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Les plantations de bois à pâte:
Un problème croissant

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*This briefing is also available in Portuguese

Table de matièrs:
Les plantations forestières ne sont pas des forêts
La naissance des plantations sur une grande échelle dans le Sud
Le transfert de la production de bois à pâte
Les impacts des plantations industrielles
Les impacts au niveau local
Les impacts au niveau national
Les impacts sur l’eau
Les impacts sur la flore
Les impacts sur la faune
Les impacts sur les sols
Conclusions


L’industrie de la pâte de bois et l’industrie papetière constituent aujourd’hui un problème croissant pour des millions de personnes de toutes les régions du monde. Les populations locales et environnementalistes, de l’Australie jusqu’à la Finlande, du Chili jusqu’au Canada, s’opposent de plus en plus au déchiquetage des forêts naturelles en vue de fournir en matières premières les industries en question. Les protestations soulevées du fait de la contamination causée par les gigantesques usines de pâte qui épuisent l’oxygène de l’eau, ruinent les zones de pêche et augmentent la charge des composés organochlorés hautement toxiques aux animaux et aux personnes, ne sont pas moins importantes.

Le présent document d’information vise une troisième activité des industries de la pâte de bois et papetière, souvent moins traité par les médias que les précédentes, et qui pourrait paraître a priori bien moins grave : la plantation d’arbres. Dans le but d’alimenter les usines de pâte à papier, de vastes monocultures de conifères, d’eucalyptus, d’acacias et d’autres espèces, sont en train d’être implantées aussi bien dans le Nord que, et surtout, dans le Sud, où la rapidité de croissance des arbres, le faible prix de la terre et de la main d’œuvre, ainsi que les nombreuses subventions octroyées, font que le bois qui s’y produit soit particulièrement bon marché. A mesure que les forêts, les prairies, les terres agricoles et les pâturages sont envahis par des plantations d’espèces exotiques, l’appauvrissement des pays concernés s’ensuit, ainsi que leur dégradation environnementale, et des conflits naissent au sein du milieu rural.

Les plantations forestières ne sont pas des forêts

Les plantations forestières, de même que les forêts, sont constituées d’arbres, mais elles sont radicalement différentes les unes des autres. Une forêt est un système complexe auto-régénérant qui comprend: le sol, de l’eau, un microclimat, de l’énergie et une grande variété de plantes et d’animaux mutuellement reliés. Une plantation commerciale est, au contraire, une surface cultivée dont les espèces et la structure ont été extrêmement simplifiées en vue de produire uniquement quelques produits: du bois, du bois de chauffage, de la résine, de l’huile, des fruits. Dans une plantation, à la différence des forêts, les arbres ont tendance a appartenir à des variétés réduites d’espèces et d’âges et requièrent une intervention poussée et permanente de l’homme.

Pourtant, faire la distinction entre forêt naturelle et plantation ne s’avère pas toujours facile. D’une part, une «forêt naturelle», dans laquelle les espèces de faible importance économique ont été éliminées, peut se transformer en une forêt aussi simplifiée et ayant besoin de l’intervention humaine pour survivre dans cet état que n’importe quelle plantation. La plupart des «forêts» d’Europe appartiennent à cette catégorie. D’autre part, certaines forêts diversifiées et en apparence «naturelles» sont le résultat de plantations abandonnées ou bien elles sont soigneusement «cultivées» par les populations locales, comme dans le cas des surfaces habitées par les indigènes Kayapo au Brésil.

Mais les monocultures industrielles décrites dans le présent document ont un statut beaucoup moins ambigu. Etant le résultat d’une transformation agressive et poussée du paysage, ces plantations ressemblent bien davantage à une culture agricole industrielle qu’à une forêt dans le sens courant du terme, ou même à une surface agricole traditionnelle. Ces plantations sont normalement constituées de milliers, et parfois même de millions d’arbres de la même espèce, sélectionnés en raison de la rapidité de leur croissance, de leur uniformité ainsi que de leur rendement élevé. Ils sont plantés en peuplements ayant le même âge et ils exigent une préparation intensive du sol, des fertilisants, un espacement régulier, une sélection génétique, l’élimination des plantes, le désherbage au moyen de méthodes mécaniques ou chimiques, l’usage de pesticides, l’éclaircissage, la récolte mécanique et dans certains cas, l’élagage. Ces plantations peuvent être développées dans de grands domaines appartenant à une entreprise ou loués par celle-ci, ou encore résulter du regroupement de nombreuses petites propriétés.

Et même, de nombreuses plantations «non-industrielles» sont développées aujourd’hui suivant le modèle industriel. A certains endroits, par exemple, des monocultures d’espèces à croissance rapide ont été réalisées sur une grande échelle, dans la supposition erronnée qu’elles seraient capables de protéger les zones de captage d’eau ou les sols, comme le font les forêts. D’autres monocultures sur une grande échelle, souvent constituées d’espèces exotiques, se développent dans le but officiel d’alimenter les populations locales en bois de chauffage. Des plantations industrielles sont également favorisées en vue d’absorber les émissions de dioxyde de carbone résultant du réchauffement du globe: les entreprises et les pays proposent de «compenser» leurs émissions de CO2 dans un endroit en développant ailleurs des plantations d’arbres à croissance rapide. Cette utilisation des arbres dans un but différent de celui de la récolte du bois peut également entraîner des conséquences sérieuses sur les prix du bois destiné à l’industrie.

En opposition avec les plantations précédemment décrites, planifiées en vue de faire face aux besoins des grandes entreprises ou d’autres puissants acteurs centralisés, on constate également la volonté de planter des arbres dans le but de servir une grande variété d’intérêts locaux interconnectés. Par exemple, dans certains systèmes d’agrosylviculture, une grande variété d’arbres est sélectionnée et plantée en vue d’offrir de l’abri, de l’ombre et des aliments au bétail, des fruits et du bois aux personnes, et de l’abri, des nutriments et de l’eau aux cultures agricoles. De cette façon, on maintient une production diversifiée et en harmonie avec les paysages et les nécessités locales.

Egalement en opposition avec les modèles industriels, il est important de souligner les efforts réalisés en vue de restaurer des forêts dégradées en plantant des arbres correspondant à une ou à toutes les espèces originellement présentes à un endroit bien précis. Dans ces cas de figure, l’objet n’est pas de produire de grands volumes de bois destinés à l’approvisionnement des marchés industriels mais de restaurer les différents écosystèmes en utilisant pour cela des espèces autochtones. C’est ainsi que la plantation d’une espèce d’eucalyptus dans une région de l’Australie de laquelle elle est originaire, dans le but de récupérer l’écosystème original et réalisée avec l’approbation des populations locales, peut être considérée comme étant une contribution à la reforestation. Mais cette même espèce d’eucalyptus, plantée à une grande échelle en tant que monoculture en vue de produire du bois à pâte en Inde ou en Uruguay, non seulement ne contribuera pas à la «reforestation» mais sera, au contraire, également l’instrument d’une dégradation environnementale et du surgissement de problèmes sociaux.

La plantation d’arbres, appartenant à des espèces autochtones ou exotiques, ne constitue pas en tant que telle un processus positif ou négatif. Le résultat s’avèrera positif ou négatif en fonction des structures géographiques et sociales au sein desquelles elle est développée.

La naissance des plantations sur une grande échelle dans le Sud

L’expansion rapide des industries de la fibre ligneuse et de la pâte de bois, augmentée notamment en fonction de la grande demande de pâte à papier existant dans le Nord, est une des principales causes de l’exploitation des régions forestières. Pendant les dernières décennies, on peut constater que l’industrie papetière a détruit de nombreuses forêts primaires au nord-est de l’Amérique du Nord, en Australie, dans les pays nordiques, au Chili, en Indonésie, etc. Au fur et à mesure que les forêts naturelles disparaissent, le mouvement environnementaliste fait de plus en plus de pression en vue de les conserver, ce qui entraîne une diminution des récoltes de bois à pâte.

Ces événements font que l’industrie soit non seulement à la recherche de forêts primaires encore inexploitées (comme par exemple, en Sibérie) mais également en train de faire des plans en ce qui concerne sa dépendance croissante vis-à-vis du bois provenant des plantations. Les plantations sont particulièrement attirantes pour l’industrie, à partir du moment qu’elles peuvent promettre d’assurer l’approvisionnement de matières premières exceptionnellement uniformes dans des délais bien meilleurs que ceux des forêts naturelles, et ce, en occupant des surfaces plus réduites.

Actuellement, les plantations industrielles produisent seulement 15% à 30% de la demande mondiale de bois à pâte, mais ces pourcentages sont destinés à croître en raison de la déforestation, la diminution des régions boisées disponibles, les limites de la matière fibreuse recyclée et la résistance de la plupart des industries face à l’usage de matières premières non forestières. Plus l’industrie se voit obligée d’avoir recours à des plantations de bois à pâte à la place de forêts naturelles, plus elle a intérêt à transférer cette production de matière première fibreuse dans le Sud. Les espèces à croissance rapide telles que l’eucalyptus, poussent beaucoup plus vite dans le Sud que n’importe quelle espèce commerciale du Nord, ce qui veut dire qu’elles seront disponibles plus tôt et qu’elles auront besoin de surfaces de terre plus réduites.

Tandis que la vitesse moyenne de croissance des forêts aménagées et des plantations aux Etats-Unis est de 2,6 mètres cubes par hectare et par an, les plantations de pins dans le Sud offrent des taux allant jusqu’à 30 mètres cubes dans certaines plantations du Chili. Par ailleurs, la production des plantations d’eucalyptus dans le Sud est de 15 à 30 mètres cubes par hectare et par an dans de nombreux pays et même de 60 mètres cubes dans des conditions exceptionnelles au Brésil.

La terre est également meilleur marché dans le Sud, en particulier celle des grandes extensions adjacentes. Dans de nombreux pays, l’Etat loue des réserves dites «forestières» à des entreprises de plantation, pour des prix qui sont bien inférieurs au prix du marché. En Indonésie, les terres publiques peuvent être louées à des entreprises de plantation au prix de 0,30 dollar par hectare et par an; en Thaïlande, pour 2,50 dollars. Par contre aux Etats-Unis, la location de la terre constitue une des charges les plus lourdes en ce qui concerne les programmes de plantations forestières. Il résulte de tout ceci que le coût du bois soit meilleur marché dans le Sud que dans le Nord.

Le rapport d’une société conseil canadienne, H. A. Simons, indique en 1988 que le coût de production d’une tonne métrique de matière fibreuse absolument sèche pour la production de cellulose n’a même pas atteint 28 dollars au Brésil et en Argentine, 40 dollars au sud-est des Etats-Unis, 49 dollars en Colombie-Britannique, 102 dollars dans les pays nordiques et environ 154 dollars au Japon.

Ces différences de coût s’avèrent critiques étant donné que le bois représente 40 à 70% du coût variable de fabrication de la pâte à papier, qui constitue à son tour le coût principal de la production de papier. Ceci dit, il est donc plus rentable de produire du bois dans le Sud, même si les plantations se trouvent à de grandes distances des grands marchés papetiers. Sauf en cas de situations politiques ou économiques conflictuelles, cette tendance à la production de matière fibreuse dans le Sud se verra probablement accélérée durant les prochaines années, au fur et à mesure que les frisures de bois en provenance du nord-est et du sud-est des Etats-Unis et du Canada occidental sont de plus en plus coûteuses et peu abondantes.

La terre bon marché n’est pas la seule subvention qui fait que les plantations de bois à pâte soient transférées vers le sud. Les gouvernements ont mis en place d’autres subventions, notamment des exonérations d’impôts, crédits à faibles taux d’intérêts, main d’œuvre bon marché et répression politique. Le coût horaire de la main d’œuvre au Brésil, par exemple, est cinq fois moins chère que celle en Allemagne. La répression syndicale constitue également une forme de subvention assurée par le gouvernement des pays dans lesquels les plantations sont en plein essor. Des agences internationales et même quelques ONG renforcent ces subventions, en développant l’infrastructure et des programmes de recherche et de développement qui bénéficient à l’industrie d’une façon disproportionnée.

Cette tendance pour les plantations et en particulier pour les plantations du Sud, coïncide avec l’acceptation croissante du bois provenant des plantations, en particulier l’eucalyptus, de la part des producteurs industriels. Et inversement, plus le bois des plantations sera utilisé dans l’industrie, plus les industriels se sentiront à même de considérer la matière première comme un facteur dont la composition peut être manipulée et homogénéisée.

Tout ceci a entraîné le développement d’énormes plantations de bois à pâte en Indonésie, au Brésil, en Afrique du Sud et au Chili, et des extensions croissantes de plantations dans d’autres pays tels que la Malaisie, le Vietnam, la Thaïlande, l’Uruguay, l’Argentine, le Venezuela, la Colombie, le Mexique, le Congo, et le Swaziland. Cet essor des plantations est en train de s’étendre également à de nombreux autres pays.

Le transfert de la production de bois à pâte

Les mêmes subventions qui font que l’industrie déplace sa production de bois à pâte vers le sud, font que les entreprises soient également intéressées dans la construction des usines de pâte à papier dans le Sud. La terre bon marché, dans de grandes extensions adjacentes, constitue un avantage, non seulement pour les plantations, mais également pour les producteurs de pâte à papier étant donné que les usines de pâte de dernière génération ont tendance à être très grandes ce qui fait que la localisation économiquement idéale est au centre de larges extensions productrices de matière première.

Le coût réduit de la main d’œuvre constitue, bien sûr, un avantage supplémentaire pour les sociétés productrices ainsi que la préoccupation de nombreux gouvernements du sud d’octroyer des encouragements à l’industrie. Il faut signaler également l’existence de normes environnementales moins exigeantes. En 1990, les industries de la pâte à papier et papetière de l’Amérique du Nord ont destiné 54% des dépenses totales dans de nouvelles usines au respect des mesures environnementales; en Europe occidentale, ce pourcentage a été de 26%, tandis que dans les pays du Sud il se réduit à 10%.

En conséquence, il n’est point surprenant que la pâte à papier produite dans le Sud soit tellement bon marché (par rapport à celle produite dans le Nord), ainsi que le bois produit dans le Sud. En 1993, par exemple, un type déterminé de pâte coûtait seulement 78 dollars la tonne au Brésil, tandis qu’au Canada elle s’élevait à 156 dollars et en Suède à 199. Les nouveaux accords régionaux et internationaux comme le GATT, permettent à l’industrie de profiter aisément de ces différences de coût en déplaçant la production vers le sud.

Par ailleurs, la valeur ajoutée de la pâte à papier est plus importante et, une fois sèche, elle est plus facile à transporter que les rondins ou les frisures de bois qui contiennent jusqu’à la moitié de leur poids en eau. Une tonne de pâte sèche est égale à peu près à deux tonnes et demi de frisures; le coût du transport, du Chili au Japon, de la quantité de bois nécessaire à la fabrication d’une tonne de pâte à papier est de 150 dollars, tandis que le coût du transport de la pâte produite à partir de cette même quantité de bois est de seulement 55 dollars. En conséquence, les secteurs exportateurs du Brésil, de l’Indonésie et d’autres pays du Sud, ont installé des usines productrices de cellulose à proximité des plantations.

Tandis que le coût du capital nécessaire à l’installation d’usines de pâte à papier a tendance à être plus élevé dans le Sud que dans le Nord, les pays du sud offrent des compensations souvent très intéressantes, qui comprennent entre autres des prêts de faveur de la part des banques multilatérales de développement. En vue de refinancer le service de la dette desdits prêts, les producteurs du sud sont souvent obligés de baisser leur prix en vue de conserver le même volume d’ordres d’achat (et les rentrées des devises étrangères correspondantes). Ceci entraîne les prix à la baisse au niveau mondial. Certaines entreprises du Nord sont donc obligées de suivre la concurrence afin de maintenir leur position dans le marché et pour cela elles sous-traitent à leurs homologues du sud certains des postes de base de la production.

La nécessité des entreprises du Nord d’exporter du matériel pour la production de pâte et de papier contribue également à augmenter les pressions en vue de l’installation d’usines dans le Sud. Au début des années 1990, par exemple, une sévère récession économique a frappé la Finlande, un pays particulièrement vulnérable aux cycles des industries de la pâte à papier et papetières, car elle représente 30 % du PIB. En raison de l’endettement, des réductions des coûts de production et de l’emploi dans l’industrie forestière, des entreprises telles que Tampella, Valmet, Sunds Defibrator et Ahlstrom ont commencé a faire de gros efforts en vue de placer leur production dans le Sud. Avec l’aide du Plan du crédit concessionnel de Finlande et des fonds de l’«aide à l’étranger», les exportations finlandaises de matériel vers l’Indonésie sont passées de zéro à cent millions de dollars entre 1990 et 1993, tandis que dans le cas de la Thaïlande, elles se sont multipliées par cinq dans cette même période, et ont atteint les cent dix millions de dollars.

Les sociétés conseil en foresterie, ingénierie et fabrication de pâte et de papier des pays nordiques essayent également d’accéder à des contrats à l’étranger. En 1994, environ 10% des aménagistes forestiers finlandais étaient au chômage et un grand nombre d’entre eux cherchaient intensément des emplois dans le Sud, dans des entreprises ou bien financés par l’«aide à l’étranger». Les sociétés conseil de l’industrie forestière sont très habiles dans la gestion des contacts en vue de diriger les fonds d’«aide» vers des objectifs essentiellement commerciaux. De cette façon, ils sont en train d’envahir massivement le Laos, le Cambodge et le Vietnam, en exerçant une pression irrésistible sur les bureaucraties locales avec leur argent et leurs plans, dans l’espoir de recréer les succès précédents obtenus dans l’industrie du Brésil et d’autres pays.

Les impacts des plantations industrielles

En général, les grandes cultures forestières commerciales promues dans le Sud se situent dans des régions déjà habitées. Même si leur objectif n’est pas celui d’améliorer la qualité de vie de cette population locale mais d’obtenir de grands volumes de bois dans les meilleurs délais, les entreprises ainsi que les gouvernements diffusent les avantages supposés que ces cultures apporteront à la population locale. Au niveau national, ils font apparaître le futur économique et social du pays comme étant étroitement lié au développement des plantations et des usines de pâte à papier, en arguant que celles-ci créeront des emplois directs et indirects, augmenteront les exportations et favoriseront le développement du pays.

Au cours des dernières années, les plantations d’eucalyptus se sont tellement répandues qu’il est devenu le symbole des grandes monocultures d’arbres dans le Sud. Pourtant, il serait incorrect de centrer l’analyse des impacts de ces plantations sur les caractéristiques botaniques ou écologiques des eucalyptus. Le problème n’est pas lié à l’espèce concernée ni à ses caractéristiques biologiques particulières, mais à la façon dont elle est utilisée. Le problème ne changerait pas substantiellement s’il s’agissait de n’importe quel autre arbre, autochtone ou exotique, planté sur une grande échelle en vue d’approvisionner l’industrie et il a été constaté que les impacts des plantations sur une grande échelle de pins, gmelinas, acacias et autres espèces sont très similaires à ceux à l’origine des plantations d’eucalyptus.

Les impacts au niveau local

En général, les plantations remplacent des cultures, des pâturages ou des forêts –forêts primaires, forêts secondaires ou broussailles–. En raison de leur caractère strictement commercial, elles se situent rarement sur des sols dégradés, puisque leur objectif est une croissance rapide dans des cycles courts qui exigent un niveau minimum de fertilité et de disponibilité d’eau. En conséquence, elles occupent en général des surfaces qui étaient précédemment utilisées par la population locale à d’autres fins.

Dans certains cas, ces plantations se situent dans des régions très peu peuplées, où la propriété de la terre est clairement définie au niveau légal et socialement acceptée. Mais dans d’autres cas, il s’agit de régions dans lesquelles la densité de population est élevée et où de nombreuses propriétés n’ont pas les documents légaux correspondants. Ceci fait que les exploitations des paysans locaux puissent être menacées par les projets de cession de ces terres de la part de l’Etat au profit des grandes entreprises forestières. Dans d’autres cas, les plantations peuvent occuper des terres travaillées traditionnellement par la communauté en général. Ces lots comprennent des terres communales ou des pâturages et leur disparition peut obliger les habitants de la région a surexploiter les terres ou les forêts adjacentes.

D’une façon moins directe, les grandes plantations à croissance rapide portent également atteinte à l’agriculture locale. Elles peuvent, par exemple, s’emparer de l’eau nécessaire à d’autres cultures ou à l’élevage.

Il convient d’ajouter à tout ceci les changements qui se produisent au sein de la biodiversité locale: des espèces qui étaient en équilibre dans les écosystèmes naturels peuvent se transformer rapidement en fléaux en raison des modifications introduites par les grandes plantations monospécifiques. Ces fléaux, qui peuvent inclure aussi bien des mammifères, des oiseaux ou des insectes, que des champignons ou des virus, peuvent endommager la plantation elle-même ainsi que les cultures agricoles adjacentes, et même l’élevage local.

Par ailleurs, les racines des arbres, en particulier des eucalyptus, s’étendent souvent horizontalement au long de plusieurs mètres et concurrencent ainsi les cultures adjacentes dans la consommation d’eau et de nutriments. Au nord-est de la Thaïlande, les populations locales affirment qu’une espèce d’eucalyptus (l’Eucalyptus camaldulensis) «est égoïste» quant à l’usage des nutriments. A cela il faut également ajouter l’ombre projetée par les arbres qui diminue la lumière reçue par les cultures adjacentes limitant ainsi leur croissance. Toutes ces incidences sont particulièrement graves, quand il s’agit de régions fortement peuplées, où une réduction de la production, même minimale, peut avoir des conséquences catastrophiques car elle met en danger la survie des habitants et, de plus, elle entraîne des augmentations dans les prix des aliments.

L’occupation et la substitution des forêts par des plantations peuvent être également à l’origine de graves problèmes sociaux, économiques et culturels. Les forêts assurent souvent aux communautés locales l’approvisionnement en eau, engrais pour les cultures, fourrage pour le bétail, légumes, gibier, miel, fruits, champignons, fibres, bois de chauffage, bois de construction et plantes médicinales, et constituent souvent une source de valeurs spirituelles. Les impacts causés par leur disparition peuvent être graves en matière d’alimentation, santé, logement et revenus.

Il arrive aussi que les plantations suscitent des conflits au sein des sociétés locales, opposant ceux qui les refusent à ceux qui les soutiennent et, utilisant la rhétorique employée par de nombreuses autorités centrales: «la régression» vis-à-vis du «progrès». La construction des usines de pâte à papier entraîne l’arrivée de milliers de migrants à la recherche d’un emploi. L’énorme pouvoir économique détenu par les grandes entreprises de plantation et productrices de pâte dénature alors la politique locale: au fur et à mesure que des régions entières deviennent totalement dépendantes de cette industrie, les gouvernements locaux et régionaux sont obligés d’adapter leurs politiques aux besoins des entreprises en question.

Dans certains contextes sociaux, las plantations industrielles sur une grande échelle créent de nouveaux emplois au niveau local et c’est là un des principaux arguments utilisés aussi bien par l’Etat que par les entreprises en vue de convaincre les communautés locales d’accepter ces projets. Mais souvent, le développement des plantations est à l’origine de pertes nettes d’emplois à long terme. Les chiffres recueillis varient énormément d’un endroit à l’autre et d’une source à l’autre mais, en général, ils indiquent tous que les plantations industrielles ne génèrent pas autant d’emplois que l’agriculture conventionnelle et, en particulier, que l’agriculture familiale.

Il convient de signaler aussi que les emplois ainsi créés sont fondamentalement saisonniers, en particulier pendant la saison des semailles. Il existe très peu d’endroits où il est possible de semer toute l’année, en raison des conditions climatiques. Par ailleurs, les conditions de travail sont, en général, mauvaises ou très mauvaises.

Les impacts au niveau national

Les impacts sociaux de ces plantations au niveau local, en s’accumulant, sont à l’origine de problèmes au niveau national. Par exemple, le déplacement volontaire ou imposé de milliers de personnes, direct ou indirect, en raison des grands projets de plantations peut entraîner une croissance démesurée des quartiers marginaux dans les grandes villes du Sud, aggravant ainsi la pauvreté, la criminalité et la prostitution. Ces déplacements peuvent donner lieu parfois à des disputes entre communautés pour les terres disponibles.

Le modèle de développement agricole exportateur qui est, à une grande échelle, à la base des politiques des plantations dans le Sud peut créer des problèmes au niveau national, comme par exemple la concentration des richesses. Ces plantations industrielles qui occupent de vastes surfaces de terres fertiles ont besoin du soutien de l’Etat et nécessitent d’importants investissements à long terme dont le montant par hectare varie entre 600 et plusieurs milliers de dollars. Dans la plupart de cas, des subventions sont nécessaires ainsi que des crédits de faveur, exonérations d’impôts, recherches forestières, constructions de routes, installations portuaires réaménagées et autres subventions, payées par l’ensemble de la population. Les habitants du pays devront souvent financer la construction d’usines de fabrication de pâte à papier modernes et coûteuses. Et malgré le coût élevé de ces gros investissements dont la charge est partagée par tous les citoyens, très peu d’entre eux profitent des bénéfices.

La concentration des richesses entraîne une concentration du pouvoir et le dépouillement des communautés locales. En Thaïlande, par exemple, les plantations industrielles ont été l’excuse pour que certains secteurs étroitement liés à l’économie mondiale s’approprient des surfaces dites «marginales», en détruisant ce qui restait du style local de subsistance et de conservation de la nature sur la base d’activités non économiques ou semi-économiques. Au fur et à mesure que les propriétés se concentrent et que les terres se transforment en plantations d’eucalyptus, les populations locales perdent leurs racines et sont obligées d’émigrer dans les bidonvilles des grandes agglomérations.

Un risque supplémentaire est constitué par le fait que le pays devienne dépendant d’une matière première assujettie à de grandes oscillations de prix. De juin 1993 et décembre 1995, par exemple, la tonne de pâte à papier est passée de 390 dollars à 1000 dollars, et vers juin 1996 elle a de nouveau baissé en passant à 500 dollars ou moins.

La plantation sans discrimination d’arbres producteurs de pâte ou de n’importe quelle autre culture peut causer une suroffre de matière première et même si celle-ci est très utile aux fabricants et aux consommateurs de papier, cette culture deviendra progressivement moins rentable. Il faut dire que les cultures forestières ne sont déjà pas rentables, puisque si c’était le cas, ils n’exigeraient pas autant de subventions de la part de l’Etat. Et si, de surcroît, on ajoute à la situation actuelle des millions d’hectares de nouvelles plantations au cours des prochaines années, il est très probable que les prix iront à la baisse, comme tant d’autres matières premières produites dans le tiers monde dont les prix ont baissé jusqu’à atteindre des seuils vraiment antiéconomiques, comme par exemple dans le cas du café et du caoutchouc. Et les pays du Sud qui ont parié sur l’exportation de bois à pâte ou autres produits seront obligés d’exporter à des prix de plus en plus bas, et de faire concurrence entre eux pour placer leur production dans les pays industrialisés.

La situation est beaucoup plus grave en ce qui concerne les plantations du bois à pâte que dans le cas des cultures annuelles, étant donné qu’il est beaucoup plus cher de couper prématurément des arbres que de moissonner une culture non mûrie. Par ailleurs, il est bien plus difficile de reconvertir la terre à l’agriculture après l’avoir utilisée pour planter des arbres et, en particulier, des eucalyptus. Il convient de signaler également que, en général, les plantations en question auront occupé les terres pendant plusieurs années et donc, les pertes financières s’avéreront plus élevées.

Les impacts sur l’eau

La confusion qui existe entre forêt naturelle et plantation fait que les rôles joués par les plantations sont souvent divulgués comme étant similaires à ceux des forêts naturelles en ce qui concerne la conservation du cycle hydrologique. Il a même été affirmé que les plantations d’arbres en écosystèmes de prairies améliorent l’environnement en aidant à régler le cycle hydrologique. Ces affirmations sont dénuées de tout fondement.

Dans des écosystèmes n’ayant pas souffert de modifications radicales récentes, les caractéristiques de la végétation naturelle assurent la conservation du bilan hydrique à long terme. La morphologie et la physiologie des espèces qui composent les écosystèmes locaux ont tendances à s’adapter à l’usage le plus efficace des précipitations disponibles.

Par contre, les plantations d’arbres sur une grande échelle modifient les éléments suivants:

  • La relation entre l’eau interceptée par le feuillage et l’eau reçue par le sol. Les caractéristiques du feuillage d’une plantation sont différentes de celles d’une forêt naturelle, d’une savane ou d’une prairie, aussi bien en biomasse et en hauteur qu’en ce qui concerne la forme des cimes et la disposition des feuilles et des branches. Un autre facteur qui caractérise les plantations est l’absence de sous-bois. Ces caractéristiques entraînent des différences en ce qui concerne le volume d’eau de pluie interceptée et évaporée. C’est à dire que le sol va recevoir une quantité supérieure ou inférieure à celle qui était reçue en présence de la végétation originelle.
  • La relation entre le ruissellement superficiel et l’infiltration. Celle-ci sera affectée par un ensemble de facteurs tels que: le genre d’humus généré par la plantation et le volume des couches de feuilles mortes accumulées qui faciliteront ou rendront plus difficile l’absorption et l’infiltration de l’eau reçue. Le volume d’eau qui traverse les cimes des arbres est un facteur qui modifie également cette relation. Le compactage du sol causé par l’utilisation de matériel lourd rend plus difficile l’infiltration et favorise l’évaporation.
  • La relation entre l’évapotranspiration et l’infiltration vers la nappe souterraine. Ici le facteur principal est le volume d’eau consommé par l’espèce plantée. Le taux de croissance des arbres est en relation directe avec leur consommation en eau. Dans toutes les plantations d’espèces à croissance rapide, la consommation en eau est très élevée et ceci s’aggrave dans la mesure où l’on sélectionne et l’on utilise des arbres à croissance de plus en plus rapide.

Il est donc possible d’affirmer que, en principe, une plantation va probablement introduire des changements dans le régime hydrique. Le type et le degré des changements seront en fonction non seulement de l’espèce plantée et de la gestion de celle-ci mais également du climat local (précipitations, périodicité, sécheresses, température, vent), de la topographie et du type de sol.

Les déficits hydriques causés par les plantations seront à l’origine d’une série d’impacts, notamment:

  • Moindre disponibilité d’eau pour les autres productions agricoles, l’élevage et les activités industrielles.
  • Des difficultés d’approvisionnement en eau pour les systèmes de génération d’énergie hydroélectrique.
  • Une discontinuité du débit des cours d’eau pendant les périodes sèches.
  • Manque d’approvisionnement d’eau des communautés locales et centres urbains.
  • Modification ou destruction d’autres écosystèmes naturels, comme par exemple les mouillères.

En règle générale, quand les arbres remplacent un usage non forestier du sol, les preuves apportées par des recherches sur les captations d’eau sont accablantes en ce sens que la foresterie réduit les niveaux d’eau dans le sol ainsi que le débit des cours d’eau et ceci s’aggrave pendant la saison sèche ou durant la saison de croissance.

Confrontés au fait que les constations empiriques ne coïncident pas avec les modèles théoriques de l’usage de l’eau que font les plantations, certains professionnels de la foresterie ont choisi d’ignorer ces constatations empiriques.

Au Chili, par exemple, les plantations de Pinus radiata ont causé dans certains cas l’assèchement des sources naturelles d’eau ainsi que des crues irrégulières dans les fleuves et l’inondation des vallées pendant la saison des pluies. Dans la région de Concepción, beaucoup de terrains situés dans le bassin du fleuve Andalién ont été, de ce fait, abandonnés par les paysans. Un professeur de sols et expert forestier affirme à ce sujet "bien sûr que le pin, en tant que culture à haut rendement, a besoin d’avoir suffisamment d’eau pour produire du bois. Pourtant, je doute que la forêt de pins ait besoin d’une quantité d’eau significativement supérieure à celle exigée par la forêt naturelle". Mais ce qui est intéressant est que cette même personne se contredit par la suite en disant "en termes de consommation, étant donné que le pin est une espèce à croissance rapide ayant une plus forte biomasse, il est à prévoir que sa consommation en eau soit plusieurs fois plus grande que celle d’une forêt naturelle".

Par contre, les observations clairement exprimées par un paysan chilien de la région de Rere s’avèrent beaucoup moins confuses. Après avoir hérité d’un terrain de huit hectares presque entièrement planté de pins, il a constaté qu’il ne pouvait pas obtenir de l’eau, même pas pour un usage ménager. Une fois la plantation mûre, elle a été vendue, et tous les pins coupés sauf un taillis de chênes qui se trouvait dans un ravin. A sa grande surprise et de celle de ses voisins qui avaient des problèmes similaires, un cours d’eau desséché réapparut. Des paysans du nord-est de la Thaïlande ont fait des remarques dans ce même sens à propos de la récupération de cours d’eau, puits et "nong" (corps d’eau peu profondes, vitales au buffle d’Asie et à d’autres espèces de bétail) après la moisson des plantations d’eucalyptus.

C’est aussi en Thaïlande que l’eucalyptus absorbe tellement l’eau disponible que les paysans ne peuvent pas irriguer leurs cultures de riz. Cet impact environnemental est à l’origine du ressentiment de nombreux paysans et est un des principaux motifs des plaintes concernant la politique de reforestation en utilisant des eucalyptus.

L’Organisation pour l’Agriculture et l’Alimentation (F.A.O.) qui est, et a toujours été, un des principaux promoteurs des monocultures forestières commence a accepter le fait que la plantation de grandes surfaces d’eucalyptus dans un bassin quel qu’il soit réduira fortement la production d’eau de ce bassin tandis que la coupe de ces plantations l’augmentera.

Les monocultures forestières ont déjà prouvé avoir des impacts négatifs sur le régime hydrique dans des localisations très diverses. Même si cette conclusion n’est pas applicable indifféremment à tous les cas, elle suffit à justifier la réalisation obligatoire d’évaluations des impacts sur l’environnement avant de promouvoir cette sorte de plantation. On peut conclure également que le conflit n’est pas créé par une espèce d’arbre en particulier mais par le fait que ce genre de plantations industrielles de rendement élevé consomme des volumes d’eau directement proportionnels à cette croissance rapide. Par ailleurs, ces plantations sont réalisées sur une grande échelle ce qui aggrave les difficultés au niveau du bassin et entraîne des conséquences négatives graves au niveau économique, social et environnemental.

Les impacts sur la flore

Les cultures industrielles démarrent par une préparation du sol. La plupart des espèces locales sont éradiquées de la zone de plantation. Les espèces qui réussissent à se réinstaller sont éliminées au moyen d’un nettoyage mécanique ou d’herbicides. Une fois que les arbres ont poussé, ils empêchent le développement d’autres espèces végétales en raison de l’ombre, de l’accumulation de couches de feuilles mortes et branches sur le sol, de la rivalité pour l’eau et les nutriments, des effets cumulés des changements du sol et des effets d’allélopathie de certaines espèces qui empêchent à leur tour le développement d’autres espèces.

Les rares espèces survivantes sous la plantation ou sur les chemins coupe-feu sont périodiquement éliminées en vue de réduire les risques d'incendies. Les caractéristiques écologiques des espèces plantées, le modèle intensif de culture et la coupe qui se réalise lorsque les arbres atteignent les dimensions adaptées à leur traitement font que la flore qui pourrait éventuellement être associée à ces arbres (plantes épiphytes, parasites, grimpantes, etc.) ne puisse pas se développer. Cette réduction de la biodiversité peut avoir des incidences graves sur les moyens de subsistance au niveau local. Par exemple, dans une communauté de la province de Yasothorn, au nord-est de la Thaïlande, la destruction des herbages causée par les plantations d’eucalyptus a laissé le bétail sans pâturages, ainsi qu’au buffles d’Asie locaux, et une douzaine de familles ont donc été forcées d’abandonner leurs foyers.

Il est parfois montré des photos de plantations ayant un sous-bois très riche. Mais ces photos ne correspondent pas à des monocultures industrielles mais à des plantations abandonnées ou non aménagées. Dans ces conditions, les espèces locales les plus rustiques se substituent progressivement à la plantation, et en particulier à mesure que l’espacement entre les arbres augmente dans des anciennes plantations.

Il est dit également que dans certains cas les plantations font accroître la flore locale, notamment quand elles remplacent des environnements non forestiers. Deux conseillers de la F.A.O. affirment que les plantations «créeront un environnement de forêt qui entraîne souvent des conséquences bénéfiques». Mais ils ajoutent par la suite qu’"il est improbable" que ceci favorisera les espèces originales de l’environnement remplacé par la plantation. Un autre rapport de la F.A.O. indique que lorsque des communautés végétales autochtones (forêts, régions boisées ou pâturages) sont remplacées par des plantations mono ou poly-spécifiques d’espèces autochtones ou exotiques dans le but principal de produire du bois, «il en résulte en général une réduction quant à la diversité d’habitats ainsi que des espèces habitant à cet endroit».

Les impacts sur la faune

Pour la plupart de la faune locale, une plantation représente un désert où il n’y a pas d’aliments, d’abris ni d’opportunités de reproduction. Les espèces employées couramment dans les plantations sont des espèces exotiques dont l’avantage principal est précisément l’inexistence de «fléaux et de maladies» au sein du nouvel environnement dans lequel elles sont plantées. Bien que ceci soit extrêmement positif pour l’investisseur forestier, il n’en est pas de même en ce qui concerne la faune locale qui voit son habitat disparaître.

Certaines espèces peuvent trouver avantageux le fait de se trouver à l’abri de ses prédateurs naturels mais ceci peut entraîner la diminution radicale des populations des prédateurs en question favorisant ainsi le développement incontrôlé de la faune qui s’est vue bénéficiée par la plantation. C’est le cas de certaines régions du Chili où les plantations ont fait diminuer radicalement le nombre de renards existants, augmentant ainsi le nombre de rongeurs et de lapins qui ont endommagé eux-mêmes les pins des plantations.

Le déséquilibre créé par la plantation concerne un grand nombre d’espèces qui passent, généralement, la plupart d’entre elles, inaperçues pour les personnes étrangères à la région ou les non-spécialistes. L’énorme variété de formes de vie existantes au niveau du sol (bactéries, eumycètes, petits insectes, vers de terres, etc.) peut être modifiée à conséquence des changements dans les couches de feuilles mortes et d’autres végétaux en décomposition ainsi que des modifications de la composition chimique et la structure du sol. L’emploi de produits agrochimiques peut également produire des altérations importantes dans la flore et la faune du sol.

Les plantations industrielles sont caractérisées par une gestion intensive, sur la base, notamment, de calculs de rentabilité économique. Les arbres n’atteignent jamais leur âge mûr, ils sont coupés lorsqu’ils justifient les dimensions optimales en vue de leur vente ou lorsque leur taux de croissance diminue. Ceci est à l’origine de la quasi inexistence de micro habitats nécessaires à de nombreuses espèces qui se développent sur des arbres mûrs, malades ou morts. De ces espèces d’eumycètes et d’insectes habitant ces micro habitats des forêts naturelles, beaucoup d’entre elles disparaissent et avec elles disparaît l’alimentation de leurs prédateurs. Les plantes épiphytes et les plantes grimpantes, nécessaires à d’autres sortes de faune qui en profite d’une façon ou d’une autre, ont également tendance à disparaître.

Il existe un nombre réduit d’espèces qui réussissent à s’adapter au nouvel environnement créé par la plantation. Pourtant, certaines d’entre elles sont exterminées parce qu’elles nuisent au développement de la plantation. C’est le cas des fourmis coupeuses de feuilles d’Uruguay, d’Argentine et du Brésil, un des rares insectes qui réussissent à s’alimenter dans des plantations d’eucalyptus et de pins et qui doivent être exterminées au poison pour que les arbres puissent se développer. La contamination qui en résulte peut bien évidemment nuire à une faune inoffensive pour les arbres. Par ailleurs, les rares espèces qui réussissent à s’adapter à l’écosystème de la plantation sont, à chaque fois, témoins de la destruction de leur nouvel habitat après un certain nombre d’années, quant le moment arrive de couper les arbres. Dans le cas des eucalyptus, ceci se fait tous les 6 à 10 ans, et quand il s’agit de pins, tous les 12 à 20 ans.

Les incidences sur la faune et la flore s’étendent au-delà de la zone occupée par la plantation et concernent également les régions adjacentes, en raison de l’augmentation des espèces bénéficiées par l’existence de la plantation ou de la diminution de celles qui en sont lésées. Les incendies dans les plantations s’étendent aux écosystèmes environnants et les produits agrochimiques employés nuisent à la flore et à la faune au sein de la plantation ou au-delà de celle-ci lorsque les cours d’eau sont à leur tour contaminés par des produits minéraux ou chimiques.

L’homogénéité de ces grandes plantations représente un problème de poids pour les plantations elles-mêmes. Le grand avantage initial des espèces exotiques (inexistence d’une faune locale à laquelle elles fourniraient leur alimentation) peut se transformer à long terme en son talon d’Achille, dans la mesure où des prédateurs apparaîtront, adaptés à ces espèces-là. Dans ce cas, le désert alimentaire se transforme tout d’un coup en un festin pour une espèce qui pourra se développer d’une façon exponentielle entraînant les dommages correspondants, et même, la destruction de la plantation. C’est le cas de ce qui est arrivé en Uruguay, où le Pinus radiata a dû être abandonné en raison des attaques des tordeuses des pousses de pin Ryacionia buoliana. La Gmelina arborea a eu la même mauvaise fortune au Brésil et les monocultures d’arbres développées par la Paper Industry Corporation aux Philippines ont été systématiquement endommagées par ce même fléau.

Les impacts sur les sols

De nombreux rapports portant sur les impacts des plantations industrielles sur les sols citent des recherches non pertinentes. Par exemple, une publication de la F.A.O. affirme que «Les effets des eucalyptus sur la qualité du sol, lorsqu’ils ne font pas l’objet d’une exploitation forestière, ont été comparés à ceux d’autres espèces et à ceux des régions non boisées. Des études ont été réalisées, notamment en Inde et dans les pays méditerranéens, et elles sont plutôt récentes. Il a été constaté que les eucalyptus ont un effet bénéfique sur la structure du sol et que la comparaison avec le pin et le sal (Shorea robusta, un arbre local) est à leur avantage. Dans des endroits non boisés, les eucalyptus améliorent le sol en raison des couches de feuilles mortes en décomposition».

La citation précédente laisse entendre que les eucalyptus améliorent les sols. Pourtant, l’exemple cité fait référence à des plantations non exploitées, tandis que les grandes plantations mono spécifiques de toutes espèces sont normalement plantées pour être coupées par la suite et non pas pour améliorer les sols. Par ailleurs, il faut dire que les investissements se font en vue d’obtenir des rentabilités élevées et que les plantations sur une grande échelle ne se font donc pas sur des sols dégradés comme ceux décrits par la F.A.O. dans lesquels la croissance des arbres serait réduite. En analysant les incidences des véritables plantations commerciales, il est plus pertinent de s’attarder sur une affirmation faite par la suite sur le même rapport, concernant des plantations exploitées, dans lesquelles «le capital nutritif est considérablement modifié car les nutriments du terrain se perdent».

Quand ce malentendu est mis à jour et lorsque la discussion est axée sur les monocultures industrielles, leurs partisans ont recours à un dernier argument: le parallélisme entre cultures forestières et cultures agricoles sur une grande échelle. Ils affirment que les plantations d’arbres ne devraient pas faire l’objet de préoccupations environnementales particulières puisqu’elles dégradent moins le sol que les cultures agricoles. La F.A.O., par exemple, cite un rapport qui indique que «la quantité de nitrogène consommée par la culture de céréales est deux fois et demi plus grande que la quantité consommée par une plantation d’eucalyptus; quant au phosphore, la proportion est de 15 à 1». Ce qui veut dire que la foresterie industrielle ne peut se défendre qu’en disant qu’elle est moins nuisante que le genre de culture de laquelle elle est inspirée.

Malgré l’affirmation précédente, des promoteurs actifs de plantations forestières, de la F.A.O. ou de Shell, acceptent néanmoins qu’aussi bien les eucalyptus que les pins épuisent les nutriments du sol:

«L’exploitation d’eucalyptus en rotation courte et, en particulier, lorsque toute la biomasse est utilisée, épuise rapidement les réserves de nutriments du sol. Ceci est une conséquence directe de leur rapidité de croissance… Certains indices montrent que la consommation de nutriments est plus grande dans le cas des pins se trouvant dans des conditions similaires» (Poore & Fries, 1985, conseillers de la F.A.O.).

«Pourtant, la coupe d’arbres entiers ainsi que leur exploitation en rotation courte absorbent la plupart des nutriments, réduisent donc la fertilité du sol et de surcroît elles l’acidifient». (Shell/WWF, 1993).

Par ailleurs, les plantations à croissance rapide exigent des interventions fréquentes ce qui augmente l’érosion et autres pertes de nutriments. Le passage de véhicules lourds compacte le sol, rend plus difficile l’infiltration de l’eau et favorise l’érosion. L’extraction des rondins abîme la surface du sol l’exposant ainsi aux pluies ce qui accroît l’érosion produite par les pluies. Ces incidences s’aggravent à mesure que la mécanisation se fait plus forte, et que les grandes machines moissonneuses remplacent les scies à moteur. Il est donc absurde de dire que touts types de plantations industrielles protègent ou améliorent la qualité des sols. Bien au contraire, les preuves sont claires en ce sens que les plantations industrielles dégradent les sols et leur rôle est loin de ressembler à celui des forêts naturelles.

Conclusions

Il est donc évident que les plantations industrielles sur une grande échelle bénéficient à l’industrie internationale de la pâte à papier et du bois permettant de l’approvisionner en matière première bon marché d’une façon régulière. Elles sont également à l’origine des bénéfices très élevés réalisés périodiquement par les grands groupes économiques responsables de ces plantations. Par contre, elles ne sont pas conçues pour en faire bénéficier au pays du Sud ni à leur population ou environnement. Elles réduisent le nombre d’emplois plutôt que ne l’augmentent mais elles dépendent pourtant des subventions financées par de nombreux secteurs de la population qui font que leurs bénéfices soient réalisables. Elles ne favorisent pas la conservation des terres, des forêts, des pâturages ni des ressources hydriques, bien au contraire, elles exploitent implacablement les avantages naturels locaux.

Ni les pays du Sud ni leurs communautés doivent espérer bénéficier de la présence de ces grandes entreprises propriétaires de plantations ou d’usines de pâte à papier qui produisent pour l’exportation. Bien au contraire, ils doivent se mettre en garde contre les préjudices que ces entreprises peuvent leur causer. Bien que les racines des arbres des plantations soient sur le territoire national, les racines desdites entreprises ne le sont sûrement pas.


Note: Ce document est basé sur un résumé de «Le rôle du Sud: plantations forestières et stratégie papetière internationale», Carrere, R et Lohmann, L. (original en espagnol: Mexique, RMALC, 1997, et en anglais: Londres, Zed Books, 1996), publié dans Watershed 2 (1), juillet-octobre 1996, Thaïlande, TERRA.

Traduction: Sylvia Falcao



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