Bulletin du WRM

 

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Numéro 73 - Août 2003
Le thème central de ce bulletin : les aires protégées et les communautés locales


GENERAL

 

– Le Paradis perdu. Notre quête de l’Eden semble toujours aboutir à l’éviction ou au génocide

Il s’agit sans doute d’une des évasions de la réalité les plus effrontées qui aient jamais été peintes. « Le champ de blé » de John Constable – terminé en 1826, et exhibé maintenant à la nouvelle exposition « Paradis » de la National Gallery – évoque, au plus fort du « mouvement des enclosures », une parfaite harmonie rurale. Juste au moment où les paysans étaient arrachés de leur terre, où leurs cultures étaient détruites, leurs maisons rasées, et les dissidents emmenés ou pendus, Constable fait apparaître l’Arcadie anglaise à son complet. Un chien conduit un troupeau de moutons vers l’ombre profonde par une journée d’août. Un garçon fermier au teint rose boit à un ruisseau scintillant, tandis que ses ânes broutent paisiblement derrière lui. A l’arrière plan, flanqués par de grands ormes, des hommes en chapeaux et foulards travaillent un champ de blé. Au-delà, une rivière miroite à travers les prairies. Une église surgit des arbres pour bénir les heureux natifs et leur autre Eden.

Au beau milieu de l’enfer rural, Constable invente son paradis. Il s’agit d’un mensonge flagrant, mais nous ne devrions pas nous étonner de lire dans la brochure de la galerie que c’est « un des tableaux préférés de la nation, reproduit d’innombrables fois et présent dans des milliers de foyers ». Car ce que Constable a fait est ce que l’être humain a toujours fait, et continue de faire. Confrontés à des atrocités, nous invoquons les merveilles édéniques. Nous construisons nos Jardins de l’Eden, réels ou imaginaires, à partir de l’enfer des autres.

La date de l’exposition a été bien choisie, puisque c’est en cette saison que nous quittons nos foyers pour chercher le paradis. En le faisant, nous rendons d’autres personnes misérables, et non seulement par le bruit que nous apportons dans leurs vies dans notre quête de la tranquillité. Pour créer un Eden où nous puissions folâtrer dans l’innocence et la nudité, nous devons d’abord commissionner d’autres pour qu’ils débarrassent les lieux de leurs habitants. Comme Constable, nous avons tendance à fermer les yeux sur cette réalité.

La vallée de Yosemite en Californie avait été désignée par Abraham Lincoln comme le premier site naturel public du monde. Comme le rapporte l’historien Simon Schama, « les prairies étincelantes qui évoquaient un Eden tout neuf aux yeux de leurs premiers apologistes étaient en fait le résultat des brûlages réguliers effectués par leurs occupants indiens, les Ahwahneechee ». Les premiers blancs à pénétrer dans la vallée ont été les soldats envoyés pour les tuer. Ainsi, l’Eden était-il créé à l’inverse de l’histoire biblique, par l’expulsion de l’homme. Les colonisateurs ont redéfinit l’habitat aménagé par les Ahwahneechee comme un site naturel, de manière à affirmer sur lui leur domination temporelle et spirituelle.

Autrement dit, le Jardin de l’Eden américain est en fait son Chanaan, le pays de lait et de miel dont les peuples indigènes devaient être d’abord éliminés pour que les envahisseurs puissent le revendiquer comme le leur par droit d’aînesse. La doctrine mosaïque de la terra nullius (les habitants ne possèdent aucun droit légal sur leur terre), qui permit aux élus du Seigneur de « frapper les tempes de Moab et le crâne de tous les fils de Seth » est devenue le credo de tous les usurpateurs du monde. Elle continue de justifier les appropriations de terres dans l’Israël des temps modernes, et la prétention de les transformer en des jardins emmurés ; elle continue de guider les expropriations sur lesquelles est fondée pour une bonne part l’industrie mondiale du tourisme.

Au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, avec la baisse des coûts du transport international, les gouvernements ont découvert de puissantes justifications financières pour créer, à partir des terres des pauvres, un paradis pour les riches. Partout dans l’Afrique de l’Est et du Sud, les terres les plus fertiles des nomades et des chasseurs-cueilleurs ont été déclarées « nature sauvage primordiale ». Leurs habitants en ont été exclus ; seuls ceux qui pouvaient payer étaient autorisés à entrer au paradis. Au site web de la direction du tourisme du Kenya, on peut lire, dans la rubrique consacrée à la réserve Masaï Mara, sous le titre « Nature sauvage », que la population autochtone, les Masaï, « se voient eux-mêmes ... intégrés à la vie de la terre, tout comme la terre est intégrée à leur vie. Traditionnellement, les Masaï chassent très peu, et la cohabitation harmonieuse avec la faune a une part importante dans leurs croyances ». Ce qui n’est pas dit, c’est que les Masaï ont été extirpés de la « nature sauvage » dans laquelle ils cohabitaient harmonieusement avec la faune, parce que les touristes n’étaient pas censés les y trouver.

Le gouvernement du Botswana vient de compléter l’expulsion des Boschimans gana et gwi de la Réserve de gibier du Kalahari central, sous prétexte que leurs méthodes de chasse et de cueillette étaient devenues « obsolètes » et que leur présence n’était plus compatible avec « la préservation des ressources naturelles ». Pour se débarrasser d’eux, comme Survival International l’a bien montré, on leur coupa l’eau, on leur appliqua des taxes et des amendes, on les battit et on les tortura. Les Boschimans avaient vécu là pendant 20 000 ans ; ils ne sont pas un danger pour la nature, mais ils peuvent l’être pour les mines de diamants et pour l’industrie du tourisme. Après avoir expulsé les Boschimans de leurs terres ancestrales, le gouvernement invite maintenant les touristes à visiter ce qu’il appelle « le dernier des paradis ».

Les précurseurs de ces réserves de gibier étaient les parcs de cerfs et autres paradis sur terre que l’aristocratie s’était fabriqués en Grande-Bretagne. Dans les jardins de Stowe en Buckinghamshire, dessinés par Capability Brown vers 1740 pour le politicien whig Lord Cobham, se trouve la vallée appelée « Champs Elysées », le paradis des anciens Grecs. Au coeur de ce paradis, une église cachée par les arbres est tout ce qui reste d’un des villages qui ont été rasés pour l’établissement de la propriété. Vous pouvez parcourir la littérature du National Trust en quête d’information sur les gens qui habitaient là, ou dans les autres régions transformées en grandes propriétés qu’il préserve, mais vous perdrez votre temps. La plus grande ONG britannique raconte l’histoire de l’Eden, mais détourne ses yeux de l’enfer.

Nous nous leurrons pareillement lorsque nous bâtissons nos Edens virtuels. Paul Gauguin chercha son jardin de l’innocence dans le Pacifique Sud, mais trouva à la place une société ravagée par la colonisation française et les maladies vénériennes. Comme Constable, il peignit quand même son paradis : le tableau exhibé à la National Gallery copie pour une bonne part une frise d’un temple javanais, où Gauguin a inséré ses Tahitiens éthérés dans un Eden improbable. Le tableau le plus troublant de l’exposition est peut-être le Paysage au moulin de François Boucher. Dans la campagne française en 1755, les paysans vivaient de châtaignes, d’herbe et de glands, mais Boucher y place des domestiques grassouillettes vêtues de blanc qui vaquent à leurs affaires avec nonchalance, tandis que des garçons se prélassent au bord du fleuve en bucolique splendeur. Le tableau aurait été commandé pour orner les murs de la maison d’un propriétaire terrien. Aujourd’hui, nous retrouvons ces mensonges répétés sur nos écrans de télévision, dans des émissions sur des voyages ou sur la nature qui cherchent à nous persuader que tout est pour le mieux dans le terrain de jeux de l’homme blanc.

Le mythe du paradis est à la base du colonialisme. Incapables de confronter la vérité de ce que nous faisons, nous tirons de notre insondable culpabilité collective une histoire d’innocence primordiale.

George Monbiot. Article paru dans The Guardian le 5 août 2003.


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– Les aires protégées et les peuples autochtones

Presque 30 années sont passées depuis que l’Union mondiale pour la conservation de la nature (UICN), lors de sa 12e rencontre tenue à Kinshasa, reconnut le besoin de respecter les droits des peuples indigènes à leurs terres au moment d’établir des aires protégées. Cette résolution exhortait les gouvernements et les organismes de conservation à reconnaître la valeur des styles de vie des populations autochtones, et à concevoir des moyens pour que ces populations puissent intégrer leurs terres à des zones de conservation sans être obligées de renoncer à leurs droits ou de s’installer ailleurs.

Pourtant, la plupart des aires protégées établies depuis lors ont violé ces droits. Par exemple, on estime qu’à ce jour environ un million de kilomètres carrés de forêts, de savanes, d’herbages et de terres arables en Afrique ont été redéfinis comme aires protégées ; or, dans la plupart de ces cas les droits des peuples indigènes à la possession, la gestion et l’aménagement de leurs terres leur ont été déniés. Personne ne sait combien de personnes ont été déplacées par ces aires protégées, et très peu a été fait pour atténuer la souffrance et la pauvreté qui en ont résulté.

Au cours des quinze dernières années, la communauté conservationniste a fait davantage d’efforts concertés pour élaborer des principes et des directives destinés à concilier les droits indigènes avec les initiatives de conservation. La Convention sur la diversité biologique impose aux gouvernements l’obligation de respecter, préserver et maintenir les connaissances, les innovations et les pratiques des populations autochtones, et de protéger et encourager leur mode coutumier d’utilisation des ressources naturelles. En outre, la législation internationale a beaucoup avancé vers une définition claire des droits des peuples indigènes, et ces progrès ont été consolidés dans le projet de Déclaration des Nations unies sur les droits des populations autochtones

Désormais, il est possible de se référer aux instruments et traités internationaux sur les droits humains, et à la jurisprudence des comités des Nations unies sur les droits humains, qui les interprètent, pour déclarer avec assurance que la législation internationale reconnaît maintenant les droits des peuples indigènes de :

- Disposer d’eux-mêmes ;
- Disposer librement de leurs richesses et ressources naturelles ;
- N’être en aucun cas privés de leurs moyens de subsistance ;
- Posséder, développer, contrôler et utiliser leurs terres communautaires, territoires et ressources qu’ils possédaient ou occupaient traditionnellement ;
- Jouir librement de leur propre culture et maintenir leur mode de vide traditionnel ;
- Etre informés et exprimer leur consentement avant la mise en place d’activités sur leurs terres ;
- Etre représentés par leurs propres institutions ;
- Appliquer leur loi coutumière ;
- Obtenir la restitution de leurs terres et la compensation des pertes subies.

Le Congrès mondial de la conservation, dans ses résolutions et recommandations, a explicitement reconnu ces progrès de la législation internationale et exhorté les gouvernements et leurs membres à les respecter. En 1994, l’UICN a révisé son système de catégories d’aires protégées de manière à permettre aux populations autochtones, parmi d’autres, d’être propriétaires et gestionnaires des aires protégées ; en effet, le système précédent de l’UICN exigeait que les aires protégées soient gérées par des organismes de l’Etat. En 1999, la Commission mondiale sur les aires protégées (WCPA) a adopté des directives visant à mettre en pratique ces nouveaux principes de conservation. Ces directives mettent l’accent sur la cogestion des aires protégées, sur des accords à passer entre les peuples indigènes et les organismes de conservation, sur la participation des indigènes et sur la reconnaissance des droits des peuples autochtones à « l’utilisation traditionnelle et durable » de leurs terres et territoires.

Depuis 1997, le Forest Peoples Programme a organisé plusieurs réunions avec des populations autochtones pour évaluer dans quelle mesure ces nouveaux principes de la législation internationale et de la conservation sont mis en pratique. Une première rencontre, qui s’est tenue à Pucallpa, Pérou, avec l’Association inter-ethnique pour le développement durable de la forêt péruvienne (AIDESEP) et le Groupe international de travail sur les affaires indigènes (IWGIA) a porté sur l’examen de seize cas d’expériences indigènes avec les aires protégées en Amérique latine. La deuxième rencontre, effectuée à Kundasang en Malaisie, avec le Pacte des peuples indigènes de l’Asie, l’IWGIA et les Partenaires des organisations communautaires de Sabah (PACOS) s’est penchée sur douze autres cas, en Asie du Sud et du Sud-Est. Une troisième réunion organisée à Kigali, en partenariat avec la Communauté des Autochtones rwandais (CAURWA) a examiné encore neuf cas.

Dans leur ensemble, les résultats de ces analyses, sans être reluisants, ne sont pas entièrement décourageants. D’une manière générale, les aires protégées continuent d’être établies et administrées au détriment des droits des peuples indigènes et en ignorant les nouveaux critères. De ce fait, les communautés sont confrontées à de graves problèmes, tels que l’appauvrissement, la réinstallation forcée, la violation des droits humains et la perte du patrimoine culturel. Néanmoins, dans toutes les régions on trouve également des exemples d’aires protégées où l’on s’efforce honnêtement d’appliquer les nouvelles normes. Ces exemples prouvent qu’il est possible de parvenir aux buts de la conservation tout en respectant les droits des populations autochtones.

En revanche, les études de cas montrent les obstacles sérieux qui se dressent sur la voie d’une reconnaissance réelle des droits indigènes dans la pratique de la conservation. Ces obstacles incluent :

- La discrimination enracinée dans les sociétés nationales, qui se manifeste dans leurs attitudes à l’égard des peuples indigènes, et qui les pousse à considérer leurs modes de vie comme arriérés, sales ou infrahumains. Dans le contexte des initiatives de conservation, ces attitudes peuvent porter à nier les droits de ces peuples, qui à leur tour se sentent traités pire que des animaux.
- L’absence de réforme des politiques gouvernementales et des lois relatives aux peuples indigènes. De nombreux gouvernements, surtout en Asie et en Afrique, appliquent des politiques intégrationnistes ou « assimilationnistes » dans le but de sortir les peuples indigènes de leurs voies rétrogrades et de leur faire rejoindre le courant dominant.
- Des lois et des politiques relatives à la tenure de la terre qui nient les droits des peuples indigènes de posséder et gérer leurs terres.
- Des politiques et des lois nationales toujours fondées sur le vieux modèle de l’exclusion. Parmi les pays étudiés, rares sont ceux qui ont adopté le système révisé des catégories de l’UICN, qui permettrait aux communautés et aux populations autochtones de posséder et gérer des aires protégées.
- Le manque, chez les organismes de conservation et les ONG, de l’entraînement, le personnel et la capacité appropriés pour travailler avec des communautés.

Ces études effectuées par les populations indigènes sur leurs propres expériences avec les aires protégées, et les conclusions qui en découlent, ont une importance fondamentale pour les conservationnistes qui assisteront en septembre 2003 au 5e Congrès mondial sur les parcs qui se tiendra à Durban, Afrique du Sud. Pour que les organisations de conservation, y compris l’UICN, la WCPA et les organismes d’Etat, puissent garantir que les aires protégées présentes et futures soient établies et gérées de conformité avec les droits des peuples indigènes, elles doivent :

- Accorder la priorité à la réforme des lois, des politiques et des programmes de conservation nationaux, de manière à respecter le droit des peuples indigènes de posséder et gérer les aires protégées;
- Faire en sorte que des fonds suffisants soient alloués aux programmes nationaux de conservation et aux programmes régionaux et internationaux qui les soutiennent, pour la mise en oeuvre des réformes politiques et juridiques mentionnées ;
- Entraîner le personnel des bureaux nationaux et internationaux des organismes de conservation, pour qu’il soit à même de comprendre et d’appliquer les lois et les politiques réformées ;
- Encourager d’autres grands organismes internationaux de conservation à adopter des politiques claires à l’égard des populations autochtones et des aires protégées, de conformité avec les droits mondialement reconnus et avec les nouveaux principes de la conservation ;
- Combattre la discrimination qui existe dans les services et les programmes de conservation nationaux et internationaux, et adopter des politiques sociales fermes reconnaissant et respectant la diversité culturelle là où cela sera nécessaire ;
- Appuyer la consolidation des organisations de peuples indigènes dans des institutions indépendantes et représentatives ;
- Soutenir les initiatives des peuples indigènes destinées à garantir leurs droits fonciers ;
- Mettre en place des procédures transparentes, participatives et efficaces pour la restitution aux peuples indigènes des terres, territoires et ressources qui ont été incorporés dans des aires protégées, et pour indemniser ces peuples de tous les dommages matériels et immatériels subis, de conformité avec la loi internationale.

Des mesures claires pour la mise en place de ces actions devront figurer dans l’Accord de Durban, qui est le résultat escompté du 5e Congrès mondial sur les parcs. Ceci est particulièrement important, du moment que l’application réussie des conclusions de ce congrès dépendra des débats de la 7e Conférence des parties de la Convention sur la diversité biologique qui se tiendra à Kuala Lumpur en 2004. La crédibilité de la CDB sera renforcée par une totale acceptation des normes relatives aux droits humains déjà établies dans d’autres traités des Nations unies.

Source : Forest Peoples Programme. Les documents à l’appui peuvent être consultés dans : http://www.forestpeoples.org


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– « Nature sauvage, nature sauvée ? » : une mise au point sur les peuples indigènes et les aires protégées

A l’occasion du Congrès mondial sur les parcs, le Mouvement mondial pour les forêts tropicales et le Forest Peoples Programme lancent un nouveau livre, « Nature sauvage, nature sauvée ? Peuples indigènes, aires protégées et conservation de la biodiversité ». Ce livre de Marcus Colchester, directeur du FPP, analyse dans le détail les relations des populations autochtones et des aires protégées, et formule de fortes recommandations sur la manière de surmonter les trop fréquents conflits qui les opposent à l’heure actuelle.

Le premier Parc national, établi aux Etats-Unis vers la moitié du XIXe siècle, impliqua l’expulsion violente, effectuée par l’armée, des peuples indigènes qui y habitaient. Les préjugés contre les « peaux rouges », et l’idée que la nature devait être conservée comme un « site sauvage » et réservée par l’Etat à des fins de récréation, exigeaient le départ des résidents (voir article suivant).

Ce modèle « colonialiste » de conservation, exporté dans le monde entier, a été pendant plus d’un siècle le paradigme dominant pour l’établissement d’aires protégées, et il a eu des conséquences désastreuses pour les peuples indigènes. L’ironie de la chose est que ses impacts sur l’environnement ont été également sévères, comme beaucoup d’organisations conservationnistes l’avouent aujourd’hui. Lorsque des aires protégées sont créées en expropriant les territoires des communautés autochtones, en détruisant leur patrimoine culturel et en en faisant des ennemies, non seulement elles deviennent terriblement difficiles à gérer, mais bouleversent souvent des systèmes d’utilisation de la terre qui étaient viables et favorables à la biodiversité. Ce genre de conservation directive a d’ailleurs un coût politique élevé, puisqu’elle affaiblit les institutions traditionnelles et renforce le pouvoir de l’Etat, ce qui, trop souvent, conduit à l’abus de pouvoir et aux violations des droits humains.

La montée du mouvement indigène à partir des années 60 a radicalement changé le contexte dans lequel les aires protégées sont établies. La législation et les diverses normes internationales reconnaissent aujourd’hui les droits indigènes et le fait que les populations autochtones sont un « groupe majeur » qui doit participer activement à la prise de décisions. La Convention sur la diversité biologique exige aux Etats membres de respecter « les modes de vie traditionnels des communautés autochtones et locales ».

A partir des années 70, les conservationnistes se sont efforcés de modifier leur approche et ont cherché de nouveaux moyens d’insérer les peuples indigènes dans les aires protégées, par l’établissement de Réserves de biosphère, la promotion de Zones tampon, l’expérimentation de Programmes intégrés de conservation et de développement, et la mise en place de schémas de cogestion. Ces initiatives ont trop souvent échoué à apporter des bénéfices durables aux communautés locales, en raison surtout de n’avoir pas compté avec les institutions traditionnelles, de n’avoir pas reconnu les droits fonciers indigènes et de n’avoir pas confié aux peuples autochtones la responsabilité de la gestion.

Vers le milieu des années 90, une modification plus sérieuse des politiques a été promise, que les peuples indigènes ont bien accueillie. A certains endroits, les droits ont été restitués, l’autorité indigène rétablie et de nouveaux partenariats, fondés sur la confiance entre les autochtones et les conservationnistes, ont été institués. Malheureusement, les évaluations montrent que ces nouvelles politiques qui acceptent les droits des peuples indigènes ne sont appliquées que dans une poignée de régions. La plupart des lois et des politiques nationales sur la conservation sont toujours coincées dans le vieux modèle de « conservation en forteresse ». Il reste encore des obstacles terribles à surmonter pour que le nouveau modèle de conservation se répande (voir article précédent, « Les aires protégées et les peuples autochtones »).

A l’heure actuelle, il existe dans le monde environ 60 000 aires protégées, dont la plupart ont été établies dans les territoires de peuples indigènes, sans leur consentement. Le mouvement de conservation doit donner la priorité aux préoccupations de ces peuples, pour que le système des aires protégées puisse rester, ou redevenir, crédible.

Source : « Nature sauvage, nature sauvée ? Peuples indigènes, aires protégées et conservation de la biodiversité », Marcus Colchester. Ce livre, publié par le WRM et le FPP, est également disponible en anglais et en espagnol. Pour vous en procurer des exemplaires contactez s.v.p. info@fppwrm.gn.apc.org ou wrm@wrm.org.uy


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– La triste histoire du premier Parc national du monde

Le premier « Parc » du monde, celui de Yosemite dans la Sierra Nevada en Californie, était le foyer du peuple Miwok. Le paysage saisissant de Yosemite, résultat surtout des méthodes indigènes d’utilisation de la terre, fut proposé pour la conservation par les mêmes colons et miniers qui, douze années plus tôt, avaient mené la « Guerre de Mariposa » contre les habitants indigènes de la région, les Miwok. Dans cette lutte inégale, les forces autorisées par le gouvernement américain attaquèrent à maintes reprises les villages indiens, qui furent réduits en cendres pour obliger les Indiens à quitter la région, ou les forcer à la soumission par la faim et le froid. Le principal promoteur du projet, LaFayette Burnell, qui commandait le bataillon Mariposa, était partisan de ne pas prendre de prisonniers et se disait déterminé à «balayer du territoire les bandes qui l’infestent». En accord avec les préjugés de l’époque, il considérait les « peaux rouges » comme des maraudeurs superstitieux et hurlants, « des démons jaunes » et des « sauvages ». Après sa fondation, le parc fut administré pendant cinquante-deux ans par l’armée, puis repris par le nouveau Service national des parcs en 1916.

Par leur expulsion du parc, les Miwok furent dépossédés de leurs terrains de chasse traditionnels, leurs herbages, leurs pêcheries et les bosquets où ils cueillaient des noix. Lorsqu’ils essayèrent de récupérer quelque chose d’entre les mains des Blancs, ils furent une fois de plus repoussés par les armes et chassés de la région par le bataillon Mariposa. Ironiquement, le mot Yosemite est, d’après Simon Schama, une insulte utilisée par les Miwok pour décrire les Américains qui les assaillaient, et signifie en fait « certains d’entre eux sont des tueurs ».

En 1890, quelques années après leur expulsion, les Miwok adressèrent une requête au gouvernement américain. Ils demandaient une compensation pour les pertes subies et dénonçaient les administrateurs du parc, qui permettaient à des ranchers et des agriculteurs d’envahir la région en toute impunité.

La vallée est sillonnée de routes poussiéreuses partant des hôtels dans toutes les directions... Seul l’argent semble les intéresser... Ce n’est pas ainsi que nous traitions ce parc lorsque nous l’avions. On nous a pris cette vallée [pour en faire] un terrain de jeux... Yosemite n’est plus un Parc national, ce n’est qu’une ferme à foin et un pâturage pour le bétail.

Leurs appels restèrent sans réponse et les expulsions reprirent en 1906, 1929 et jusqu’en 1969. Les Miwok comprirent que les parcs nationaux étaient non seulement destinés à préserver des régions, prétendues « sauvages », « intactes pour le plaisir des générations futures », mais conçus également pour des raisons de profit.

Or, les splendeurs de Yosemite, avec ses éminences rocheuses spectaculaires et ses énormes Sequoia gigantea, résonnaient dans l’esprit des Américains comme « une révélation éblouissante du caractère exceptionnel de la République américaine », et furent donc cédées à l’Etat de Californie en 1864, au milieu d’une guerre civile, par une loi créant le premier parc naturel du monde « pour le bénéfice des personnes, pour leur séjour et leur récréation, pour qu’il reste inaliénable à jamais ».

Extrait de « Nature sauvage, nature sauvée ? Parcs indigènes, aires protégées et conservation de la biodiversité », de Marcus Colchester.


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– Phrases-clés des résolutions de l’UICN au sujet des peuples indigènes (1996)

La Résolution 1.49 : Les populations autochtones et l’UICN, appelle ses membres à « étudier les possibilités d’adopter et d’appliquer les objectifs de la Convention No 169 de l’Organisation internationale du travail et de la Convention sur la diversité biologique et de respecter l’esprit du Projet de Déclaration des Nations unies sur les droits des populations autochtones [...].

La Résolution 1.50 : Les populations autochtones, les droits de propriété intellectuelle et la diversité biologique, reconnaît les « droits des populations autochtones sur leurs ou territoires et ressources naturelles ainsi que [...] leur rôle dans la gestion, l’utilisation et la conservation en tant que condition pour la mise en oeuvre efficace de la Convention sur la diversité biologique [...].

La Résolution 1.51 : Les populations autochtones, l’exploitation des minerais et des hydrocarbures, et les travaux d’infrastructure et de développement, demande à l’UICN et à ses membres de respecter les droits des peuples indigènes du monde, et « d’adopter et d’appliquer les objectifs de la Convention No 169 de l’OIT et de la Convention sur la diversité biologique, [de] respecter l’esprit du projet de Déclaration des Nations unies sur les droits des populations autochtones et [d’] adopter des politiques, des programmes et des lois pour appliquer le Chapitre 26 d’Action 21 ».

La Résolution 1.52 : Les populations autochtones et les régions marines et côtières, reconnaît « [le] rôle et [...] l’intérêt collectif des populations autochtones tenant compte de la Convention No 169 de l’OIT, de la Convention sur la diversité biologique et des principes proposés dans le projet de Déclaration des Nations unies sur les droits des populations autochtones ».

La Résolution 1.53 : Les populations autochtones et les aires protégées, demande au secrétariat et aux membres de l’UICN d’élaborer et d’appliquer une politique claire sur les aires protégées et les peuples indigènes, fondée sur la « reconnaissance des droits des populations autochtones sur leurs terres, territoires et ressources à l’intérieur des aires protégées ».

La Résolution 1.54 : Les populations autochtones et la conservation en Amérique centrale, reconnaît les « droits des populations autochtones tenant compte les termes de la Convention No 169 de l’OIT, de la Convention sur la diversité biologique et des principes proposés dans le projet de Déclaration des Nations unies sur les droits des populations autochtones ».

La Résolution 1.55 : Les populations autochtones et les forêts, reconnaît les « droits des populations autochtones tenant compte des termes de la Convention No 169 de l’OIT et des principes proposés dans le projet de Déclaration des Nations unies sur les droits des populations autochtones ».

La Résolution 1.56 : Les populations autochtones et les Andes, reconnaît « [le] rôle et [...] l’intérêt collectif des populations autochtones tenant compte de la Convention No 169 de l’OIT, de la Convention sur la diversité biologique et des principes proposés dans le projet de Déclaration des Nations unies sur les droits des populations autochtones ».

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