Les
Camerounais exploités des palmeraies de Bolloré Social
En grève, les ouvriers dénoncent des conditions
de travail et de vie indignes.
FANNY PIGEAUD
- QUOTIDIEN : mardi 11 mars 2008
© Libération
C’est un Germinal sous
les tropiques qui se joue dans la palmeraie de Kienké, dans
le sud-ouest du Cameroun. Dans cette plantation de palmiers à
huile de 9 000 hectares de la Société camerounaise
des palmeraies (Socapalm) - filiale d’un groupe belge, Socfinal,
lui-même détenu à près de 40 % par le
français Bolloré aux côtés de son traditionnel
partenaire, la famille belge Fabri -, les ouvriers sont en colère.
Depuis novembre, ils ont plusieurs fois fait grève contre
leurs conditions de vie et de travail. En retour, la police a arrêté
et détenu pendant quelques jours leur leader, Michael Agbor.
«Une journée ne
suffit pas pour décrire nos souffrances», assure Albert,
un ouvrier. Depuis plusieurs années, il vit en permanence
dans la palmeraie. Six jours par semaine, il coupe de lourds régimes
de noix de palme. Sans gants pour protéger ses mains : ses
paumes ont pris la couleur orange des noix que Socapalm transforme
en huile de cuisine. Chaque matin, il s’entasse avec ses collègues
et le matériel de coupe dans les camions, des épaves,
qui s’enfoncent dans la plantation pour charger les régimes.
Le soir, il doit marcher, parfois sur une quinzaine de kilomètres,
pour rentrer dans un des sept campements d’ouvriers installés
au cœur de la plantation.
«Esclaves». Le tout
pour pas grand-chose : il gagne 22 francs CFA pour un régime
de 15 kg. En moyenne, il touche 35 000 francs CFA (environ 53 euros)
par mois, ce qui ne lui permet pas de vivre décemment. Il
a néanmoins plus de chance que ceux qui coupent les régimes
de 10 kg pour 8 francs CFA. «Les retenues sur nos salaires
sont courantes. Nous sommes souvent payés en retard voire
pas du tout», précise-t-il. Albert n’est pas
affilié à la sécurité sociale et n’a
pas de couverture médicale. «Beaucoup voudraient partir
mais ne le peuvent pas, parce qu’ils n’en ont pas les
moyens et parce qu’ils attendent qu’on paie leurs arriérés
de salaire», affirme-t-il. «Nous sommes les esclaves
de la Socapalm», soupire un de ses collègues. Ce n’est
cependant pas auprès de l’entreprise, qui contrôle
80 % du marché de l’huile de palme au Cameroun, qu’ils
peuvent se plaindre : celle-ci ne les emploie pas directement, mais
a passé des contrats de sous-traitance avec une soixantaine
de sociétés pour la gestion de l’essentiel de
la main-d’œuvre.
«Nous savons que les ouvriers
ne s’en sortent pas, que leurs employeurs les paient en retard»,
reconnaît Marc Mutsaars, le patron de Socapalm. La situation
est la même dans les autres plantations du pays, explique-t-il
pour tempérer. Il assure que l’entreprise va réduire
de moitié le nombre de sous-traitants pour mieux contrôler
leurs pratiques. Cette mesure permettra-t-elle d’améliorer
aussi les conditions de logement ? «Nous vivons comme des
animaux», indique, dégoûté, Albert. Il
n’y a pas d’eau, pas de sanitaires et seulement quelques
heures d’électricité par jour dans le campement
où il vit avec sa famille. Surpopulation, insalubrité
et promiscuité font le reste du quotidien de ces vieilles
baraques de bois grisâtre et étroites, collées
les unes aux autres. Un hôpital, des écoles pour les
enfants qui habitent trop loin de l’unique établissement
scolaire de la plantation : Michael Agbor tient scrupuleusement
la liste des réclamations depuis qu’il a été
élu à la tête d’une sorte de syndicat,
créé il y a quelques mois par les ouvriers.
«Notre messie».
Vulgaire «agitateur» pour Socapalm, il est devenu un
héros dans les campements. Ses collègues, qu’il
estime au nombre de 10 000, savent que son intransigeance et sa
détermination face aux entreprises sous-traitantes sont exceptionnelles
dans un pays où les syndicats sont systématiquement
achetés. Le lendemain de son arrestation, en décembre,
certains ont marché sur 15 km, jusqu’à Kribi,
où il avait été amené par la police,
en scandant : «No Michael, no work!» «Nous n’avons
pas peur, nous sommes tous mobilisés», commente Albert.
Il raconte comment l’électricité a été
coupée dans son campement lors du dernier débrayage.
«Qu’ils fassent grève. Quand ils auront faim,
ils reviendront travailler», leur auraient répondu
les patrons.
«Michael est notre messie»,
avouent plusieurs salariés de Socapalm, mécontents
de leurs salaires et de leurs conditions de vie. De peur des représailles,
ils restent cependant à l’écart des mouvements
des ouvriers. Michael Agbor a fait également profil bas pendant
plusieurs jours en janvier. Après que des représentants
des autorités camerounaises lui ont glissé : «Si
tu continues, on va te tuer.» Il venait de refuser l’augmentation
de 3 francs CFA par régime proposée par les sous-traitants.
Depuis, ses collègues lui ont conseillé de ne plus
travailler dans la plantation.
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