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Mangroves: subsistance locale vs profits des enterprises

 

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PANORAMA GENERAL SUR LES MANGROVES

Cette section comprend plusieurs articles qui décrivent la mangrove en tant qu'écosystème (en incluant l'importance sociale et environnementale des services qu'elle prête), et les principaux problèmes qui la concernent. Nous espérons que les lecteurs y trouveront l'information nécessaire pour comprendre pourquoi tant de personnes luttent pour protéger ces forêts, et qu'ils en seront stimulés à s'engager sur la même voie.

La mangrove et son avenir incertain

La mangrove ou forêt de palétuviers est l'équivalent côtier de la forêt tropicale intérieure. Il y en a de plusieurs sortes: les mangroves littorales, qui croissent sans l'apport d'eau douce et qui peuvent s'étendre sur plusieurs kilomètres; les mangroves situées à l'embouchure et dans le delta des fleuves, qui atteignent parfois des superficies considérables; les mangroves des récifs de corail, qui poussent par-dessus le niveau de la mer. Toutes ont quelque chose en commun: ce sont des "forêts d'eau salée" très spéciales et fragiles, et elles sont en danger.

Les mangroves ont l'apparence d'un labyrinthe d'arbres et de racines entremêlées, qui est en fait une masse forestière ordonnée poussant par bandes en fonction des différents degrés de résistance aux inondations périodiques des marées, et donc au sel.

Elles poussent dans les estuaires des fleuves et sur les côtes protégées des zones littorales équatoriales, tropicales et subtropicales, et sont adaptées au flux. A marée haute, leurs sommets pointent à peine au-dessus de l'eau. A marée basse sont visibles leurs racines aériennes, qui captent l'oxygène et le transportent vers les racines souterraines. Cette adaptation leur permet de survivre dans un sol privé d'oxygène et à forte salinité; leurs feuilles s'adaptent elles aussi à la pénurie d'eau douce et sont capables d'éliminer l'excès de sel.

Les mangroves sont un écosystème unique et irremplaçable, abritant une diversité biologique incroyable et comptant parmi les plus productifs du monde. Elles sont l'habitat de nombreux êtres vivants: oiseaux migrateurs, bêtes marines et reptiles, en plus des espèces végétales associées.

Bien qu'il existe dans le monde une vingtaine d'espèces de palétuvier, la structure de base de chaque mangrove est composée de 3 à 8 espèces. Une grande variété de représentants du royaume végétal habite sur elles, plus une centaine de champignons, et sous elles on retrouve jusqu'à 70 plantes aquatiques différentes.

Les racines aériennes des arbres forment un réseau habité par de nombreuses espèces d'animaux (des poissons, des mollusques, des crustacés) et fonctionnent comme des lieux de frai, de refuge et d'élevage de beaucoup d'animaux dont certains sont très importants pour l'alimentation humaine. De ce fait, des populations ont pu s'établir dans les environs de ces écosystèmes qui produisent les ressources nécessaires à leur subsistance. En outre, des hérons, des cormorans, des aigles et des martins-pêcheurs y trouvent également leur nourriture.

Lorsque la mer se retire, certains mammifères viennent manger sur la plage, tels que le sanglier et le macaque crabier. Aux sommets des arbres, d'autres primates se nourrissent des feuilles des mangliers. Ceux-ci hébergent également des iguanes, des perroquets, des pigeons et des échassiers tels que les spatules, les ibis et bien d'autres, qui retournent chaque nuit dormir dans leur branchage.

Les mangroves protègent les côtes contre l'érosion provoquée par les ouragans qui s'abattent périodiquement sur ces régions tropicales. Elles ont aussi fourni, pendant des siècles, une foule de ressources aux populations locales. Les utilisations les plus courantes de la mangrove et de son écosystème sont l'extraction de bois de chauffage et de matériaux de construction; la plus importante est la pêche de produits de la mer, y compris de nombreux crustacés.

Cependant, à des milliers de kilomètres de distance de cet écosystème unique et si riche en biodiversité, c'est sur les tables des pays européens, du Japon et des Etats-Unis que l'on trouve l'origine de la perte progressive de son équilibre: la consommation de crevettes élevées dans des étangs par l'industrie crevettière. Pour cette consommation qui s'est accélérée dans les dernières années, des milliers d'hectares de mangrove ont été transformés en bassins d'élevage, et les intérêts économiques concernés sont très forts.

L'industrie profite des conditions de la mangrove pour élever des crevettes, en remplaçant par des étangs des millions d'hectares d'habitats d'une importance fondamentale pour les économies locales et pour la diversité biologique. Grâce à l'appui des gouvernements, aux subventions d'organismes tels que la Banque mondiale et à l'aide de la FAO, les fermes crevetticoles s'installent aujourd'hui dans des pays tropicaux de plus en plus nombreux.

Cette activité est venue perturber la population qui vit des écosystèmes en question. La production de la mangrove n'est pas suffisante pour supporter à la fois l'activité extractive des pêcheurs artisanaux et l'industrie de la crevette qui réduit de beaucoup la capacité de l'écosystème et, la plupart des fois, le dégrade sans remède. Une seule entreprise concurrence toute une population dans l'accès aux ressources qui lui permettent de vivre. Avec le temps, les étangs à crevettes sont étouffés par leur propre pollution et donc abandonnées, ne laissant après leur passage qu'un écosystème anéanti et des communautés locales appauvries jusqu'à la limite extrême. (Bulletin Nº 51 du WRM, octobre 2001).

La mangrove c'est la vie, vive la mangrove

Les forêts de mangrove couvrent à l'heure actuelle 181 000 km2, distribués sur plus de 100 pays, mais au cours des 50 dernières années plus de 50% de cette superficie ont été perdus. Certaines actions directes sont en train de détruire ou de dégrader les mangroves, y compris leur remplacement par des activités telles que l'élevage de crevettes, l'agriculture, l'exploitation du bois, l'extraction de sel, le développement urbain, l'essor du tourisme et son infrastructure. A cela s'ajoutent d'autres impacts provoqués par le détournement de rivières, et la pollution des eaux par des métaux lourds, des déversements de pétrole, des pesticides et autres produits.

L'établissement de fermes à crevettes a été la cause principale de la disparition des mangroves dans beaucoup de pays au cours des 30 dernières années. Au Vietnam, 102 000 hectares de mangroves ont été affectés à l'aquaculture entre 1983 et 1987; en Honduras, plus de 12 000 hectares ont été détruits entre 1996 et 1998 pour la construction d'étangs à crevettes; en Equateur, plus de 180 000 hectares de ces étangs ont été établis dans des régions de mangrove; en Thaïlande, entre 1961 et 1993 plus de 80 000 hectares de mangrove ont été rasés pour les transformer en bassins d'élevage de crevettes.

Le rétrécissement des mangroves dans les tropiques a été favorisé en grande mesure par l'appui financier international, apporté surtout par la Banque mondiale et la Banque asiatique de développement. La Société financière internationale a approuvé, entre 1997 et 2000, des prêts pour un montant de 82 millions de dollars USA destinés au développement de l'aquaculture en Amérique Latine. Les pays "bénéficiaires" ont été le Bélize, le Mexique, l'Honduras, l'Equateur et le Pérou.

Derrière la disparition massive des mangroves au cours de la dernière décennie se cache l'incapacité des économistes à reconnaître l'importance des produits naturels et des services écologiques fournis par cet écosystème. De ce fait, la mangrove a été considérée comme une terre inutilisée, improductive et sans valeur aucune, et donc vouée à d'autres fins, telles que l'élevage de crevettes, dont les produits ont une valeur marchande.

Cependant, la mangrove est génératrice d'un large éventail de richesses naturelles et de services d'écosystème. Certains de ces services, dont la protection contre les ouragans et les inondations, la réduction de l'érosion et le maintien de la biodiversité, jouent un rôle clé dans le support des activités économiques dans les régions côtières tropicales. Les produits forestiers des mangroves, tels que des matériaux de construction, du charbon, des tanins, des médicaments et du miel, sont essentiels à la vie et fournissent une base commerciale aux économies locales et nationales. Les économies de subsistance au littoral de beaucoup de pays en développement sont fortement dépendantes de la pêche dans la mangrove.

Il a été établi que chaque hectare de mangrove produit de 1 100 à 11 800 kilos de pêche. Cette productivité est bien plus élevée que celle des récifs de corail, estimée à 10 - 370 kg/ha par an. Dans les pays en développement, la valeur marchande annuelle de la pêche en provenance de la mangrove se situe entre 900 et 12 400 dollars par hectare. Il faut insister sur le fait que cette estimation ne tient compte que d'un seul produit, la pêche. Des analyses complémentaires sur la valeur économique des ressources forestières et des services écologiques fournis par la mangrove pourront démontrer l'importance de cet écosystème et sa contribution à la subsistance des économies locales et nationales.

En attendant la reconnaissance de la valeur des mangroves et l'appui des autorités pour leur conservation, les communautés côtières traversent depuis quelques années une des périodes les plus critiques de leur histoire. Après avoir utilisé ces écosystèmes, sans conflits majeurs, pendant des décennies ou même des siècles, elles sont aujourd'hui confrontées à l'arrivée quotidienne de deux, vingt ou soixante bulldozers, qui un "beau" matin débarquent pour détruire, en moins de deux semaines, ce qui avait été le moyen de vie de générations entières. Deux mois plus tard, il n'en reste que des souvenirs et une multitude d'étangs pour l'élevage de crevettes.

Les mangroves sont en train de disparaître à jamais, et avec elles les économies de centaines de populations côtières, constituées pour la plupart de pêcheurs artisanaux. Cette destruction s'étend chaque jour à travers tous les pays du monde ayant des côtes tropicales. En Amérique Latine, du Mexique au Pérou et au Brésil, l'industrie de la crevette ne cesse d'avancer. Les efforts des collectivités pour défendre leurs mangroves ont coûté la vie à plusieurs pêcheurs artisanaux du Mexique, du Guatemala et de l'Honduras. Des mouvements populaires croissent à l'heure actuelle. Pour les coordonner dans la lutte contre ce fléau, un "Réseau Mangrove" a été mis en place, destiné à fournir à toutes les communautés côtières un mécanisme d'organisation de leurs activités. Au cours de sa première assemblée, qui s'est tenue en septembre de cette année [2001], le Réseau Mangrove a reçu l'adhésion d'organisations de dix pays sud-américains dont le but est de lutter au son d'une seule voix: la mangrove c'est la vie, vive la mangrove. Justice pour la mangrove. (Par Elmer López Rodríguez, Bulletin Nº 51 du WRM, octobre 2001).

La production non durable Vs la production durable de la crevette

La plupart de ceux qui mangent des crevettes ignorent d'où elles viennent et quelles sont les conséquences de leur production. Or, la crevette commercialisée est pêchée par des méthodes destructrices, ou bien élevée dans des étangs industriels qui sont l'une des causes majeures de l'anéantissement des mangroves.

D'après les chiffres de la FAO, 50% des pêcheries du monde sont déjà épuisées. Au cours d'une réunion tenue récemment en Islande, Jacques Diouf, Directeur général de la FAO, a averti les délégués de plus de 70 pays que les océans sont surexploités et qu'il est urgent d'assurer leur utilisation durable. Suivant les données de la FAO, en 1950 la production totale de poisson avait été de 19 millions de tonnes. Cinquante années plus tard, un volume un peu plus élevé (20 millions de tonnes) a été gaspillé dans le processus de production de 130 millions de tonnes.

Les crevettiers au chalut comptent parmi les bateaux de pêche les plus gaspilleurs du monde: ils produisent moins de 2% du poisson du monde, mais sont responsables d'un tiers des captures incidentes non utilisées. Pour chaque livre de crevettes pêchées, 14 livres ou plus de poissons et autres formes de vie marine sont rejetées et détruites. Dans les eaux des USA les crevettiers tuent plus de tortues que toutes les autres méthodes humaines combinées.

Cette destruction inutile n'est pas moins grave dans le cas de l'élevage de crevettes. Les étangs pour l'aquaculture sont situés dans les régions les plus productives du point de vue biologique, et les plus sous-évaluées du globe: les estuaires côtiers, les forêts de mangrove et les zones humides, où la crevette se développe naturellement. Pour installer les étangs, on commence par abattre la mangrove et creuser des bassins endigués. Ils sont ensuite remplis de post-larves, en provenance pour la plupart d'écloseries et de frayères à forte densité de stockage. Afin de forcer les crevettes à se nourrir continuellement, l'étang est éclairé de nuit. Des granulés protéiniques et autres suppléments artificiels sont additionnés. Pour prévenir les maladies, on y ajoute également des produits chimiques tels que des antibiotiques, des pesticides et des détergents. En raison de la haute densité de stockage, le renouvellement de l'eau à la pompe est indispensable. Les déchets s'accumulent ainsi dans l'écosystème environnant et le dégradent, ce qui provoque des problèmes sérieux et irréversibles.

A court terme, l'exploitation intensive des crevettes est très profitable aux entreprises. Elle est cependant manifestement ruineuse pour les habitants des zones où elle est pratiquée, car elle provoque d'importantes pertes économiques et environnementales.

Ce système destructeur et polluant peut être évité. L'aquaculture n'a pas toujours été nuisible à l'environnement. De fait, l'exploitation intégrée de pêcheries et de rizières a été pendant des siècles la colonne vertébrale de l'agriculture en Asie. Ce système traditionnel possède un énorme potentiel pour la sécurité alimentaire locale et la nourriture familiale. Il permet d'ailleurs de profiter des services offerts par les écosystèmes côtiers, dans le filtrage et la purification de l'eau, le cycle des nutriments, l'élimination des polluants et la protection de la terre contre les orages côtiers et le climat sévère. Une étude concernant la mangrove de Matang, en Malaisie, a révélé que sa valeur rien qu'en protection littorale dépassait de 170% la valeur des exploitations de crevettes.

L'aquaculture en forêt ("silvofishery"), un concept ancien de gestion des ressources côtières, pourrait être une option alternative d'une valeur inestimable. Il s'agit d'une méthode à faible investissement qui allie la culture forestière en mangrove à l'aquaculture en eau salée. Cette approche polyvalente de la conservation et de l'utilisation des ressources permet de maintenir un haut niveau d'intégrité dans la région de la mangrove tout en capitalisant les bénéfices économiques de l'aquaculture en eau salée.

Mais il est important de souligner que le problème n'est pas d'ordre technique, et qu'il y a essentiellement deux manières de produire des crevettes. L'une est fondée sur l'appropriation et la destruction des mangroves, la pollution de ces régions et des zones voisines, avec des profits élevés pour les entreprises, aux dépens des territoires et des moyens de vie des populations locales. L'autre vise à l'utilisation durable des ressources -la crevette parmi d'autres- au profit des communautés locales. Si la protection de l'environnement et le progrès social signifient quelque chose, c'est la deuxième méthode qui va dans le bon sens. (Bulletin Nº 51du WRM, octobre 2001).

Les impacts de l'élevage industriel de crevettes sur la société, l'économie et l'environnement

La destruction des mangroves entraîne la disparition d'espèces uniques. Les mangroves sont le lien entre la forêt tropicale et les récifs de corail, un lieu de transition essentiel entre les écosystèmes marins et terrestres. Elles préservent le littoral de l'érosion, retiennent des sédiments -protégeant ainsi les récifs de corail- et sont les frayères de la plupart des poissons tropicaux commercialisés. Elles défendent les forêts des côtes basses contre les tempêtes tropicales. Elles sont fondamentales pour la biodiversité locale, car elles hébergent des plantes et des animaux que l'on ne trouve dans aucun autre écosystème. On les utilise pour les loisirs et le tourisme. Elles sont très productives du point de vue biologique, et pour les collectivités locales elles représentent une source importante d'approvisionnement en combustible, médicaments, aliments et fourrage.

A part le fait que de grandes étendues de mangroves soient abattues pour l'exploitation de la crevette, une autre conséquence de l'élevage industriel est que les crevettes produisent un volume considérable de déchets dans les étangs. La nourriture qu'elles mangent mais ne retiennent pas dans leur corps s'accumulant, les bactéries fleurissent et consomment l'oxygène disponible. Ceci peut suffoquer les crevettes et ralentir leur croissance. Les produits intermédiaires des déchets (provenant autant des crevettes que des microbes), tels que l'ammoniac et le nitrite, sont toxiques pour les crevettes, les poissons et d'autres animaux. Les crevettes affaiblies par les déchets et le manque d'oxygène sont plus sensibles aux maladies. Pour éviter ce problème, les étangs sont régulièrement vidés et remplis d'eau claire, ce qui provoque la pollution des eaux superficielles environnantes.

Cette activité augmente également la salinité des aquifères et des terres agricoles du littoral. Lorsque les étangs sont abandonnés à cause des maladies ou pour d'autres raisons, la région devient désertique et les niveaux de salinité, d'acidité et de produits chimiques toxiques du sol la rendent pratiquement inutilisable.

Une autre conséquence de l'élevage industriel des crevettes est l'utilisation d'antibiotiques, pesticides, fongicides, parasiticides et algicides. Pour éviter les maladies, les éleveurs utilisent pendant la production des doses élevées d'antibiotiques, ainsi que des produits chimiques entre deux récoltes pour stériliser les étangs. De nombreuses substances utilisées dans cette activité sont interdites dans certains pays, à cause de leurs effets carcinogènes. Quant aux antibiotiques utilisés dans l'élevage des crevettes, certains sont les mêmes qu'on utilise sur l'être humain, ce qui pourrait diminuer leur efficacité contre les maladies. Il est important de souligner que dans beaucoup des pays producteurs il n'existe pas de régulations limitant le volume des produits chimiques utilisés.

Dans la course au profit, les possibilités offertes par la génétique commencent à être considérées, et la Thaïlande -le premier producteur mondial- a déjà entrepris des recherches dans ce domaine, l'idée étant de développer une super-crevette. Si ce projet réussissait, les consommateurs, en plus des antibiotiques, pesticides et autres produits chimiques, mangeraient des crevettes génétiquement modifiées.

Parmi les répercussions sociales et économiques de la destruction des mangroves figure la disparition d'un écosystème de grande importance pour les communautés locales qui, bien entendu, ne participent pas aux profits. L'aquaculture est censée apporter une réponse valable à la pénurie de ressources alimentaires, surtout dans les pays pauvres. Mais ce n'est certainement pas le cas de la crevetticulture. Il est également dit que c'est une source de devises qui permet aux pays producteurs d'importer des protéines à moindre coût et donc de garantir la sécurité alimentaire. Mais cet argument a deux points faibles. En premier lieu, il n'y a aucune évidence que les devises obtenues par les éleveurs de crevettes seront destinées à l'achat de protéines bon marché. Ce ne sont pas les pauvres qui gagnent cet argent, mais les riches producteurs, qui décident de la manière de le dépenser. En deuxième lieu, la dépendance des aliments importés réduit la sécurité alimentaire dans les périodes d'instabilité monétaire.

En ce qui concerne la génération d'emplois, l'aquaculture crevettière, en raison de sa nature industrielle, emploie moins de personnes que l'agriculture ou que d'autres types de pêche.

Dans beaucoup de cas, l'élevage de crevettes s'est traduit par des violations graves des droits humains, incluant le meurtre, les blessures physiques, le délogement d'habitants, l'arrestation et la violation des droits des travailleurs des exploitations crevetticoles, et la confiscation de terres, de forêts et de ressources hydriques.

Le déplacement des communautés locales est courant dans les pays exportateurs de crevettes, où les investisseurs qui ont des appuis politiques transforment des écosystèmes complexes et hautement productifs en des domaines privés à leur usage exclusif. Les nombreux habitants pauvres qui dépendent de la mangrove et des pêcheries côtières pour leur subsistance finissent par être délogés. Les conflits concernant la possession de la terre sont au centre de tous les conflits relatifs à l'élevage de la crevette.

L'exploitation crevetticole est une affaire rentable pour un petit groupe de personnes, et elle est rentable parce que le commerce libéralisé ne tient pas compte de ce qu'on appelle les "externalités". Ceci veut dire que ceux qui font des profits ne paient pas pour la destruction de l'écosystème, tandis que des coûts énormes sont absorbés, contre leur gré, par les communautés locales, aux dépens desquelles l'industrie s'enrichit.

En somme, non seulement l'élevage industriel de crevettes n'est pas une solution, mais il creuse les écarts socio-économiques, dans le cadre de la destruction de l'environnement. (Bulletin Nº 51 du WRM, octobre 2001).

Les piliers du développement du commerce mondial de la crevette

La mondialisation a envahi notre table. Les aliments traversent les mers, du Sud au Nord et de l'Est à l'Ouest. Plus c'est loin, mieux ça vaut (pour les sociétés multinationales), car cela implique du commerce, des emballages, des processus de conservation, des tarifs douaniers, des importateurs, des exportateurs, et le reste.

De nos jours, on trouve des fruits tropicaux dans les marchés des pays froids, ou du poisson et des fruits de mer dans des régions intérieures. La liste n'en finit pas. C'est montré comme un signe de progrès, comme des possibilités de choix plus variées pour les gens…

Mais il ne s'agit que du commerce mondial. Plus précisément, il s'agit de l'internationalisation du "libre" commerce, avec des tarifs douaniers et des quotas réduits et des barrières tarifaires éliminées, pour fournir des produits exotiques à des marchés lucratifs. Et l'Organisation mondiale du commerce -l'institution chargée de la régulation du commerce mondial- est derrière tout cela, ainsi que des agences internationales et des banques (la FAO, la Banque mondiale, etc.), parrainant un modèle de production et de demande intensives. Les pays en développement deviennent les fournisseurs, grâce à l'augmentation des crédits et des prêts de bailleurs de fonds qui se caractérisent par le financement de systèmes de production de monoculture intensive.

C'est le cas du commerce de la crevette. La consommation de crevettes s'est beaucoup accrue aux USA, en Europe et dans certains pays asiatiques. Les arrivages de crevettes sauvages en provenance des pêcheries de capture ont été de 2 à 3 millions de tonnes par an. Pour certains pays en développement, le commerce des produits maritimes dépasse celui du café, du thé, du caoutchouc et de la banane pris ensemble.

Dans les années 1980, le développement de l'aquaculture de la crevette -qui a impliqué la transformation de vastes étendues de mangroves tropicales en étangs d'élevage- a permis une augmentation substantielle de la consommation de crevettes, qui à son tour a fait chuter les prix. Par exemple, à l'heure actuelle de nombreux restaurants des USA proposent des menus bon marché et des bars "all-you-can-eat" à base de crevettes, à la place de ce qui était naguère une délicatesse de haut prix.

La production intensive de la crevette à des fins d'exportation, avec un taux de rendement de l'investissement élevé et à court terme, au prix d'un environnement dégradé, de communautés déplacées, de la perte d'habitats traditionnels et de la violation des droits humains: voilà donc les piliers du commerce mondial de la crevette qui, par ailleurs, a impliqué également la pêche excessive et l'épuisement des mers. Avec, au milieu, toute une batterie d'intérêts créés.

Les promoteurs du commerce mondial affirment que le commerce est neutre vis-à-vis de l'environnement, la société, l'aménagement durable et l'efficacité économique. Or, rien n'est plus éloigné de la réalité. Le commerce peut avoir des effets positifs ou négatifs, mais il ne peut pas être durable sans une production durable. La production industrielle de crevettes a déjà montré qu'elle ne l'est pas, ni pour la société ni pour l'environnement. Il faut donc l'arrêter avant qu'elle ne nuise encore davantage aux peuples côtiers et à leurs écosystèmes. (Bulletin Nº 51du WRM, octobre 2001).

La crevetticulture dans les traités internationaux sur l'environnement

Les impacts écologiques et sociaux de l'élevage de la crevette ont été soumis à la considération de deux traités internationaux sur l'environnement qui ont mis en place des politiques et des programmes pour l'aménagement durable des écosystèmes côtiers, entre autres. Il s'agit de la Convention RAMSAR relative aux zones humides et de la Convention sur la diversité biologique (CDB).

Le Programme pour les Peuples des forêts (Forest Peoples Programme), membre de l'organisation ISA Net, a souligné dans son intervention les impacts de la production de crevettes sur les écosystèmes côtiers et marins et sur les communautés locales, au cours de la 4e Réunion des membres (COP4) de la CDB, en mai 1998 en Slovaquie.

L'année suivante, plusieurs membres d'ISA Net ont participé à la 7e Réunion des membres de RAMSAR, et à l'atelier sur la Participation des peuples et des communautés locales à la gestion des zones humides, au cours de la 13e rencontre du Forum sur la biodiversité mondiale (FBM), qui a précédé la rencontre de la Convention de RAMSAR (San José, Costa Rica, 7-18 mai 1999). Les présentations faites par quatre représentants de communautés locales ont été bien reçues au FBM, et les recommandations d'ISA Net ont été discutées à la réunion de RAMSAR. Comme résultat, un paragraphe a été ajouté à l'une des résolutions finales (Résolution VII.2.1, Amélioration de la conservation et utilisation appropriée des zones humides intertidales), demandant la suspension de la promotion, de la création de nouvelles installations et de l'expansion des activités aquacoles non durables et nuisibles pour les zones humides côtières, jusqu'à ce que des mesures tendant à l'établissement d'un système d'aquaculture durable, qui soit en harmonie avec l'environnement et les communautés locales, aient été identifiées.

Les membres d'ISA Net ont également participé à des discussions et à la rédaction de modifications des Normes pour la mise en place et le renforcement de la participation des communautés locales et des peuples indigènes à la gestion des zones humides. Ces modifications ont finalement été adoptées dans les Résolutions VII.21 et VII.8 de la COP.

Cependant, l'introduction d'un discours utile dans les conventions internationales ne peut être perçue comme une réussite que si ces paroles deviennent des outils efficaces pour les organisations locales dans leurs efforts pour la protection de leur environnement et leurs moyens de vie. Des ONG et des OBC en Equateur et en Honduras ont déjà essayé d'utiliser le paragraphe concernant l'aquaculture de la Résolution VII.21 de la Convention de RAMSAR pour freiner l'expansion de la production de crevettes dans des écosystèmes côtiers écologiquement sensibles. A ce jour, on dirait que le discours de RAMSAR a été utile pour appuyer les ONG équatoriennes dans leurs tentatives d'enrayer l'introduction de nouvelles politiques, qui auraient inclus la privatisation de secteurs de la bande côtière au bénéfice des producteurs de crevettes. Par contre, il ne semble pas avoir été particulièrement efficace dans le cas du Golfe de Fonseca, en Honduras, malgré le fait qu'une partie du Golfe figure dans la liste RAMSAR. Il est nécessaire d'organiser un suivi soutenu pour assurer que le langage créé à RAMSAR ne finira pas en paroles creuses.

Entre-temps, un programme de la CDB, le Mandat de Djakarta sur la biodiversité côtière et marine, a mis en place un plan de travail sur trois ans pour la conservation et l'utilisation durable de la diversité biologique côtière et marine. Ceci comprend une section (l'élément nº 4 du programme) consacrée à la thalassoculture, dont les objectifs principaux sont d'évaluer ses conséquences sur la diversité biologique marine et côtière, et de promouvoir des techniques susceptibles de minimiser ses impacts négatifs. Il reste à voir quelle sera l'efficacité du plan en question. (Par Maurizio Farhan Ferrari, Bulletin Nº 51 du WRM, octobre 2001).

Crevettes tropicales vs mangroves

La Convention Ramsar relative aux terres humides a été signée à Ramsar, Iran, en 1971, et elle est entrée en vigueur en 1975. Ramsar est le seul traité environnemental à s'occuper d'un écosystème spécifique: les terres humides. Il a été reconnu par la Convention Ramsar que les terres humides jouent un rôle écologique essentiel, comme régulateurs des régimes hydrologiques et comme habitat d'une biodiversité très riche, et qu'elles constituent une ressource de grande importance économique, culturelle, scientifique et récréative qui doit être préservée.

Les mangroves, forêts côtières situées dans les zones tropicales et équatoriales de la planète, font partie de ces terres humides. Et elles sont aujourd'hui gravement menacées. D'après la FAO, plus de 50% des mangroves ont déjà disparu. Actuellement, la principale cause de disparition des mangroves est l'expansion de l'industrie crevetticole, qui élève des crevettes tropicales dans les zones côtières des pays pauvres afin de les exporter vers des pays riches tels que l'Espagne, les Etats-Unis ou le Japon. Une grande partie des crevettes que l'on trouve aujourd'hui sur le marché proviennent ainsi de la destruction des écosystèmes du littoral des pays du Sud et de la migration forcée des populations locales de cette région.

La résolution VII.21, prise lors de la Septième conférence des parties de la Convention Ramsar relative aux terres humides (Costa Rica, 1999), reconnaît la valeur économique, sociale et environnementale des terres humides telles que les mangroves pour la pêche, la biodiversité, la protection des côtes, les loisirs, l'éducation, la qualité de l'eau. D'après cette résolution, la subsistance de nombreuses populations dépend de la productivité et de la valeur des terres humides situées dans des zones entre deux mers; c'est pourquoi le processus avancé de dégradation constaté dans une grande partie de terres du littoral, dû principalement à l'aquaculture non durable ainsi qu'à la contamination, s'avère, toujours d'après cette résolution, particulièrement inquiétant.

En fonction des faits énumérés ci-dessus, la Convention priait instamment les parties contractantes -c'est à dire les Etats- d'interrompre la promotion et la création de nouvelles infrastructures consacrées aux activités aquacoles non durables et nocives pour les terres humides côtières, y compris l'expansion de celles qui existent déjà, tant que des mesures capables d'établir un système durable d'aquaculture en harmonie avec l'environnement et les communautés locales ne seraient pas identifiées au moyen d'évaluations d'impact environnemental et social et autres études appropriées.

Cette résolution n'a malheureusement pas été respectée. C'est pour cela que Greenpeace et Red Manglar (un réseau réunissant des ONG de l'Equateur, du Honduras, du Salvador, du Guatemala, du Mexique, du Brésil et de la Colombie qui travaillent en défense des mangroves) présenteront lors de la Huitième conférence des parties de la Convention Ramsar, qui se tiendra en novembre à Valence, une demande concrète concernant les mangroves: un moratoire de l'expansion de l'industrie crevetticole.

Cette suspension est nécessaire à la sauvegarde de ces écosystèmes et permettrait aux populations locales qui en dépendent d'avoir un avenir autre que la pauvreté ou l'émigration. La Huitième conférence des parties de la Convention Ramsar constitue peut-être l'une des dernières occasions d'arrêter la destruction des seules forêts dont les arbres sont capables de vivre ayant des racines sous la mer. (Par Eva Hernández, Bulletin Nº 64 du WRM, novembre 2002).

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