communautaire” Le Sundarban est le plus large système de mangroves contiguës qui reste au monde, et il a été déclaré Patrimoine de l’humanité par l’UNESCO en 1997. Pourtant, il est au bord de la destruction (cf. bulletins 44, 66 et 72 du WRM), malgré la résistance opiniâtre et audacieuse des peuples autochtones, qui vont jusqu’à risquer leurs vies pour éviter l’action dévastatrice d’entreprises à but lucratif, en particulier l’industrie crevettière (cf. bulletin 51 du WRM), et l’exploration des compagnies pétrolières et gazières (cf. bulletins 15 et 72 du WRM). Un projet de conservation de la biodiversité a été mis en route dans la Réserve forestière du Sundarban, financé par la Banque asiatique de développement, le Fonds pour l’environnement mondial (FEM) et les gouvernements des Pays-Bas et du Bangladesh. S’agit-il d’un de ces cas de conservation par l’allocation de fonds volumineux des organismes internationaux, qui tendent à la longue à promouvoir des projets de « développement » ? Les résidents sont-ils pris en considération ? Ou bien, qu’est-ce qu’ils y gagnent ? Comment percer à jour les intentions qui en apparence sont toujours bonnes ? Des critiques contre ce projet de conservation de la biodiversité du Sundarban (en anglais SBCP) ont été avancées par le groupe SBCP Watch, constitué à l’initiative des personnes et organisations de résidents de la Zone d’impact des Sundarbans, qui demandent que le SBCP soit reformulé pour inclure les inquiétudes de la population locale. En premier lieu, le projet a été conçu et conduit de façon directive. Quoiqu’il soit présenté comme visant à mettre en place « un système rationnel de gestion de la faune et la flore », ou à « entreprendre des activités plus soucieuses de l’environnement », il n’a pas reconnu le savoir traditionnel et culturel des peuples indigènes, qui depuis des générations ont habité cet écosystème de manière durable. En outre, le projet admet, favorise et rend possibles des activités commerciales à grande échelle, qui se sont déjà avérées nuisibles pour les pauvres et pour l’environnement. L’industrie crevettière, fortement prédatrice et contaminante, qui bénéficie les grandes sociétés, mais qui menace la biodiversité et augmente le chômage en déplaçant les pêcheurs, est autorisée à poursuivre son activité. Or, le projet ne présente aucune politique viable dans ce domaine. Donc, rien ne change, et l’aquaculture commerciale de la crevette peut continuer telle quelle, au détriment de l’économie. Un tel « développement » ne ressemble en rien à « un système rationnel de gestion de la faune et la flore », et il est loin d’être le résultat d’un manque de « souci pour l’environnement » de la part des communautés. Au contraire, c’est précisément pour son engagement avec les droits des peuples à leurs propres ressources et avec leurs moyens de subsistance durables que Korunamoyee Sadar a payé de sa vie son opposition à l’invasion de l’industrie crevettière. Il est vraiment suspect que le SBCP préconise des essais sylvicoles, une « forte » base de données destinée à des « usagers internationaux » (!), et un programme de reboisement social privé à mettre en oeuvre à l’extérieur des Sundarbans. Le groupe SBCP Watch suppose que tout ceci va aboutir à la plantation de monocultures d’arbres, et non à une gestion communautaire de la forêt fondée sur des principes écologiques valables et sur le maintien de la diversité biologique. La solution principale proposée par le SBCP pour l’atténuation de la pauvreté est l’écotourisme. Or, cette option, soutenue avec emphase, ne tient pas suffisamment compte des conséquences destructrices potentielles d’une telle activité dans un écosystème aussi fragile. L’abondante littérature disponible à ce sujet, et l’exemple d’autres projets passés et présents, même en dehors du Pacifique asiatique, montrent bien que les schémas de ce genre sont généralement monopolisés par des compagnies transnationales de tourisme, qu’ils n’apportent aux communautés que des bénéfices marginaux, et qu’ils se soldent par la dévastation de l’environnement. De manière typique, le projet de conservation des Sundarbans met l’accent – et l’argent – sur l’entraînement de techniciens, le paiement de consultants, les études de faisabilité, le suivi, et le reste. En revanche, il omet l’analyse historique des impacts négatifs, environnementaux et sociaux, que la construction de routes, de ponts, de canaux, de quais, d’écluses et de polders dans la zone d’impact et au-delà ont déjà provoqués, avec des dégâts écologiques et environnementaux généralisés dans toute la région, y compris les Sundarbans. En raison de ces défauts et de bien d’autres du projet, le groupe de vigilance est en train d’organiser une campagne pour la reformulation du SBCP, en faveur des résidents de la zone d’impact des Sundarbans, et en particulier des plus pauvres. Cette campagne est basée sur les opinions des gens, les conclusions des études et l’analyse de documents complémentaires. Elle vise également à mettre en place un Groupe de prévision solide, qui étudie les implications possibles de toute intervention future des institutions financières internationales dans la région côtière du Sud-Ouest du Bangladesh. Les habitants des Sundarbans ont parlé, et ils ont parlé si fort que la Banque asiatique de développement a pris la décision de reformuler le projet. La devise du SBCP Watch Group est « Sauver le Sundarban, sauver son peuple par le renforcement de la participation communautaire ». C’est la démonstration que tout projet de conservation authentique doit être conduit pour et avec les gens, particulièrement ces gens qui ont gagné l’expérience de la conservation en habitant dans la région depuis des générations. Article fondé sur des
informations tirées de : « ADB in South-West Coastal Region
of Bangladesh. Two Case Studies », juillet 2003, envoyé
par Marcus Colchester, FPP, adresse électronique : marcus@fpp.wrm.gn.apc.org – Indonésie : les Dayak et la première expérience d’aire protégée en cogestion Le parc national Kayan Mentarang, situé à l’intérieur du Kalimantan de l’Est, dans la partie indonésienne de Bornéo, limite à l’ouest avec le Sarawak et au nord avec le Sabah. Avec une superficie de 1,4 millions d’hectares, il s’agit de l’aire protégée de forêt pluviale la plus vaste de Bornéo, et l’une des plus grandes du Sud-Est asiatique. L’histoire du paysage naturel du parc est inexorablement liée à celle de ses habitants. Environ 16 000 Dayak vivent à l’intérieur ou à proximité de ce parc national. Ces communautés sont encore régulées par la loi coutumière ou adat, pour la conduite de leurs affaires quotidiennes et l’aménagement des ressources naturelles dans leur territoire traditionnel. Le chef coutumier (kepala adat) applique la loi coutumière avec l’aide du conseil coutumier (lembaga adat). Tous les fonctionnaires officiels élus au niveau des villages et les leaders proéminents de la communauté participent au conseil coutumier. Il existe des forêts traditionnelles soumises au statut de protection et à un régime strict de gestion. Tana ulen, par exemple, est un territoire dont l’accès est limité. C’est une étendue de forêt primaire riche en ressources naturelles telles que le rotin (Calamus spp), le palmier licuala (Licuala sp.), des bois durs pour la construction (par exemple, Dipterocarpus spp., Shorea spp., Quercus sp.), du poisson et du gibier, tous de grande valeur pour la communauté locale. La Réserve naturelle établie en 1980 avait un statut de protection strict, ce qui signifiait qu’aucune activité humaine n’était permise dans ses limites. Le WWF et l’Institut de recherche indonésien (LIPI), avec des gens des lieux, avaient mis en place un programme de recherche en sciences sociales de longue durée (« Culture et conservation », 1991-1997) et effectué des expériences de cartographie communautaire pour montrer que les communautés dépendaient des ressources de la forêt et avaient des revendications légitimes sur la terre. Les résultats ont fourni les preuves nécessaires pour recommander en 1994 le changement de statut de la réserve, qui est devenue un Parc national, où les activités traditionnelles sont permises. Le problème des droits sociaux et, en particulier, le manque de sécurité foncière, ont été identifiés par l’équipe du WWF comme un thème clé et un domaine d’intervention prioritaire pour la période 1996-2000. Bien que les Dayak aient vécu dans la région et utilisé les ressources forestières pendant des siècles, la forêt qu’ils habitaient et géraient était une « forêt d’Etat » de libre accès, où l’Etat pouvait décider d’allouer des droits d’exploitation ou d’établir une aire de conservation sans le consentement préalable des communautés locales. Celles-ci avaient très peu de pouvoir pour défendre la forêt ou préserver la base de leur subsistance contre les intérêts des entreprises forestières, l’exploration minière ou les cueilleurs de produits de la forêt venus de l’extérieur. Dans ces circonstances, le projet Kayan Mentarang du WWF a mis en place une stratégie et un programme d’activités de terrain destinées à obtenir la reconnaissance légale des revendications et des droits adat, pour que les communautés indigènes puissent continuer à utiliser et gérer les ressources forestières dans l’aire de conservation. Ces activités incluaient la levée de cartes par la communauté, des évaluations qualitatives de l’utilisation et la disponibilité des ressources forestières à valeur commerciale, des ateliers pour la reconnaissance du tana ulen ou forêt sous la gestion coutumière, la planification collective de recommandations de zonage et de modification des frontières extérieures du parc, la rédaction de projets d’adat ou régulations coutumières pour la gestion du parc national, le renforcement des organisations locales et le développement institutionnel. A la suite de plusieurs rencontres et discussions des dix leaders adat des terres traditionnelles entourant l’aire du parc, l’Alliance des peuples indigènes du parc national Kayan Mentarang (FoMMA) a été constituée et établie le 7 octobre 2000. Les objectifs principaux étaient de créer un forum pour la présentation des aspirations des communautés indigènes et la discussion des problèmes concernant la gestion du parc national et des ressources naturelles dans les territoires coutumiers du parc. La FoMMA se charge d’assurer la protection de la forêt et l’utilisation durable de ses ressources, ainsi que de défendre les droits des populations autochtones et d’augmenter leur prospérité économique. A l’heure actuelle, la FoMMA représente légalement les peuples indigènes auprès du Comité directeur du parc, une nouvelle institution destinée à présider la gestion du parc. Le Comité directeur inclut des représentants du gouvernement central (le service de Protection de la forêt et Conservation de la nature), du gouvernement provincial et des autorités de la région, et de la FoMMA. Les principes de fonctionnement du comité mettent l’accent sur l’importance de la coordination, de la compétence, du partage des responsabilités, et du partenariat égalitaire de toutes les parties intéressées. Le comité a été formellement établi en avril 2002 par un décret du ministère des forêts, lequel stipule également, pour la première fois en Indonésie, que le parc doit être géré en collaboration. Après des décennies de marginalisation et de dépossession, les événements récents dans les parcs nationaux de Kayan Mentarang éveillent l’espoir des communautés indigènes de Kalimantan. Il devient de plus en plus évident que les objectifs de conservation peuvent difficilement être atteints ou maintenus par l’imposition de politiques et de projets qui produisent des impacts négatifs sur les populations autochtones et les communautés locales. Des approches alternatives et progressives, qui prennent véritablement en considération les besoins et les droits des résidents et assurent leur totale participation dans la gestion de la biodiversité et la prise de décisions, peuvent fournir une base plus solide pour la protection écologique et l’amélioration des moyens de vie des gens. L’espoir existe que l’accord de cogestion en vigueur à Kayan Mentarang atteindra ces buts. Christina Eghenter, WWF Indonesia
Kayan Mentarang Project, awing@samarinda.org
; Martin Labo, Alliance of the Indigenous People of Kayan Mentarang
National Park (FoMMA), dolvina@indo.net.id
, et Maurizio Farhan Ferrari, Forest Peoples Programme, mfferrari@ped.jaring.my – Philippines : une approche de la conservation fondée sur les droits des populations indigènes Les Philippines ont été considérés comme l’un des pays les plus actifs et progressistes de l’Asie dans le domaine des politiques et des lois reconnaissant les droits des peuples indigènes et assurant leur participation dans la gestion et la prise de décisions concernant les aires protégées. Néanmoins, ce sont les populations indigènes elles-mêmes qui sont en train de trouver les manières appropriées d’assurer la conservation et le respect de leurs droits. La loi sur le Système national d’aires protégées intégrées (NIPAS) a été approuvée en 1992, dans le but de développer un système complet d’aires protégées et d’intégrer la participation des communautés indigènes et locales dans la gestion des aires protégées et la prise de décisions. Cette approche participative est censée être appliquée surtout par l’entremise de la commission de gestion des aires protégées (PAMB), composée d’autorités gouvernementales, d’ONG et de représentants de la communauté locale. Les droits des peuples indigènes ont commencé à être explicitement reconnus en 1993, avec l’Ordonnance administrative Nº 2 (DAO 2) du ministère de l’environnement et des ressources naturelles. Cette ordonnance permet de délimiter les domaines ancestraux et de délivrer des certificats de Déclaration de domaine ancestral (DDA) et des certificats de Déclaration de territoire ancestral (DTA). Ce ne sont pas des titres de propriété, mais fournissent à leurs détenteurs indigènes un certain contrôle sur ce qui va se passer dans leurs territoires. Ces dispositions fondées sur le droit ont été encore renforcées en octobre 1997, avec la promulgation par le président Ramos de la loi tant attendue sur les droits des peuples indigènes (IPRA). L’une des caractéristiques de l’IPRA est qu’elle accorde le droit collectif à la terre par l’octroi du Titre de domaine ancestral (TDA) et le droit individuel par l’octroi du Titre de territoire ancestral (TTA). Les points forts et les faiblesses de ces lois ont été signalés depuis leur approbation. Dans beaucoup de cas, la loi NIPAS a amélioré la participation des communautés indigènes et locales dans la gestion des aires protégées et la prise de décisions. Néanmoins, plusieurs ONG et organisations communautaires remarquent que, à plusieurs occasions, la PAMB n’a pas fonctionné de manière efficace en raison de certaines limitations, qui vont du manque de documents dans les langues locales et de ressources pour l’organisation de rencontres et d’ateliers, au fait que le directeur de la PAMB est un fonctionnaire gouvernemental et que les résidents hésitent à exprimer leurs inquiétudes en sa présence, ce qui conduit à maintenir le pouvoir de décision entre les mains du gouvernement. En ce qui concerne l’IPRA (la loi sur les droits des peuples indigènes), tandis que certains groupes autochtones continuent de la considérer comme un instrument légal pouvant être utilisé pour protéger leurs droits, d’autres ont demandé son abrogation. En plus des ambiguïtés théoriques et pratiques de cette loi, la critique principale porte sur le fait que la Commission nationale des peuples indigènes (CNPI) ne représente pas vraiment ces derniers, puisque certains de ses membres ont été désignés par le Président sans une consultation appropriée et que, en particulier lors de l’administration Estrada, ces membres étaient corrompus, inefficaces, ou les deux. La CNPI a subi une restructuration radicale en 2001, et une nouvelle équipe, choisie par des moyens plus participatifs aux niveaux provincial, régional et national, a été instituée vers la mi-2001. Avec un enthousiasme renouvelé, la présidente Gloria Pagapagal-Arroyo a annoncé dans son Discours présidentiel à la Nation que, chaque année, 100 000 hectares allaient faire l’objet de Certificats de titre de domaine ancestral. Mais, faute d’un budget suffisant et en raison d’autres défaillances intérieures, seuls deux Titres de domaine ancestral avaient été octroyés fin 2002. La direction de la Commission a encore été remplacée début 2003. Tandis que les peuples indigènes philippins gardent l’espoir que la CNPI va vraiment travailler dans leur intérêt, le sentiment existe aussi qu’il y a encore des angles à arrondir, et que cette commission a besoin d’être renforcée en ressources humaines, institutionnelles et financières. Un exemple particulièrement illustratif de l’utilisation positive que l’on peut faire de l’IPRA, mais aussi des conflits possibles entre cette dernière et la loi NIPAS, est le cas de l’île Coron, dans les îles Calamianes du Nord-Palawan. Les peuples Tagbanwa de l’île Coron ont toujours vécu dans une île calcaire d’une beauté éblouissante, entourée d’eaux jadis riches en ressources marines qui étaient leur principal moyen de subsistance. En l’absence de dispositions légales sur la tenure de cet environnement, vers la mi-80 ils ont été de plus en plus envahis par des pêcheurs migrants, des entrepreneurs touristiques, des politiciens en quête d’affaires immobilières et des organismes gouvernementaux cherchant à contrôler les nombreuses ressources de l’île. De ce fait, ils ont commencé à perdre rapidement tout contrôle sur leurs ressources terrestres et maritimes, au point de se retrouver à court de nourriture. Ils ont réagi en établissant en 1985 la Fondation Tagbanwa de l’île Coron, et en demandant une autorisation d’intendance communautaire de la forêt. Cette autorisation leur a été octroyée sur toute l’étendue de l’île, ainsi que sur la petite île voisine de Delian, pour un total de 7 748 hectares, en 1990. Néanmoins, ils ont vite compris que leur principal moyen de subsistance, à savoir l’eau autour de l’île, était de plus en plus dégradé, et à un rythme alarmant, par la pêche à la dynamite, au cyanure et par d’autres méthodes illégales et destructrices. En utilisant la DAO 2 du ministère de l’environnement, et grâce à l’aide de l’ONG nationale PAFID (Association philippine pour le développement interculturel), ils ont réussi en 1998 à obtenir la première DDA du pays à inclure autant la terre que la mer, sur un total de 22 284 hectares. Ils ont présenté des cartes de haute qualité de leurs territoires et un plan d’aménagement durable du domaine ancestral, et suivi l’évolution de la loi IPRA de manière à obtenir, début 2001, un TDA. Pourtant, la restructuration de la CNIP en 2001 ayant conduit à la révision de tous les TDA, ce titre est lui aussi à revoir. La DDA et le TDA ont vite été mis à profit lorsque l’île Coron a été sélectionnée comme un des huit sites à inclure dans le Programme national intégré des aires protégées (NIPAP). L’intention véritable du ministère de l’environnement et des ressources naturelles était – et demeure – de classer l’île entière comme aire protégée, mais ceci ne s’est pas encore matérialisé parce que les Tagbanwa craignent de perdre une fois de plus le contrôle de l’île. Ayant réussi à obtenir un TDA, ils préfèrent rester attachés à leur droit de gestion des ressources, plutôt que d’accepter une approche participative incertaine dépendant de la Commission de gestion des aires protégées. L’une des raisons invoquées par les Tagbanwa pour refuser le NIPAP a été que l’île Coron a été choisie pour ce projet sans les avoir consultés et sans avoir demandé leur consentement préalable, libre et informé. Plusieurs autres communautés indigènes à d’autres endroits du pays regardent le TDA sur la terre et l’eau comme un instrument pour garantir leurs droits sur les ressources terrestres et marines. Ce cas illustre correctement les conflits potentiels entre les lois NIPAS et IPRA. D’autre part, l’exemple de l’île Coron pourrait être celui de l’utilisation par une communauté indigène d’une loi fondée sur le droit (l’IPRA) pour appuyer une aire de conservation communautaire, opposée à l’utilisation, par le ministère de l’environnement et des ressources naturelles, d’une autre loi (NIPAS) sur les aires protégées participatives, pour forcer la déclaration d’une aire protégée. Ceci met au premier plan des questions importantes concernant les politiques de conservation : comment peuvent les efforts de conservation des communautés locales (tels que les aires de conservation communautaire) être reconnus et protégés ? Ont-ils besoin de reconnaissance légale ? Comment peuvent-ils compléter, ou dans certains cas remplacer, les aires protégées conventionnelles déclarées par l’Etat ? Le cas des Tagbanwa de l’île Coron montre que, lorsqu’une communauté indigène est déterminée à protéger ses droits et ses ressources naturelles, si elle bénéficie de l’appui nécessaire (celui des lois et des ONG, par exemple), elle peut se mettre en mouvement pour obtenir la reconnaissance de ses droits et protéger les écosystèmes dont elle dépend. Cela montre également que les peuples indigènes ont tout intérêt à investir du temps et à utiliser dans leur gestion de la biodiversité une approche fondée sur les droits, pour obtenir un titre communautaire privé au moyen de l’IPRA, plutôt que d’accepter l’approche participative offerte par la NIPAS, puisque celle-ci est encore entourée de problèmes relatifs au partage du pouvoir à l’intérieur d’un arrangement participatif. De même, ce cas révèle la dichotomie qui existe entre les aires protégées officielles (déclarées par l’Etat) et les aires de conservation communautaire. Les Tagbanwa ont utilisé une loi innovatrice qui, malgré ses limitations, reconnaît les droits fonciers et les lois coutumières des populations autochtones, pour mettre en place une initiative que l’on pourrait définir, en gros, comme une aire de conservation communautaire. Ils ont également rejeté le plan du gouvernement de classer l’île comme aire protégée. Il s’agit en fait d’un conflit entre les aires de conservation communautaire et les aires protégées, qui pourrait être évité ou réglé si le gouvernement commençait à reconnaître et à accepter la valeur des premières, et à les voir comme un complément valable des aires protégées conventionnelles. Maurizio Farhan Ferrari (Forest
Peoples Programme, adresse électronique : mfferrari@pd.jaring.my
) et Dave de Vera (PAFID, adresse électronique : pafid@info.com.ph
) – Vietnam : le barrage de Na Hang : la réalité du développement durable ? Jordan Ryan, directeur au Vietnam du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), est un enthousiaste du développement durable. En mai 2002, lors du lancement du partenariat entre des organismes d’aide, des ONG et des ministères du gouvernement vietnamien pour la protection de l’environnement du pays, Ryan a annoncé : « Si nous réussissons, un jour on dira de ce nouveau partenariat : ‘Il a fait du développement durable une réalité au Vietnam’. » Quelques semaines plus tard, cette fois au moment de l’approbation d’un projet de deux millions de dollars, intitulé Agenda 21 pour le Vietnam, Ryan a dit : « Le défi est de faire que le développement durable soit une réalité au Vietnam ». L’un des projets du PNUD au Vietnam concerne la conservation des ressources dans les aires protégées (Protected Areas Resource Conservation - PARC). Cofinancé par le Fonds pour l’environnement mondial (FEM), ce projet inclut trois aires protégées, dont la réserve naturelle de Na Hang, au Nord du pays. Le gouvernement vietnamien avait créé cette réserve en 1994, pour protéger l’habitat du groupe le plus nombreux de rhinopithèques du Tonkin, qui sont en péril d’extinction. Na Hang est un des quatre seuls sites où l’on peut trouver ce singe (voir Bulletin 55 du WRM). Début juin 2002, la compagnie Song Da Construction Corporation a organisé une fête pour célébrer le début de la construction du barrage hydroélectrique de Na Hang. Ce barrage de 342 MW va submerger une des plus belles régions riveraines de la réserve de Na Hang, y compris la forêt intacte adjacente, où habite le rhinopithèque. Or, ce singe est extrêmement sensible à toute perturbation. Vers la fin de l’année dernière, la Song Da Construction Corporation avait déjà sorti du chantier plus de deux millions de mètres cubes de terre et de rochers. A présent, un pont en béton enjambe le fleuve Gam, et le premier de 3 300 foyers a déjà été évincé pour faire de la place à la retenue à constituer derrière le barrage. Le PARC a octroyé à la société conseil Scott Wilson Asia-Pacific le contrat pour la gestion de la réserve naturelle de Na Hang. Dans l’évaluation environnementale préliminaire du barrage, effectuée dans le cadre du projet PARC, Scott Wilson a signalé : « Un barrage à Na Hang aura des impacts potentiels significatifs sur les ressources naturelles de l’aire, et sur les résidents locaux, autant sur ceux qui seront réinstallés que sur ceux qui y resteront ». Pourtant, le site web de PARC ne mentionne pas le barrage de Na Hang. Les menaces qu’on y énumère pour la réserve sont : « l’agriculture et le changement d’affectation des terres ... l’exploitation forestière, la chasse de la faune sauvage, et la récolte non durable de produits mineurs de la forêt ». A leur tour, certains promoteurs du barrage ne mentionnent pas non plus la réserve de Na Hang. En avril 1999, un consortium de sociétés conseils a entrepris l’étude d’un plan hydroélectrique national pour le Vietnam, financé par les gouvernements de la Suède et de la Norvège. Le barrage de Na Hang figure parmi ceux que les consultants conseillent de construire. Ces consultants, SWECO International (Suède), Statkraaft Engineering et Norplan (Norvège), ne disent rien de la réserve naturelle dans leurs recommandations. Dans un brouillon de rapport de début des travaux, daté de 1999, les consultants ont écrit : « Il n’y a pas d’espèces rares spécifiquement identifiées dans le site du projet, et apparemment les aires protégées ne se trouvent pas à proximité. » Et ils ont ajouté : « Ceci devra être vérifié. Il n’est pas possible à ce stade de faire de prédictions. » Les consultants ont écrit cela cinq années après l’établissement de la réserve naturelle de Na Hang par le gouvernement vietnamien. Bien que la construction du barrage ait démarré, le financement du projet n’est pas encore certain. L’entreprise d’Etat Electricity of Vietnam (EVN) doit contribuer avec 43 millions de dollars aux coûts du projet. Le gouvernement a déjà payé à EVN 85 millions pour les frais de défrichage et de réinstallation. EVN cherche à obtenir 260 millions supplémentaires par des emprunts commerciaux auprès des banques vietnamiennes. Il faudra encore 80 millions de dollars pour payer l’équipement technique. Mais les banques vietnamiennes semblent hésiter à financer le projet. Un cadre supérieur de la Banque vietnamienne industrielle et commerciale a dit à la Vietnam Investment Review : « Le problème est que [les banques vietnamiennes] ont participé à beaucoup de grands projets électriques en 2002 ». Un autre, de la Vietcombank cette fois, a commenté qu’il est peu probable que la Vietcombank finance à elle seule le projet. « Nous pourrions travailler avec d’autres [banques] en vue d’accorder des prêts consortiaux », a-t-il dit. En février 2003, Dinh Quang Tri, directeur général adjoint d’EVN, a déclaré que l’EVN envisageait de demander aux fournisseurs d’équipement étrangers de contribuer au financement du projet. « Nous lancerions un appel d’offres susceptible de permettre à l’investisseur étranger fournisseur d’équipements de couvrir également le financement, ou bien EVN pourrait appliquer la méthode de paiement différé », a-t-il dit. Il a été rapporté que la Song Da Construction Corporation travaille avec plusieurs sociétés internationales, dont Alstom (Suisse), Shanghai Electric Corporation, DongFang Group et Harbin Group (Chine), Energomachexport et Technopgomexport (Russie), Siemens (Allemagne) et VA Tech (Autriche). En novembre de l’année dernière, le Vietnam Economic Times a annoncé que le gouvernement français avait accordé une subvention destinée au projet hydroélectrique de Na Hang. Cette information est apparue peu après la visite en France du président du Vietnam, Tran Duc Luong. Lors du lancement du projet Agenda 21 pour le Vietnam, Jordan Ryan, du PNUD, avait commenté : « Pour avoir un développement durable, le Vietnam devra répondre à des questions difficiles et faire des choix difficiles ». Pourtant, les ‘experts’ internationaux bien rémunérés qui travaillent pour le PNUD, le FEM, Scott Wilson, SWECO International, Statkraaft Engineering et Norplan n’ont même pas été capables de poser de questions difficiles à propos du barrage de Na Hang et de son impact sur les forêts, les gens, la faune et la flore de la réserve de Na Hang. Chris Lang, adresse électronique
: chrislang@t-online.de |
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