|
|
Bulletin du WRM
|
|
| Numéro
87 - Octobre 2004 |
|
CAS RÉGIONAUX – Argentine : le génocide silencieux des Mbya Guarani Les Mbya Guarani sont un peuple forestier ancien d’origine amazonienne. Dans la province de Misiones du Nord-est argentin, ils ont 74 communautés et une population totale d’environ 3 000 personnes. Leur culture est aussi riche que la biodiversité de la forêt de Paraná qu’ils ont toujours utilisée et protégée. Le cas de deux de ces communautés, appelées Tekoa Yma et Tekoa Kapi’i Yvate et constituées par une vingtaine de familles, résume le dur combat mené par les Mbya Guarani pour préserver leur identité et continuer de vivre dans la forêt. Leurs rapports avec la société occidentale n’ont commencé à être importants que vers 1995. Comme dans beaucoup d’autres communautés indigènes, la défense de leur indépendance et la protection de leur culture résident surtout dans les femmes et l’Opygua (prêtre) de Tekoa Yma, Artemio Benítez. Ils continuent de lutter pour que leur isolement volontaire des yerua (les blancs) soit compris et respecté. Mais les entreprises forestières, les tronçonneuses et l’insensibilité du gouvernement de Misiones les poursuivent sans arrêt. Ils habitent à l’heure actuelle dans la Réserve de Biosphère de Yabotí, où ils trouvent leur nourriture, leurs plantes médicinales et leurs matériaux de construction dans la mosaïque d’écosystèmes de la forêt de Paraná, d’une étendue de 6 500 hectares. Malheureusement, leur territoire coïncide avec le « Lot nº 7 » et le « Lot nº 8 » que les tenanciers actuels considèrent comme leur propriété privée : l’entreprise Moconá Forestal S.A. (voir bulletin nº 86 du WRM) et Marta Harriet. L’entreprise Moconá, avec l’accord du gouvernement, a récemment essayé de les bloquer sur 300 hectares, ce qui représente moins de 5% du territoire qu’ils utilisent aujourd’hui pour vivre. S’étant attribué le rôle de propriétaire et de gouvernant, l’homme blanc a rétréci leur territoire et leur forêt pour élargir les cultures et les bonnes affaires de ceux qui se disent « civilisés ». Il ne reste à présent que 5% de la superficie totale que couvraient à l’origine la forêt de la Mata Atlántica et celle de Paraná. La perte de biodiversité et de continuité est particulièrement aiguë dans les régions où se trouvent les communautés Tekoa Yma et Tekoa Kapi’i Yvate. Le manque de médicaments et de nourritures naturelles provoqué par l’extraction effrénée d’arbres menace leur santé et leur survie. La situation est particulièrement grave, non seulement du point de vue des droits humains mais aussi en termes de démographie. Les communautés Mbya de Tekoa Yma et Tekoa Kapi’i Yvate sont le résultat d’un long processus de cycles sédentaires précédés par des migrations ponctuelles, qui s’est produit pendant des siècles. A mesure que la forêt subtropicale évoluait suivant des fluctuations dues à des facteurs intérieurs et extérieurs, les Mbya s’établissaient dans des territoires provisoires successifs. Lorsque les ressources disponibles et leur utilisation étaient en équilibre, ils restaient longtemps au même endroit, à moins que les rêves de leurs leaders ne leur conseillent de partir. Lorsqu’une crise quelconque rompait cet équilibre, la communauté émigrait pour s’installer encore de manière à peu près sédentaire à un endroit plus favorable. La stratégie de vie des groupes de chasseurs-cueilleurs qui pratiquent une agriculture de subsistance ou de chaîne alimentaire longue a des particularités mal comprises par d’autres groupes humains dont la stratégie est fondée, en revanche, sur des systèmes de production agricole de chaîne alimentaire très courte. Lorsque les populations humaines inventèrent l’agriculture il y a 5 000 à 10 000 ans, elles raccourcirent en fait les longues chaînes alimentaires préalables, en éliminant les formes de vie du sol et en plantant, à la place des forêts ou des prairies, une unique espèce protégée. Le succès des activités agricoles alimenta par ses excédents la première révolution urbaine et la croissance massive de la population humaine. Depuis des décennies, ces deux stratégies de vie mènent un combat inégal dans la province de Misiones. Il y a d’une part les habitants les plus anciens du territoire, les Mbya, dont plusieurs communautés telles que celle de Tekoa Yma et Tekoa Kapi’i Yvate maintiennent une stratégie de chaîne alimentaire longue. Ils sont chasseurs, cueilleurs et pêcheurs, et leurs pratiques agricoles sont délibérément limitées. D’autre part, il y a les populations blanches d’origine européenne, arrivées dans la forêt de Paraná à des époques récentes. Ces groupes ont apporté une stratégie de production de chaîne courte, tout à fait différente de celle que pratiquent les Mbya. Il leur fallait des surfaces déboisées pour planter leurs espèces protégées. Les communautés Mbya sont intégrées à la forêt de Parana depuis plus de 3 000 ans, sans avoir jamais développé la notion de propriété privée que les populations blanches, arrivées à partir du XVIe siècle, adoptèrent en revanche. Depuis le XVIe siècle donc, leur « territoire total » a été envahi par des groupes blancs, d’origine européenne en général, dont les stratégies d’appropriation de la terre et de production étaient tout à fait différentes. C’est ce qui explique la disparition rapide de la forêt subtropicale, l’établissement de systèmes agricoles de chaîne courte et la prolifération des établissements urbains persistants. A mesure que les blancs se sont appropriés l’espace en délimitant des territoires de propriété privée, les Mbya expulsés ont dû s’établir en marge des établissements des blancs ; ceux qui habitent encore la forêt ont de moins en moins de possibilités de vivre à la manière traditionnelle, même à Yabotí. En effet, cette Réserve de Biosphère reconnue par l’UNESCO continue d’être vidée, légalement ou illégalement, de ses ressources. La biodiversité locale en a été gravement réduite, parfois de manière irréversible, ainsi que les possibilités des Mbya de vivre uniquement de la forêt. Pour beaucoup de blancs, le succès d’une culture se mesure à la splendeur et à la durée des bâtiments et des objets qu’elle produit. Pour la nature, la mesure du succès est donnée par le temps qu’une population telle que les Mbya a pu passer dans la forêt sans que la forêt ni les Mbya disparaissent. Il y a des peuples dont l’héritage est presque immatériel mais qui ne sont pas pour autant « moins évolués » ou « moins développés ». Ce sont des peuples et des cultures qui ont réussi là où beaucoup de nos civilisations ont échoué : dans leur adaptation au milieu et à elles-mêmes. Les communautés Mbya de Tekoa Yma et Tekoa Kapi’i Yvate ont le droit naturel de continuer à vivre où elles vivent, et ce pour deux raisons fondamentales : premièrement, parce que la surface qu’elles occupent est celle qu’il faut à un peuple chasseur, cueilleur et pêcheur qui ne pratique qu’une agriculture à petite échelle ; deuxièmement, parce que cette surface fait partie du territoire mobile que leurs ancêtres ont utilisé pendant des siècles. Ceux qui ont le plus de droit
à la « propriété » de la forêt
sont les peuples qui, des siècles durant, en ont fait partie
sans avoir besoin d’en être propriétaires. – Brésil : les peuples indigènes isolés et les politiques pour leur défense et leur protection Il faudrait d’abord préciser ce que nous appelons des peuples ou des populations « en isolement volontaire ». Ce terme et d’autres semblables (« écartés », « isolés », « autonomes ») prétendent décrire une situation ou un contexte historique. Ils ont tous en commun qu’ils visent à définir les peuples (idéalement) ou les populations (ce qui est peut-être plus proche de la réalité) qui ont peu de contact ou aucun contact systématique avec des agents occidentaux (en général, des entreprises commerciales ou des missions religieuses). C’est-à-dire qu’ils ne « dépendent » pas de notre système économique pour survivre, et encore moins de notre système symbolique. Cette « autonomie » a souvent son origine dans le cadre géographique ; de nombreux peuples et populations humaines pourraient ainsi être considérés comme « isolés », du fait qu’ils occupent un créneau géographique inaccessible aux contacts systématiques (populations des Andes, du Pôle Nord, du Kalahari, des déserts africains ou asiatiques, des montagnes de la Nouvelle-Guinée, etc.). Ces peuples et populations n’ont que des contacts résiduels avec l’économie et l’idéologie dominantes, et gardent leurs critères de survie indépendants de l’économie dominante grâce aux résistances intérieures, sociales et culturelles, qu’ils y opposent volontairement. Pourtant, nous avons pu constater que cette autonomie ne subsiste que jusqu’au moment où le créneau qu’ils occupent devient important, du point de vue capitaliste, en raison de ses ressources naturelles (ou du point de vue symbolique, s’il s’agit d’un territoire « stratégique » pour les puissances occidentales). Or, cette situation n’est pas applicable aux peuples ou populations indigènes de l’Amazonie qui vivent « en isolement ». En effet, ce sont des peuples et des populations qui se retrouvent dans un état proche de celui où Colomb les aurait trouvés. Il ne s’agit donc pas d’un isolement purement géographique, mais surtout historique. Voilà la différence fondamentale par rapport aux autres peuples et populations « en isolement volontaire » de la planète. Il est vrai qu’ils ont cherché au cours des temps (500 ans !) des régions isolées où se réfugier ou, plutôt, des régions non convoitées par la fureur mercantiliste (ou missionnaire) de nos « fronts d’expansion ». Nous estimons qu’il existe encore dans l’Amazonie brésilienne surtout (mais aussi en Bolivie, au Pérou, en Colombie, au Venezuela, en Équateur et en Guyane) des dizaines de peuples indigènes qui vivent de la même manière, ou presque, qu’il y a cinq cents, six cents ou mille ans : vêtus d’un pagne ou de parures de plumes, vivant de la chasse, la pêche, la cueillette et l’agriculture à petite échelle, avec des haches de pierre, sans maladies virales et dans un milieu plantureux. Il se peut qu’ils connaissent quelques-uns de nos instruments (outils métalliques, bouteilles de verre, récipients en plastique, etc.) tombés entre leurs mains par hasard ou lors de contacts antérieurs, désastreux pour eux. Il faut bien souligner que, s’ils restent dans cet état, c’est d’une part parce que les conditions de leur habitat le leur permettent et, d’autre part, parce qu’ils se tiennent à distance et marquent agressivement la frontière avec nous et avec d’autres peuples indigènes déjà contactés, cherchant, par l’agression et le conflit ouvert (mais inégal) à sauvegarder leur mode d’existence. Néanmoins, certains n’y sont pas parvenus. Le fait est que la plupart des peuples isolés de l’Amazonie se retrouvent aujourd’hui dans une situation extrêmement grave, en raison de la pénétration des forces prédatrices (l’extraction de bois et de minéraux) dans les derniers territoires vierges de la région. Traqués et assaillis, parfois avec l’aide d’indigènes déjà contactés qui étaient autrefois leurs ennemis, ils commencent à se servir de stratégies de fuite, dissimulant les signes de leur passage ou modifiant leur modèle de subsistance, n’ouvrant pas de clairières visibles depuis les avions, modifiant leurs maisons pour les camoufler dans la végétation, déménageant souvent et dispersant leur population. Dans ces circonstances, beaucoup d’entre eux – la majorité peut-être – cessent de pratiquer leurs rituels, modifient radicalement leurs habitudes de subsistance et même de procréation, évitant la conception ou avortant. Dans la législation brésilienne (Loi nº 6001 du 19/12/73), la dénomination « indigènes isolés » désigne les populations humaines de culture précolombienne qui se sont maintenues, aux plans géographique et socioculturel, à l’écart de la population occidentale devenue plus tard majoritaire dans le pays. Le degré de leur isolement est tel que l’on ignore leur composition démographique ; il n’existe que quelques traces de leur existence et aucun indice, ou presque, de leur culture, leurs coutumes et leurs langues. Les caractéristiques physiques, ethniques, linguistiques, culturelles et cosmologiques des peuples isolés sont une richesse inestimable du patrimoine humain, dont la diversité et l’existence sont constamment menacées par les agissements des secteurs de la société nationale qui visent l’exploitation irrationnelle et l’enrichissement, aux dépens des populations indigènes et au prix de la dégradation totale des ressources naturelles et de la biodiversité que renferment leurs territoires. La plupart des indigènes isolés dont on ait des informations sont concentrés dans des territoires lointains, souvent dans les régions frontalières des pays amazoniens ; plusieurs pays sont donc concernés. Or, en Amérique du Sud, seul le Brésil possède un bureau de coordination spécifique à ce sujet, la « Coordenação Geral de Índios Isolados – CGII », qui dépend de l’organisme gouvernemental pour les affaires indigènes (FUNAI). Ce service possède des registres de 38 informations sur des peuples isolés dans le territoire brésilien. La résistance de ces peuples au contact avec l’extérieur implique la protection de vastes étendues d’écosystèmes amazoniens, puisque leur reproduction physique et culturelle dépend traditionnellement de modes d’utilisation des ressources naturelles qui sont pleinement compatibles avec la conservation et la protection des écosystèmes qu’ils habitent. La présence d’indigènes isolés est également confirmée dans plusieurs autres pays sud-américains. En Bolivie, en Colombie, en Équateur, au Paraguay, au Pérou et au Venezuela, il existe des peuples indigènes qui vivent dans les mêmes conditions d’isolement et de clandestinité sociale et qui s’opposent, souvent par la violence, à la pénétration dans leurs domaines. La situation est partout la même : obligés d’émigrer, dépouillés de leurs territoires traditionnels, leur sort a été tragique au cours des cycles successifs d’expansion des frontières économiques et sociales entrepris par les sociétés nationales dans la région amazonienne. La colonisation et l’occupation du territoire de l’Amazonie ont été fondées, des siècles durant, sur les activités prédatrices, l’extraction incontrôlée et l’exploitation de la main d’oeuvre esclave, aboutissant au dépeuplement et à l’extinction d’innombrables peuples amérindiens. Un nombre inconnu de ces peuples subsistent en situation d’isolement, et mènent une lutte secrète et acharnée pour éviter l’extermination aux mains de la société qui les entoure. Le manque de renseignements concrets qui les rendent « socialement visibles » aux yeux du public, et l’absence de toute législation spécifique leur assurant la protection, la sauvegarde et l’appui de l’État, ont tenu ces peuples, et tiennent ce qu’il en reste, en danger permanent d’extinction ; cette situation a favorisé en outre la dilapidation et la dégradation de leur habitat. Le rythme d’extinction des peuples isolés, tel qu’estimé dans l’ethnographie brésilienne d’après les rares chercheurs qui s’en sont occupés, prouve à lui seul le caractère dévastateur et génocide de leur histoire. L’anthropologue Darcy Ribeiro révèle dans son ouvrage fondamental « Os Índios e a Civilização » (Cia. das Letras, 1996) le dépeuplement dramatique survenu entre 1900 et 1957 : en cette période de 57 ans, 87 ethnies qui se maintenaient isolées ont disparu. Bien qu’on ait « découvert » de nouveaux peuples isolés au cours des dernières décennies, le nombre de ceux qui ont disparu ou qui sont en contact permanent avec la société nationale est bien plus élevé. Les statistiques froides et les tableaux démographiques ne pourront jamais refléter la valeur humaine et culturelle de tant de vies éteintes et de tant d’autres qui s’éteignent devant l’indifférence de la société civile et avec l’accord des gouvernements. Voilà pourquoi les indigènes isolés sont à nos yeux les derniers et les plus défavorisés des parias, sans voix, sans présence physique, sans reconnaissance aucune du point de vue social et même humain. Seules des voix isolées de secteurs mieux informés de la société rappellent de temps à autre leur existence. Ce tableau dramatique ne fait que réaffirmer que les États nationaux ont à leur égard une responsabilité sociale énorme et urgente, qui est aussi celle des divers secteurs de la société qui défendent la démocratie, les droits humains, la conservation de l’environnement et le patrimoine culturel et immatériel de l’humanité. L’État a le devoir de consacrer de grands efforts à la protection des indigènes isolés, pour satisfaire leurs besoins essentiels et mettre en place des politiques publiques et des mesures juridiques réaffirmant non seulement leurs droits constitutionnels et ethniques mais leur droit à une protection spécifique et différenciée. Gilberto Azanha, Centro de Trabalho
Indigenista, e-mail: gilberto.azanha@trabalhoindigenista.org.br et Sydney
Possuelo, Coordenação de Índios Isolados (CGII)
de la Fundação Nacional do Índio (FUNAI). – Colombie : les Nukak, dernier peuple nomade contacté Les Nukak sont un peuple nomade de l’Amazonie colombienne ; ils ont été officiellement contactés en 1988. La population actuelle est estimée à 390 personnes, distribuées en 13 groupes locaux qui habitent la région comprise entre le cours moyen du Guaviare et le cours supérieur de l’Inírida. La langue nukak s’apparente à celle des Kakua ou Bara, du département colombien du Vaupés, les deux appartenant à la famille linguistique Makú-Puinave. D’après la tradition orale des Nukak et les informations ethnographiques et linguistiques, ce peuple est une branche des Kakua qui aurait émigré vers le nord. L’un des buts de ce déplacement vers le territoire actuel était de fuir les commerçants de caoutchouc qui avaient asservi les indigènes de la région au début du XXe siècle. Pourtant, leur connaissance de la flore et de la faune et leurs méthodes élaborées d’aménagement de la nature indiquent une occupation de plus longue date. Au XXe siècle, les Nukak sont restés à l’écart de leurs voisins indigènes et des autres membres de la société nationale pendant plus de cinquante ans, entre autres raisons parce qu’ils craignaient le cannibalisme supposé des blancs et des autres indigènes. En 1965, un groupe du secteur occidental essaya de se rapprocher pacifiquement d’un paysan ; malheureusement, la rencontre aboutit à un affrontement au cours duquel plusieurs Nukak furent tués et un couple capturé. Après cette expérience néfaste, ils s’isolèrent à nouveau dans la forêt mais, huit années plus tard, en 1974, les groupes du secteur oriental établirent des contacts avec les missionnaires nord-américains de la New Tribes Mission. Pour 1982 ces contacts étaient devenus permanents, et en 1985 la mission avait une station de travail à l’intérieur du territoire. Dans les années 80, les régions contiguës à la frontière nord-occidentale du territoire nukak commencèrent à se peupler rapidement, en raison des prix favorables de la feuille de coca. En effet, cette culture illicite attirait des foules de paysans, de commerçants et d’aventuriers qui cherchaient à améliorer leurs conditions de vie. La rencontre des Nukak avec les paysans devenait inévitable en raison de la superposition des espaces qu’ils occupaient. En 1987, un groupe Nukak enleva un mineur blanc. En 1988 éclatait la première épidémie de grippe. En avril de la même année, un groupe se présenta à Calamar, village paysan des rives du Guaviare. A partir de là, tous les groupes locaux commencèrent à fréquenter les régions colonisées. Au cours des cinq premières années après leur premier contact massif avec l’extérieur, les Nukak perdirent environ 40% de leur population par suite des maladies respiratoires qu’ils avaient contractées et qui, au départ, se manifestaient par une grippe. Les groupes d’âge les plus atteints ayant été les plus de quarante ans et les moins de cinq ans, le nombre d’orphelins est élevé dans la population. Près de 30 enfants et jeunes ont été adoptés par les paysans ; quelques femmes nukak ont établi des liens conjugaux avec eux. Cet ensemble de circonstances a impliqué l’interruption de la transmission de leurs connaissances techniques et de leurs rituels, et la perte de confiance en leurs pratiques chamaniques. Les groupes du secteur occidental, qui occupent une région colonisée depuis plus longtemps et densément peuplée, ont mis peu de temps à établir des rapports avec les paysans. En revanche, le processus a été plus lent pour les groupes du secteur oriental, qui habitent une région moins colonisée et qui bénéficiaient de l’appui des missionnaires. Dans les locaux de la mission, les Nukak trouvaient de l’assistance médicale, des outils métalliques et des semences, ainsi que des interlocuteurs leur permettant de connaître le monde des blancs. Ils étaient donc moins motivés pour se déplacer vers les zones colonisées. Lorsque les missionnaires ont abandonné la station de travail en 1996 pour des raisons d’ordre public, les effets du contact des groupes du secteur oriental avec l’extérieur ont rapidement augmenté. Les initiatives institutionnelles à l’égard des Nukak se sont centrées sur les problèmes de santé, sur la reconnaissance légale de leur territoire et sur la protection de leurs droits en tant que peuple indigène. Pourtant, ces initiatives ont été de faible portée, en raison des dimensions de la région où ils se trouvent, de leur mobilité et de leur dispersion. D’autre part, elles ont manqué de continuité à cause de problèmes d’ordre administratif, en particulier par le manque de consensus sur la définition du type d’intervention nécessaire, et par les limitations imposées à la circulation dans la région par les dénommées Forces armées révolutionnaires de la Colombie (FARC). Cette organisation et les groupes paramilitaires se disputent le contrôle de la zone. En outre, le territoire nukak est entouré par près de 15 000 paysans et situé dans l’une des frontières agricoles les plus dynamiques de l’Amazonie. Aujourd’hui, seize années après la reconnaissance de leur existence par le gouvernement colombien, les Nukak sont en voie de sédentarisation et un seul des groupes locaux continue de parcourir la forêt de façon régulière, dans le secteur oriental du territoire. La plupart d’entre eux ont bâti des maisons et planté des potagers près des zones colonisées de leur territoire, occupé surtout par des cultivateurs de coca. Cette activité est une source d’emplois pour la population masculine nukak, et elle a contribué à l’abandon de la chasse et de la cueillette et facilité l’adoption d’aliments agro-industriels. Dans le domaine de la santé, la morbidité a augmenté par la malnutrition et les maladies vénériennes entre autres. Le taux de natalité est insuffisant, du fait qu’un enfant sur deux meurt avant d’avoir cinq ans. En outre, les groupes du secteur occidental ont des problèmes d’alcoolisme, ils ont participé à des conflits avec des armes à feu et au moins trois jeunes ont rejoint les FARC. Par contraste, les émissions et les magazines mondains ont récemment montré une ‘top model’ nukak, qui est probablement l’une des filles que les paysans avaient adoptées. Entre-temps, les réunions institutionnelles continuent de chercher le type d’intervention appropriée et d’analyser la capacité des Nukak à affronter les changements ou à gérer le budget que l’État assigne chaque année aux populations des réserves indigènes de la Colombie. Il y a six ans, il avait été considéré que la gestion de ces ressources exigeait de consulter tous les leaders des groupes locaux et, dans ce but, deux commissions avaient été instituées, mais elles n’ont pas abouti. Aujourd’hui, les sommes en question s’élèvent à plus de quatre cents millions de pesos pour les huit années de la période budgétaire (1996-1994), mais ce budget ne pourra être exécuté tant que les Nukak n’auront pas décidé à quoi ils le destineront. Il est indispensable de connaître sans plus tarder l’avis des Nukak sur leur expérience de cohabitation avec les paysans et avec le monde des blancs en général. Il faut également définir avec eux les stratégies nécessaires à l’amélioration de leurs conditions d’existence. Pourtant, il ne sera pas possible de savoir ce qu’ils pensent ou de prévoir ensemble un quelconque programme, sans la volonté des institutions de les consulter et de respecter leurs décisions et sans la compréhension des acteurs du conflit armé pour la mise en oeuvre des actions nécessaires. Paradoxalement, tout cela implique de permettre que les Nukak soient contactés, c’est-à-dire qu’on puisse discuter avec eux et dans leur territoire. Dany Mahecha Rubio, adresse
électronique : danyma@yahoo.com – Équateur : les Huaorani de l’Amazonie, isolement volontaire et contact forcé La culture et la société des Huaorani sont modelées par leur volonté d’isolement. On connaît très peu de leur passé, excepté qu’ils ont été pendant des siècles des groupes autarciques et nomades refusant farouchement tout contact, commerce ou échange avec leurs puissants voisins, que ce soit des indigènes ou des colons blancs ou métis. Depuis leur rencontre tragique avec des missionnaires nord-américains en 1956, les Huaorani ont une place particulière dans l’imagination populaire et journalistique, qui les considère comme « les derniers sauvages de l’Équateur ». Malgré les efforts « civilisateurs » des missionnaires, ils ont gardé leur propre manière de comprendre le monde. Leurs rapports avec les gens de l’extérieur, qu’ils voient comme des ennemis mortels, sont lourds d’hostilité et de peur ; dans ces conditions, la communication et l’échange deviennent impossibles pour eux, de sorte qu’il ne leur reste qu’à les éviter tout à fait ou à les menacer de mort. Pendant les soixante dernières années, l’histoire des Huaorani s’est déroulée en fonction du développement pétrolier, bien que l’extraction commerciale sur leur territoire n’ait démarré qu’en 1994. En 1969, une décennie après la « pacification » des Huaorani, l’Institut de Linguistique Summer (SIL) reçut du gouvernement l’autorisation de créer une zone de protection autour de sa mission. Le « Protectorat » (66 570 hectares) représentait un dixième du territoire traditionnel. Au début des années 80, cinq sixièmes de la population y habitaient. En avril 1990, on accordait aux Huaorani le plus grand territoire indigène de l’Équateur (679 130 hectares). Il est situé à côté du Parc national Yasuní (982 300 hectares) et comprend l’ancien Protectorat. Sa population d’environ 1 700 personnes est distribuée maintenant en une trentaine de villages permanents organisés autour d’une école primaire, à l’exception d’un groupe ou deux qui préfèrent l’autarcie et se cachent dans les régions boisées les plus lointaines de la province de Pastaza, le long de la frontière internationale qui sépare le Pérou de l’Équateur. Les Huaorani non contactés, que l’on appelle Tagaeri et Taromenani, ont une population de trente à quatre-vingts personnes. Les Tagaeri habitaient la région de Tiputini qui, au début des années 80, devint le centre des champs pétroliers du Sud. Ils décidèrent de se séparer définitivement de l’ensemble des Huaorani lorsque la mission du SIL, en encourageant les groupes de l’Est à venir vivre dans le Protectorat sous son autorité, provoqua un grand déplacement de population. Les parents des Tagaeri qui vivent maintenant dans le Protectorat disent que ces derniers choisirent de se séparer en raison de querelles intertribales (ils ne voulaient pas vivre dans le territoire de leurs ennemis) mais aussi parce qu’ils refusaient carrément de s’intégrer à la civilisation et ne souhaitaient pas recevoir ses « bienfaits ». Autrement dit, il s’agissait d’une décision politique. Au cours des trente années suivantes les rapports entre les Tagaeri et les gens de l’extérieur furent marqués par des incursions et des faits sanglants. Célèbres pour leur férocité, les Tagaeri tuèrent des travailleurs du pétrole, des missionnaires et d’autres personnes qu’ils considéraient comme des intrus. Les faits les plus connus furent le meurtre d’un archevêque de la mission des Capucins et celui d’une religieuse colombienne de la mission de Laurita, en juillet 1987. Mais il y eut des blessés et des morts chez les Tagaeri également. Au début des années 90, plusieurs informateurs me racontèrent que des hélicoptères militaires avaient lancé des fusées contre leurs maisons, et que d’autres avaient été brûlées par le personnel de sécurité des entreprises. Il y eut même un plan pour les exterminer, et l’espoir, chez les missionnaires surtout, qu’ils finiraient par se rendre et accepter la « pacification ». Les activités pétrolières furent suspendues dans la zone où l’on avait trouvé les corps de l’archevêque et de la religieuse, et le gouvernement promit de protéger les Huaorani non contactés qui fuyaient des endroits où opéraient PetroCanada, Texaco, PetroBras, Shell et Elf Aquitaine. Pourtant, l’objectif implicite était de les pousser vers le sud, dans l’espoir qu’ils franchiraient la frontière du Pérou et cesseraient d’être un problème national. Nous savons maintenant qu’il y avait du côté péruvien, où l’extraction pétrolière et la colonisation ont été bien plus intenses qu’en Équateur, d’autres groupes indigènes qui refusaient le contact. Eux aussi avaient dû se réfugier dans la région frontalière, à la confluence du Curaray et du Tiguino. Les Huaorani m’ont parlé à plusieurs reprises des Taromenani (littéralement, les géants qui vivent au bout du sentier), mais leurs descriptions de ces gens « semblables mais différents » étaient si extraordinaires que je les avais classés dans la vaste catégorie des êtres fantastiques dont on dit que la forêt est peuplée. Ces groupes non contactés, quels que soient leur provenance et leur parcours, vivent tous comme des réfugiés sur leurs propres terres, et ce de leur propre choix. Ils ne préparent plus de clairières mais plantent du maïs et des racines comestibles sous le couvert des arbres pour ne pas être repérés par les hélicoptères. Ils font la cuisine tard dans la nuit, pour que la fumée de leurs foyers ne les dénonce pas. Ils se déplacent constamment, cherchant sans cesse des terrains de chasse plus retirés et de meilleures cachettes. D’après mes amis huaorani, ils détestent le bruit des machines et des moteurs et s’enfuient vers les mêmes endroits que les singes et les pécaris. Ils ont beaucoup souffert à cause de la perte de leurs territoires, l’invasion des entreprises pétrolières et l’avancée continuelle des braconniers, des bûcherons, des trafiquants de drogue, des entreprises touristiques et d’autres aventuriers. Ils craignent également les Huaorani « pacifiés » et « chrétiens », qui rêvent de les « civiliser » et sont devenus, eux aussi, des ennemis étrangers. Leurs craintes ne sont pas injustifiées : j’ai souvent entendu des jeunes huaorani se vanter qu’ils allaient essayer de pacifier les Tagaeri. « Quand ils mangeront du riz et du sucre comme nous, les Tagaeri deviendront doux et gentils comme des bambins », m’ont-ils dit. Certains ont ajouté que cela ferait beaucoup de plaisir à « l’entreprise » (terme qu’ils utilisent pour décrire le vaste et complexe consortium d’entreprises, de subsidiaires, d’entrepreneurs et de sous-entrepreneurs partenaires de PetroEcuador) ; à son tour, l’entreprise serait généreuse avec eux et leur offrirait tout l’argent et tous les produits qu’ils demanderaient. Les groupes non contactés ne sont un danger pour personne, sauf pour les intrus ; tout ce qu’ils veulent, c’est qu’on les laisse en paix. Comme j’ai déjà dit il y a quelques années, nous devons inventer un nouveau droit de l’homme pour tous ces groupes qui se cachent dans la forêt amazonienne : le droit à l’isolement. Permettez-moi d’illustrer par deux récits la difficile situation de ces groupes non contactés et les persécutions qu’ils subissent : Le rêve suprême des temps modernes : filmer le premier contact. Au printemps 1995, je fus sollicitée par une chaîne de télévision californienne qui développait un nouveau projet intitulé : « Les Tagaeri : les derniers hommes libres ». Il s’agissait d’une série de trois émissions destinées à « documenter » le premier contact entre les Tagaeri et le « botaniste » Loren Miller (celui qui a breveté la plante dont les Indiens du Nord-ouest de l’Amazonie tirent un hallucinogène appellé localement ayahuasca ou yagé). D’après le scénario, le premier épisode devait montrer comment les Huaorani chrétiens avaient contacté leurs frères sauvages et réussi à les convaincre des vertus de la civilisation occidentale, avec l’aide de l’armée. Le deuxième épisode concernerait la rencontre du chef Tagae et de Loren Miller, où le premier partagerait avec le dernier sa connaissance des plantes médicinales. La troisième partie serait centrée sur le botaniste occidental « montrant au public les grandes possibilités qu’offrait le territoire des Tagaeri à la recherche scientifique et ses potentialités pour l’écotourisme ». La chaîne de télévision, qui cherchait le soutien de la CNN et de National Geographic pour ce projet, dut faire marche arrière face à la vague de protestations des organisations de peuples autochtones, de la COICA et de plusieurs autres défenseurs des droits indigènes. Elle répondit courtoisement par un message où elle manifestait son « accord avec les nombreuses personnes éclairées qui avaient exprimé leur inquiétude et leur désaccord à l’égard du projet ». Et elle ajoutait : « Nous vous demandons de respecter le droit de la population Tagaeri de l’Amazonie équatorienne à l’isolement et à l’absence de contact. Les Tagaeri sont une communauté qui vit avec la jungle et ils ont fait le choix de ne pas s’intégrer à la civilisation occidentale. Nous vous prions de respecter leur décision ». Pourtant, le projet était si attrayant qu’au cours des années suivantes plusieurs entreprises touristiques et chaînes de télévision firent des tentatives de contact. Par exemple, un guide touristique belge, ancien mercenaire de la Légion étrangère, organisa une « expédition de survie » en territoire Tagaeri. Une expédition d’étudiants britanniques réussit à provoquer un groupe d’Indiens non contactés (possiblement des Tagaeri) ; un membre de l’expédition fut blessé à la cuisse ; l’épisode complet fut filmé comme un exploit héroïque et exhibé sur la Chaîne 4 en 1997. Des Huaorani chrétiens abattent des Huaorani sauvages. En mai 2003, une quinzaine d’indigènes non contactés, que la presse a identifiés comme des Taromenani, ont été blessés de mort par neuf « guerriers » Huaorani. L’armée a récupéré douze corps (neuf femmes et trois enfants) dans la maison attaquée. Un porte-parole de l’armée a déclaré : « La patrouille ne va pas interférer avec les coutumes ou les méthodes ancestrales de sanction des Huaorani ; les militaires sont très respectueux dans ce domaine. » Tout le monde en Équateur est devenu expert en loi coutumière ancestrale ou spécialiste de la culture Huaorani, et débattu avidement du problème : pourquoi ils avaient fait cela, ce que cela représentait pour le pays, ce qu’il faudrait faire à propos d’un tel fratricide, et ainsi de suite. Le « Réseau équatorien d’Anthropologie juridique » a été constitué pour analyser du point de vue légal le conflit entre les Tagaeri, les Taromenani et les Huaorani, et pour proposer une réforme du système judiciaire équatorien qui permette d’accommoder les différents systèmes, y compris le meurtre par vengeance commis par les Huaorani. Le président de leur organisation tribale (ONHAE) et d’autres représentants des Huaorani, appelés à commenter le massacre, ont insisté sur l’augmentation des intrusions des marchands et bûcherons illégaux dans le territoire Huaorani. Le 25 juin, la presse nationale rapportait que l’ONHAE avait décidé de pardonner les neuf guerriers, car ils participaient pour la première fois à une attaque meurtrière, ils avaient juré de renoncer à la violence et de ne pas chercher à se venger au cas où les Taromenani décideraient d’user de représailles. Pendant toute cette période si tendue, des jeunes huaorani m’ont téléphoné jour et nuit pour me tenir au courant des événements. Je leur ai demandé à plusieurs reprises s’ils avaient parlé avec les guerriers ou si quelqu’un d’autre l’avait fait, mais il paraît que personne ne s’intéressait à savoir ce qu’ils avaient à dire. Pouvaient-ils expliquer ce qui s’était passé ? Malgré la distance, j’ai pu percevoir quelques-unes des raisons, intérieures et extérieures, qui avaient poussé ces hommes à tuer. D’abord, les Babeiri avaient été en conflit avec les Tagaeri pendant plusieurs décennies. Les hostilités ont été attisées lorsque PetroCanada a réinstallé les premiers dans le territoire traditionnel des seconds, où ils se sont retrouvés en présence de tous les maux de la culture frontalière : l’alcool, la prostitution, la dépendance de l’aumône et le reste. Vivant le long de la route du pétrole, les Babeiri étaient constamment sollicités par les bûcherons et les commerçants en tous genres. Les Babeiri avaient attaqué les Tagaeri en 1993 pour leur prendre une femme, et perdu un des leurs que les Tagaeri ont blessé en représailles. En novembre 2002, un bateau surchargé de bois illégal s’était heurté à un canoë huaorani et plusieurs Huaorani avaient été tués. Tous ces facteurs semblaient avoir concouru à décider les neuf hommes à effectuer l’attaque. Il a été rapporté que, parmi les « guerriers », se trouvaient le père d’une femme morte au cours de l’accident de novembre 2002, ainsi que le frère et le beau-frère d’un homme qui avait couru le même sort. En l’absence des témoignages des guerriers eux-mêmes, toute inférence est possible et discutable. Il reste clair néanmoins qu’il y a un rapport direct entre l’accélération des activités extractives et l’augmentation des conflits violents entre les Huaorani « pacifiés » et les Huaorani « non contactés », et qu’il serait faux d’attribuer cette violence à la simple sauvagerie tribale ou à la soif de vengeance, comme l’ont fait tant de commentateurs équatoriens et étrangers. Laura Rival, University of Oxford,
adresse électronique : laura.rival@anthropology.oxford.ac.uk
– Paraguay : les derniers Ayoreo en isolement volontaire Les Ayoreo habitent une zone de leur territoire ancestral appelée Amotocodie. Sur notre carte moderne, elle figure comme une région de forêt vierge dont le centre est situé à 21º 07’ de latitude sud et 60º 08’ de longitude ouest, une cinquantaine de kilomètres au sud du Cerro León. Ils sont cinquante environ, partagés en plusieurs groupes. Ce n’est pas souvent qu’ils viennent boire l’eau d’un étang dans une estancia, où un travailleur les apercevra peut-être de loin. De temps à autre, un chasseur blanc trouve leurs traces dans la forêt, ou des trous dans les arbres dont ils ont tiré du miel. En 1998, un groupe de six guerriers a attaqué une estancia en guise d’avertissement. Le 3 mars 2004, un groupe d’Ayoreos constitué de 17 personnes est entré en contact avec la société environnante et s’est installé à la lisière de son habitat ancestral. Le Recensement indigène 2002 du Paraguay ne les mentionne pas, car on ne peut pas les interroger, ils sont invisibles. Tous les autres membres de leur peuple, les Ayoreo du Chaco bolivien et paraguayen, ont été arrachés de force aux forêts de leur immense habitat par les missionnaires le long des soixante dernières années. Ils survivent aujourd’hui de façon précaire en marge de la société moderne, et commencent à comprendre qu’on les a trompés, qu’on les a dépouillés de la forêt où ils vivaient... et que la forêt a été dépouillée d’eux. Les Ayoreo qui restent dans la forêt sont les derniers indigènes chasseurs et cueilleurs de l’Amérique latine qui n’ont pas été contactés et qui ne cherchent aucun contact avec la société environnante. Ils vivent en nomades dans leur territoire ancestral, marchant sans cesse dans les étendues encore considérables de la forêt intacte. Leur déplacement est guidé par leur connaissance intime des lieux et celle des cycles des fruits et des ressources du Chaco. L’eau est l’élément le plus important ; elle abonde parfois, à certains endroits, mais devient très rare ailleurs, suivant la saison. Pour se procurer de la viande, ils savent où trouver tortues, cochons sauvages, tatous ou tamanoirs. Ils savent où trouver des fruits, où il y a du miel. A la saison des pluies ils font des cultures au passage dans les endroits qui s’y prêtent. La forêt leur fournit tout. Un contrôle sage de la croissance démographique et la migration permanente assurent la continuité de leur habitat, en évitant l’utilisation excessive, l’usure et l’épuisement des ressources. Ainsi, la nature avec laquelle ils cohabitent ne montre pas de signes de détérioration des suites de leur présence. Plutôt, il faut reconnaître l’inverse : sans eux, la forêt manquerait de quelque chose, qui a trait à sa vitalité et à l’existence de ce que nous appelons biodiversité. Cela suggère qu’au fond, non seulement eux, mais tous les êtres humains, ont pu avoir un rôle dans les écosystèmes de la planète, comme celui de chaque plante et de chaque animal. Et que notre absence, le fait que nous nous soyons écartés de cette intégration avec le monde, est ce qui l’a affaibli. Les écosystèmes manquent de nous. Nous ne sommes pas les ennemis de la nature et de la terre, notre présence leur est nécessaire... pourvu que nous remplissions notre rôle. Les Ayoreo le remplissent encore. Grâce aux explications des groupes et des familles qui ont rejoint, de gré ou de force, notre civilisation moderne à l’époque actuelle, en 1986, 1999 et 2004, nous savons qu’ils le définissent comme une fonction de protection mutuelle : la forêt nous protège, nous protégeons la forêt. L’homme est le protecteur de la terre. Leur manière de cultiver la terre à la saison des pluies illustre bien leurs rapports avec la forêt et la nature : dès les premières pluies, ils plantent dans des clairières sablonneuses les graines de potiron, de maïs, de pastèque ou de haricot qu’ils ont gardées. Leur préparation de la terre est minime. Ils continuent ensuite leur route et laissent la nature faire son travail. Plus tard ils reviennent et font la récolte. A leur avis, il faut interférer le moins possible avec la nature ; il suffit de l’appuyer un petit peu pour qu’elle fasse mieux ce qu’elle ferait de toute façon. Ils ne se considèrent pas comme les maîtres du monde, contrairement à ce que pensent les hommes modernes comme nous, qui avons quitté nos forêts il y a des siècles ou des millénaires. Pour les hommes modernes, le monde est à leurs pieds et à leur entière disposition. En revanche, les Ayoreo se voient comme une partie de ce monde, intégrante et nécessaire. Ce rapport avec le monde se manifeste dans leur attitude et dans leur vie quotidienne, mais aussi dans leur structure sociale. En effet, parallèlement aux liens de sang, chaque Ayoreo reçoit à sa naissance un nom de famille qui marque son appartenance à l’un de sept clans. Chaque clan inclut une partie des phénomènes du monde. Ainsi, un Ayoreo du clan des Etacore est parent, par exemple, du serpent à sonnettes, de l’eau de l’orage, de la corde, de la saison sèche, de la couleur rouge du sang, de la lune qui se voit de jour, de l’oiseau totitabia, etc. Les Ayoreo dans leur ensemble sont parents de tout ce qui existe et chacun d’entre eux, suivant son nom, est chargé tout particulièrement du soin des phénomènes qui lui sont apparentés. Leur coexistence avec le monde est comparable à la cohabitation d’un couple dont les membres sont conscients de leur diversité, de leur importance et de leur dépendance mutuelle, et savent que l’un ne sera pas heureux, n’aura pas d’avenir, ne pourra vivre sans l’autre. Voilà en partie ce que les Ayoreo de la forêt, par leur mode d’existence spontané et naturel, apportent au monde actuel : une culture et une manière d’être différentes favorables à l’intégrité environnementale de la forêt du Chaco, mais aussi une conscience et une présence différentes qui, sans eux, manquerait au monde d’aujourd’hui. Ils ignorent probablement qu’ils sont importants pour nous. Mais en les regardant, nous commençons à comprendre la signification de leur existence, non seulement pour eux et leur environnement mais pour nous et notre avenir. Car, incontestablement, ce sont des attitudes telles que la leur qui doivent guider notre recherche d’un mode de vie et de convivialité différent, si nous voulons que l’humanité survive. S’ils ne connaissent pas leur importance pour l’humanité, celle-ci pèse sans doute sur eux lorsqu’elle les laisse exercer en solitude leur fonction de protection du monde. Ils sentent quotidiennement ce poids, de manière concrète, lorsque de lourdes machines font irruption dans leur territoire pour de nouveaux défrichages destinés à l’établissement d’estancias ou à l’extraction de bois précieux. Ils doivent sentir alors que le monde perd de sa consistance et s’affaiblit. Ce qui leur manque, c’est de pouvoir sentir que nous rallions notre force à la leur, que nous reprenons la tâche de protéger leur monde, qui est aussi le nôtre. Benno Glauser, Iniciativa Amotocodie,
adresse électronique : coordina@iniciativa-amotocodie.org. – Pérou : projet de politique pour les peuples indigènes en isolement volontaire En 1990, l’État péruvien établit la réserve de Kugapakori Nahua pour protéger la vie, les droits et les territoires des peuples indigènes du sud-est du Pérou en évitant ou en limitant strictement leur contact avec la société nationale. Pourtant, ces territoires protégés (du moins sur le papier) ont toujours été, depuis la création de la réserve, constamment menacés par l’exploitation forestière illégale. En outre, ils ont été ouverts il y a deux ans à l’extraction de gaz naturel dans le cadre du Projet Camisea (voir « Le projet gazier de Camisea sape les droits des peuples indigènes », bulletin nº 62 du WRM, septembre 2002). Confrontés à ces dangers, les habitants qui avaient établi des contacts avec les gens de l’extérieur ont commencé à faire entendre leur propre opinion sur la réserve et sur son incapacité à protéger leurs territoires et leurs droits. Dans ce but, un groupe d’ONG péruviennes et de fédérations indigènes ont constitué un comité pour défendre et renforcer la réserve, au plan légal mais aussi sur le terrain. Il était évident pour ce comité que, telle qu’elle était, la réserve n’empêchait pas les étrangers de l’exploiter et ne répondait pas non plus aux besoins de ses habitants. Il fallait donc trouver le moyen de prendre en compte ces besoins et intérêts, y compris celui d’éviter tout contact avec l’extérieur, et les traduire en langage juridique et en recommandations pratiques. Le comité espérait que ses propositions serviraient de modèle pour la mise en place d’une politique et d’une législation qui protègent les droits des peuples indigènes vivant en isolation, non seulement dans la réserve Kugapakori Nahua mais partout dans le pays. Après dix-huit mois de travail sur le terrain et de recherches juridiques, le projet du comité est maintenant presque complet et il sera présenté en novembre 2004 aux autorités de l’État péruvien. Le présent article rapporte brièvement les problèmes rencontrés par le comité et les manières dont il a essayé de les surmonter, dans l’espoir que les démarches, la méthodologie et les termes de référence de ce processus seront utiles à d’autres institutions qui souhaitent développer des politiques de soutien pour les peuples indigènes vivant en isolement, en Amérique latine et ailleurs. Jusqu’en 1984, les Nahua, un peuple indigène de langue panoan, habitaient les bassins supérieurs du Purus, du Manu et du Mishagua, dans le sud-est du Pérou, évitant tout contact direct avec les gens de l’extérieur et attaquant ceux qui pénétraient dans leur territoire. Leur isolement a pris fin en avril 1984, lorsque quatre Nahua ont été capturés par des bûcherons et portés dans la ville de Sepahua, pour être ensuite rendus à leurs villages. Un an plus tard, plus de la moitié des Nahua étaient morts des suites de rhumes et de maladies respiratoires introduites par ce premier contact, et les exploitants, profitant de leur affaiblissement, avaient envahi leur territoire. C’est pour protéger les peuples indigènes de la région qui souhaitaient éviter tout contact ou ceux qui, comme les Nahua, avaient eu des contacts récents avec l’extérieur, que le gouvernement péruvien établit en 1990 la Réserve nationale Kugapakori Nahua. Or, la réserve a toujours échoué dans la pratique à protéger le territoire et les droits de ses habitants et, depuis son établissement, a été envahie par des exploitants forestiers, diminuée par des concessions forestières illégales et ouverte à l’extraction de gaz naturel. Cette situation a eu des impacts nombreux, dont le contact forcé et les épidémies subséquentes, l’invasion des territoires indigènes par des exploitants forestiers et le déplacement de certains groupes qui se sentaient menacés par les activités du projet gazier Camisea (voir sur http://www.ecoportal.net/content/view/full/31947 la dénonciation d’AIDESEP de la réinstallation forcée des Machiguenga qui habitaient la région du Shiateni). En 2001, les Nahua, qui luttaient contre une invasion d’exploitants forestiers, demandèrent que leur territoire soit reconnu comme propriété communautaire et exclu de la réserve, car ils pensaient que ce statut leur offrirait une meilleure protection légale. Cela posait des problèmes considérables, car il fallait trouver le moyen de soutenir la revendication légitime des Nahua sans porter atteinte au statut juridique de la réserve et à la situation des territoires de ses autres habitants. En 2002 l’ONG péruvienne Shinai Serjali, qui aidait les Nahua dans leur lutte contre les bûcherons, s’est adressée à de nombreuses institutions de l’État et de la société civile, en quête de conseil légal et de solutions pratiques. Lors d’un premier atelier tenu en 2002, plusieurs problèmes ont été identifiés : l’absence de législation claire sur les réserves nationales du Pérou, la confusion au sujet de leurs frontières et leur administration, le manque d’information au niveau local à ce propos, et l’inexistence d’un système de contrôle efficace. Le texte intégral du rapport de cet atelier est disponible sur http://www.serjali.org/es/proyectos/taller/ (en espagnol), et sur http://www.serjali.org/en/projects/workshop/ (en anglais). Après l’atelier, un groupe de six ONG et fédérations indigènes a continué à réfléchir sur la situation et, en 2003, a constitué le Comité pour la Défense de la Réserve. Son objectif était de renforcer la réserve et la sécurité territoriale de ses habitants, et de proposer des mesures et des recommandations fondées sur les perspectives et les priorités de ces derniers, plutôt que sur celles des institutions extérieures. Les membres du comité étaient les suivants : Shinai Serjali, Racimos de Ungurahui, COMARU (Conseil Machiguenga pour le cours inférieur de l’Urubamba), IBC (Institut du Bien commun), CEDIA (Centre pour le Développement des Peuples indigènes amazoniens) et APRODEH (Association pour la Promotion des Droits humains). Le comité avait le soutien d’AIDESEP, l’association nationale des peuples indigènes. Le principal défi qui se posait au projet était de trouver un moyen de prendre en compte les divers besoins et intérêts de tous les peuples indigènes de la réserve. En effet, il y avait en 2002 au moins neuf communautés connues appartenant à trois groupes ethniques différents, dont chacun avait des attitudes différentes à l’égard de la société nationale. Quelques-uns seulement, comme les Nahua, avaient des rapports directs avec des institutions ou des individus de l’extérieur, tandis que d’autres préféraient éviter tout genre de contact. En outre, beaucoup de leurs membres parlaient à peine ou pas du tout l’espagnol, et n’avaient qu’une compréhension minime ou nulle des concepts d’État, de loi, de propriété ou même de Réserve. Pour surmonter ces difficultés, trois équipes ont été formées, dont la tâche était de travailler pendant des périodes prolongées avec les communautés qui avaient déjà eu des contacts soutenus avec des gens de l’extérieur. Toutes ces équipes étaient composées de personnes qui, ayant déjà travaillé avec ces communautés, parlaient leur langue et bénéficiaient de leur confiance. Pendant douze mois, elles ont aidé les communautés à dresser des cartes de leurs territoires, à partir d’esquisses et des références géographiques données par des appareils GPS. Ces cartes illustraient l’importance culturelle, historique et pratique qu’avaient pour eux les territoires en question, et révélaient leur connaissance de la situation et des mouvements des peuples qui habitaient la réserve et qui évitaient tout contact avec l’extérieur. D’autre part, les équipes ont appris quelles étaient les priorités et les inquiétudes principales de ces communautés : l’invasion des entreprises forestières, la transmission de maladies, l’exploitation des gens par les instituteurs, les impacts du projet Camisea. A plusieurs reprises, les équipes ont introduit la notion de réserve, expliqué qu’elle avait été instituée pour protéger leurs droits et discuté de son efficacité. Une quatrième équipe a travaillé pendant trois mois avec les Machiguenga, qui habitent à la lisière de la réserve, pour les aider à dresser la carte de leur territoire et à définir leur utilisation des ressources de la réserve, leur information et leur attitude à l’égard de la réserve et de ses habitants, pour faire en sorte que les propositions à présenter respectent également les droits de ce peuple. Les équipes ont travaillé avec les Nahua, les Nanti du fleuve Camisea, les Machiguenga du fleuve Paquiria et les communautés Machiguenga voisines de la réserve. A partir des informations recueillies, un avocat spécialiste des droits indigènes a entamé la rédaction d’un projet destiné à refléter les problèmes de la réserve et les inquiétudes de ses habitants. Le projet est fondé sur les critères internationaux les plus élevés dans le domaine des droits humains et indigènes, et concerne les cinq Réserves nationales du Pérou. Il propose l’intangibilité des réserves et l’interdiction de toute activité extractive de l’industrie dans leur intérieur et de toute tentative de contact avec les peuples vivant en isolément volontaire. Il donne les définitions de l’isolement volontaire et des premiers contacts, propose des plans d’urgence en cas de contact non voulu ou d’alerte médicale, des moyens pour la création de nouvelles réserves à l’intention de peuples qui vivent en dehors des réserves actuelles, et des sanctions sévères à l’encontre des personnes ou institutions qui enfreignent la loi. Un brouillon de ce projet a été présenté à la Fédération nationale indigène (AIDESEP) et à ses bases régionales (FENEMAD, ORAU, ORAI et COMARU), qui élaboraient de leur côté une proposition semblable. Par la suite, les deux projets ont été unifiés et modifiés en consultation avec toutes les fédérations régionales et locales d’AIDESEP. Le comité avait aussi l’objectif de développer des recommandations applicables spécifiquement à la Réserve de Kugapakori Nahua. Dans ce but, les problèmes et les priorités des habitants de la réserve ont été diffusés auprès d’un ensemble plus large de personnes, qui incluait les représentants indigènes locaux, les membres des ONG travaillant dans la région ou dans des régions voisines, et les représentants des institutions de l’État responsables des forêts, des peuples autochtones et des droits humains. Les recommandations sur lesquelles ils ont travaillé portaient sur un large éventail de problèmes complexes : l’extraction illégale de bois, les activités du projet gazier Camisea, l’introduction de maladies contre lesquelles certains peuples ont peu ou pas de résistance naturelle, les incursions des colons et les tentatives de quelques missionnaires d’imposer le contact avec l’extérieur à des peuples qui voulaient l’éviter. La présentation des conclusions du travail sur le terrain et du projet de normes légales aux plus hauts représentants du gouvernement péruvien, première étape vers leur acceptation et leur ratification par l’État, aura lieu en novembre 2004. On espère que les ministres et autres autorités concernées reconnaîtront le bien fondé et le sérieux de ces propositions et s’engageront à promouvoir leur adoption, au plan légal comme dans les faits. Conrad Feather, Shinai Serjali,
adresse électronique : conrad@serjali.org. Pour plus d’information
sur la défense de la Réserve Kugapakori Nahua et de ses
peuples indigènes, visitez le site : http://www.serjali.org,
ou adressez votre message à serjali@serjali.org. |
Go
to Home Page - Recommend
this page
World Rainforest Movement
Maldonado 1858 - 11200 Montevideo - Uruguay
tel: 598 2 413 2989 / fax: 598 2 410 0985
wrm@wrm.org.uy