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Bulletin du WRM
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LUTTES LOCALES ET NOUVELLES Inde : les Adivasi et l’aménagement des forêts Les forêts de l’Inde, base de la sécurité écologique du pays, sont en train de disparaître à un rythme alarmant aux mains d’une pléthore d’entreprises commerciales. Les dernières statistiques publiées dans le Recensement des forêts de l’Inde montrent que le pays a perdu plus de 26 000 km2 de forêt dense pendant la période 2001-2003. Dans un pays où plus de 3 000 espèces de plantes à fleurs et quelque 200 espèces d’animaux ont déjà été classées parmi les espèces menacées, une telle disparition du couvert forestier ne peut qu’avoir aggravé la décimation de la diversité biologique. Or, cela se passe au moment où le monde entier, les États-Unis exceptés, compte le temps qui manque pour l’année 2010, date à laquelle il faudrait avoir atteint des réductions substantielles dans la perte de diversité biologique, par la mise en oeuvre de la Convention sur la diversité biologique (CDB), que l’Inde a souscrite. L’échec généralisé de l’Inde à gérer ses forêts de manière durable est dû surtout au caractère exclusiviste et régimentaire de son système d’aménagement forestier, inspiré de l’époque coloniale et fondé sur une vision du monde influencée par l’esprit de caste, qui regarde avec mépris ceux qui se trouvent à la base de la pyramide sociale. Le déplacement des Adivasi est à l’origine de la crise de plus en plus profonde des forêts de l’Inde. Les Adivasi sont le peuple autochtone du pays et les gardiens originels de nos forêts ; ils les ont défendues contre les assauts sauvages des colonisateurs britanniques et, sous le régime politique post-colonial, ont lutté contre une foule d’initiatives d’exploitation commerciale. Pourtant, ils ont été systématiquement privés de leurs droits et écartés de l’aménagement des forêts par le système de conservation et par la législation sur la forêt et la faune. Le projet de loi sur les Tribus enregistrées, qui comporte la reconnaissance de leurs droits sur la forêt, est donc un moyen de réparer l’injustice historique commise contre les Adivasi, comme signalé dans son introduction, mais aussi l’occasion de récupérer la population autochtone la plus nombreuse du monde pour qu’elle prenne soin de nos forêts. Il n’est pas surprenant que certains se soient manifestés contraires à la loi proposée qui, par certains côtés, marque un changement de modèle. L’opposition à inclure les Adivasi dans la gestion des forêts découle de la doctrine suivant laquelle les autochtones, comme toutes les autres personnes marginalisées, sont l’Autre ; cette doctrine n’admet même pas une élévation infinitésimale du statut des subalternes. Pour ses tenants, la conservation n’est qu’un alibi. Le monde en général a déjà abandonné le dogme exclusiviste qui caractérisait la conservation que nous avons importée d’Occident. La CDB, qui a force obligatoire, est fondée sur trois objectifs : la conservation, l’utilisation durable et le partage équitable des avantages ; elle prévoit en outre la participation des populations autochtones à la gestion de la diversité biologique. L’un des trois groupes de travail que la Convention a constitués est chargé des questions liées à l’utilisation et à la protection des connaissances traditionnelles des peuples autochtones. Or, l’Inde a tourné la CDB en dérision lorsqu’elle a adopté la Loi sur la Diversité biologique, qui ne traite que des questions relatives à la réglementation de l’accès à la biodiversité et fait semblant d’ignorer absolument l’existence des autochtones (ce qui équivaut à contrarier l’esprit du programme innovateur sur l’Homme et la Biosphère en se contentant de redéfinir certaines aires protégées existantes sans réformer leur système de gestion). L’Agenda 21, adopté en 1992 par la Conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement (CNUED), dans ses quatre programmes sur la gestion des ressources vivantes de la terre, souligne le rôle des peuples autochtones et comporte en outre un programme thématique spécifique pour le renforcement de ce rôle dans le domaine de la gestion durable des ressources mentionnées. D’autre part, dix ans après la CNUED, le sommet de Johannesburg, dans son plan de mise en oeuvre, appelle à permettre aux peuples autochtones de contribuer à la mise en oeuvre des objectifs de la CDB et reconnaît explicitement leur rôle dans la conservation et l’utilisation durable de la diversité biologique. C’est le Congrès mondial sur les parcs, dans sa session de 1962 en particulier, qui a surtout contribué à imposer au monde en développement les aires protégées comportant l’exclusion violente de leurs habitants, suivant le modèle du parc national de Yellowstone aux États-Unis, dont l’établissement a impliqué la mort de trois cents Amérindiens et le déplacement de plusieurs milliers d’entre eux. L’édition 2003 du Congrès a viré de cap et souligné l’importance de modes de gestion des aires protégées participatifs et collaboratifs ; de plus, il a exhorté à restituer aux communautés autochtones les territoires traditionnels qui leur avaient été enlevés, et c’est cela que le projet de loi cherche à obtenir. Le nombre d’aires protégées a considérablement augmenté dans le monde ces dernières années ; elles sont maintenant plus de cent mille et couvrent plus de dix pour cent de la surface terrestre de la planète. Il faut signaler qu’un grand nombre des aires protégées récemment créées sont en fait des réserves destinées à l’utilisation durable des ressources. En s’adressant en 1972 à la Conférence des Nations unies sur l’Environnement humain qui, pour la première fois, incluait l’environnement dans le programme politique mondial, Indira Gandhi, alors Premier ministre, avait dit à l’Occident que la pauvreté était le plus redoutable des agents de pollution. Par la suite, cette déclaration a été rendue célèbre par nos bureaucrates de la conservation dans les successives réunions multilatérales. Néanmoins, quelques mois après son retour de la Conférence de Stockholm, elle a aggravé la pauvreté et la destitution d’énormément d’Indiens, paradoxalement, au nom de la conservation. En effet, la « Wildlife Protection Act » mettait en danger l’existence même des Adivasi, dont la vie est essentiellement liée à la nature. On aurait dit que les ravages causés par la Loi de 1927 sur les Forêts de l’Inde, une loi inique qui formalisait l’appropriation des forêts du pays par les puissances coloniales, n’avaient pas suffi. La disparition tragique des tigres de Sariska, malgré les dix millions de roupies (232 500 USD) qui, d’après les révélations de la Tiger Task Force, ont été dépensés pour chaque tigre de la réserve pendant les 25 dernières années, est la preuve de l’échec du projet de conservation régimentaire. L’Inde n’a aucune raison de prolonger ces deux crises jumelles que sont la dégradation accélérée de la diversité biologique et la mise en danger des Adivasi, après plus d’un demi-siècle d’indépendance formelle. L’adoption de la loi sur les droits forestiers des Adivasi devrait être perçue comme un premier pas vers la réforme du régime de gestion des forêts, indispensable pour obtenir que ceux qui ont été les premiers conservationnistes participent à la protection et à l’utilisation durable de la richesse écologique la plus menacée du pays. S. Faizi,
adresse électronique : ecology@zajil.net
Indonésie : un parc national, son échec et ses effets sur les moyens de subsistance Quand on parle du classement de la zone boisée de Mount Merapi en tant que parc national, on finit toujours par se demander pourquoi ce parc a été établi. L’écosystème forestier du mont Merapi est situé dans la province de Yogyakarta de la République d’Indonésie, à une altitude de 600 à 2 968 mètres au-dessus du niveau de la mer. D’une étendue de 8 655 hectares, il est surtout couvert d’une forêt tropicale de montagne qui est le moyen de vie d’un million de personnes de quatre districts. L’eau superficielle qui descend du mont Merapi se partage en trois directions : le bassin de Progo à l’ouest, le bassin d’Opak au milieu, et le bassin de Bengawan Solo à l’est. Ces bassins ont fourni l’eau nécessaire à la consommation, l’irrigation et l’industrie à plus de 5 millions de personnes des provinces de Jogjakarta et de Central Java. L’exploitation irrationnelle du mont Merapi menace maintenant son existence même. La privatisation de l’eau par une entreprise commerciale empêche un millier d’agriculteurs de cultiver leurs terres ; l’extraction de sable atteint 3,5 millions de mètres cubes par an ; les sources se sont dégradées rapidement, et la flore et la faune sont en train de disparaître. Pourtant, le gouvernement applique toujours le même modèle : l’exploitation des ressources pour de l’argent, sans tenir compte des conséquences à long terme et faisant passer les problèmes économiques avant l’environnement et la durabilité. Dès le début du processus, en 2001, beaucoup de personnes de la région ont manifesté leur opposition au plan du gouvernement de transformer la région en un parc national. Mais le ministre indonésien de la foresterie n’en a tenu aucun compte et, le 4 mai 2004, il a publié un décret par lequel la forêt devenait une aire protégée, le Parc national de Mount Merapi (MMNP). Nous contestons cette décision et dénonçons que le décret ministériel enfreint des normes juridiques, qu’il viole les principes de la transparence, de la démocratie et des droits de l’homme, et qu’il est l’expression de l’arrogance du gouvernement. Ce décret va à l’encontre d’un décret antérieur du même ministère, qui établit la procédure à suivre avant de classer un parc national. En outre, il enfreint la loi nº 22/1999 sur l’autonomie régionale, car il ignore l’autorité des gouvernements régionaux et des conseils législatifs de la zone. La notion de parc national est apparue dans les pays occidentaux, où elle a fortement subi l’influence de l’idée de conservation classique, qui implique de protéger étroitement une région pour que personne n’y touche. Par la suite, elle a donné naissance à un modèle de conservation éco-fasciste, qui accordait toutes les priorités à la « nature » intacte, même si cela impliquait de se débarrasser des habitants des lieux. Le premier parc national du monde, celui de Yellowstone, fut établi aux États-Unis en 1872. Les administrateurs du parc ne permettaient à personne d’utiliser ses ressources naturelles, sans tenir aucun compte du fait qu’il était le foyer de tribus indigènes. Des conflits éclatèrent inéluctablement, et aboutirent à l’expulsion forcée des communautés autochtones de la région. Malheureusement, beaucoup de pays, l’Indonésie comprise, se sont inspirés de ce modèle. En 1980, le gouvernement indonésien établissait les cinq premiers parcs nationaux. Le gouvernement a mis l’idée en application sans considérer si elle s’adaptait à la situation économique et sociale du pays, préférant apparemment faire plaisir aux pays occidentaux plutôt qu’à son propre peuple. La preuve en est que quarante-deux parcs nationaux ont été établis l’un après l’autre, partout dans le pays, sans analyser au préalable tous les aspects de la gestion des parcs déjà existants. Dans beaucoup de régions, la situation a empiré depuis qu’elles ont été désignées parcs nationaux. Au lieu de préserver la zone et de produire des retombées positives, l’établissement des parcs nationaux s’est souvent soldé par des dégâts et des effets négatifs. Les parcs nationaux de Mount Leuser, Mount Halimun, Kutai, Bukit Tiga Puluh, Tanjung Puting, Mount Palung, Ujung Kulon, Lore Lindu, Rawa Aopa, Komodo, Lorentz et Wasur montrent bien que ce modèle de conservation provoque des problèmes économiques et sociaux et aboutit à la dégradation, plutôt qu’à la préservation, de l’environnement. En Indonésie, le principe des parcs nationaux n’a pas été adopté au plan théorique seulement, mais aussi au niveau de la politique et de la gestion. Au niveau politique, par exemple, le gouvernement distingue les droits de l’organisme de gestion des parcs nationaux des droits des gens. Ces derniers étant considérés comme subordonnés à l’organisme de gestion, ils doivent lui obéir sans poser de questions dès qu’il applique des réglementations fascistes établies pour servir les intérêts du gouvernement. La loi nº 5/1990 sur la conservation des ressources naturelles et des écosystèmes, qui ne fait aucune mention du rôle ni des droits des gens en matière de ressources naturelles, est un exemple de cette arrogance. D’autre part, la structure de l’organisme de gestion est non seulement axée sur les intérêts du gouvernement mais, comme d’autres organisations étatiques, elle est entachée de corruption. L’organisme de gestion des parcs nationaux jouit d’une autorité presque totale, qui ne laisse aucune place aux droits des communautés environnantes. La corruption est visible dans sa coopération avec les entreprises et les militaires dans des activités de déforestation illégale, bien connues depuis longtemps. La direction de l’organisme de gestion, des hommes d’affaires et des militaires sont impliqués dans l’exploitation illicite de bois qui a lieu dans presque tous les parcs nationaux à l’extérieur de Java, y compris dans ceux de Tanjung Puting et de Mount Palung. Cette coopération se traduit aussi par le vol généralisé de ressources biologiques, par l’expulsion des habitants autochtones et par l’établissement de nouvelles mines à l’intérieur des dénommés « parcs nationaux ». Les parcs nationaux de l’Indonésie ne mènent pas à la conservation ; ils mènent à des atteintes supplémentaires à la nature et à l’appauvrissement des communautés locales. Il faudrait se demander pourquoi le gouvernement a établi le parc national du mont Merapi sans effectuer au préalable des études complètes et participatives. À mon avis, les mêmes problèmes qui se sont présentés à d’autres endroits vont exister à Merapi. Pourquoi ? Parce que la population locale et l’écosystème de Merapi sont inséparables et interdépendants. Pendant des centaines ou même des milliers d’années, les communautés des environs ont eu la sagesse de veiller sur Merapi, parce que cette région leur assure la subsistance grâce à ses eaux pures et à ses arbres verts mais aussi parce qu’elle leur fournit des aliments, des médicaments et de l’abri. La création du parc national du mont Merapi va-t-il résoudre les problèmes causés par les carrières de sable creusées sur ses pentes, lesquelles ont à leur tour endommagé ses forêts et asséché ses sources ? La direction du parc national va-t-elle s’occuper du sort des populations expulsées après l’arrivée des nouveaux « investisseurs » ? Je ne le crois vraiment pas. Le système du parc national ne sera jamais en mesure de résoudre ces problèmes ; en revanche, il va en créer de nouveaux, qui abîmeront encore plus cette belle région. La situation du mont Merapi ne s’arrange pas en le transformant en parc national. Nous ne résoudrons les problèmes de cette région qu’en accordant davantage de pouvoir à la population locale et en l’intégrant à la gestion, pour que toutes les parties intéressées soient impliquées dans sa conservation, sur la base de la coopération et de la confiance. Ce qu’il faut dans cette région est un modèle de conservation fondé sur le peuple, plutôt qu’un modèle de parc national dont l’application a invariablement échoué. Nous n’allons pas permettre que Merapi vienne s’ajouter à la longue liste des parcs nationaux qui se sont avérés désastreux, en Indonésie comme à bien d’autres endroits du monde, n’est-ce pas ? Mimin Dwi Hartono,
Wana Mandhira – Institute for Advocacy and Environment Conservation,
adresse électronique : kaliurang@indo.net.id,
wamatour@yahoo.com. Laos : aide ou complicité ? La réinstallation intérieure et les agences d’aide internationales Une restructuration générale de la société du Laos a lieu à l’heure actuelle. Au cours de la dernière décennie, le gouvernement du Laos a déplacé des dizaines de milliers de personnes appartenant à des peuples autochtones, les sortant de leurs foyers dans les hautes terres lointaines pour les réinstaller dans les plaines et près des routes. Bien que les objectifs des programmes du gouvernement soient « la réduction de la pauvreté » et « le développement », les conséquences qu’ils ont eues sur les moyens de subsistance, sur la sécurité alimentaire et sur l’environnement des populations réinstallées ont souvent été dévastatrices. « Des dizaines de milliers de personnes appartenant à des minorités ethniques autochtones vulnérables ont souffert ou sont mortes au Laos au cours des dix dernières années, par suite d’initiatives de réinstallation intérieure mal conçues et mal appliquées », écrivent Ian Baird et Bruce Shoemaker dans un rapport récemment paru sur la réinstallation au Laos. Ce rapport, intitulé "Aiding or Abetting? Internal Resettlement and International Aid Agencies in the Lao PDR", critique la manière dont beaucoup d’agences internationales d’aide humanitaire ont répondu aux problèmes provoqués par la réinstallation. Baird et Shoemaker, qui ont tous les deux travaillé au Laos pendant de nombreuses années, se demandent si certaines agences d’aide, « en accordant leur soutien à la réinstallation intérieure », ne sont pas en fait en train de « faciliter la violation des droits élémentaires des communautés concernées ». Les problèmes que la réinstallation intérieure a provoqués au Laos ont été bien documentés. En 1997, l’équipe de recherche dirigée par l’anthropologue français Yves Goudineau a constaté, chez les communautés montagnardes qui avaient été réinstallées, des taux de mortalité allant jusqu’à 30 pour cent. Le rapport a été publié par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) et par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). En 2000, la Banque asiatique de développement a commandité une évaluation participative de la pauvreté, dirigée par l’anthropologue James Chamberlain. Cette étude a révélé que beaucoup de paysans estimaient que leur pauvreté était de fraîche date et qu’elle était due surtout aux programmes gouvernementaux qui impliquaient la réinstallation. Le rapport conclut qu’en limitant l’agriculture itinérante, le gouvernement laotien a en fait augmenté la pauvreté, au lieu de l’atténuer. Baird et Shoemaker mentionnent 18 autres recherches menées par des ONG, des agences de l’ONU et des chercheurs, qui confirment les effets négatifs de la réinstallation sur les populations du Laos. « À notre connaissance », écrivent-ils, « il n’y a pas une seule étude qui signale que la réinstallation ait été avantageuse pour les communautés ethniques autochtones du Laos. » Certaines organisations, dont l’Agence suédoise pour la coopération internationale au développement, Concern Worldwide et le Fonds canadien, s’opposent activement à de nouvelles réinstallations au Laos, par exemple, en travaillant dans des villages situés dans des régions montagnardes éloignées pour démontrer qu’il y a d’autres options possibles. Cependant, d’autres encouragent activement la réinstallation. Finn Reske-Nielsen, représentant résident du PNUD au Laos, semble ignorer les preuves, apportées par les rapports de sa propre organisation, des conséquences que cette politique a eues sur la population. Il allègue que « la réinstallation volontaire est une option raisonnable dans un pays comme le Laos, où la population est éparse et où il est donc difficile d’apporter aux gens les services essentiels de santé, d’éducation et autres ». Baird et Shoemaker signalent que la réinstallation n’est absolument pas inévitable au Laos : « Elle est imposée aux communautés par une série de politiques et d’actions spécifiques combinées, d’ordre politique, social et environnemental ». Certaines institutions d’aide, la BAsD par exemple, exigent la réinstallation pour atteindre leurs objectifs de long terme. « L’intégration régionale, la promotion de la sylviculture industrielle et de l’agriculture de rente, l’industrialisation et l’ouverture des marchés exigent le genre de changements démographiques que la réinstallation intérieure est en train d’apporter au Laos rural », écrivent Baird et Shoemaker. En 2004, Sandro Cerrato, Chargé d’affaires de la délégation de la Commission européenne à Vientiane, a présenté un document conceptuel où il proposait que le gouvernement du Laos et les grandes agences d’aide reprennent le dialogue sur le thème de la réinstallation. À son avis, les agences d’aide devraient soutenir la réinstallation pour qu’elle soit mieux faite. Baird et Shoemaker font remarquer que certaines organisations ont critiqué le document de Cerrato, qui serait fondé sur une série d’hypothèses fausses. Ainsi, Cerrato suppose que la réinstallation va atténuer la pauvreté. Mais en fait, la réinstallation « a contribué à perpétuer la pauvreté et à dégrader l’environnement dans la montagne et sur la plaine, elle a provoqué l’aliénation culturelle et la multiplication des conflits sociaux », écrivent-ils. Cerrato suppose que les agences d’aide sont capables de faire la différence entre la réinstallation volontaire et involontaire. Pourtant, dans le cas du Laos cette différence est difficile à trouver ; d’après Baird et Shoemaker, « presque tout ce qui a été classé au Laos comme réinstallation volontaire est en fait le résultat d’une initiative extérieure aux paysans ». Cerrato suppose que la réinstallation est inévitable et que les agences d’aide n’ont pas la possibilité de proposer d’autres solutions. Il suppose, sans aucune preuve à l’appui, que la réinstallation pourrait mieux se faire avec davantage d’argent et une meilleure mise en oeuvre. Il ignore le fait que les communautés montagnardes ont le droit de décider de leur avenir, et suppose qu’elles ne sont pas capables de le faire. Les agences internationales d’aide qui opèrent au Laos ont très peu de comptes à rendre. Elles ne subissent pas l’examen des médias, qui sont contrôlés par l’État. Il est rare qu’elles soient appelées à justifier leurs politiques ou leurs actions auprès des communautés ou des institutions locales. Elles n’ont pas à s’inquiéter de la surveillance ou la supervision de groupes locaux, ni de la possibilité de se voir confrontées à des actions en justice lorsque leurs interventions finissent par nuire à la population des lieux. Bien que Cerrato semble ignorer les conclusions des nombreuses recherches menées à ce sujet, il est inacceptable que l’Union européenne déclare ne pas connaître les conséquences potentielles de son soutien à de nouvelles réinstallations au Laos. Baird et Shoemaker précisent qu’on ne sait pas encore comment sera développée l’initiative de l’UE. Mais, si elle est appliquée tel qu’elle est structurée à l’heure actuelle, l’UE risque de se voir accusée de complicité active dans la violation des droits humains des communautés ethniques montagnardes du Laos. "Aiding or Abetting? Internal Resettlement and International Aid Agencies in the Lao PDR", de Ian Baird et Bruce Shoemaker, publié par Probe International, est disponible (en anglais) à l’adresse : http://www.probeinternational.org/pi/documents/mekong/AidingOrAbetting.pdf. Chris Lang,
adresse électronique : chrislang@t-online.de Thaïlande : le « projet de loi sur les forêts communautaires » menace de déplacer les populations rurales des zones boisées destinées à la conservation Le projet de loi sur les forêts communautaires de la Thaïlande, conçu comme un cadre formel visant à définir les droits des communautés à la cogestion des zones boisées, a pris un tournant inattendu et menace maintenant de provoquer la réinstallation des populations rurales, en particulier celle des peuples ethniques qui habitent les hautes terres et les régions boisées prévues pour la conservation. Le 15 septembre 2005, une commission parlementaire chargée d’examiner le projet de loi a décidé qu’il fallait interdire les forêts communautaires dans les « zones de forêt intacte ». La commission a voté en faveur de la proposition du ministre des ressources naturelles et de l’environnement, M. Yongyuth Tiyapairat, qui consiste à établir des « zones boisées spéciales » où toute activité humaine est interdite, y compris l’établissement de forêts communautaires. La décision de la commission implique que tous les établissements humains qui se trouvent dans les régions concernées devront être déplacés une fois que le projet sera devenu loi. D’après Yongyuth, les zones spéciales de forêt sont celles qui se situent en montagne, sur une pente de plus de 30 degrés, et où la diversité biologique atteint un niveau élevé. Les zones boisées de ce genre couvrent environ 2,8 millions d’hectares dans tout le pays. Elles sont situées surtout dans des forêts protégées qui comprennent des parcs nationaux, des réserves de faune, des bassins versants classés et des zones où la chasse est interdite. Sans qu’il existe des renseignements exacts, on estime qu’un million de familles, appartenant entre autres aux communautés ethniques, habitent et travaillent dans ces régions. Ce projet de loi sur les forêts communautaires est le résultat de plus de dix années de négociations entre les fonctionnaires gouvernementaux, les groupes communautaires locaux et les organisations non gouvernementales (ONG). Il devrait aboutir à la première loi de la Thaïlande qui reconnaisse le statut légal des communautés habitant à l’intérieur et autour des réserves forestières nationales du pays, et leur droit à utiliser, aménager et protéger leurs forêts en coopération avec le Département forestier royal (RFD). C’est aussi l’un des premiers exemples de législation appliquant un mécanisme constitutionnel qui permet à la population de proposer une loi si elle bénéficie de l’appui de 50 000 personnes. Dans le cas présent, 52 698 signatures ont été recueillies dans tout le pays et le projet de loi a été présenté au parlement au début de 2000. La chambre des députés a approuvé le projet mais, par la suite, le sénat l’a bloqué et il a proposé des amendements. De ce fait, il a fallu constituer une commission comprenant des membres des deux chambres du Parlement pour réexaminer le texte. Permsak Makarabhirom, spécialiste en foresterie de l’université de Kasetsart et membre d’une autre commission qui a étudié le projet, a dit que la proposition de la commission parlementaire d’établir des « zones boisées spéciales » contredit l’intention originelle du document et viole les droits des communautés tributaires des forêts, en excluant la possibilité qu’elles habitent dans les zones de forêt protégée. « [Cette proposition] contredit l’esprit de la Constitution de la Thaïlande qui, dans son article 46, soutient le droit de la population locale de gérer les ressources naturelles », a-t-il dit. Plus de 8 000 « forêts communautaires » sont, partout en Thaïlande, utilisées, protégées et gérées par les communautés locales, et ce depuis plusieurs générations. Le projet de loi était censé légaliser ces zones boisées communautaires et reconnaître officiellement les efforts de conservation de la forêt fournis par les gens des lieux. Pourtant, le RFD et certaines organisations de conservation de la nature se sont constamment opposés à la proposition du projet de loi d’établir des forêts communautaires à l’intérieur des aires boisées protégées. Dans sa hâte de transformer les réserves de forêt en aires protégées, le RFD a délimité et déclaré parcs nationaux et réserves de faune de nombreuses zones occupées et utilisées par la population. La situation qui en a découlé est que la plupart des aires protégées de la Thaïlande sont entourées ou partiellement occupées par des populations locales déplacées, qui se sentent privées de leurs droits légitimes de propriété. Le RFD préfère réinstaller les habitants des villages forestiers ou imposer des restrictions sévères à leur utilisation de la forêt. Pourtant, cette démarche n’a pas réussi à éviter la déforestation incessante des forêts qui restent en Thaïlande, conséquence de l’exploitation forestière illégale où sont impliquées de puissantes entreprises, ni à défendre les moyens de subsistance des communautés rurales. De surcroît, la plupart des tentatives préalables de l’État de forcer le déplacement des populations habitant les régions boisées ont augmenté la pauvreté de ces communautés, aggravé les conflits ruraux et provoqué une perte encore plus grande de forêts, car les personnes déplacées vont aller ailleurs et défricher d’autres forêts. L’agriculture et diverses autres activités, dont le travail saisonnier dans les zones urbaines, sont les moyens de vie de beaucoup de communautés rurales. La possibilité de générer des revenus grâce aux produits non ligneux des forêts communautaires est elle aussi tout à fait acceptée à l’heure actuelle, en particulier dans le cas des personnes qui, en raison des dimensions modestes de leurs terres, de leur manque d’éducation ou de leur âge avancé, sont parmi les plus pauvres du point de vue économique. Decho Chaiyapap, coordinateur de Forêts communautaires du Nord de la Thaïlande, une coalition d’organisations non gouvernementales et d’agriculteurs basée à Chiang-Mai, a dit que les paysans étaient en désaccord avec la décision de la commission parce qu’elle les empêchait non seulement d’accéder aux forêts mais de pratiquer l’agriculture dans ces régions. « Il n’a pas été précisé comment et par qui seront définies les ‘zones boisées spéciales’. Ainsi, nous ne pouvons pas dire exactement combien de familles seraient touchées par cette mesure », a-t-il dit. Il faudrait savoir aussi si la commission parlementaire est légalement autorisée à amender les dispositions d’un projet de loi que la chambre de députés a déjà approuvé. Une pétition a été adressée au Premier ministre Thaksin Shinawatra par des groupes de la société civile ; dans leur lettre ils affirment : « Les amendements effectués par la commission violent le projet de loi sur les forêts communautaires approuvé par le parlement, qui permet l’établissement de forêts communautaires dans les aires boisées protégées. » Ils déclarent également que la proposition de la commission de créer des zones boisées spéciales constitue une violation de l’intention du projet de loi de « soutenir la gestion locale des zones boisées, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des forêts protégées, car non seulement l’aménagement forestier pratiqué exclusivement par l’État s’est avéré inefficace mais il a aggravé la destruction des forêts de la Thaïlande. » Noel Rajesh,
université de Chiang-Mai, unité des recherches sociales
et environnementales (USER), adresse électronique : rajesh@sea-user.org
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