Bulletin du WRM

 

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Numéro 76 - Novembre 2003
LE THÈME CENTRAL DE CE NUMÉRO : le changement climatique


INTRODUCTION AU CHANGEMENT CLIMATIQUE

 

- Pour comprendre le changement climatique

Le climat de notre planète est un système complexe qui résulte de l’interaction de cinq facteurs : l’atmosphère, les océans, les régions de glace et de neige (la cryosphère), les organismes vivants (la biosphère) et les sols, sédiments et rochers (la géosphère). Tous sont, à leur tour, liés au soleil.

C’est seulement dans ces termes qu’il est possible de comprendre les flux et les cycles de l’énergie et de la matière de l’atmosphère, ce qui est indispensable pour rechercher les causes et les effets des changements climatiques. Mais à ces facteurs il faut également en ajouter un autre : le facteur anthropogénique, qui résulte de l’activité humaine.

De la serre à la fournaise

Comme nous venons de dire, le climat est en rapport direct avec l’énergie solaire, qui arrive à la surface de la Terre et retourne à l’espace sous la forme de rayons infrarouges. Mais cette énergie qui sort passe par l’atmosphère. L’atmosphère contient, en plus d’azote, oxygène et argon, un mélange d’autres gaz différents (dioxyde de carbone, méthane, oxyde nitreux, ozone, vapeur d’eau) qui entoure la planète et constitue un système environnemental intégré à tous les composants de la Terre. Ce sont ces gaz qui permettent à l’énergie solaire de passer, mais qui également l’attrapent et absorbent une partie de la chaleur qui « rebondit » et repart (environ 30% du total ; 45% de ce qui reste est absorbé par la terre et les océans, et 25% par l’atmosphère). Ce système de contrôle naturel de la température de la Terre est ainsi assimilé à une serre, et les gaz qui interviennent dans ce processus sont appelés des « gaz à effet de serre ». L’effet de serre permet aussi, pour une bonne mesure, la présence d’eau à l’état liquide.

L’effet de serre n’est pas un problème en lui-même. Au contraire, c’est l’équilibre délicat de ce système qui a créé les conditions permettant la vie sur la planète. Ce qui est un problème c’est que l’atmosphère a reçu une charge artificielle de gaz à effet de serre. Elle reçoit un « renforcement » supplémentaire dont nous n’avons pas besoin, et qui augmente la chaleur. La serre est ainsi en train de devenir une fournaise.

Le réchauffement de la planète

Bien que le climat de la Terre soit instable et plutôt imprévisible – et très sensible à des facteurs intérieurs ou extérieurs – la température n’a probablement pas beaucoup changé dans les 200 000 dernières années : les températures de la dernière période glaciaire n’étaient que 5º C plus froides que celles d’aujourd’hui. La température moyenne de la Terre est actuellement d’environ 14º C. Sans l’effet de serre, elle serait de 18º C.

Pourtant, au cours des 200 dernières années la température a augmenté de façon brusque. La température moyenne de la surface terrestre a monté entre 0,3º C et 0,6º C par rapport à l’époque préindustrielle, et la plus grande augmentation s’est produite dans les 40 dernières années. Le réchauffement de la planète est devenu évident autant à la surface des mers qu’à celle des terres, cette donnée étant appuyée par des indicateurs indirects tels que la rétraction des glaciers. A l’échelon mondial, la décennie 1990 a été la plus chaude de l’histoire, et l’année 1998 la plus chaude de toutes. Cette tendance est directement liée aux activités humaines, qui sont en train de provoquer une augmentation des teneurs en gaz à effet de serre de l’atmosphère.

Le dioxyde de carbone (CO2), l’un des plus importants parmi ces gaz, parcourt un cycle vital complexe. Il est libéré par les éruptions volcaniques, par la respiration, par des processus au sol, par la combustion de composants du carbone et par l’évaporation des océans. A son tour, il se dissout dans les océans et il est absorbé par la photosynthèse des végétaux. Après la révolution industrielle, et en particulier après la deuxième guerre mondiale, l’activité industrielle a relâché dans l’atmosphère d’énormes quantités de CO2 à la suite de la combustion de combustibles fossiles en provenance de dépôts souterrains, dont les trois principaux sont la houille, le pétrole et le gaz.

La plupart des émissions de dioxyde de carbone sont produites par l’utilisation de combustibles fossiles pour la génération d’énergie, les activités industrielles et le transport, mais elles sont produites également par le défrichage et l’abattage des forêts. Les activités agricoles et les changements d’affectation de la terre produisent des émissions de méthane et d’oxyde nitreux, tandis que les activités industrielles émettent en outre des produits chimiques artificiels appelés hydrocarbures halogénés (CFC, HFC, PFC).

Les chlorofluorocarbures (formés par des molécules de carbone, de chlore et de fluor) sont des gaz tout à fait anthropogéniques, c’est-à-dire créés par les activités humaines, et ils sont émis par les aérosols, les réfrigérateurs et les climatiseurs. Il est estimé que ces gaz ont contribué pour une large mesure au réchauffement de la planète.

Plutôt qu’une évolution linéaire, le climat suit une voie non linéaire avec des conséquences inattendues et drastiques lorsque les niveaux de gaz à effet de serre atteignent un point critique qui déclenche d’autres processus inconnus jusqu’à présent. Tout semble indiquer que les émissions de gaz à effet de serre provoquées par les activités humaines peuvent provoquer des changements climatiques radicaux au XXIe siècle et au-delà, avec des effets de vaste portée sur l’environnement et sur les sociétés et les économies humaines.

La raison de la déraison

L’augmentation des taux de dioxyde de carbone et autres gaz à effet de serre responsables du changement climatique est une conséquence des modèles actuels de développement – de production et de consommation – qui favorisent l’utilisation excessive des combustibles non renouvelables, et des modèles inadéquats d’utilisation de la terre.

En général, les émissions de gaz à effet de serre de combustibles fossiles vont de pair avec le modèle de consommation caractéristique de la société industrielle moderne : plus un pays est riche, plus ses émissions sont fortes. C’est ainsi que les États-Unis se retrouvent en tête de liste, avec 24% du total des émissions.

Les pays industrialisés ont exploité et consommé plus de combustibles fossiles, de forêts et d’autres ressources de la planète que le Sud, ce qui leur a permis d’atteindre leur niveau actuel de richesse et de pouvoir. Ce faisant, ils ont mis l’humanité dans un état de risque tel qu’elle est en danger de succomber. Il est juste qu’ils prennent la majeure part de la responsabilité d’éviter la crise sociale, environnementale et planétaire.

Lorsque l’avenir nous atteindra

Rares sont ceux qui mettent sérieusement en doute que le climat de la Terre soit en train de changer et que, à moins de prendre les mesures nécessaires, l’humanité entrera en une période de déséquilibre climatique intensifié. Les modèles climatiques prédisent que si les tendances d’émission actuelles restent inchangées, pour l’an 2100 la température augmentera entre 1,4º C et 5,8º C. Ce sont là des changements sans précédent dans l’histoire écrite. Dans un siècle – presque rien dans l’histoire de la Terre – nos descendants et ceux des autres créatures vivantes pourraient avoir à supporter des températures très supérieures à celles qu’ils ont subies durant la plus grande part de leur évolution. Les conséquences pour beaucoup d’espèces, y compris l’espèce humaine, pourraient être catastrophiques.

Une des prédictions centrales des experts du climat est que les phénomènes extrêmes, tels que les orages, les ouragans, les inondations, les sécheresses et les hivers très rudes, pourraient devenir de plus en plus fréquents, avec des conséquences graves pour les conditions de la vie humaine. Pourtant, les impacts ne seraient pas les mêmes partout. Certaines régions (en particulier les zones arides du tiers monde) se dessècheraient, ce qui provoquerait une grave dégradation du sol, tandis que d’autres subiraient un refroidissement considérable en raison de changements dans le courant du Golfe. D’une manière générale, le niveau de la mer monterait (de 9 à 88 cm pour l’an 2100 suivant les projections) à mesure que le réchauffement de l’eau atteindrait les profondeurs de l’océan.

Un impact possible sur l’écologie est la destruction de la plupart de la forêt amazonienne pour la fin du XXIe siècle, en raison de la sécheresse. La perte de forêts partout dans le monde libérerait encore plus de dioxyde de carbone, ce qui exacerberait le changement climatique.

Les plus vulnérables à l’incidence des changements climatiques sont ceux qui vivent dans des conditions sociales et économiques adverses : les secteurs de moindres revenus de la population dans les pays en voie de développement, les secteurs urbains pauvres en général, les résidents des régions côtières et des îles, et les habitants des terres semi-arides. L’exposition croissante à des catastrophes naturelles telles que les inondations, la sécheresse, les glissements de terre, les orages et les ouragans, sera encore plus grave pour les secteurs qui se retrouvent dans les situations de risque les plus fortes.

Pour illustrer de façon plus claire la gravité des impacts prévus, voyons ce que prédisent les experts dans chaque cas :

- hausse du niveau de la mer : bien qu’il soit difficile de mesurer les changements du niveau de la mer, on estime que dans les 100 dernières années il a monté entre 10 et 25 cm. Cela indique que, pour une grande mesure, ce changement est lié à l’augmentation de la température survenue dans les 100 dernières années. Sur une telle période, l’augmentation du volume de l’océan provoquée par la chaleur pourrait en être en partie la cause, le reste provenant de la contraction des glaciers et de la perte de couches de glace. L’épaisseur des glaces submergées s’est réduite dans certaines régions de plus d’un mètre dans les années 90, par rapport aux vingt ou trente années précédentes. La disparition généralisée des couches de glace discontinues de la planète provoquera l’érosion des régions arctiques, ce qui modifiera les processus hydrologiques et libérera du dioxyde de carbone et du méthane dans l’atmosphère.

- zones côtières : en corollaire de la hausse du niveau de la mer, les régions littorales subiront des inondations graves. Le Bangladesh, l’un des pays les plus pauvres du monde, est aussi le plus vulnérable à la montée du niveau de la mer. Sa population est gravement atteinte par les orages. Les catastrophes naturelles ont déjà causé des dégâts jusqu’à 100 Km à l’intérieur du pays, et on imagine avec épouvante ce qui se passerait si le niveau de la mer montait à une vitesse accélérée.

- précipitations : on a observé une augmentation des chutes dans les hautes latitudes de l’hémisphère Nord, en particulier pendant l’hiver, tandis qu’elles ont diminué après les années 60 dans les régions tropicales et subtropicales, de l’Afrique à l’Indonésie. Les prédictions indiquent une augmentation des précipitations à l’échelon mondial, mais les tendances au niveau local sont beaucoup moins sûres. Si la pluie et la neige augmentaient, les conditions du sol seraient plus humides en hiver dans les hautes latitudes, tandis que l’augmentation de la température pourrait impliquer que les sols seront plus secs en été.

- santé : la transmission de nombreuses maladies infectieuses est directement liée aux facteurs climatiques, puisque les agents d’infection et leurs organismes de transmission sont sensibles à la température, l’eau, le vent, l’humidité en général et celle du sol en particulier. Cela s’applique en particulier aux maladies transmises par des organismes vivants, comme c’est le cas de la malaria, dont le vecteur est un moustique. Sans être acceptées de manière unanime, certaines projections indiquent pourtant que les changements climatiques et ceux des modèles météorologiques modifieraient la portée (en altitude comme en latitude), l’intensité et la saison propice de nombreuses maladies infectieuses.

- agriculture : l’augmentation du taux d’évaporation contribuerait à la salinité des terres agricoles irriguées. La dégradation du sol induite par le climat, jointe à l’augmentation des ravageurs, de la sécheresse et des inondations, pourrait provoquer la perte de 10 à 15% de la production de céréales en Afrique, en Amérique latine et en Asie dans les 50 prochaines années. Si cette prévision se réalise et le modèle actuel de distribution inégale d’appropriation des ressources se maintient, le risque d’aggravation des situations de famine dans les pays appauvris sera très grand.

- forêts : le changement climatique porterait atteinte à la santé et la composition des forêts de la planète. Certaines projections indiquent qu’en une période de cent ans les zones climatiques appropriées pour certaines forêts pourraient subir un déplacement de 150 à 550 Km. Dans les régions de montagne, certaines espèces et communautés végétales, composées d’arbres en particulier, pourraient tout à fait disparaître en raison du déplacement vers des latitudes supérieures d’espèces qui vivent près des sommets des montagnes. La migration, qui se produit par l’adaptation des graines disséminées dans des régions plus aptes, serait limitée par le manque de places où les graines pourrraient s’établir. Les forêts décidues (dont les feuilles tombent chaque année) se déplaceraient vers des latitudes plus hautes, remplaçant ainsi, dans beaucoup de régions, les forêts de conifères. Des études menées en Suisse laissent supposer qu’une augmentation de la température de 3º C provoquerait une invasion d’arbres décidus dans la ceinture subalpine, et une invasion de conifères dans la région alpine.

D’autre part, certaines essences d’arbres ont développé un avantage comparatif qui leur permet de survivre dans des conditions de sol et de climat très spécifiques. Un quelconque changement, serait-il infime, de ces conditions les affecterait de manière très grave et pourrait même provoquer leur disparition.

De nombreux changements peuvent se produire dans les forêts à la suite d’altérations subtiles de l’équilibre compétitif entre les espèces. Par exemple, l’augmentation des températures changerait probablement l’intervalle entre l’époque de la floraison et la saison où elles perdent leurs feuilles, mais les effets pourraient être différents pour les diverses essences.

En définitive, tout ceci implique que la diversité biologique serait en péril, puisque le rythme possible du changement climatique auquel les forêts seraient soumises serait plus rapide que le rythme auquel elles pourraient s’adapter.

- ressources hydriques : les changements dans le débit des fleuves pourraient affecter les nappes souterraines. La montée du niveau de la mer pourrait provoquer l’accès d’eau salée dans les aquifères côtiers. Les sources d’eau pourraient en être dégradées ou même disparaître, ce qui augmenterait la concurrence.

- augmentation des sécheresses et des inondations : on estime que l’altération des cycles hydrologiques provoquera l’extension et l’intensification des processus de désertification dans plusieurs régions d’Afrique. Dans le Sud-Est asiatique la diminution des moussons est déjà un fait, Tandis que dans d’autres régions telles que le Népal, la Birmanie et l’Inde, ces changements ont provoqué des inondations de grande portée.

- pollution de la terre et de l’eau : les inondations contribueraient à répandre les produits chimiques toxiques utilisés dans les modèles agricoles industriels.

L’addition de tous ces facteurs impliquerait l’écroulement de nombreux écosystèmes fragiles (par exemple, les forêts et les récifs coralliens), qui ne peuvent pas réagir avec une rapidité suffisante aux changements brusques de température, ce qui conduirait à une augmentation en flèche du taux de disparition d’espèces. La perte de biodiversité pourrait même déclencher une série de catastrophes susceptibles de provoquer l’extinction de la vie sur la planète telle que nous la connaissons.


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– La Convention sur le changement climatique : les espoirs trahis

Le Sommet de la Terre, creuset de la prise de conscience et de l’espoir

Le premier Sommet des Nations unies pour le développement durable (Rio de Janeiro, 1992), ou Sommet de la Terre, a planté les jalons de l’éveil de la conscience environnementale mondiale. Malgré les grands désaccords sur les rapports de l’environnement et du développement, de nombreux dirigeants nationaux y ont exprimé leur inquiétude au sujet de la manière dont le modèle de développement dominant avait eu des effets nocifs pour l’environnement et aggravé la pauvreté. Finalement, vingt ans après le premier Sommet de la Terre de 1972, l’environnement prenait le devant de la scène, et les changements que les gouvernements promettaient d’appliquer éveillaient de grands espoirs.

Parmi d’autres engagements, il y était accordé d’adopter une convention juridiquement contraignante, destinée à éviter le changement climatique mondial : la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique.

La Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique

Le texte de la Convention a été approuvé le 9 mai 1992. Elle est entrée en vigueur le 21 mars 1994, avec 166 pays signataires et la possibilité pour les autres États d’y adhérer par la suite.

La reconnaissance du changement accéléré du climat de la planète au cours des 200 dernières années, et celle des graves effets négatifs que cela entraîne, figurent dans la Convention. De même, il y est admis que ce changement a son origine dans l’augmentation de la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, qui a provoqué un réchauffement de la surface de la Terre et de l’atmosphère. Il y est également signalé que la plupart des émissions de ces gaz proviennent des pays développés.

Le but ultime de la Convention est que les concentrations dans l’atmosphère des gaz à effet de serre résultant des activités humaines se stabilisent à un niveau qui ne comporte pas de risque pour le système climatique.

Le Protocole de Kyoto, où la trahison a été conçue

La 3e Conférence des parties de la Convention sur le changement climatique effectuée à Kyoto, Japon, a approuvé le 11 décembre 1997 le texte du Protocole de la Convention. A cette date, le protocole a été ratifié par 62 pays, mais les autres États peuvent toujours y adhérer. Il entrera en vigueur lorsque les deux conditions requises auront été remplies : qu’il soit signé par 55 pays, et que parmi ces pays figure un nombre de pays industrialisés qui répondent, dans leur ensemble, pour au moins 55% du total des émissions de CO2 produites en 1990.

Bien que le nombre minimum de pays signataires ait déjà été dépassé, la deuxième condition n’a pas encore été remplie parce que certains pays grands émetteurs de CO2, comme c’est le cas des États-Unis, n’ont pas ratifié le Protocole.

D’autre part, le Groupe intergouvernemental d’experts sur le changement climatique (GIEC), qui est l’organisme conseil officiel de la Conférence des parties dans la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique, a dit que pour éviter des modifications dangereuses des systèmes climatiques il est nécessaire d’aboutir, à la fin du siècle, à une réduction globale de 60% des émissions des gaz à effet de serre, par rapport aux niveaux de 1990. Or, le Protocole de Kyoto prévoit une réduction de seulement 5,2% pour les pays les plus pollueurs, et il risque même de ne pas y parvenir.

L’article 12 du Protocole inclut ce qu’on appelle un « mécanisme de développement propre ». Ce mécanisme est censé contribuer au développement durable, mais il est en fait – et en paroles – une « aide » destinée à permettre aux pays développés de respecter leurs engagements établis dans le Protocole quant à la réduction des émissions. En effet, cet article permet, depuis 1990, l’afforestation, le reboisement et les activités susceptibles d’éviter le déboisement comme des possibilités d’échange d’émissions. Le mécanisme accepte aussi les grands barrages hydroélectriques comme des travaux de « développement durable », malgré les effets négatifs bien connus qu’ils ont sur les forêts (et la libération de CO2 qui s’ensuit) et sur les communautés traditionnelles qui ont souvent été déplacées de leurs forêts d’origine.

La longue succession de Conférences des parties dans lesquelles des pays qui pèsent lourd ont refusé de tenir les engagements pris à Kyoto en 1997, a porté certains observateurs à penser que le Protocole pouvait faire naufrage. Parmi ces pays figurent les États-Unis, responsables de 25% du total des émissions mondiales de gaz à effet de serre (ce qui représente 18 fois celles de l’Afrique, neuf fois celles de l’Asie et 2,3 fois celles de l’Europe). Dans ce contexte, le Japon (un autre grand pollueur) a fait des pressions à la 8e Conférence des parties (2002) pour arriver à un accord qui « sauverait » le Protocole (mais non la planète), suivant lequel les plantations peuvent être considérées comme des « puits de carbone ». Par ce coup de grâce, tout espoir d’aboutir à des solutions réelles était trahi. De leur côté, les États-Unis continuent de refuser de ratifier le Protocole. Le président Bush a dit sans ambages que cela lèserait l’économie de son pays et sa politique énergétique, qui passe en premier, c’est-à-dire avant les intérêts de l’humanité et même avant les intérêts à long terme de ses propres concitoyens.

Permis de polluer

Considérées au départ comme un danger imminent, les émissions de carbone sont devenues une marchandise. Certains critères commerciaux ont pris les devants, et le rôle du climat a commencé à être considéré surtout du point de vue comptable et spéculatif. Les industries productrices et consommatrices de combustibles fossiles, plusieurs fonctionnaires des États-Unis et quelques gouvernements du Nord, et une série d’intérêts directs autour du carbone en tant qu’affaire ont lancé le marché du carbone. A la base de cette proposition était l’idée que toutes les émissions de dioxyde de carbone sont acceptables dans la mesure où elles peuvent être « compensées » par une activité susceptible de piéger le CO2, telle que la plantation d’arbres qui, par photosynthèse, le transforment en charbon végétal.

Ainsi, les grands consommateurs de combustibles fossiles achètent-ils l’autorisation de continuer à polluer en investissant dans des activités qui, tout en libérant davantage de carbone, le font à un degré moindre que celui qui « pourrait être ». La possibilité d’utiliser moins de combustibles fossiles dans l’avenir est écartée comme irréalisable.

Les pays industrialisés peuvent donc aller de l’avant, poursuivre leurs émissions et retoucher leur image en payant quelque argent aux pays pauvres, qui finissent par « vendre » leur environnement. Harcelés par la pauvreté, beaucoup d’entre eux doivent céder aux pressions pour établir des plantations qui jouent le rôle de puits de carbone. On y retrouve l’esprit mercantile de toujours : les forêts ne sont pas des écosystèmes vitaux mais du bois, de la pâte et des chips pour l’industrie ; maintenant, elles sont aussi des puits de carbone à valeur marchande.

Du point de vue comptable, la conservation d’une forêt ne peut pas être considérée comme une mesure pour atténuer le réchauffement de la planète. Mais l’on continue d’ignorer le fait qu’elle doit être considérée comme une mesure pour éviter l’aggravation du problème. L’inclusion de la conservation des forêts dans un mécanisme de marché n’a sans doute pas été une bonne idée, mais en ignorant qu’il faut disposer de financement et de volonté politique pour maintenir et récupérer les forêts – ne serait-ce que pour éviter des modifications dangereuses du climat – nous laissons passer une occasion qui nous coûtera cher. Or, dans la logique tordue des négociateurs du climat, il est plus convenable d’abattre une forêt primaire et de la remplacer par une plantation d’arbres de croissance rapide qui, censément, séquestrent davantage de carbone (ce qui, bien souvent, n’est pas vrai). L’idée que la végétation en croissance piège davantage de carbone qu’elle n’en libère a permis d’éclipser le fait que les forêts indigènes emmagasinent de grandes quantités de carbone et maintiennent ainsi, le long du temps et dans des circonstances normales, un équilibre essentiel entre le carbone absorbé et le carbone dégagé.

L’intention était de continuer à consommer au même rythme, sans réduction des émissions, et de proposer et encourager la plantation d’arbres sous prétexte que leur capacité de piégeage, même temporaire et incertaine, pendant au moins quelques années, a des effets positifs. Une excellente affaire pour quelques-uns. Mais après ? Lorsqu’on coupe les arbres plantés, le CO2 est à nouveau libéré et nous nous retrouvons à la case départ. Il faudrait continuer à planter sans fin jusqu’à ce que les arbres – d’une seule espèce convenable peut-être, telle que l’eucalyptus – couvrent la surface de la Terre. Nous aurions donc des millions d’hectares de décharges de carbone, occupant des surfaces qui devraient fournir aux populations locales la nourriture et la subsistance. Est-ce là une solution écologique ?

Autrement dit, les puits de carbone prévus dans le protocole de Kyoto sont une mauvaise nouvelle pour la planète et pour ses habitants. Ils n’éliminent ni n’arrêtent le changement climatique, et il est d’ailleurs très discutable qu’ils puissent être considérés comme des mesures palliatives dans une étape de transition vers d’autres énergies non polluantes. Treize années sont passées depuis les premiers énoncés, et les signes d’une modification structurelle visant l’utilisation de sources d’énergie alternatives restent rares, ou semblent très éloignés. En revanche, l’extraction et la consommation non durables de combustibles fossiles se poursuivent toujours.

Les coupables d’hier sont les sauveurs d’aujourd’hui

Un acteur fondamental qui reste dans l’ombre – un peu moins dernièrement – dans toutes les instances officielles sur le climat est le monde des affaires liées à l’énergie et, en particulier, les entreprises pétrolières.

Par leurs activités fortement polluantes et leur politique d’expansion dans un modèle de développement fondé sur les combustibles fossiles, ces entreprises figurent parmi les principaux responsables des émissions de CO2 et, par voie de conséquence, du changement climatique. Malgré cela, aucun accord international ne les oblige encore à réduire leurs émissions, elles ne rendent des comptes qu’à un petit groupe et sont très difficiles à contrôler en raison, précisément, de leur pouvoir.

Parmi les compagnies concernées les plus puissantes figurent Exxon/Mobil (États-Unis), Shell (Pays-Bas), BP/Amoco (Royaume-Uni), Totalfinaelf (France- Belgique), Chevron/Texaco (États-Unis), Repsol/YPF (Espagne/Argentine), ENI/AGIP (Italie), OXY (États-Unis). Or, à l’heure actuelle ces mêmes entreprises présentent des propositions technologiques pour sauver le monde de la catastrophe, la plupart d’entre elles fondées sur une large utilisation de l’espace et des ressources et donc provoquant sur l’environnement de nouveaux impacts et déséquilibres. Des exemples de ces solutions sont les plantations effectuées par de grandes entreprises transnationales, qui transforment les écosystèmes et déplacent les populations originelles ; les projets de panneaux solaires gigantesques ou de parcs éoliens dans des zones agricoles ; la construction de barrages dont les retenues associées inondent de vastes surfaces et provoquent des émissions de carbone et de méthane ; des tuyaux immenses qui traversent des aires protégées ou des régions peuplées, mettant en danger les populations locales.

Y a-t-il une issue ?

Les « compensations d’émissions de carbone » telles que les monocultures d’arbres à grande échelle ne sont pas la solution. Parmi bien d’autres maux, elles aggravent la perte de la biodiversité. Or, cette perte « peut réduire la capacité des écosystèmes terrestres d’absorber le CO2 anthropogénique », ainsi que l’a reconnu dans un article publié dans Nature un groupe de chercheurs du Centre de biologie des populations de l’Imperial College à Silwood Park, Royaume-Uni.

La solution véritable réside dans la conservation de l’énergie, la réduction de la consommation, une utilisation plus juste des ressources et la mise en place et la distribution équitable de sources d’énergie propres, renouvelables et de faible impact. Il s’agit en fait de quelque chose de très simple et qui paraît l’évidence même, mais il faut pour y arriver la volonté politique des gouvernements, qui est rare ou qui doit, lorsqu’elle existe, affronter des intérêts très puissants et implacables.

En définitive, le seul moyen qui reste d’obtenir les changements indispensables et impératifs qui éviteraient les catastrophes annoncées est la participation de la société civile pour exiger le respect des engagements pris mais non encore appliqués, et pour mettre en question les critères mercantiles dominants au niveau des entreprises et des gouvernements. Car les critères dominants sont criminels et, à la longue, suicidaires.

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