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Pour comprendre le changement climatique
Le climat de notre planète est un
système complexe qui résulte de l’interaction
de cinq facteurs : l’atmosphère, les océans, les
régions de glace et de neige (la cryosphère), les organismes
vivants (la biosphère) et les sols, sédiments et rochers
(la géosphère). Tous sont, à leur tour, liés
au soleil.
C’est seulement dans ces termes qu’il
est possible de comprendre les flux et les cycles de l’énergie
et de la matière de l’atmosphère, ce qui est indispensable
pour rechercher les causes et les effets des changements climatiques.
Mais à ces facteurs il faut également en ajouter un
autre : le facteur anthropogénique, qui résulte de l’activité
humaine.
De la serre à la fournaise
Comme nous venons de dire, le climat est
en rapport direct avec l’énergie solaire, qui arrive
à la surface de la Terre et retourne à l’espace
sous la forme de rayons infrarouges. Mais cette énergie qui
sort passe par l’atmosphère. L’atmosphère
contient, en plus d’azote, oxygène et argon, un mélange
d’autres gaz différents (dioxyde de carbone, méthane,
oxyde nitreux, ozone, vapeur d’eau) qui entoure la planète
et constitue un système environnemental intégré
à tous les composants de la Terre. Ce sont ces gaz qui permettent
à l’énergie solaire de passer, mais qui également
l’attrapent et absorbent une partie de la chaleur qui «
rebondit » et repart (environ 30% du total ; 45% de ce qui reste
est absorbé par la terre et les océans, et 25% par l’atmosphère).
Ce système de contrôle naturel de la température
de la Terre est ainsi assimilé à une serre, et les gaz
qui interviennent dans ce processus sont appelés des «
gaz à effet de serre ». L’effet de serre permet
aussi, pour une bonne mesure, la présence d’eau à
l’état liquide.
L’effet de serre n’est pas
un problème en lui-même. Au contraire, c’est l’équilibre
délicat de ce système qui a créé les conditions
permettant la vie sur la planète. Ce qui est un problème
c’est que l’atmosphère a reçu une charge
artificielle de gaz à effet de serre. Elle reçoit un
« renforcement » supplémentaire dont nous n’avons
pas besoin, et qui augmente la chaleur. La serre est ainsi en train
de devenir une fournaise.
Le réchauffement de la planète
Bien que le climat de la Terre soit instable
et plutôt imprévisible – et très sensible
à des facteurs intérieurs ou extérieurs –
la température n’a probablement pas beaucoup changé
dans les 200 000 dernières années : les températures
de la dernière période glaciaire n’étaient
que 5º C plus froides que celles d’aujourd’hui. La
température moyenne de la Terre est actuellement d’environ
14º C. Sans l’effet de serre, elle serait de 18º C.
Pourtant, au cours des 200 dernières
années la température a augmenté de façon
brusque. La température moyenne de la surface terrestre a monté
entre 0,3º C et 0,6º C par rapport à l’époque
préindustrielle, et la plus grande augmentation s’est
produite dans les 40 dernières années. Le réchauffement
de la planète est devenu évident autant à la
surface des mers qu’à celle des terres, cette donnée
étant appuyée par des indicateurs indirects tels que
la rétraction des glaciers. A l’échelon mondial,
la décennie 1990 a été la plus chaude de l’histoire,
et l’année 1998 la plus chaude de toutes. Cette tendance
est directement liée aux activités humaines, qui sont
en train de provoquer une augmentation des teneurs en gaz à
effet de serre de l’atmosphère.
Le dioxyde de carbone (CO2), l’un
des plus importants parmi ces gaz, parcourt un cycle vital complexe.
Il est libéré par les éruptions volcaniques,
par la respiration, par des processus au sol, par la combustion de
composants du carbone et par l’évaporation des océans.
A son tour, il se dissout dans les océans et il est absorbé
par la photosynthèse des végétaux. Après
la révolution industrielle, et en particulier après
la deuxième guerre mondiale, l’activité industrielle
a relâché dans l’atmosphère d’énormes
quantités de CO2 à la suite de la combustion de combustibles
fossiles en provenance de dépôts souterrains, dont les
trois principaux sont la houille, le pétrole et le gaz.
La plupart des émissions de dioxyde
de carbone sont produites par l’utilisation de combustibles
fossiles pour la génération d’énergie,
les activités industrielles et le transport, mais elles sont
produites également par le défrichage et l’abattage
des forêts. Les activités agricoles et les changements
d’affectation de la terre produisent des émissions de
méthane et d’oxyde nitreux, tandis que les activités
industrielles émettent en outre des produits chimiques artificiels
appelés hydrocarbures halogénés (CFC, HFC, PFC).
Les chlorofluorocarbures (formés
par des molécules de carbone, de chlore et de fluor) sont des
gaz tout à fait anthropogéniques, c’est-à-dire
créés par les activités humaines, et ils sont
émis par les aérosols, les réfrigérateurs
et les climatiseurs. Il est estimé que ces gaz ont contribué
pour une large mesure au réchauffement de la planète.
Plutôt qu’une évolution
linéaire, le climat suit une voie non linéaire avec
des conséquences inattendues et drastiques lorsque les niveaux
de gaz à effet de serre atteignent un point critique qui déclenche
d’autres processus inconnus jusqu’à présent.
Tout semble indiquer que les émissions de gaz à effet
de serre provoquées par les activités humaines peuvent
provoquer des changements climatiques radicaux au XXIe siècle
et au-delà, avec des effets de vaste portée sur l’environnement
et sur les sociétés et les économies humaines.
La raison de la déraison
L’augmentation des taux de dioxyde
de carbone et autres gaz à effet de serre responsables du changement
climatique est une conséquence des modèles actuels de
développement – de production et de consommation –
qui favorisent l’utilisation excessive des combustibles non
renouvelables, et des modèles inadéquats d’utilisation
de la terre.
En général, les émissions
de gaz à effet de serre de combustibles fossiles vont de pair
avec le modèle de consommation caractéristique de la
société industrielle moderne : plus un pays est riche,
plus ses émissions sont fortes. C’est ainsi que les États-Unis
se retrouvent en tête de liste, avec 24% du total des émissions.
Les pays industrialisés ont exploité
et consommé plus de combustibles fossiles, de forêts
et d’autres ressources de la planète que le Sud, ce qui
leur a permis d’atteindre leur niveau actuel de richesse et
de pouvoir. Ce faisant, ils ont mis l’humanité dans un
état de risque tel qu’elle est en danger de succomber.
Il est juste qu’ils prennent la majeure part de la responsabilité
d’éviter la crise sociale, environnementale et planétaire.
Lorsque l’avenir nous atteindra
Rares sont ceux qui mettent sérieusement
en doute que le climat de la Terre soit en train de changer et que,
à moins de prendre les mesures nécessaires, l’humanité
entrera en une période de déséquilibre climatique
intensifié. Les modèles climatiques prédisent
que si les tendances d’émission actuelles restent inchangées,
pour l’an 2100 la température augmentera entre 1,4º
C et 5,8º C. Ce sont là des changements sans précédent
dans l’histoire écrite. Dans un siècle –
presque rien dans l’histoire de la Terre – nos descendants
et ceux des autres créatures vivantes pourraient avoir à
supporter des températures très supérieures à
celles qu’ils ont subies durant la plus grande part de leur
évolution. Les conséquences pour beaucoup d’espèces,
y compris l’espèce humaine, pourraient être catastrophiques.
Une des prédictions centrales des
experts du climat est que les phénomènes extrêmes,
tels que les orages, les ouragans, les inondations, les sécheresses
et les hivers très rudes, pourraient devenir de plus en plus
fréquents, avec des conséquences graves pour les conditions
de la vie humaine. Pourtant, les impacts ne seraient pas les mêmes
partout. Certaines régions (en particulier les zones arides
du tiers monde) se dessècheraient, ce qui provoquerait une
grave dégradation du sol, tandis que d’autres subiraient
un refroidissement considérable en raison de changements dans
le courant du Golfe. D’une manière générale,
le niveau de la mer monterait (de 9 à 88 cm pour l’an
2100 suivant les projections) à mesure que le réchauffement
de l’eau atteindrait les profondeurs de l’océan.
Un impact possible sur l’écologie
est la destruction de la plupart de la forêt amazonienne pour
la fin du XXIe siècle, en raison de la sécheresse. La
perte de forêts partout dans le monde libérerait encore
plus de dioxyde de carbone, ce qui exacerberait le changement climatique.
Les plus vulnérables à l’incidence
des changements climatiques sont ceux qui vivent dans des conditions
sociales et économiques adverses : les secteurs de moindres
revenus de la population dans les pays en voie de développement,
les secteurs urbains pauvres en général, les résidents
des régions côtières et des îles, et les
habitants des terres semi-arides. L’exposition croissante à
des catastrophes naturelles telles que les inondations, la sécheresse,
les glissements de terre, les orages et les ouragans, sera encore
plus grave pour les secteurs qui se retrouvent dans les situations
de risque les plus fortes.
Pour illustrer de façon plus claire
la gravité des impacts prévus, voyons ce que prédisent
les experts dans chaque cas :
- hausse du niveau de la mer : bien qu’il
soit difficile de mesurer les changements du niveau de la mer, on
estime que dans les 100 dernières années il a monté
entre 10 et 25 cm. Cela indique que, pour une grande mesure, ce changement
est lié à l’augmentation de la température
survenue dans les 100 dernières années. Sur une telle
période, l’augmentation du volume de l’océan
provoquée par la chaleur pourrait en être en partie la
cause, le reste provenant de la contraction des glaciers et de la
perte de couches de glace. L’épaisseur des glaces submergées
s’est réduite dans certaines régions de plus d’un
mètre dans les années 90, par rapport aux vingt ou trente
années précédentes. La disparition généralisée
des couches de glace discontinues de la planète provoquera
l’érosion des régions arctiques, ce qui modifiera
les processus hydrologiques et libérera du dioxyde de carbone
et du méthane dans l’atmosphère.
- zones côtières : en corollaire
de la hausse du niveau de la mer, les régions littorales subiront
des inondations graves. Le Bangladesh, l’un des pays les plus
pauvres du monde, est aussi le plus vulnérable à la
montée du niveau de la mer. Sa population est gravement atteinte
par les orages. Les catastrophes naturelles ont déjà
causé des dégâts jusqu’à 100 Km à
l’intérieur du pays, et on imagine avec épouvante
ce qui se passerait si le niveau de la mer montait à une vitesse
accélérée.
- précipitations : on a observé
une augmentation des chutes dans les hautes latitudes de l’hémisphère
Nord, en particulier pendant l’hiver, tandis qu’elles
ont diminué après les années 60 dans les régions
tropicales et subtropicales, de l’Afrique à l’Indonésie.
Les prédictions indiquent une augmentation des précipitations
à l’échelon mondial, mais les tendances au niveau
local sont beaucoup moins sûres. Si la pluie et la neige augmentaient,
les conditions du sol seraient plus humides en hiver dans les hautes
latitudes, tandis que l’augmentation de la température
pourrait impliquer que les sols seront plus secs en été.
- santé : la transmission de nombreuses
maladies infectieuses est directement liée aux facteurs climatiques,
puisque les agents d’infection et leurs organismes de transmission
sont sensibles à la température, l’eau, le vent,
l’humidité en général et celle du sol en
particulier. Cela s’applique en particulier aux maladies transmises
par des organismes vivants, comme c’est le cas de la malaria,
dont le vecteur est un moustique. Sans être acceptées
de manière unanime, certaines projections indiquent pourtant
que les changements climatiques et ceux des modèles météorologiques
modifieraient la portée (en altitude comme en latitude), l’intensité
et la saison propice de nombreuses maladies infectieuses.
- agriculture : l’augmentation du
taux d’évaporation contribuerait à la salinité
des terres agricoles irriguées. La dégradation du sol
induite par le climat, jointe à l’augmentation des ravageurs,
de la sécheresse et des inondations, pourrait provoquer la
perte de 10 à 15% de la production de céréales
en Afrique, en Amérique latine et en Asie dans les 50 prochaines
années. Si cette prévision se réalise et le modèle
actuel de distribution inégale d’appropriation des ressources
se maintient, le risque d’aggravation des situations de famine
dans les pays appauvris sera très grand.
- forêts : le changement climatique
porterait atteinte à la santé et la composition des
forêts de la planète. Certaines projections indiquent
qu’en une période de cent ans les zones climatiques appropriées
pour certaines forêts pourraient subir un déplacement
de 150 à 550 Km. Dans les régions de montagne, certaines
espèces et communautés végétales, composées
d’arbres en particulier, pourraient tout à fait disparaître
en raison du déplacement vers des latitudes supérieures
d’espèces qui vivent près des sommets des montagnes.
La migration, qui se produit par l’adaptation des graines disséminées
dans des régions plus aptes, serait limitée par le manque
de places où les graines pourrraient s’établir.
Les forêts décidues (dont les feuilles tombent chaque
année) se déplaceraient vers des latitudes plus hautes,
remplaçant ainsi, dans beaucoup de régions, les forêts
de conifères. Des études menées en Suisse laissent
supposer qu’une augmentation de la température de 3º
C provoquerait une invasion d’arbres décidus dans la
ceinture subalpine, et une invasion de conifères dans la région
alpine.
D’autre part, certaines essences
d’arbres ont développé un avantage comparatif
qui leur permet de survivre dans des conditions de sol et de climat
très spécifiques. Un quelconque changement, serait-il
infime, de ces conditions les affecterait de manière très
grave et pourrait même provoquer leur disparition.
De nombreux changements peuvent se produire
dans les forêts à la suite d’altérations
subtiles de l’équilibre compétitif entre les espèces.
Par exemple, l’augmentation des températures changerait
probablement l’intervalle entre l’époque de la
floraison et la saison où elles perdent leurs feuilles, mais
les effets pourraient être différents pour les diverses
essences.
En définitive, tout ceci implique
que la diversité biologique serait en péril, puisque
le rythme possible du changement climatique auquel les forêts
seraient soumises serait plus rapide que le rythme auquel elles pourraient
s’adapter.
- ressources hydriques : les changements
dans le débit des fleuves pourraient affecter les nappes souterraines.
La montée du niveau de la mer pourrait provoquer l’accès
d’eau salée dans les aquifères côtiers.
Les sources d’eau pourraient en être dégradées
ou même disparaître, ce qui augmenterait la concurrence.
- augmentation des sécheresses et
des inondations : on estime que l’altération des cycles
hydrologiques provoquera l’extension et l’intensification
des processus de désertification dans plusieurs régions
d’Afrique. Dans le Sud-Est asiatique la diminution des moussons
est déjà un fait, Tandis que dans d’autres régions
telles que le Népal, la Birmanie et l’Inde, ces changements
ont provoqué des inondations de grande portée.
- pollution de la terre et de l’eau
: les inondations contribueraient à répandre les produits
chimiques toxiques utilisés dans les modèles agricoles
industriels.
L’addition de tous ces facteurs impliquerait
l’écroulement de nombreux écosystèmes fragiles
(par exemple, les forêts et les récifs coralliens), qui
ne peuvent pas réagir avec une rapidité suffisante aux
changements brusques de température, ce qui conduirait à
une augmentation en flèche du taux de disparition d’espèces.
La perte de biodiversité pourrait même déclencher
une série de catastrophes susceptibles de provoquer l’extinction
de la vie sur la planète telle que nous la connaissons.
top
– La Convention
sur le changement climatique : les espoirs trahis
Le Sommet de la Terre, creuset de la prise
de conscience et de l’espoir
Le premier Sommet des Nations unies pour
le développement durable (Rio de Janeiro, 1992), ou Sommet
de la Terre, a planté les jalons de l’éveil de
la conscience environnementale mondiale. Malgré les grands
désaccords sur les rapports de l’environnement et du
développement, de nombreux dirigeants nationaux y ont exprimé
leur inquiétude au sujet de la manière dont le modèle
de développement dominant avait eu des effets nocifs pour l’environnement
et aggravé la pauvreté. Finalement, vingt ans après
le premier Sommet de la Terre de 1972, l’environnement prenait
le devant de la scène, et les changements que les gouvernements
promettaient d’appliquer éveillaient de grands espoirs.
Parmi d’autres engagements, il y
était accordé d’adopter une convention juridiquement
contraignante, destinée à éviter le changement
climatique mondial : la Convention cadre des Nations unies sur le
changement climatique.
La Convention cadre des Nations unies sur
le changement climatique
Le texte de la Convention a été
approuvé le 9 mai 1992. Elle est entrée en vigueur le
21 mars 1994, avec 166 pays signataires et la possibilité pour
les autres États d’y adhérer par la suite.
La reconnaissance du changement accéléré
du climat de la planète au cours des 200 dernières années,
et celle des graves effets négatifs que cela entraîne,
figurent dans la Convention. De même, il y est admis que ce
changement a son origine dans l’augmentation de la concentration
des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, qui
a provoqué un réchauffement de la surface de la Terre
et de l’atmosphère. Il y est également signalé
que la plupart des émissions de ces gaz proviennent des pays
développés.
Le but ultime de la Convention est que
les concentrations dans l’atmosphère des gaz à
effet de serre résultant des activités humaines se stabilisent
à un niveau qui ne comporte pas de risque pour le système
climatique.
Le Protocole de Kyoto, où la trahison
a été conçue
La 3e Conférence des parties de
la Convention sur le changement climatique effectuée à
Kyoto, Japon, a approuvé le 11 décembre 1997 le texte
du Protocole de la Convention. A cette date, le protocole a été
ratifié par 62 pays, mais les autres États peuvent toujours
y adhérer. Il entrera en vigueur lorsque les deux conditions
requises auront été remplies : qu’il soit signé
par 55 pays, et que parmi ces pays figure un nombre de pays industrialisés
qui répondent, dans leur ensemble, pour au moins 55% du total
des émissions de CO2 produites en 1990.
Bien que le nombre minimum de pays signataires
ait déjà été dépassé, la
deuxième condition n’a pas encore été remplie
parce que certains pays grands émetteurs de CO2, comme c’est
le cas des États-Unis, n’ont pas ratifié le Protocole.
D’autre part, le Groupe intergouvernemental
d’experts sur le changement climatique (GIEC), qui est l’organisme
conseil officiel de la Conférence des parties dans la Convention
cadre des Nations unies sur le changement climatique, a dit que pour
éviter des modifications dangereuses des systèmes climatiques
il est nécessaire d’aboutir, à la fin du siècle,
à une réduction globale de 60% des émissions
des gaz à effet de serre, par rapport aux niveaux de 1990.
Or, le Protocole de Kyoto prévoit une réduction de seulement
5,2% pour les pays les plus pollueurs, et il risque même de
ne pas y parvenir.
L’article 12 du Protocole inclut
ce qu’on appelle un « mécanisme de développement
propre ». Ce mécanisme est censé contribuer au
développement durable, mais il est en fait – et en paroles
– une « aide » destinée à permettre
aux pays développés de respecter leurs engagements établis
dans le Protocole quant à la réduction des émissions.
En effet, cet article permet, depuis 1990, l’afforestation,
le reboisement et les activités susceptibles d’éviter
le déboisement comme des possibilités d’échange
d’émissions. Le mécanisme accepte aussi les grands
barrages hydroélectriques comme des travaux de « développement
durable », malgré les effets négatifs bien connus
qu’ils ont sur les forêts (et la libération de
CO2 qui s’ensuit) et sur les communautés traditionnelles
qui ont souvent été déplacées de leurs
forêts d’origine.
La longue succession de Conférences
des parties dans lesquelles des pays qui pèsent lourd ont refusé
de tenir les engagements pris à Kyoto en 1997, a porté
certains observateurs à penser que le Protocole pouvait faire
naufrage. Parmi ces pays figurent les États-Unis, responsables
de 25% du total des émissions mondiales de gaz à effet
de serre (ce qui représente 18 fois celles de l’Afrique,
neuf fois celles de l’Asie et 2,3 fois celles de l’Europe).
Dans ce contexte, le Japon (un autre grand pollueur) a fait des pressions
à la 8e Conférence des parties (2002) pour arriver à
un accord qui « sauverait » le Protocole (mais non la
planète), suivant lequel les plantations peuvent être
considérées comme des « puits de carbone ».
Par ce coup de grâce, tout espoir d’aboutir à des
solutions réelles était trahi. De leur côté,
les États-Unis continuent de refuser de ratifier le Protocole.
Le président Bush a dit sans ambages que cela lèserait
l’économie de son pays et sa politique énergétique,
qui passe en premier, c’est-à-dire avant les intérêts
de l’humanité et même avant les intérêts
à long terme de ses propres concitoyens.
Permis de polluer
Considérées au départ
comme un danger imminent, les émissions de carbone sont devenues
une marchandise. Certains critères commerciaux ont pris les
devants, et le rôle du climat a commencé à être
considéré surtout du point de vue comptable et spéculatif.
Les industries productrices et consommatrices de combustibles fossiles,
plusieurs fonctionnaires des États-Unis et quelques gouvernements
du Nord, et une série d’intérêts directs
autour du carbone en tant qu’affaire ont lancé le marché
du carbone. A la base de cette proposition était l’idée
que toutes les émissions de dioxyde de carbone sont acceptables
dans la mesure où elles peuvent être « compensées
» par une activité susceptible de piéger le CO2,
telle que la plantation d’arbres qui, par photosynthèse,
le transforment en charbon végétal.
Ainsi, les grands consommateurs de combustibles
fossiles achètent-ils l’autorisation de continuer à
polluer en investissant dans des activités qui, tout en libérant
davantage de carbone, le font à un degré moindre que
celui qui « pourrait être ». La possibilité
d’utiliser moins de combustibles fossiles dans l’avenir
est écartée comme irréalisable.
Les pays industrialisés peuvent
donc aller de l’avant, poursuivre leurs émissions et
retoucher leur image en payant quelque argent aux pays pauvres, qui
finissent par « vendre » leur environnement. Harcelés
par la pauvreté, beaucoup d’entre eux doivent céder
aux pressions pour établir des plantations qui jouent le rôle
de puits de carbone. On y retrouve l’esprit mercantile de toujours
: les forêts ne sont pas des écosystèmes vitaux
mais du bois, de la pâte et des chips pour l’industrie
; maintenant, elles sont aussi des puits de carbone à valeur
marchande.
Du point de vue comptable, la conservation
d’une forêt ne peut pas être considérée
comme une mesure pour atténuer le réchauffement de la
planète. Mais l’on continue d’ignorer le fait qu’elle
doit être considérée comme une mesure pour éviter
l’aggravation du problème. L’inclusion de la conservation
des forêts dans un mécanisme de marché n’a
sans doute pas été une bonne idée, mais en ignorant
qu’il faut disposer de financement et de volonté politique
pour maintenir et récupérer les forêts –
ne serait-ce que pour éviter des modifications dangereuses
du climat – nous laissons passer une occasion qui nous coûtera
cher. Or, dans la logique tordue des négociateurs du climat,
il est plus convenable d’abattre une forêt primaire et
de la remplacer par une plantation d’arbres de croissance rapide
qui, censément, séquestrent davantage de carbone (ce
qui, bien souvent, n’est pas vrai). L’idée que
la végétation en croissance piège davantage de
carbone qu’elle n’en libère a permis d’éclipser
le fait que les forêts indigènes emmagasinent de grandes
quantités de carbone et maintiennent ainsi, le long du temps
et dans des circonstances normales, un équilibre essentiel
entre le carbone absorbé et le carbone dégagé.
L’intention était de continuer
à consommer au même rythme, sans réduction des
émissions, et de proposer et encourager la plantation d’arbres
sous prétexte que leur capacité de piégeage,
même temporaire et incertaine, pendant au moins quelques années,
a des effets positifs. Une excellente affaire pour quelques-uns. Mais
après ? Lorsqu’on coupe les arbres plantés, le
CO2 est à nouveau libéré et nous nous retrouvons
à la case départ. Il faudrait continuer à planter
sans fin jusqu’à ce que les arbres – d’une
seule espèce convenable peut-être, telle que l’eucalyptus
– couvrent la surface de la Terre. Nous aurions donc des millions
d’hectares de décharges de carbone, occupant des surfaces
qui devraient fournir aux populations locales la nourriture et la
subsistance. Est-ce là une solution écologique ?
Autrement dit, les puits de carbone prévus
dans le protocole de Kyoto sont une mauvaise nouvelle pour la planète
et pour ses habitants. Ils n’éliminent ni n’arrêtent
le changement climatique, et il est d’ailleurs très discutable
qu’ils puissent être considérés comme des
mesures palliatives dans une étape de transition vers d’autres
énergies non polluantes. Treize années sont passées
depuis les premiers énoncés, et les signes d’une
modification structurelle visant l’utilisation de sources d’énergie
alternatives restent rares, ou semblent très éloignés.
En revanche, l’extraction et la consommation non durables de
combustibles fossiles se poursuivent toujours.
Les coupables d’hier sont les sauveurs
d’aujourd’hui
Un acteur fondamental qui reste dans l’ombre
– un peu moins dernièrement – dans toutes les instances
officielles sur le climat est le monde des affaires liées à
l’énergie et, en particulier, les entreprises pétrolières.
Par leurs activités fortement polluantes
et leur politique d’expansion dans un modèle de développement
fondé sur les combustibles fossiles, ces entreprises figurent
parmi les principaux responsables des émissions de CO2 et,
par voie de conséquence, du changement climatique. Malgré
cela, aucun accord international ne les oblige encore à réduire
leurs émissions, elles ne rendent des comptes qu’à
un petit groupe et sont très difficiles à contrôler
en raison, précisément, de leur pouvoir.
Parmi les compagnies concernées
les plus puissantes figurent Exxon/Mobil (États-Unis), Shell
(Pays-Bas), BP/Amoco (Royaume-Uni), Totalfinaelf (France- Belgique),
Chevron/Texaco (États-Unis), Repsol/YPF (Espagne/Argentine),
ENI/AGIP (Italie), OXY (États-Unis). Or, à l’heure
actuelle ces mêmes entreprises présentent des propositions
technologiques pour sauver le monde de la catastrophe, la plupart
d’entre elles fondées sur une large utilisation de l’espace
et des ressources et donc provoquant sur l’environnement de
nouveaux impacts et déséquilibres. Des exemples de ces
solutions sont les plantations effectuées par de grandes entreprises
transnationales, qui transforment les écosystèmes et
déplacent les populations originelles ; les projets de panneaux
solaires gigantesques ou de parcs éoliens dans des zones agricoles
; la construction de barrages dont les retenues associées inondent
de vastes surfaces et provoquent des émissions de carbone et
de méthane ; des tuyaux immenses qui traversent des aires protégées
ou des régions peuplées, mettant en danger les populations
locales.
Y a-t-il une issue ?
Les « compensations d’émissions
de carbone » telles que les monocultures d’arbres à
grande échelle ne sont pas la solution. Parmi bien d’autres
maux, elles aggravent la perte de la biodiversité. Or, cette
perte « peut réduire la capacité des écosystèmes
terrestres d’absorber le CO2 anthropogénique »,
ainsi que l’a reconnu dans un article publié dans Nature
un groupe de chercheurs du Centre de biologie des populations de l’Imperial
College à Silwood Park, Royaume-Uni.
La solution véritable réside
dans la conservation de l’énergie, la réduction
de la consommation, une utilisation plus juste des ressources et la
mise en place et la distribution équitable de sources d’énergie
propres, renouvelables et de faible impact. Il s’agit en fait
de quelque chose de très simple et qui paraît l’évidence
même, mais il faut pour y arriver la volonté politique
des gouvernements, qui est rare ou qui doit, lorsqu’elle existe,
affronter des intérêts très puissants et implacables.
En définitive, le seul moyen qui
reste d’obtenir les changements indispensables et impératifs
qui éviteraient les catastrophes annoncées est la participation
de la société civile pour exiger le respect des engagements
pris mais non encore appliqués, et pour mettre en question
les critères mercantiles dominants au niveau des entreprises
et des gouvernements. Car les critères dominants sont criminels
et, à la longue, suicidaires.