Une réflexion critique sur la participation aux processus internationaux d’élaboration des politiques forestières

Dans le contexte de deux nouveaux cycles des Conférences des Parties (COP) des Nations Unies sur le climat et la biodiversité, une nouvelle note d’information du WRM se propose de réfléchir à la participation aux processus internationaux de politiques forestières.

Plantations de palmiers à huile et accaparement de l’eau : Côte-d’Ivoire et Gabon

La production industrielle d’huile de palme en Afrique occidentale et centrale est principalement contrôlée par cinq sociétés : Socfin, Wilmar, Olam, Siat et Straight KKM (anciennement Feronia). Ces multinationales contrôlent environ 67 % de la superficie des plantations industrielles de palmiers à huile mises en place avec des investissements étrangers et pourraient conduire à une expansion continue. (1) L’établissement de leurs plantations industrielles a été associé à de nombreux impacts sur les populations et les territoires.

L’impact sur la disponibilité de l’eau pour les communautés qui vivent dans et autour des plantations industrielles de palmiers à huile est systématique et dramatique. Il devient de plus en plus évident avec les nombreux témoignages des communautés sur la pénurie d’eau et la pollution de l’eau.

Les plantations industrielles se traduisent souvent par la disparition de lacs, de sources ou de cours d’eau, ce qui affecte directement les moyens de subsistance et le bien-être des communautés. L’eau potable devient rare ou inexistante. En outre, l’utilisation intensive de produits chimiques dans les plantations et les usines de transformation entraîne une forte pollution des ressources en eau qui restent disponibles, ce qui pose un risque sanitaire grave pour la population, les travailleurs et toutes les formes de vie dans ces zones. Cela met également en péril la souveraineté alimentaire locale, car l’accès à l’eau pour les cultures devient de plus en plus difficile, ainsi que pour la pêche et l’eau potable pour le bétail. En conséquence, ce sont souvent les femmes et les filles qui sont obligées de parcourir de plus longues distances à pied pour aller chercher l’eau potable. Non seulement cela augmente fortement leur charge de travail, mais cela les expose également à des risques de violence sexuelle et de harcèlement pendant les trajets à pied.

Les plantations de palmiers à huile accaparent systématiquement les ressources des communautés et des forêts. La terre et l’eau sont interdépendantes et ne peuvent être séparées. La crise de l’eau n’existerait pas si les entreprises n’avaient pas pris les terres des communautés. Pour elles, il n’y a donc qu’un mouvement de résistance unique : revendiquer leurs territoires, avec tout ce qui leur appartient.

Une filiale de Wilmar en Côte-d’Ivoire PalmCi

Wilmar International, multinationale présente en Asie et en Afrique et premier négociant d’huile de palme au monde, dispose d’une superficie plantée totale déclarée de 232 053 hectares dans le cadre de son segment plantations de palmiers à huile et raffinage de sucre sur les deux continents. La société possède directement trois raffineries d’huile de palme en Afrique, ainsi que huit raffineries indirectement par l’intermédiaire de ses sociétés associées. En Côte d’Ivoire, Wilmar s’approvisionne en huile de palme auprès du groupe SIFCA, détenu à 27 % par Wilmar et bénéficiant de son soutien. Pour sa part le groupe SIFCA gère ses activités de plantation de palmiers à huile dans ce pays dans le cadre de PalmCi, qui dispose de 9 361 hectares de surfaces plantées dans le département d’Aboisso.

Yaproko est un petit village situé à environ 50 km d’Aboisso. Pour entrer dans le village, il faut passer un portail contrôlé par le personnel de sécurité de l’entreprise.  Pour atteindre le village en voiture, le principal itinéraire fait passer le portail et continuer sur les routes à l’intérieur des plantations de PalmCi.

En 2020, un article du Bulletin WRM a alerté sur la situation catastrophique que vivent les habitants de Yaproko depuis des années en ce qui concerne l’accès à l’eau. (2) Une femme expliquait alors : « La situation dans laquelle nous vivons dure depuis des décennies, et personne ne fait rien. […] Le pire dans tout cela, c’est l’eau que PalmCi nous fournit une ou deux fois par semaine, car cela divise le village pour la distribution. L’eau, qui arrive dans des camions-citernes très sales, n’est pas utilisable : après avoir fait notre toilette avec, on a des démangeaisons sur tout le corps. C’est ce même camion-citerne qui approvisionne en eau les plantations. […] Quand il pleut, tout le village se réjouit, car les femmes vont chercher l’eau de pluie pour le ménage et d’autres usages. La vie quotidienne des villageois de Yapokro est préoccupante. »

En 2022, WRM s’est rendu à Yaproko et s’est entretenu avec des villageois. Les gens ont dit qu’il y avait de la forêt partout dans cette zone jusqu’au jour où des agents forestiers sont arrivés et ont abattu toute la forêt, à l’exception d’une petite partie qui a été laissée à la communauté. Ensuite, Sodepalm (aujourd’hui PalmCi) est arrivée et a installé les plantations, encerclant Yaproko avec ses plantations. Et c’est à ce moment-là que tous les problèmes et conflits ont commencé.

Les villageois ont expliqué qu’ils demandent depuis longtemps que PalmCi fournisse de l’eau potable dans la mesure où la rivière est polluée. PalmCi a commencé à fournir de l’eau dans des citernes, mais les gens avaient de nombreux problèmes de peau lorsqu’ils utilisaient cette eau, en partie parce que l’entreprise ne nettoyait pas régulièrement les citernes. Malgré plusieurs demandes exigeant la construction d’un château d’eau, la communauté attend toujours. Lors des discussions qui ont eu lieu pendant la visite à Yapokro, il est apparu clairement que cette crise fondamentale reste insupportable pour les communautés.

Par ailleurs, les femmes se disent menacées et arrêtées lorsqu’elles entrent dans les plantations pour ramasser des champignons et des noix laissées après la récolte. Lorsqu’un membre de la famille vient leur rendre visite, les femmes ne peuvent pas offrir de noix de palme en cadeau, car les visiteurs risquent d’être arrêtés et harcelés par les agents de sécurité. Cela signifie également que les femmes ne peuvent pas vendre l’huile traditionnelle qu’elles produisent dans les villages ou les marchés locaux. Les femmes de Yaproko sont confrontées à une violence structurelle. La crise de l’eau ne fait qu’aggraver leur situation désastreuse.

Les villageois ont raconté comment, lorsque des représentants du gouvernement sont venus à Yaproko, ils leur ont offert un verre d’eau pour se rafraîchir ; voyant la couleur et sentant l’odeur, ils ont refusé et ont fait toutes sortes de promesses pour résoudre les problèmes en matière d’eau. Les promesses ont néanmoins été oubliées dès que ces responsables ont quitté le village.

La multinationale Olam au Gabon

Au Gabon, un partenariat public-privé réunissant la multinationale agroalimentaire Olam et le gouvernement gabonais a commencé en 2012 à mettre en place des plantations industrielles sur des terres reçues gratuitement du gouvernement. Les activités de l’entreprise sont liées à la déforestation et à des conflits fonciers sur ses concessions de palmiers à huile, d’hévéa et de bois d’œuvre. Un rapport WRM de 2020 a mis en évidence la façon dont l’entreprise se dissimuler derrière de de fausses déclarations de « déforestation zéro » tout en négligeant les droits des communautés.

Des villages comme Mbadi, Sanga, Mboukou, Rembo et Mounigou ont été particulièrement touchés par la mise en place de la vaste plantation industrielle d’OLAM. Malgré la résistance locale, l’entreprise a étendu ses cultures de palmiers à huile jusqu’à 200 mètres des fermes des villageois, clôturant presque les villages. Cette expansion est particulièrement inquiétante compte tenu de l’utilisation massive de pesticides dangereux dans les plantations. Ces produits chimiques se sont répandus dans les terres communautaires environnantes, contaminant ainsi les petites exploitations agricoles. (3)

Déjà, en 2018, un article du Bulletin WRM alertait sur la difficile situation du village de Sanga en ce qui concerne l’approvisionnement en eau. (4) La principale source d’eau du village, située à environ 50 mètres des maisons, est polluée du fait de l’avancée des plantations. En réponse aux plaintes des villageois, OLAM a construit un puits à proximité de la source d’eau polluée, qui est alimenté par la même nappe phréatique contaminée. Les gens utilisent l’eau des marécages pour divers besoins de base, notamment pour la boisson, la pêche et l’assainissement. En raison de l’expansion de la plantation, des cours d’eau ont été remblayés pour permettre la culture du palmier à huile. En plus d’entraver l’accès des communautés locales aux bassins versants et de fermer l’accès aux lacs. Les femmes ont été particulièrement touchées puisque la pêche, une activité traditionnelle importante, a été particulièrement affectée par la modification du débit des cours d’eau par l’entreprise.

Les villageois riverains des plantations d’Olam au Gabon ont témoigné en juillet 2022 de leur situation actuelle concernant la qualité et la disponibilité de l’eau. Voici leurs témoignages :

Un membre du village Boungounga, a expliqué : « Nous avons constaté que l’eau de la rivière OVigui a changé de goût, qu’elle est polluée et que même le poisson a changé. Les poissons ne durent même pas deux jours ; ils passent une nuit et le lendemain matin ils se transforment en pâte. Nous sommes obligés de nous déplacer, peut-être jusqu’à 4 km, pour arriver à une autre rivière. Nous ne pouvons plus vivre de la rivière OVigui. Nous avons envoyé une réclamation à l’entreprise par rapport à ce problème d’eau. Nous attendons de voir s’il y aura des actions parce qu’ils nous ont promis… mais avec eux, c’est toujours des promesses. En attendant, nous continuons à souffrir. »

Un membre du village de Yamba, a déclaré : « Depuis que nous étions là-bas, nous vivions de nos lacs, de nos forêts, des fruits. Nous étions bien ; nous n’avions aucune difficulté. L’entreprise a passé des contrats sociaux avec les villageois, mais jusqu’à aujourd’hui, cela n’a jamais été respecté et nous attendons toujours. Ils ne font que des promesses. OLAM a asséché nos lacs, où nous avions l’habitude de pêcher. L’entreprise veut nous faire croire qu’ils n’ont pas asséché nos étangs, mais nous habitions là et nous connaissons tous les étangs qui existaient. Chaque étang dans la zone de Yamba porte un nom. Ils ont asséché plusieurs étangs. De plus, avec les produits chimiques qu’OLAM utilise pour ses palmiers, les poissons n’arrivent plus à subsister dans les lacs restants. C’est pareil dans nos rivières. La quantité et la qualité du poisson que nous avions sont perdues, car l’eau est polluée. Les jours où on va pêcher, c’est difficile d’avoir la quantité de poisson qu’on avait avant. Le poisson, en ce moment, ne vit plus dans la rivière Yamba.

L’année dernière, lorsque nous sommes allés faire une partie de pêche avec nos grands frères pendant les vacances, j’ai ressenti les effets des produits chimiques utilisés par OLAM.Je me suis assis sur les bancs de sable au bord de la rivière, et 30 minutes plus tard, j’ai senti que mes fesses picotaient beaucoup et j’ai dû me tremper dans l’eau. J’ai essayé de laver le pantalon et les collants que je portais, mais ça n’a pas marché. Le lendemain, je me suis retrouvé avec les fesses gonflées. Vous voyez, même s’asseoir au bord de la rivière pose problème. Boire de l’eau pose problème. L’eau est très sale, elle a une autre couleur. Je sais que pour avoir une eau de bonne qualité, il faut aller après les plantations d’OLAM. Mais pour traverser jusqu’à la prochaine source d’eau, c’est vraiment difficile. Alors le village vit une agonie… l’eau est polluée. »

Un membre du village de Mandji a expliqué : « L’eau ici, au lac Mangui, n’est pas potable du tout. L’eau de la rivière OVigui, ils la font passer par une motopompe. Elle arrive dans une réserve et dans la réserve, ils mettent des produits pour pouvoir blanchir cette eau afin qu’elle puisse être consommée. Mais elle n’est pas du tout potable. Quand on se lave avec cette eau, ça démange, on a des boutons sur la peau, il y en a qui ont la diarrhée en buvant cette eau, certains enfants tombent malades. Ceux qui n’en ont pas les moyens doivent utiliser cette eau pour boire et cuisiner. Quand les gens le peuvent, ils utilisent l’eau à Ouanza ou Keyua. « Mais ce n’est pas la joie ici, l’eau n’est pas potable du tout. »

Un habitant du site Mbadi d’OLAM, qui se trouve à Moutassou, a expliqué : « En fait, tous les sites d’OLAM sont confrontés à un problème d’eau. L’eau qu’on nous donne, celle qui est dans nos maisons, avec laquelle nous sommes censés nous laver, consommer et faire toutes les tâches ménagères, n’est pas du tout potable. Si on se lave avec, sans la chauffer, cela donne des boutons, des démangeaisons sur le corps. Ce sont les femmes qui sont les plus exposées. Si les gens venaient visiter les sites d’OLAM pour faire examiner les femmes, notamment avec des analyses d’urine, alors les résultats seraient catastrophiques, ce serait un désastre. Beaucoup de femmes ont des infections dont elles se plaignent tout le temps : mycoses, douleurs dans le bas-ventre, dans le bassin… et c’est dû à quoi tout ça ? À l’eau.

OLAM ne reconnaît jamais rien. C’est nous qui sommes les cobayes, qui souffrons, qui tombons malades avec l’eau qu’ils nous donnent. Ils nous demandent d’aller faire des analyses approfondies et de leur apporter la preuve que c’est l’eau qui nous rend malades. Chaque fois que je vais faire des examens médicaux, il y a toujours une infection. C’est vraiment pénible. Du coup, les familles sont obligées d’aller du côté Sanga, MBadi ou encore Mouila, pour avoir de l’eau potable à consommer. Mais certains n’ont pas le choix, n’ont pas les moyens d’aller tout le temps puiser de l’eau dans les villages voisins ou à Mouila, ils sont obligés de boire cette eau, malheureusement. Et vous pouvez facilement en voir beaucoup qui ont la peau abîmée, pleine de boutons, de mycoses, de gale...

C’est la même situation dans le village de Ferra. Premièrement, la pompe à eau est abîmée à cause du pompage continu non seulement des riverains, mais aussi d’autres qui viennent en masse, avec plein de bidons pour avoir de l’eau potable, vous pouvez imaginer. Pour obtenir qu’elle soit réparée, nous sommes obligés de menacer et crier sur tout le monde... C’est vraiment compliqué. Ferra est situé en amont de la rivière Rembo. Les examens effectués sur l’eau de cette rivière ont confirmé la présence de produits chimiques, ce que nous ne savions pas auparavant. Donc la rivière Rembo est aussi polluée, ce n’est plus de l’eau potable. La situation de notre lac sacré Banfoubou est une véritable catastrophe ! Il a été pollué dès l’époque de la pépinière [de l’entreprise de palmiers à huile], lorsque l’eau de la pépinière s’écoulait directement dans le lac. Nous n’avons plus le lac sacré, la plupart des lacs ont été asséchés, les marécages ont aussi été asséchés. Nous n’avons presque plus rien. Le problème de l’eau détruit de nombreuses rivières… et des villages.

De plus, les tuyaux qui traversent les plantations évacuent les déchets de l’usine, et ça pue ! Personne ne peut rester longtemps, il y a trop de mouches. Avec les grosses pluies, cette eau va se retrouver dans le cours inférieur du fleuve, là où nous plaçons la motopompe qui alimente toute la ville de Mouila. Il y aura encore une autre crise de l’eau. Compte tenu de cette situation, comment cela se passera-t-il pendant la saison des pluies ? Comment allons-nous protéger notre peau ? Qu’est-ce qui va se passer pour nos enfants ? Pour notre santé ? Nous ne nous sentons pas en sécurité. »

Par ailleurs, la communauté d’Iroungou a alerté au début de 2022 sur la terrible situation à laquelle elle était confrontée en raison de la pollution de ses ressources en eau, quand les gens ont « constaté avec stupéfaction que depuis plusieurs jours l’eau de la rivière était devenue noire de poissons morts et dégageait une odeur désagréable. » (5) L’ONG Muyssi a donc effectué une visite pour observer et prélever de l’eau dans la rivière Iroungou en avril 2022. L’ONG a informé Olam dans une lettre que la pollution des eaux de la rivière Iroungou est due à de « l’eau provenant d’un canal menant à un bassin de rétention d’eau de l’usine Olam Palm Gabon ; ainsi que [du] remblayage (non préconisé par le plan d’aménagement) d’un ancien étang du village d’Iroungou ». L’étang était utilisé par la communauté pour la pêche. Par ailleurs, la lettre précise que « le remblayage de la mare par Olam Palm Gabon a été effectué après que la population a remarqué les cadavres de poissons, crevettes. [...] De plus, ces travaux de terrassement avaient été réalisés à l’insu de ces populations. »

Il est essentiel de soutenir la résistance des communautés confrontées aux plantations de palmiers à huile qui veulent récupérer leurs terres – et avec elles leur eau, leurs communautés et leurs vies ! La résistance a été fructueuse. L’opposition des communautés à l’expansion des plantations de palmiers à huile est l’une des raisons pour lesquelles les entreprises ne se sont pas développées aussi rapidement qu’elles l’avaient initialement prévu. Au moins 27 projets, couvrant 1,37 million d’hectares, ont échoué lors des négociations ou ont été abandonnés entre 2008 et 2019. Résister à l’accaparement des terres et de l’eau est une lutte unie ! (6) L’une des raisons du retard, de l’échec ou de l’abandon des plans d’expansion est la résistance des communautés. (7)

La crise de l’eau, à laquelle sont confrontées ces communautés et d’autres qui résistent aux plantations de palmiers à huile, n’existerait pas si leurs terres ne leur avaient pas été retirées. Résister à l’accaparement des terres et de l’eau n’est qu’une seule et même lutte !


(1) Chain Reaction Research, African Oil Palm Expansion Slows, Reputation Risks Remain for FMCGs, March 2022.
(2) Bulletin WRM 250, Communautés d’Afrique résistent aux plantations industrielles de palmiers à huile, même en temps de Covid-19, 2020.
(3) Oakland Institute, Drying Out African Lands Expansion of Large-Scale Agriculture Threatens Access to Water in Africa, 2022.
(4) Bulletin WRM 240, Gabon : Les plantations industrielles de palmiers à huile d'OLAM privent la communauté de Sanga de l'accès à une eau potable, 2018.
(5) Muyissi Environnement, Compte Rendu d’Observation Independante, Gabon, 2019 ; Muyissi Environnement, Dénonciation d’un enfouissement de fertilisant (NPK), Gabon, 2019; et ONG L'Bemboudie, Réclamation des analyses des eaux de la rivière Ovigi, Gabon, 2021.
(6) Idem (1)
(7) En Afrique, les communautés résistent à l’accaparement des terres destinées à la production d’huile de palme, 2019.

Pérou : Contre la dévastation du territoire et des droits autochtones par les compagnies pétrolières, le sens des rivières

L’eau n’est pas seulement de l’eau. On réduit souvent l’importance de l’eau à sa valeur commerciale et à son utilisation en tant que ressource naturelle, c’est-à-dire à son utilisation économique. Cette approche réductionniste réifie les différentes portées, relations et possibilités vitales de l’eau. En outre, cette approche considère la nature comme s’il s’agissait d’un entrepôt inépuisable, d’un fournisseur éternel de biens, d’une nature-machine, d’une chose isolée qui n’a pas de vie.

Les peuples autochtones nous offrent des visions, des moyens et des horizons différents pour établir des relations plus interconnectées, saines et pertinentes avec la nature et l’eau.

La sage du peuple Awajún, Irma Tuesta, nous dit : « Notre territoire est lié à tout, parce que tout a une vie pour nous, tout a une mère : l’eau, l’air, la montagne, la terre, les pierres, la colline, les oiseaux, les animaux, les plantes » (1). Pour elle, la nature est une unité vitale, un ensemble de vie composé de différents maillons de la vie. La « vie » doit ici être comprise non seulement au sens de « force » ou d’« énergie » dans les êtres organiques, mais aussi comme une activité continue, comme un parcours vécu, comme une histoire, comme une expérience vécue de la vie.

« Le territoire est notre vie, et tout ce qui concerne le territoire, nos connaissances, nos savoirs, nous le racontons à nos enfants en le transmettant par le biais d’histoires, de poèmes, de chansons, et en protégeant notre territoire, » poursuit Irma.

Les derniers mots de cette citation éclairent davantage le concept. Le territoire (c’est-à-dire les rivières et la forêt dans son ensemble) est la vie même des peuples autochtones ; c’est le lieu où sont produites et contenues leurs connaissances, leur mémoire, leur existence. Leur vie est leur territoire. L’apu (chef autochtone) Alfonso López du peuple kukama, président de la fédération ACODECOSPAT, qui représente 63 communautés kukama des bassins des rivières Marañón et Ucayali et du fleuve Amazone au Pérou, déclare : « le territoire est en nous, nous sommes le territoire, on cesse d’être autochtone quand on se détache de son territoire, quand on n’a plus de relation avec son espace naturel, on cesse de se sentir autochtone quand on cesse de sentir la puissance de sa nature, la puissance des esprits des plantes qui vous nourrissent […], mais comment être capable de voir si tout est malade, comment être capable de regarder l’avenir avec clarté si elles nous rendent malades, si elles nous détruisent, et seulement pour chercher des ressources économiques ». (2)

La norme ne couvre pas la plénitude, mais elle a de la substance

Différents organismes multilatéraux existent pour garantir l’accès à l’eau en tant que droit humain et protéger les territoires des peuples autochtones. L’ONU reconnaît l’accès à l’eau comme un droit humain depuis 2010. Pour sa part, la Convention n° 169 de l’OIT, qui a un statut constitutionnel au Pérou, indique que les États doivent adopter des mesures spéciales ou établir des garanties pour protéger et préserver les territoires habités par les peuples autochtones, dans le but de garantir leurs cultures, leurs connaissances, leur capacité de production, entre autres. Il existe également un grand nombre d’autres références et de jurisprudences internationales sur le même sujet.

Au Pérou, depuis 2017, la loi n° 50588 reconnaît constitutionnellement le droit d’accès à l’eau. Cette loi ne privilégie que la consommation humaine d’eau par rapport à d’autres usages ; cependant, l’accès à l’eau y constitue un point de départ pour l’accès à d’autres droits, tel que « la dignité, le libre développement de la personnalité, l’environnement, le travail, l’identité, entre autres. » (3)

Mais l’État péruvien ne respecte pas ses propres règles et ne fait pas grand-chose pour remédier à la violation de ce droit. Selon le ministère de la Culture (4), 54 % de la population autochtone amazonienne n’a pas accès à l’eau par le biais d’un système public. Si cette estimation nous semble prudente, le rapport du ministère souligne qu’il existe un écart important par rapport à la population hispanophone, dont seuls 11 % n’ont pas accès à ce service.

De son côté, la Defensoría del Pueblo (Bureau du médiateur) du Pérou a publié en 2018 un rapport (5) sur la situation sanitaire des communautés autochtones des peuples quechua, achuar, kichwa et kukama des bassins des rivières Pastaza, Corrientes, Tigre et Marañón, respectivement. Le document indique : « En ce qui concerne l’accès à l’eau potable pour la consommation humaine, la situation est encore pire. Dans les districts d’Andoas, de Pastaza, d’Urarinas, de Trompeteros et de Parinari, de 97 % et 99 % des foyers interrogés consomment de l’eau non traitée. Par ailleurs, ce taux atteint au moins 66 % et 82 % dans les districts de Tigre et de Nauta ». Dans son rapport, le Bureau du médiateur reconnaît que cette situation grave expose la population à des conditions qui augmentent leur risque de développer des problèmes de santé.

L’attention que porte le Bureau du médiateur aux districts susmentionnés n’est pas fortuite, car ces derniers abritent des rivières et des communautés autochtones touchées par des activités pétrolières depuis le début des années 1970 : lots pétroliers 192 (ancien lot 1AB) et 8, ainsi que l’oléoduc Norperuano, qui traverse le nord de l’Amazonie et les montagnes andines, jusqu’à atteindre un port sur la côte nord où le pétrole est vendu.

 

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Près d’une centaine de communautés dans les zones affectées de l’Amazonie, et leurs fédérations autochtones FEDIQUEP, FECONACOR, OPIKAFPE et ACODECOSPAT, sont engagées dans une lutte unie et articulée depuis onze ans. (6) Cette lutte, articulée dans la plateforme PUINAMUDT (Peuples autochtones de l’Amazone unis dans la défense de leurs territoires), a établi un programme politique et technique qui a servi à forcer l’État à prendre des mesures spéciales pour combattre la crise de la pollution pétrolière et la violation des droits dans la région.

Bien que certaines mesures aient été prises pour résoudre le problème, les actions entreprises par les autorités ont été insuffisantes, avec une mise en œuvre très inégale et plusieurs conflits récurrents. Parallèlement à ce processus, ni l’activité pétrolière ni ses impacts négatifs n’ont cessé. Les dégâts s’accumulent et se propagent impassiblement.

Le lot 192 (en exploitation depuis les années 1970) a été concédé à la société Pluspetrol de 2000 à 2015 avant d’être cédé à la société Frontera Energy del Perú S.A., dont le contrat a expiré en février 2021. Aujourd’hui, ce lot attend le redémarrage des opérations. Le lot 8 (également en exploitation depuis les années 1970) est exploité par Pluspetrol depuis 1996 et la concession court jusqu’en 2024. Le siège social de Pluspetrol est officiellement établi aux Pays-Bas, ce qui a permis à la société d’échapper aux impôts sur les bénéfices qu’elle tire de l’extraction du pétrole au Pérou et ailleurs. Frontera Energy Corp. est une société publique canadienne active dans plusieurs pays d’Amérique du Sud.

Un cercle vicieux : chaîne de violations, de mauvais traitements et de préjudices

Il y a quelques semaines, le 7 juin 2022, une marée noire a été signalée dans la communauté autochtone urarina appelée La Petrolera. Cette communauté se trouve dans la région de Loreto, dans le nord de l’Amazonie péruvienne, sur les rives de la rivière Patoyacu, un affluent de la rivière Chambira, qui est elle-même un affluent de la rivière Marañón. Pour s’y rendre, il faut voyager par voie fluviale pendant au moins deux jours dans un bateau performant. En canoë (bateau traditionnel), le voyage peut prendre de 3 à 4 jours.

Les autorités de la communauté qui ont signalé la découverte n’ont pas été en mesure d’estimer la quantité de pétrole déversée, mais ont exigé des mesures de nettoyage immédiates de la part de la société Pluspetrol, qui exploite le lot 8, une importante zone pétrolière du Pérou.

Deux semaines plus tard, le dimanche 18 juin, Pluspetrol n’étant pas intervenu à temps, le pétrole s’est déversé dans les eaux de la rivière Patoyacu, source d’eau, de pêche et de loisirs pour la communauté. « Cela fait plusieurs jours que nous leur disons de ramasser le pétrole brut et ils ne l’ont pas fait, c’est nous qui avons prévenu les autorités du déversement, c’est notre territoire qui est touché », a déclaré l’apu de la communauté, Robles Pisco, aux médias. (7) Les photos partagées par la communauté et diffusées sur les réseaux sociaux montraient également des poissons touchés par le déversement.

Au début du mois de juillet, la marée noire n’avait toujours pas fait l’objet d’un traitement adéquat. (8) La communauté continue à ce jour à exiger que l’État déclare l’état d’urgence dans la zone en raison des mesures urgentes requises. « Nous souffrons tous de maux de tête et de vomissements, le personnel de l’entreprise est également malade. Ils l’ont eux-mêmes déclaré », a récemment indiqué Robles Pisco. Mais les autorités et l’entreprise brillent par leur silence et leur absence ; l’État a seulement envoyé des délégations pour surveiller la zone.

La tragédie survenue dans la communauté de La Petrolera n’est pas un cas isolé. Ce n’est pas la première fois qu’une marée noire se produit sur le territoire de communautés autochtones. Selon les informations recueillies par la plateforme PUINAMUDT et le CAAAP (Centre amazonien d’anthropologie et d’application pratique), dans le Lot 8, les autorités environnementales ont enregistré 181 déversements de pétrole survenus entre 1998 et 2020. Ils comptent également plus de 670 sites contaminés nécessitant une réhabilitation environnementale. Bien que depuis 2020 la société Pluspetrol ait cessé ses opérations (9), les déversements de pétrole continuent et s’accumulent, endommageant le territoire et la vie des communautés.

Un cas similaire existe dans les zones forestières du bloc 192, également situé dans la région de Loreto. Selon les autorités environnementales, il y a plus de 1119 sites pollués dans ce Lot. (10) De mars 2021 à avril 2022, pas moins de 35 déversements ont été signalés. La communauté kichwa 12 de Octubre présente un triste exemple de ce qui se passe dans la région : en cette année 2022, deux déversements de pétrole ont été signalés dans leur communauté. Les communautés autochtones touchées ont dénoncé le problème devant la justice (11).

Grâce aux dénonciations faites par des organisations autochtones telles que FEDIQUEP, FECONACOR, OPIKAFPE et ACODECOSPAT au cours des dix dernières années, la grave crise environnementale et sociale que connaissent les territoires autochtones à la suite des déversements de pétrole en Amazonie péruvienne est devenue évidente, affectant, dans la plupart des cas, diverses sources d’eau qui sont une source de vie pour les forêts et leurs populations autochtones.

Zúñiga et León ont systématisé les informations (12) sur les déversements d’hydrocarbures en Amazonie péruvienne, et ont établi que de 2000 à 2019, les autorités environnementales ont enregistré un total de 474 déversements provenant d’infrastructures pétrolières. D’autre part, de 1974 à 2009, le volume total cumulé d’eaux de production pétrolière déversées dans les rivières, les sols et les zones humides du nord de l’Amazonie péruvienne a atteint 7,09 milliards de barils. Ces eaux de production contenaient des milliers de tonnes de différents composés chimiques hautement toxiques. (13) Il convient de souligner que l’État péruvien dispose d’informations officielles sur cette contamination depuis au moins le début des années 1980, date à laquelle ont été relevés les premiers cas de présence de plomb dans les sédiments, l’eau et les espèces animales consommées comme nourriture dans les communautés autochtones achuars du bassin du fleuve Corrientes. (14)

Naviguer sur le long chemin de la justice et des réparations

La situation critique dans ces territoires a une longue histoire et n’est pas nouvelle pour les autorités du Pérou. Cependant, le gouvernement actuel n’agit pas de manière décisive et ne mène pas d’actions ou de politiques efficaces pour la réparation ou les garanties nécessaires aux droits des peuples autochtones. « Avec toutes ces preuves, nous avons dit : ça suffit, nos propres gouvernements nous tuent, ils ne respectent pas nos droits », a déclaré l’apu Aurelio Chino Dahua, président de la FEDIQUEP, lors d’un événement en Colombie avec le Rapporteur spécial des Nations unies sur les substances toxiques et les droits de l’homme (15).

Ce n’est qu’après d’incessantes mobilisations sociales, des plaintes collectives, des procédures judiciaires et d’innombrables réunions que l’État péruvien a daigné prendre quelques mesures pour résoudre le problème. Face à l’inefficacité des gouvernements en place, ce sont les communautés et leurs organisations qui ont proposé le programme de travail. En 2015, les organisations regroupées au sein de la plateforme PUINAMUDT ont signé des accords qui établissent des actions concrètes, des budgets et des délais pour répondre aux problèmes d’environnement, de santé, d’accès à une eau propre à la consommation humaine, entre autres. La même année, l’État a repris ce programme en signant une convention.

Dans le cadre de ce programme, des études ont été menées qui ont mesuré les niveaux élevés de contamination dans l’eau et le sol. En 2016, le ministère de la Santé a mené la première étude toxicologique et épidémiologique dans la région. (16) Cette étude publiée en 2019 a montré que 57 % des échantillons chez les adultes et 49 % des échantillons chez les enfants dépassaient les seuils de plomb selon la norme internationale. En même temps, presque un tiers des personnes échantillonnées avaient des taux d’arsenic (28 %) et de mercure (26 %) supérieurs à la limite autorisée au Pérou.

L’ASIS (Analyse de la situation sanitaire), une étude ultérieure menée dans la région, montre que « l’accès à un service public d’eau potable dans les communautés des quatre bassins et de la rivière Chambira est précaire et déficient […] 56 % ont déclaré consommer l’eau de la rivière même s’ils percevaient qu’elle est contaminée ».

Jusqu’à présent, l’État n’a pas respecté les accords conclus, y compris ceux concernant l’eau. Ainsi, il ne remplit pas ses obligations en vertu des instruments internationaux et de la Constitution politique du Pérou.

Un rapport qui sera bientôt publié par la plateforme PUINAMUDT (17) a indiqué que, lorsque l’État a mis en œuvre des actions liées à cet engagement (installation de systèmes d’eau ou d’assainissement dans les communautés, par exemple), cela s’est fait « sans tenir compte de l’autonomie et de l’institutionnalité autochtones, et en ignorant ses propres lignes directrices et sa méthodologie de mise en œuvre, selon lesquelles il doit tenir compte des différences culturelles et des expériences des peuples autochtones, ainsi que des caractéristiques particulières des territoires ». Dans certains cas, il y a même eu des cas graves de corruption au sein de la fonction publique dans la réalisation des projets, ou de criminalisation injustifiée des autorités communautaires.

À ce jour, aucun des engagements pris en 2015 n’a été pleinement mis en œuvre.

Malgré cette situation critique, les communautés et les organisations autochtones restent déterminées à défendre la vie, le territoire et leurs droits. Elles mènent cette lutte à contre-courant. Le 15 juillet 2022, le président de la fédération FEDIQUEP, lors d’une rencontre avec la haute-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, a dénoncé la négligence de l’État à l’égard d’un Plan de santé spécial pour plus de 500 communautés autochtones, mais que le gouvernement du président Pedro Castillo ne veut pas approuver depuis plus de sept mois.

Tel est l’engagement déficient du gouvernement actuel envers les droits des peuples autochtones, un gouvernement qui se dit de gauche. Il est clair que cette position est identique à celle des gouvernements précédents qui étaient ouvertement néolibéraux. Face à cela, les organisations et les peuples autochtones tiennent leurs lances bien haut. C’est la constance et le sens des rivières qui guident la défense de la vie en Amazonie péruvienne.


Renato Pita Zilbert.
Communicateur, plateforme PUINAMUDT
Juillet 2022


(1) Divers auteurs. (2020) ¿Cómo entendemos nuestros derechos? Webinaire : Cycle de causeries sur les droits des peuples autochtones. Visión Amazonía, Perú Equidad, Caaap, Coordinadora Nacional de Derechos Humanos, IWGIA, NICFI. Lima, Pérou.
(2) Alfonso López, in the Public Forum “30 years after Convention 169, What is the situation of indigenous peoples in Peru?” (2019). Ruiz de Montoya University, Lima. Transcription by David Díaz Ávalos
(3) Cacñahuaray, Ruth. El acceso al agua potable en las comunidades indígenas del Perú en el marco de estado de emergencia nacional. Revista Eurolatinoamericana de Derecho Administrativo, vol. 7, núm. 2, pp. 261-277, 2020. Universidad Nacional del Litoral
(4) Peru, Ministry of Culture, Indicators – Water service, 2018.

(5) Defensoría del Pueblo. 2018. «Salud de los pueblos indígenas amazónicos y explotación petrolera en los lotes 192 y 8: ¿Se cumplen los acuerdos en el Perú?»
(6) La plateforme s’appelle Pueblos Indígenas Amazónicos Unidos en Defensa de la Amazonía (PUINAMUDT) : www.observatoriopetrolero.org
Les fédérations autochtones participantes sont : Federación Indígena Quechua del Pastaza (FEDIQUEP); Federación de Comunidades Nativas de la Cuenca del Corrientes (FECONACOR); Organización de Pueblos Indígenas Kichuas, Amazónicos Fronterizos del Perú y Ecuador (OPIKAFPE); et Asociación Cocama de Desarrollo y Conservación San Pablo de Tipishca (ACODECOSPAT)
(7) PUINAMUDT, Triste día del padre: Pluspetrol no atiende a tiempo derrame de petróleo y empieza a contaminar quebrada Patoyacu, junio 2022.
(8) PUINAMUDT, Alerta de emergencia ambiental y sanitaria en comunidades urarinas por derrame de petróleo en el Lote 8, julio 2022.
(9) Depuis la fin de 2020, Pluspetrol a cessé ses activités au Pérou. Les organisations autochtones ont dénoncé que cette société veut abandonner le Lot 8 (son contrat expire en 2024) sans remplir ses obligations environnementales, tout comme il a fait dans le Lot 1AB. En ce moment, la société et l’État péruvien mènent un processus d’arbitrage en raison d’une prétendue liquidation corporative par Pluspetrol.
(10) PUINAMUDT, Ministerio de Energía y Minas desaprueba por segunda vez propuesta de Pluspetrol para remediación del Lote 1AB, febrero 2019.
(11) PUINAMUDT, Federaciones indígenas denuncian penalmente a Perupetro por derrames sin atención en el Lote 192, abril 2022.
(12) La sombra del Petróleo (2020).
(13) Yusta-García, Raúl. 2019. Contaminación de Aguas y Suelos por actividades de extracción de petróleo en la Amazonía Norte Peruana. Thèse de doctorat. ICTA-UAB (Barcelone, Espagne). L’auteur signale aussi que le volume déversé estimé dans l’Amazonie péruvienne est 15,7 fois celui déversé en Équateur de 1971 à 1992 par la pétrolière Chevron-Texaco (page 81).
(15) Apu Aurelio Chino Dahua au Forum régional des Nations Unies sur les entreprises et les droits de l’homme en Amérique latine et les Caraïbes (juillet 2022 à Bogota, Colombie)
(16) PUINAMUDT, Ministra de Salud entrega informe final de estudio sobre metales pesados a dirigentes indígenas de Loreto y se compromete a implementar un plan de atención, julio 2019,
(17) Ce rapport produit par l’anthropologue Diego Navarro à la demande des fédérations de la plateforme de PUINAMUDT sera bientôt publié.

Lutter pour ne pas sombrer : les habitants de l’île de Pari, en Indonésie, luttent contre l’injustice

Pour de nombreuses îles et régions côtières de faible altitude, l’élévation du niveau de la mer est l’un des impacts les plus perceptibles du changement climatique. Plus les températures mondiales augmentent, plus les inondations deviennent fréquentes et extrêmes : le lien est direct. L’Indonésie, où plus de quatre millions de personnes sont exposées à des inondations annuelles, est particulièrement exposée à l’élévation du niveau de la mer en raison de la longueur de littoral et de sa position géographique. L’ampleur de la montée des eaux à l’avenir dépendra de l’augmentation des températures mondiales. (1)

L’île de Pari

L’île de Pari (Pulau Pari) se trouve à deux heures de ferry de Jakarta, la capitale indonésienne, dans la régence des Mille-Îles. La régence est très appréciée des visiteurs de la capitale, ce qui crée des opportunités économiques pour les communautés locales qui, par ailleurs, dépendent principalement de la pêche.

Sa popularité a incité le gouvernement indonésien à la désigner comme l’une des « dix nouvelles Bali » – Bali étant probablement la destination touristique la plus connue en Indonésie. (2) Ce mégaprojet, connu sous le nom de KSPN (Kawasan Strategis Pariwasata Nasional - Zone stratégique nationale pour le tourisme), vise à améliorer l’accès à dix destinations touristiques grâce à des initiatives telles que la construction de nouveaux quais portuaires et d’aéroports et la création de zones économiques spéciales pour attirer les investisseurs étrangers. Bien que ce projet puisse sembler positif, il vise en fait principalement les grands investisseurs, au détriment des petites entreprises des communautés locales.

Mais ce projet n’est pas la seule menace à laquelle sont confrontés les habitants de l’île de Pari.

En 2021, la communauté de Pari a vu ses maisons et ses entreprises locales envahies par les eaux non pas une, mais deux fois. À ces deux occasions, la mer est montée de plus en plus haut et a inondé toutes les maisons de Star Beach, dans le sud-ouest de l’île, et de Virgin Beach, le centre du tourisme sur le côté nord.

Bien que l’île de Pari ait toujours connu des inondations, la fréquence et l’intensité de celles-ci ont sensiblement augmenté ces dernières années. Onze pour cent de la surface de l’île a déjà disparu dans la mer.

Bobby, un pêcheur né et élevé sur l’île, dirige une coalition appelée « Save Pulau Pari » (Sauver l’île de Pari). Cette coalition offre un espace aux gens pour discuter de ce qui leur arrive sur leur île et défendre leurs droits. « Il y a quelques années, nous pouvions encore prendre beaucoup plus de poissons. Mais l’environnement a beaucoup changé ces dernières années, et les prises n’ont cessé de diminuer. Aujourd’hui, il y a beaucoup moins d’espèces de poissons qu’il y a quelques années. Pendant quelques jours, après les inondations, je n’ai pas pu aller pêcher, car j’ai dû aider à nettoyer le village et les plages. J’ai également dû réparer mon bateau. L’eau l’avait rejeté sur le rivage et écrasé contre un arbre », explique Bobby.

Les inondations ont plusieurs conséquences pour la population. Les gens ne peuvent pas pêcher pendant et immédiatement après les inondations et leurs maisons sont gravement endommagées par l’eau. En outre, le tourisme s’arrête, laissant sans revenus de nombreuses personnes qui proposent des chambres d’hôtes, de la nourriture, du matériel de plongée, etc. De plus, avec les inondations l’eau des puits qui fournissent l’eau potable devient salée, ce qui oblige les gens à acheter de l’eau douce, et entraîne par conséquent une pression supplémentaire sur les revenus de ces familles.

Asmania, une habitante de l’île de Pari, a perdu 300 des 500 poissons qu’elle élevait en aquaculture au large de la côte lors des inondations de 2021. Elle s’inquiète « de la façon dont les femmes de l’île sont doublement touchées par le changement climatique. Les revenus des familles sont en baisse constante, et pourtant les femmes doivent encore se débrouiller pour s’occuper de leurs familles. »

La lutte pour leurs terres

Les habitants de l’île de Pari ont fait l’expérience directe de la nécessité de protéger leurs terres et leurs moyens de subsistance contre les rachats par les entreprises et leur stratégie de recherche de profit.

En 2015, la société PT Bumi Pari Asri (BPA), une filiale du groupe Bumi Raya Utama, détenue par un conglomérat nommé Adijanto Priosoetanto, a tenté de prendre le contrôle de 90 % de l’île pour gérer la totalité des activités touristiques. Les 10 % restants de l’île appartiennent au gouvernement et doivent être utilisés comme zone de recherche et de conservation. Les litiges sont nés du fait que la plupart des résidents n’ont pas de titres fonciers officiels, bien que certains vivent là depuis des générations.  L’île de Pari est l’une des quelques dizaines d’îles qui sont touchées par la privatisation galopante en faveur des grandes entreprises de tourisme. (3)

Depuis lors, plusieurs personnes ont été criminalisées au motif qu’elles occupaient illégalement le terrain et d’autres ont été contraintes de payer un loyer à l’entreprise. (4) Entre-temps, l’entreprise a revendiqué des droits sur la plage appelée « Pasir Perawan », qui est une zone clé pour le tourisme des communautés. Par conséquent, lorsque les habitants tentent de gérer la plage, ils sont victimes d’intimidations.

Dans le processus de résistance à cette prise de contrôle des terres par l’entreprise, les femmes ont joué un rôle majeur en tenant tête aux agents de sécurité. La communauté a créé un réseau puissant autour d’elle et a trouvé le soutien de nombreuses organisations et militants nationaux au sein de la coalition « Save Pulau Pari ». (5)

Les habitants et leurs alliés ont réussi à contester le processus d’obtention de titres fonciers par la société et le Médiateur national a déclaré que le processus avait été accompagné de fautes administratives. Ils ont également contesté avec succès l’emprisonnement de plusieurs habitants qui ont finalement été libérés. (6) L’Agence foncière nationale a révisé le processus et beaucoup espèrent qu’elle rétablira les droits légitimes des communautés de l’île de Pari, mais le processus est toujours en cours. (7)

Une autre injustice causée par les grandes entreprises

En plus de ces luttes permanentes, les habitants de l’île de Pari doivent faire face à une autre injustice qui menace la survie même de ces terres et mangroves dont ils ont pris soin et qu’ils ont protégées pendant des générations.

Les 1500 habitants de l’île de Pari n’ont pas contribué à la crise climatique. Pourtant, ils en subissent les conséquences. C’est pourquoi cette crise n’est pas seulement une question de pollution, mais aussi une question de justice. Alors que les principaux responsables de la pollution et de la destruction à l’origine de la crise climatique sont relativement à l’abri de ses effets, ce sont ceux qui y ont le moins contribué qui risquent d’en ressentir le plus les effets. Edi, un pêcheur et propriétaire d’une maison d’hôtes sur l’île de Pari, l’explique ainsi : « Une poignée de personnes détruisent l’environnement et le font pour leur bénéfice personnel. Mais cela a de graves répercussions sur d’autres personnes comme nous, ici sur l’île de Pari. »

Le fait est que la responsabilité de la crise climatique et, par conséquent, des impacts qui se font sentir en particulier dans les pays du Sud, incombe principalement aux pays riches du Nord, bien loin de l’île de Pari. Et elle incombe également aux multinationales qui y sont implantées.

C’est la raison pour laquelle Bobby, Arif, Edi et Asmania, tous des habitants de l’île de Pari, cherchent à obtenir justice au nom de toute l’île. Ils intentent une action en justice contre l’un des principaux émetteurs mondiaux de dioxyde de carbone et donc un des principaux responsables de leur situation : le groupe cimentier Holcim. Ils ont déposé une demande de conciliation à Zug, en Suisse, où se trouve le siège du groupe Holcim.

L’entreprise Holcim est le premier fabricant de ciment au monde et l’une des 50 plus grandes entreprises émettrices de dioxyde de carbone dans le monde. Une étude montre que la société suisse a émis plus de sept milliards de tonnes de dioxyde de carbone entre 1950 et 2021. Cela représente plus du double de la quantité totale émise par la Suisse au cours de la même période. (8) En raison de ses émissions excessives pendant des décennies, l’entreprise porte une part importante de la responsabilité du changement climatique.

Les habitants de l’île de Pari ne se laissent pas berner par les tentatives de greenwashing de Holcim. Son rapport sur le climat 2022 appelle à un « voyage zéro émission nette », en mettant en avant entre autres choses des « bâtiments net zéro », du béton « net zéro », des « produits neutres en carbone » et une « construction neutre en carbone ». (9) Toutes ces formulations cachent le fait que l’entreprise pourra continuer à se développer (et à polluer) tant qu’ailleurs, certains projets de compensation prétendent compenser la pollution. La réalité des compensations est bien loin de l’illusion qu’elle affiche. Les compensations fournissent aux entreprises un outil pour continuer à profiter d’un système capitaliste dépendant aux combustibles fossiles, tout en étant largement responsables d’impacts locaux dévastateurs partout où ces projets sont implantés. (10)

Holcim développe par exemple l’EvopactZERO, « le premier béton neutre en carbone en Suisse » (11), et prétend qu’il est « neutre en carbone » parce que, selon la société, le dioxyde de carbone émis est compensé par des projets de compensation en Suisse ou en Inde, issus du portefeuille de South Pole, une société de conseil en finance carbone.

C’est la première fois qu’il est demandé à une entreprise suisse d’assumer sa responsabilité juridique pour son rôle dans la crise climatique. L’affaire est soutenue par l’Entraide protestante suisse HEKS/EPER, l’ONG indonésienne WALHI et le Centre européen pour les droits constitutionnels et humains (ECCHR). Rejoignez et soutenez les résidents de l’île de Pari dans leur lutte contre les impacts très réels et directs de la crise climatique :

Signez leur appel pour obliger Holcim à rendre des comptes : www.callforclimatejustice.org/call

(1) Ces informations et les témoignages contenus dans cet article sont issus de la campagne « Call for Climate Justice », sauf mention contraire dans les références. Voir la campagne ici.
(2) Archyde, Ten new Balis: Indonesia is planning controversial mega-projects for tourism, 2021.
(3) AASYP, Save Pulau Pari: the risks of increased tourism in the ASEAN region, 2019.
(4) KIARA, Residents fight for land ownership on pari Island, 2017, and Environmental Justice Atlas, Locals against the privatization of the Pari island (Pulau Pari), Indonesia, 2019.
(5) Land Rights Now!, Save Pulau Pari!.
(6) Idem (3)
(7) Walhi, Kembalikan Hak Konstitusi dan Hak atas Tanah kepada Warga Pulau Pari !!!, 2020.
(8) Richard Heede, Carbon History of Holcim Ltd: Carbon dioxide emissions 1950-2021, Climate Accountability Institute, 2022.
(10)  Bulletin WRM 254, Compensations des émissions : nourrir l’illusion d’un capitalisme (durable) (vert) (neutre en carbone) (basé sur la nature) (zéro émission nette)
(11) South Pole, Case Study: Holcim and Switzerland’s first carbon-neutral concrete.