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Bulletin du WRM
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87 - Octobre 2004 |
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CAS RÉGIONAUX – Cameroun : l’isolement protège-t-il encore les communautés forestières ? Les Baka sont entre 30 000 et 40 000, et ils habitent les régions Sud et Sud-est du Cameroun. Ils sont associés aux Bagando Bakwele, aux Knonbemebe, aux Vonvo, aux Zime, aux Dabjui et à d’autres agriculteurs. La plupart des Baka vivent encore de la chasse et de la cueillette et, bien que certains d’entre eux fassent aussi des cultures annuelles, souvent sur les terres de propriétaires bantous, ils dépendent principalement de la forêt. Beaucoup de communautés locales les reconnaissent comme « les gens de la forêt », car c’est là que leurs ancêtres les ont trouvés à leur arrivée. Les Baka, les Bagyeli et les Bakola conservent en général beaucoup de traits de leur culture originelle fondée sur la forêt, tels que les structures sociales non hiérarchiques mais reconnaissant les compétences particulières de chaque individu, des communautés relativement réduites, l’aversion pour les conflits et une convenable circonspection. Pour presque tous les Baka, Bagyeli et Bakola, la forêt est leur foyer ancestral, leur épicerie de confiance, un lieu où leur existence prend racine et auquel ils ont toujours eu droit. Toutes les forêts du Sud du Cameroun sont parsemées de leurs terrains de chasse et de cueillette préférés et de leurs sites sacrés cachés. La chasse et la cueillette les poussant à être très mobiles, il peut être difficile de les trouver à certains moments de l’année, de sorte qu’il est rare que leurs foyers et leurs lieux de travail soient correctement enregistrés. Littéralement, ils ne figurent pas sur les cartes. Grâce à leur isolement géographique et social, les communautés forestières indigènes du Cameroun ont pu maintenir leur culture depuis l’époque précoloniale, tandis que le monde extérieur à la forêt subissait des changements radicaux. On peut dire la même chose des communautés de chasseurs-cueilleurs qui ont établi des villages permanents et se sont adonnés à l’agriculture, car leurs membres aussi sont généralement tenus en marge des structures civiques et gouvernementales. Cette marginalisation sociopolitique est le reflet de la forte discrimination à laquelle les Baka, les Bagyeli et les Bakola sont confrontés lorsqu’ils quittent la sécurité de leur forêt et de leurs communautés, où ils sont puissants et en relative sécurité, pour les charmes des villages voisins ou en bordure des routes, où ils risquent d’être trompés, ridiculisés ou traités avec injustice par les autorités locales et gouvernementales. C’est la raison pour laquelle de nombreux Baka, Bagyeli et Bakola préfèrent rester dans leur communauté forestière et ne pas se mêler des « affaires du village ». L’isolement des peuples autochtones des forêts implique aussi que la plupart d’entre eux n’ont presque pas accès aux soins de santé modernes ou à l’éducation formelle, et qu’ils ne parlent ni ne lisent le français, langue officielle dominante de toute la région des forêts. Naguère encore, avant que le gouvernement camerounais et les ONG n’aient entrepris de les inscrire formellement, peu d’entre eux avaient une carte d’identité et presque aucun ne figurait dans les recensements officiels et les listes électorales. De ce fait, ils n’ont pas eu la possibilité de s’opposer aux puissants nouveaux venus qui essayaient de violer leurs droits, et la forêt reste donc un refuge important pour eux. Bien qu’ils aient toujours été persécutés par ceux qui entraient dans la forêt pour en extraire des ressources telles que le caoutchouc, le gibier et le bois, ou pour chercher des informations sur la flore et la faune, les Baka, les Bagyeli et les Bakola sont en général très ouverts à l’égard des étrangers. Pourtant, leurs mécanismes traditionnels s’avèrent incapables de les protéger contre les pressions croissantes exercées maintenant sur les forêts qu’ils ont habitées depuis toujours. Depuis l’adoption, en 1994, de la nouvelle loi forestière du Cameroun, les donateurs ont fait des investissements considérables dans le réseau d’aires protégées pour soutenir les anciens parcs et établir de nouvelles « régions planifiées » de conservation (voir les bulletins nºs 67 et 73 du WRM). C’est grâce à ce soutien que les parcs nationaux de Campo Ma’an, Boumba-Bek et Lobéké ont été établis par le gouvernement camerounais à partir de 1995 ; or, tous ces parcs coïncident avec des territoires traditionnels des Baka, des Bagyeli ou des Bakola. Du fait que ces communautés « ne figuraient pas sur les cartes » lors de l’établissement des parcs, elles ont été privées de leurs droits sur la forêt comme de leur droit à l’isolement, par l’application de normes non discrétionnaires pour la protection de la flore et la faune en danger. Beaucoup de ces nouvelles normes portent atteinte au mode de vie de ces peuples chasseurs et cueilleurs, bien que leurs droits aux ressources et à leur « utilisation durable traditionnelle » soient protégés par les dispositions légales nationales et internationales et par les directives des organismes internationaux. Les projets actuels des conservationnistes et des donateurs (voir à ce sujet l’article sur le projet TRIDOM : http://www.wrm.org.uy/countries/Cameroon/negligence.html ) risquent d’aggraver cette situation. En effet, ils concernent de vastes « paysages » qui incluent la plupart du Bassin du Congo, de sorte que les communautés qui ne sont déjà plus capables de s’isoler subiront encore davantage de problèmes. John Nelson, Forest Peoples
Programme, adresse électronique : johnnelson@blueyonder.co.uk
, http://www.forestpeoples.org – L’évitement pour la préservation de l’autonomie. Les Mbendjele Yaka du Nord du Congo-Brazzaville Les Pygmées Mbendjele Yaka habitent le Nord du Congo-Brazzaville. Les Mbendjele se réclament de la même ascendance que d’autres groupes de chasseurs cueilleurs de la région, tels que les Baka, les Mikaya, les Luma et les Gyeli, qu’ils appellent des Yaka. Il est fréquent que les étrangers les appellent tous Pygmées ; eux-mêmes utilisent parfois cette dénomination. Ces chasseurs-cueilleurs forestiers sont considérés, par eux-mêmes et par leurs voisins agriculteurs, les Bilo, comme les premiers habitants de la région. Chaque Mbendjele, homme ou femme, s’associe à un territoire de chasse et de cueillette qu’ils appellent « notre forêt ». Les différents groupes se déplacent entre leurs campements traditionnels, situés à des endroits choisis où ils chassent, pêchent ou récoltent le miel des ruches suivant la saison et les possibilités du moment. De temps en temps, ils campent près des villages des Bilo où ils travaillent pour de l’argent ou des produits ; il leur arrive même d’établir de petites fermes, mais ils considèrent néanmoins que les activités et les aliments forestiers sont supérieurs à tous les autres. La plupart des groupes ethniques Bilo de la région ont une idée négative des Mbendjele et ne se privent pas de l’affirmer en public. Il est fréquent de leur entendre dire qu’ils ressemblent à des chimpanzés, qu’ils sont rétrogrades, pauvres, paresseux, dégoûtants, stupides et enfantins. Ils sont habituellement tenus à l’écart des Bilo, ne peuvent manger ni boire avec eux, s’asseoir sur le même banc ou partager un verre ou un plat. Ils ne peuvent pas dormir dans la même maison. Les rapports sexuels sont interdits, bien qu’ils aient lieu de façon clandestine. Pour beaucoup de villageois ils n’ont aucun des droits essentiels de l’homme ; ils les décrivent souvent comme leurs esclaves. Certains affirment qu’ils ont le droit de maltraiter physiquement et même de tuer les Mbendjele s’ils n’obéissent pas. Malgré ce tableau si négatif, les Bilo accordent beaucoup de prix à leurs rapports avec les Mbendjele. Ces derniers sont indispensables à leur économie agricole à des moments clés, la moisson par exemple. Ils sont considérés comme de grands herboristes et guérisseurs et comme de vrais experts en rituels. Leurs compétences théâtrales et musicales sont très admirées ; ils se produisent dans toutes les grandes cérémonies des Bilo. Les aliments forestiers que les Mbendjele leur apportent sont très prisés par les villageois, qui considèrent le miel sauvage, le gibier (surtout l’éléphant et le cochon), les chenilles, les fruits saisonniers et les noix comme les mets les plus délicats. Lorsque leurs rapports avec les Bilo sont perçus comme des rapports de subordination découlant d’une infériorité innée, les Mbendjele sont visiblement ennuyés. Pour eux, ces rapports sont fondés sur l’amitié, le partage et l’entraide, sur l’égalité et le respect mutuels. Quand les Bilo ne comblent pas ces expectatives, ils les quittent tout simplement. Le contraste est frappant entre les deux visions : tandis que les Bilo les voient comme leurs esclaves, les Mbendjele se voient libres de tout engagement et de toute attache ; dès qu’ils ne sont pas contents, ils peuvent partir à leur gré et trouver de nouveaux amis. Ainsi, les Mbendjele ont dans la pratique un pouvoir tangible sur les Bilo, qui leur permet de résister à la domination et de garder leur autonomie. Ce pouvoir, ils l’ont toujours exercé, comme le prouvent les remarques des premiers Européens qui les ont observés. Bruel, par exemple, qui parcourut la région en long et en large en 1906, raconta ses expériences dans le village Mene des Pomo (Bilo), sur le Ndoki. Lors de sa première visite il y avait là de nombreux Mbendjele; à la deuxième visite, les Mbendjele étaient tous partis et les Pomo se plaignaient de n’avoir plus de viande ni d’ivoire mais craignaient d’aller chercher les Mbendjele dans la forêt. Il observa que ces rapports étaient volontaires et dépendaient des différents besoins que chacun souhaitait satisfaire ; d’après lui, dès que ces rapports leur devenaient défavorables, dès qu’ils se sentaient lésés par leurs associés Bilo, les Babinga [Mbendjele] rompaient le contact et émigraient, parfois loin dans la forêt, pour se faire de nouveaux amis. Bruel explique que leur mobilité leur permettait de garder l’autonomie, et ne partage pas l’avis d’autres observateurs européens (qu’il ne nomme pas) qui disaient que les Babinga étaient les serfs des peuples sédentaires. Les mêmes pratiques peuvent être observées aujourd’hui, dans les mêmes buts : les Mbendjele qui étaient avec les Bilo Sangha-Sangha avant les années 1990 sont en train de les abandonner systématiquement et de se tourner vers les Bilo Bongili et Bodingo. Ils expliquent que leurs nouveaux partenaires sont plus généreux et plus respectueux que les précédents. Les sociétés de chasseurs et de cueilleurs ont souvent recours à l’évitement comme moyen de résoudre divers problèmes, de la pénurie d’aliments aux conflits et disputes. Pour l’appliquer avec facilité, ils doivent rester très mobiles et ne pas perdre en déménageant la possibilité d’accéder aux biens essentiels. N’ayant pas de biens immeubles à garder (champs ou récoltes), le foyer complet d’un chasseur-cueilleur peut être rangé en un tournemain dans le panier d’une femme et de nouvelles huttes adroitement construites ailleurs. La mobilité contribue aussi à la régulation de l’utilisation des ressources, car les gens peuvent déménager lorsqu’elles deviennent rares et qu’il faut leur donner le temps de se reconstituer. Grâce à cette facilité de déplacement, l’évitement est une réponse efficace en situation de conflit. Plutôt que de supporter les difficultés, les désagréments ou l’exploitation, les chasseurs-cueilleurs s’en vont, qu’il y ait des conflits entre des membres d’un même campement ou entre des campements différents, ou avec des groupes extérieurs. Il leur arrive d’être en mouvement permanent lorsqu’ils se sentent fortement attaqués. J’ai rencontré un de ces groupes de Mbendjele au cours de mon travail sur le terrain au Congo en 1991. Les Bilo Sangha-Sangha avaient payé les Mbendjele pour qu’ils conduisent pour eux une grande cérémonie Ejengi d’une durée de trois jours. Pendant le rituel, certains jeunes Bilo ont jeté de la boue sur les nourritures Ejengi pour montrer leur dédain des Mbendjele. La bagarre qui a éclaté par la suite a fait de nombreux blessés et on a pu de justesse éviter qu’il y ait des morts. Un jeune Mbendjele a été attaqué par plusieurs jeunes Bilo qui l’ont assommé à coups de bâton. Dégoûtés de ce comportement, Ngbwiti, Ekwese et d’autres Mbendjele ont décidé d’abandonner les Sangha-Sangha. Certains d’entre eux sont revenus quelques années plus tard et renoué leurs relations avec les Sangha-Sangha, mais Ngbwiti et Ekwese ne l’ont pas fait. Ils ont décidé de ne jamais retourner au ‘suk-suku’ (les discussions et les luttes perpétuelles) des villages Bilo. Ils préfèrent rester dans une région très éloignée de la forêt que l’on appelle Ibamba. Ngbwiti m’a expliqué : « Nos aïeux s’occupaient
des Bilo. Nos parents nous ont dit d’en faire autant. ‘Vous,
les enfants, vous devrez plus tard soigner nos Bilo. Ils sont là.’
Mais à présent nous disons : ‘Ah, avec quel genre
de personnes vous nous avez laissés ? Pourquoi nous avoir donné
ces Bilo ? Ils nous traitent comme des animaux [ils roulent et trompent
les Mbendjele]. Ils ne nous voient pas comme des personnes. Non, pour
eux nous sommes des animaux, nous et nos ancêtres ! Ngbwiti et son groupe n’ont plus quitté la forêt depuis 1991. Ils ont renoncé à accéder régulièrement aux produits qu’ils obtenaient grâce au contact avec les Bilo. Des amis ou des parents qui leur rendent visite leur apportent parfois un peu de sel et de tabac ou quelques vieux vêtements en cadeau. La dernière fois que j’ai visité la forêt, en 2003, ils étaient toujours à Ibamba. Jerome Lewis, London School
of Economics and Political Science, Royaume-Uni, adresse électronique
: J.D.Lewis@lse.ac.uk |
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