« Elles sont toujours les premières à se lever » : des femmes du Mozambique et du Brésil s’unissent contre la monoculture de l’eucalyptus

Imaginez-vous loin de votre communauté et, à votre retour, découvrir que tout est envahi par les eucalyptus. C’est ce qui est arrivé à Maria*, une jeune femme d’une communauté de la province de Zambézia, au Mozambique. « J’ai demandé à ma grand-mère où je pouvais cultiver et elle m’a répondu que nos terres étaient occupées par Portucel. Plus tard, lorsque l’entreprise a commencé à abattre des eucalyptus, j’ai vu là une opportunité de récupérer une partie de nos terres. Ma grand-mère m’a indiqué les limites et je me suis mise à travailler », raconte-t-elle à la quarantaine de personnes présentes.

Maria participait à une réunion rassemblant des femmes de différentes communautés qui luttent pour récupérer leurs terres accaparées par la société Portucel Moçambique, filiale du groupe transnational  d'origine portugaise The Navigator Company . Organisée par Missão Tabita, une association communautaire mozambicaine active dans la province de Zambézia, cette réunion a permis un échange d’expériences, incluant des visites de certaines zones reconquises.

Depuis 2024, des dizaines de projets de récupération de terres ont été menés dans cette province. Ils marquent un tournant et mettent fin aux conséquences des monocultures pratiquées par Portucel depuis l’obtention de ses concessions foncières dans le pays en 2009. Ils constituent également un avertissement : les communautés n’accepteront plus les fausses promesses de la société pour accéder à leurs terres. (1)

« Le défi consiste à reconstruire les liens collectifs fragilisés par l’occupation des terres. Nombreux sont ceux qui ont été contraints de modifier leur mode de vie. Ils ont perdu des espaces de rencontre, des terres cultivables, et même des lieux essentiels à leur culture et à leur identité. Récupérer la terre, c’est aussi retrouver l’unité, la solidarité et la confiance en l’avenir », explique Fausta Rafael, présidente de Missão Tabita.

Comme le montre l’histoire de Maria et de sa grand-mère, de nombreuses femmes sont en première ligne de ces actions. Leurs initiatives s’inscrivent dans un long processus de mobilisation, d’articulation et d’autonomisation des communautés de la région, mené par Justiça Ambiental et Missão Tabita. Ces initiatives contestent le projet de Portucel visant à transformer en un désert vert les 356 000 hectares de terres publiques pour lesquelles la société a obtenu une concession d’usage. (2) Depuis plus de 15 ans, ce projet viole le droit à la terre, le droit à la consultation, les modes de vie traditionnels et les droits civiques de nombreuses communautés des provinces de Zambézia et de Manica, comme en témoignent les nombreuses preuves recueillies par Justiça Ambiental. (3) 

Cette réunion s’inscrit dans le cadre des actions menées pour recouvrer le droit de ces communautés à leurs terres et pour freiner l’expansion de l’eucalyptus dans cette région. Y ont participé des femmes issues des communautés de Zambézia, des organisations Missão Tabita et World Rainforest Movement (WRM), ainsi que deux figures de proue des mouvements sociaux qui luttent depuis des décennies contre les impacts de la monoculture d’eucalyptus au Brésil : Eliandra Fernandes, de la Direction nationale du Mouvement des travailleurs rurais sans terre (MST), et Genilda Cassiano, de la Commission quilombola du territoire quilombola de Sapê do Norte. Toutes deux sont originaires du nord de l’État d’Espírito Santo, une région en partie transformée en désert vert par la monoculture d’eucalyptus de Suzano Celulose. (4)

Au Brésil, les femmes organisées constituent une voix importante de résistance contre cette multinationale qui menace le territoire de nombreuses communautés. Suzano possède 1,4 million d’hectares d’eucalyptus dans le pays, en grande partie sur des terres occupées illégalement. Selon le MST, il serait possible d’y installer plus de 100 000 familles. (5) 

Eliandra et Genilda ont rappelé à leurs camarades du Mozambique que la défense des terres est un combat collectif. Et que la lutte des femmes ne se limite pas à l’oppression d’en haut, mais s’étend également au patriarcat qui sévit au sein même des territoires.

Nous avons recueilli les impressions de Fausta, Eliandra et Genilda suite à cette rencontre. Vous trouverez ci-dessous des extraits de cet échange.

WRM : D’après cette rencontre, quel est selon vous le principal lien entre la lutte des communautés des zones de récupération des terres que nous avons visitées au Mozambique et celle du MST et de la Commission Quilombola au Brésil ?

Eliandra (MST/Brésil) : Quel est le point commun entre cette lutte au Mozambique et la nôtre au Brésil ? Il s’agit de défendre la terre. La terre est au cœur de ce débat. Et en même temps, il s’agit de défendre la nature et les ressources naturelles, ce qui est essentiel.

Au sein des organisations et dans les luttes, nous constatons que les femmes sont toujours les premières à s’opposer au modèle de domination. Dans le cas du Mozambique, elles se sont dressées contre la monoculture d’eucalyptus et ont défendu leurs territoires.

WRM : En effet, la plupart des projets de récupération des terres que nous avons visités étaient des initiatives féminines. À votre avis, pourquoi sont-elles en première ligne de ce combat ?

Fausta (Missão Tabita/Mozambique) : Lorsque les terres ont été perdues, ce sont les femmes qui ont dû parcourir de longues distances pour trouver de l’eau, du bois de chauffage et des terres cultivables. Ce sont elles qui interagissent directement avec la terre. Lorsqu’elles ont vu leurs terres usurpées par la société, elles ont ressenti cette perte et ont donc eu le courage de les récupérer pour subvenir aux besoins de leurs enfants et de leurs familles.

Aujourd’hui, dans le cadre du processus de récupération des terres, elles continuent d’assumer simultanément les tâches domestiques et agricoles. Souvent, elles doivent aussi se battre pour faire entendre leur voix dans les décisions concernant l’utilisation et la gestion des terres récupérées. Lors des consultations communautaires, les femmes n’avaient pas voix au chapitre.

WRM : Dans ces cas-là, les femmes subissent une double oppression : celle qui vient d’en haut, des entreprises qui accaparent leurs terres, et celle qui vient de l’extérieur, de leurs camarades de lutte et de leur entourage. Comment analysez-vous cette réalité ?

Eliandra : C’est simplement la preuve que le patriarcat est un phénomène mondial. Au Brésil comme au Mozambique, ce processus patriarcal se manifeste sous une forme culturelle, immuable, traditionnelle, et notamment religieuse. Il est lié aux spécificités culturelles de chaque pays. Mais nous savons que partout dans le monde, tout élément culturel est instrumentalisé pour maintenir les femmes dans un rôle de domination et d’inégalité.

Au Brésil, les femmes luttent depuis des décennies pour briser ce schéma. En parlant des femmes du MST (Mouvement des Travailleurs Sans Terre), cela fait 40 ans que nous luttons pour défendre notre territoire, construire des campements, nous affrontons l’agro-industrie, les grands propriétaires terriens, la police, nous conquérons la terre, mais nous ne parvenons pas à combattre les violences faites aux femmes sur ces territoires. Pourquoi ? Précisément à cause d’un problème structurel. Il est donc essentiel, à mon avis, de l’analyser.

Fausta  :  Concernant les difficultés rencontrées par les femmes et leur lien avec le travail de Portucel, nous avons un adage qui dit : « La terre nous appartient. Quiconque tente de nous la prendre tente de nous prendre la vie », ce qui résume parfaitement ce que nous avons entendu lors de la réunion.

Mais les femmes ont évoqué de nombreux problèmes qui existaient déjà avant l’arrivée des monocultures : discrimination, exclusion des décisions communautaires, violences conjugales, difficultés d’accès à l’éducation et faible présence aux postes de pouvoir. Ces problèmes rendent les femmes plus vulnérables.

C’est pourquoi je crois que des entreprises comme Portucel ont trouvé un contexte où les inégalités existaient déjà. Pourquoi je dis cela ? Parce que, d’une certaine manière, elles en ont profité et que, dans de nombreux cas, les accords ont été discutés principalement avec des hommes, tandis que les femmes, pourtant profondément concernées, n’ont pas été suffisamment consultées.

Quand la voix des femmes est ignorée, il devient plus facile de mener à bien des projets qui spolient les communautés de leurs terres et de leurs moyens de subsistance. Par conséquent, défendre le territoire des femmes, c’est aussi renforcer leur participation aux décisions.

WRM : Pourriez-vous nous parler un peu des stratégies que les femmes du MST et de la Commission Quilombola ont mises en place pour renforcer la participation des femmes aux processus décisionnels ?

Genilda (Comissão Quilombola/Brésil) : Au Brésil, nous, les femmes, issues des mouvements sociaux, avons des stratégies pour tenter de surmonter ces obstacles. Nous nous réunissons en collectifs, nous dialoguons, nous discutons et nous constatons, par exemple : « cette proposition-là ne marche pas ». Par exemple, au sein de la Commission Quilombola, il existe un collectif regroupant toutes les femmes du territoire quilombola de Sapê do Norte. Elles tentent de vendre leurs produits sur les marchés, quittent l’État et se regroupent en collectifs. Nous élaborons ainsi des stratégies. Même lors de nos réunions et de nos actions, le MST fait de même, notamment avec la Ciranda, un groupe qui s’occupe des enfants pendant que leurs mamans participent aux réunions.

Au Brésil, nous constatons que ces mouvements et ces collectifs que nous organisons donnent de la visibilité aux femmes. Auparavant, il était difficile d’entendre le nom d’une femme mentionné dans un mouvement ; on entendait surtout des noms d’hommes. Aujourd’hui, on voit plusieurs noms de femmes cités. C’est un progrès.

WRM : En ce qui concerne l’oppression qui vient d’en haut : contre qui les communautés du Brésil et du Mozambique luttent-elles ?

Eliandra : La lutte est menée contre le même ennemi. Il s’agit du capital international et de la manière dont il se manifeste dans les pays les plus pauvres. Au Brésil, il se manifeste notamment par l’agro-industrie, sous la forme de monocultures d’eucalyptus et d’autres formes encore, dans la production de matières premières destinées à l’exportation. En termes d’oppression, ce dont ce capital a besoin, au Brésil comme au Mozambique, c’est de terres, d’eau, des ressources naturelles qu’il s’approprie, ainsi que de main-d’œuvre bon marché. C’est donc la même chose, il n’y a aucune différence.

WRM : Eliandra et Genilda, vous venez de mouvements sociaux et possédez une riche expérience de la lutte pour la terre. Qu’avez-vous particulièrement retenu des stratégies de résistance que vous avez apprises ? 

Eliandra : Du point de vue des stratégies et de la résistance, je pense qu’au Mozambique, les communautés subissent ce projet [de monoculture d’eucalyptus] depuis une quinzaine d’années, et que nous [au Brésil] le subissons pendant près de 60 ans. Je pense qu’elles sont bien plus avancées que nous ne l’étions à l’époque d’Aracruz Celulose [aujourd’hui Suzano], par exemple, à Espírito Santo, il y a 15 ans. Elles manifestent donc déjà un mécontentement, une forme de mobilisation et d’organisation.

Genilda : En traversant les communautés, j’ai été impressionnée par la détermination des jeunes à récupérer les machambas [petites parcelles de terre destinées à la culture vivrière]. Ils parviennent à les récupérer par eux-mêmes [sans mouvement collectif organisé comme l’ont fait le MST et la Commission Quilombola à Sapê do Norte]. Je pense donc que cette question de la récupération des terres est une expérience formidable, une expérience enrichissante pour tous les mouvements. 

WRM : Après avoir récupéré les terres, quels sont les principaux défis auxquels ces familles ont déclaré être confrontées ?

Fausta : Pour les familles, l’un des plus grands défis dans les zones récupérées est de restaurer la fertilité des sols. Nombre de ces zones étaient cultivées en monoculture d’eucalyptus depuis des années, ce qui a entraîné des modifications du sol et une pénurie d’eau. Le retour à la production alimentaire exige beaucoup de travail, de patience et d’espoir.

De plus, la crainte constante de voir les terres à nouveau contestées ou saisies engendre un climat d’insécurité au sein des communautés. Dans plusieurs d’entre elles, des habitants témoignent qu’après avoir coupé les eucalyptus qui avaient repoussé et commencé à cultiver leurs champs, ils subissent diverses formes de pression, parfois indirectes. Ces intimidations prennent la forme de messages alarmistes, de visites inopinées, de menaces verbales, de rumeurs selon lesquelles les familles risquent de tout perdre à nouveau ou d’avoir des démêlés avec les autorités. Dans certains cas, la simple présence de représentants de l’entreprise ou d’autres personnes intéressées par ces zones suffit à instaurer un climat d’insécurité.

WRM : Comment les communautés ont-elles réagi face à ces menaces ?

Fausta : Nous avons constaté une grande force de caractère et une remarquable résilience. Les communautés comprennent que la terre est essentielle à leur survie, à leur culture et à leur dignité. Par conséquent, même face à l’intimidation, de nombreuses familles restent unies, se soutenant mutuellement et défendant leur droit de produire de la nourriture et de vivre sur leurs terres en toute sécurité et dans le respect.

WRM : Pour conclure, quel est le principal enseignement que vous retiendrez de cet échange ?

Eliandra : Eh bien, c’était comme une petite braise sous une meule de foin ; nous avons soufflé dessus, mais c’est simplement pour leur montrer que ce qu’elles souhaitent est déjà en train de se réaliser de l’autre côté de l’océan. La stratégie de lutte et de résistance est donc, d’une certaine manière, la même. Elles n’en sont qu’à leurs balbutiements, elles tâtonnent encore, mais cela se transformera en grandes luttes ici, dans les campagnes. Et je pense porter en moi cette force, vous savez, celle des femmes dans la lutte pour la défense de la vie. Lutter pour la terre, c’est lutter pour la vie.

Genilda : Je pense que nous avons réussi à partager une partie de notre expérience, et nous avons aussi beaucoup d’expérience à rapporter au Brésil. Je vais donc en parler à mes collègues, car je pense que nous pouvons faire beaucoup plus que ce que nous faisons actuellement. Ainsi, la forme stratégique de résistance consiste à s’organiser et à s’unir, car tous les mouvements œuvrent pour la même cause et luttent pour le territoire.

Fausta : Cette rencontre a démontré que lorsque les communautés s’unissent et trouvent des alliés engagés, l’impossible devient possible. Les échanges ont également révélé un point essentiel : la valeur de la solidarité entre femmes. Elles ont montré que la lutte ne doit pas être menée seule.

La présence de nos camarades Eliandra et Genilda a été particulièrement marquante et inspirante, car leurs témoignages ont révélé que nombre des difficultés, injustices et défis rencontrés aujourd’hui par les femmes dans les communautés du Mozambique, elles les avaient également affrontés durant leur lutte au Brésil. Cette identification a suscité un fort sentiment de solidarité et d’appartenance à une lutte plus vaste, qui transcende les frontières.

Pour l’avenir, cette rencontre ouvre des perspectives très encourageantes. La première est le renforcement du leadership féminin au sein des communautés, permettant à davantage de femmes de participer activement aux processus décisionnels et à la mobilisation sociale. La seconde est la création et la consolidation d’un réseau de femmes capables de se soutenir mutuellement, d’échanger leurs expériences et de développer des actions communes pour la défense de la terre, de la souveraineté alimentaire et de la justice sociale. 

* Nom fictif utilisé pour protéger l’identité de la jeune femme en raison des menaces récurrentes qu’elle reçoit de la part de représentants des intérêts de Portucel.


Références :
(1) JA, 2026. La Terre était à nous. La promesse également.
WRM, 2024. Portucel/Navigator et l’eucalyptus au Mozambique : « Ce que cette entreprise laisse à la population, c’est 0 % ».
(2) WRM, 2025. Résistance : les communautés s’unissent contre les impacts de la monoculture d’eucalyptus au Mozambique.   
(3) JA, 2025. Les communautés Hamela et Mugulama demandent à se séparer de Portucel.
JA, 2025. COMMUNIQUÉ DE PRESSE : Le livret de revendications des communautés atteintes par les mégaprojets au Mozambique est soumis aux principales institutions étatiques. 
(4) MST, 2025. Journée de lutte : des femmes sans terre occupent la zone de Suzano à Aracruz (espagnol) 
(5) WRM, 2023. Ce qu’il faut savoir sur la société Suzano Papel e Celulose

 

Halte au financement d’ASC Impact en République du Congo : les communautés impactées par cette entreprise de monoculture arboricole et agricole lancent un appel

« Je suis muselé, sans voix, sur la terre que mes ancêtres m’ont transmise de génération en génération », déplore un agriculteur qui risque de perdre ses terres à cause du projet de monoculture du groupe ASC Impact. En 2025, ce groupe a pris en bail 102 560 hectares dans les districts de Gamboma, en République du Congo. « Ce projet émane de la volonté de l’État et personne ne peut s’y opposer », dénonce cet homme dont les terres se trouvent dans la zone louée.

Il fait partie des personnes touchées par le projet d’ASC Impact Group avec lesquelles l’Organisation pour la protection de l’environnement et des droits humains (OPEDH) s’est entretenue. Entre juin et juillet 2026, l’OPEDH a visité des communautés dans les districts concernés par le bail afin de dialoguer avec les agriculteurs. OPEDH a aussi dialoguer avec les populations autochtones du village de Bènè.

Les situations rencontrées l’organisation sont soigneusement dissimulées aux médias : des communautés réduites au silence par les exigences des autorités locales, dépossédées de leurs terres ancestrales et victimes de violations de leurs droits fondamentaux.

Face à ce scénario de violations des droits humains, l’OPEDH porte à la connaissance du public l’appel lancé par les communautés touchées par le projet d’ASC Impact Group, en l’occurrence l’Agence multilatérale de garantie des investissements (MIGA), de la Banque mondiale et le bailleur de fonds du projet, Canopy Trust, afin d’obtenir l’arrêt du financement et la restitution des terres aux agriculteurs. (1)

Vous trouverez ci-dessous plus de détails sur le projet et ses conséquences pour les communautés dont les terres traditionnelles sont transformées en monocultures.

La façade : bref historique du Groupe ASC Impact en République du Congo

Fondé par la famille autrichienne Kirchmayer, le Groupe ASC Impact opère dans plusieurs pays africains, principalement en Angola, en Éthiopie et en République du Congo. Son principal domaine d’activité est la monoculture d’arbres (acacia et eucalyptus) et l’agriculture (soja, maïs, blé et sorgho).

Selon la presse, l’entrée du Groupe en République du Congo a eu lieu en 2023 avec la création de trois sociétés : Agricaf Congo, Transfor Congo et Aforest Congo, dotées d’un capital d’un million de francs CFA (environ 2 000 dollars nord-américains). (2)

La même année, le Groupe ASC Impact a annoncé un investissement de 23 milliards de francs CFA (environ 41 millions de dollars nord-américains) dans les secteurs de l’agriculture, de la sylviculture, de la transformation du bois et des plantations d’arbres à vocation industrielle. (3) Un investissement qui générera également des crédits carbone, a déclaré Karl Ernst Kirchmayer, l’un des fondateurs du groupe ASC Impact, lors d’une interview accordée à la presse locale. (4) 

Tout au long de ce processus, lors de visites officielles du gouvernement à la Hongrie et de visites de terres rurales en compagnie de Karl Ernst Kirchmayer, plusieurs contrats ont été signés avec le gouvernement congolais. (5)

En août 2025, Aforest Congo, une filiale du groupe ASC Impact, et le gouvernement de la République du Congo ont signé un contrat de location de terres à long terme – celui-là même qui a eu des répercussions sur les communautés locales et populations autochtones, les paysans et les paysannes interviewés par OPEDH.

Selon les médias, ce contrat devrait durer 30 ans et porter sur 102 560 hectares. L’accord stipulerait également un bail annuel de 102,56 millions de francs CFA (environ 182 000 dollars nord-américains) et le versement de redevances de 500 000 francs CFA (environ 900 dollars nord-américains) à l’État.

Enfin, selon la presse et le groupe ASC Impact, un nouvel accord, signé en décembre 2025, a octroyé au groupe 4 000 hectares supplémentaires, situés dans la zone économique spéciale d’Oyo-Ollombo. Sur cette superficie, Aforest Congo utilisera 300 hectares pour installer son usine de transformation du bois, son usine de pâte à papier et ses activités de séquestration du carbone. (6) 
Matthias Schulz, associé d’ASC Impact et responsable au sein de la filiale locale Aforest Congo, a déclaré lors d’un entretien que « le projet générera des crédits carbone (…), dont une redevance carbone de 14 % pour l’État et de 6 % pour les communautés ». (7)

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Congo figura
Zone louée par Aforest Congo (filiale du Groupe ASC Impact) pour mettre en œuvre la monoculture d'arbres et la génération de crédits carbone dans la région de Gamboma et Mbon

De leur côté, les autorités congolaises ont affirmé à la presse : « Avec un investissement estimé à 20 milliards de francs CFA (environ 35,4 millions de dollars) pour le volet agroforestier et à 100 milliards de francs CFA (environ 177 millions de dollars) pour le pôle industriel, il créera à terme 1 800 emplois directs et environ 4 500 emplois indirects. »

Par ailleurs, des élites de la communautés ont été interviewés et ont exprimé leur enthousiasme en lingala, ce qui peut se traduire ainsi : « Nous nous réjouissons de l’arrivée de ce projet, qui contribuera au développement de notre région. » (8)


La réalité : menaces et intimidations, les communautés réduites au silence par crainte de représailles


La signature du contrat de bail en 2025, première étape de ce projet, a été présentée dans les médias comme une situation gagnant-gagnant. Les médias ont relaté une cérémonie solennelle pour la remise de fonds symboliques aux communautés paysannes propriétaires des terres concernées par le bail (9), et la mission de l’Agence multilatérale de garantie des investissements . (10) Mais la réalité est tout autre.

En fait, cette signature est le fruit d’un processus de négociation mené sous le joug du silence imposé, par le biais de menaces et de coercition, aux communautés paysannes et autochtones vivant dans la zone des terres concernées par le bail. (11)

« Nous avons été intimidés par les autorités locales avant même d’entrer dans la salle de réunion », dénonce Mbakouo*, l’un des agriculteurs concernés. Il poursuit : « On nous a dit que nous devions accepter le projet pour le développement de la région ; que nos enfants auraient du travail. » Mais il révèle bientôt la vérité qu’ils sont contraints de cacher : « Gare à celui qui révèle le montant de l’argent qui nous a été alloué. La somme reçue ne peut combler l’héritage culturel que l’on a reçu des ancêtres. »

Et il conclut, résigné : « Au fond de moi, je ne ressens aucune joie. Mais que pouvons-nous faire contre l’État ? »

Manque d’informations sur le projet et ses impacts

« Nous sommes inquiets pour nos moyens de subsistance : nous cultivons l’igname et le manioc depuis des générations. Et nous ne savons pas quel sera l’impact de ces cultures sur nos récoltes », explique Honorine*, d’une communauté du district de Gamboma.

Les personnes interrogées dans les communautés ont déclaré n’avoir aucune information sur le projet et, encore moins, sur ses impacts. Pourtant, le projet est actuellement en phase d’évaluation environnementale.

Selon les informations publiées dans la lettre d’information de la société Aforest Congo, une évaluation environnementale a été réalisée par la société HCV Africa, sous la supervision du cabinet de conseil accrédité CM2E, afin de garantir la conformité aux exigences de la Banque mondiale en matière de sauvegarde environnementale. (12)

« Nous ne connaissons pas cette société. Nous n’avons aucune information sur ses activités, ni même sur l’impact du projet sur nos terres. Nous n’avons ni contrat, ni résumé, ni note d’information concernant ce projet », dénonce Honorine.

Par ailleurs, le suivi juridique effectué par l’OPEDH montre que le contrat de location susmentionné, signé en 2025, n’a toujours pas été publié au Journal Officiel, jusqu’à la date de publication de cet article. Ceci constitue une violation des dispositions du Code civil congolais relatives à la publication des textes juridiques. (13)

Absente mais exigé par loi: des consultations des communautés

Des discussions avec les communautés locales, les populations autochtones et l’administration ont révélé un non-respect des dispositions légales relatives à la consultation des communautés.
« Consulter, c’est avoir tous les documents en main, connaître les avantages et les inconvénients du projet, avoir le temps de réfléchir et de donner son accord. Ce n’est pas ce qui s’est passé », explique Jérémie*, un autochtone du village de Bènè.

Des informations parues dans la presse locale en août 2025 faisaient état de deux réunions officielles, dont aucune n’avait pour but la consultation. L’une visait à distribuer des fonds symboliques aux communautés paysannes propriétaires des terres ; l’autre à signer le bail emphytéotique. (14)

La législation et la réglementation congolaises sont claires quant aux conditions requises pour une consultation. Celle-ci doit être : « réalisée avant la formulation d’un projet de plantation, pendant une durée ne dépassant pas trois mois, par une commission de consultation ». (15)

Jérémie indique clairement que cela n’a pas été le cas : « Nous n’avons reçu aucune mission de la part de cette société pour prendre nos doléances, pour négocier sur nos terres. » Il dénonce également ce qu’ils tentent de présenter comme une consultation légitime : « Nous avons appris que certains élites qui ont été choisis en violations de nos us et coutumes, ont participé à deux réunions à Gamboma et Brazzaville. Ils ont été convoquées à la hâte », conclut-il.

Loin d’être l’exception, ce qui est arrivé à la communauté de Jérémie semble être la règle. « Nous n’avons pas été associés à l’élaboration de ce projet. J’ai participé à la réunion symbolique de levée de fonds à Gamboma ; nous n’avons même pas eu la possibilité de prendre la parole », renforce Gloire*, membre d’une autre communauté, en lingala.

Par ailleurs, des échanges avec les autorités du ministère de la Justice montrent qu’aucune commission de consultation n’a encore été mise en place. Cela ne fait que confirmer l’absence de consultation des communautés, en contradiction avec la législation nationale.


Le groupe ASC Impact avance : les communautés vivent dans l’incertitude

En 2025, les journaux ont annoncé des plans pour une phase pilote du projet ASC Impact en République du Congo. Pour cette phase, il était prévu de mettre en place une pépinière semi-industrielle d’une capacité de 12 millions de plants, en plus de planter 10 mille hectares par an. La plupart de ces plants seront des espèces à croissance rapide communes dans les plantations industrielles, comme l’acacia et l’eucalyptus. (16)

Pour 2026, la Banque mondiale est en passe de fournir un financement au groupe ASC Impact. Le mois de février a été marqué par une mission d’audit menée par l’Agence multilatérale de garantie des investissements (MIGA) au Congo. (17) L’objectif, selon la presse, serait d’assurer l’alignement avec les politiques publiques nationales. (18) En juin, une mission de la société de conseil sud-africaine HCV Africa a contribué à évaluer la conformité de la concession de Gamboma aux exigences de la Banque mondiale. (19)

Comme si cela ne suffisait pas, le groupe ASC Impact a récemment obtenu un autre soutien important : l’obtention d’un financement du Canopy Trust pour des études d’impact environnemental et social, selon le communiqué du groupe ASC Impact. (20)

Face à ces avenacés, les communautés sentent déjà les menaces du projet sur leurs terres et moyens de subsistance : « Nous nous sentons encerclés de toutes parts. Plusieurs projets de plantations ont envahi nos terres », raconte un agriculteur de Gamboma. « Nous sommes des cultivateurs d’igname et de manioc ; nos moyens de subsistance seront détruits par ces plantations d’espèces venant d’ailleurs », craint-il face à l’évolution possible du projet ASC Impact.

Les communautés lancent un appel urgent pour stopper le projet 

C’est pourquoi, face aux violations des droits des communautés et aux menaces qui pèsent sur leurs terres, leurs ressources et leurs moyens de subsistances, et sur la base des normes et standards internationaux, les communautés locales et les populations autochtones de Gamboma, Bènè et Okouampi, Afou et Eleli, au moyen de l’Organisation pour la Protection de l’Environnement et des Droits Humains (OPEDH), lancent un appel aux actionnaires potentiels du Groupe ASC, en particulier Canopy Trust et MIGA : CESSEZ LE FINANCEMENT ET RESTITUEZ NOS TERRES, NOTRE IDENTITÉ ET NOTRE CULTURE ANCESTRALE.


Organisation pour la Protection de l’Environnement et des Droits Humains (OPEDH)


* Noms fictifs pour protéger la sécurité des personnes interviewées.

Références :

(1) Miga and Canopy Trust
(2) ASC Impact
(3) ADIAC, 2023.Congo-Affaires: le groupe ASC Impact va investir 23 milliards FCFA dans le bois et l’agriculture
(4) ADIAC, 2025. Trois questions à Karl Ernst Kirchmayer à propos du partenariat en République du Congo
À propos de Karl Ernst Kirchmayer : « Cet homme d’affaires autrichien, qui a passé des années à racheter 147 000 hectares de terres agricoles en Europe de l’Est, a maintenant une entreprise d’accaparement de terres en Afrique, ASC Impact. 25 000 hectares en Angola et 270 000 en République du Congo ! », selon Grain.
(5) ADIAC, 2025. Coopération: mission gouvernementale en Autriche
(6) JOURNAL OFFICIEL DE LA REPUBLIQUE DU CONGO, 2025.
JOURNAL OFFICIEL DE LA REPUBLIQUE DU CONGO, 2019; La Cloche News, 2025. Zone Économique Spéciale Oyo-Ollombo. Un accord pour développer une emprise; ASC IMPACT
(7) ALPHONSE NDONGO TV, 2026. CONGO| ASC Impact investit dans l’afforestation et le reboisement
(8) Ministère des Zones Économiques Spéciales Public, Facebook.
(9) Vox Congo, 2026. ENVIRONNEMENT / ÉCONOMIE VERTE –
(10) Focus Media, 2025. La société Aforest Congo en phase de développer des activités industrielles et d’agroforesterie sur 102 560 hectares à Gamboma
(11) Banque Mondiale – Cadre environnemental et social, NES 5.12: Banque mondiale – Cadre environnemental et social, NES 5.12: Les communautés affectées doivent être indemnisées avant le début des travaux, sur la base du coût intégral de remplacement. 
(12) Agricaf et Aforest Congo, Linkedin. June 2026: trois avancées majeures pour Aforest Congo et Agricaf Congo
(13) République du Congo Secrétariat Général du Gouvernement 
(14) Vox TV, 2025. Signature du bail emphytéotique entre le gouvernement et Aforest Congo
(15)  Loi 05-2011, du 25 février 2011, relatif à la promotion et à la protection des droits des peuples autochtones, art. 3.
Décret n° 2019-201, du 12 juillet 2019, établissant les modalités de consultation et de participation des peuples autochtones aux projets et programmes de développement social et économique, art. 3 et suivants.
Décret n°2023-117, du 04 avril 2023, relatif aux attributions, à la composition et au fonctionnement de la Commission des forêts, art. 2 et suivants.
(16) Farmlandgrab, 2025. Signature d’un bail emphytéotique de plus 102 000 hectares avec Aforest Congo
(17) Miga
(18) Ministère des Zones Economiques Spéciales  
(19) Ministère des Zones Economiques Spéciales  
(20) Canopytrust, Investir pour protéger les forêts et soutenir les communautés en Afrique centrale 
ASC Impact, ASC Impact, Linkedin. ASC Iimpact a obtenu un financement catalyseur de Canopy Trust pour notre projet d’utilisation durable des terres à Gamboma, en République du Congo.

Indonésie : la monoculture pour la bioénergie sacrifie les forêts et les droits des communautés

La « transition énergétique » devrait libérer le monde de sa dépendance aux énergies fossiles et, simultanément, améliorer le rapport entre l’humanité et la nature. Pourtant, dans de nombreuses régions d’Indonésie, de Gorontalo sur l’île de Sulawesi à Merauke en Papouasie, les projets menés au nom de cette « transition » vont à l’encontre de ce principe. C’est le cas de la production de bioénergie, qui se développe dans le pays grâce à des projets de monoculture vendant une « énergie propre » mais engendrant déforestation et destruction.

Le rapport « Légaliser la crise climatique » (1), réalisé par l’organisation WALHI, révèle que plus d’un quart de la superficie forestière indonésienne, soit environ 26,5 millions d’hectares, risque d’être légalement déboisé au nom de la lutte contre le changement climatique. Cette superficie correspond aux nombreuses licences accordées par le gouvernement aux industries extractives, telles que l’exploitation forestière, minière et les monocultures. (2) Munies de ces permis, les entreprises ont l'autorisation de détruire les forêts dans ces zones.

Selon le rapport, ces zones sont ciblées par des entreprises souhaitant mener à bien des projets liés à la transition énergétique, comme les industries de la bioénergie – biomasse et bioéthanol – et l’exploitation minière. Pour faciliter leurs projets, ces entreprises tirent parti d’une mesure gouvernementale de 2021 autorisant l’utilisation des licences destinées à l’exploitation forestière multiple (PBPH, acronyme en indonésien), la plus courante, permettant plusieurs activités au sein d’une même concession. (3)

Saisissant cette opportunité, plusieurs entreprises ont commencé à investir dans des projets de plantation d’arbres pour l’énergie (HTE, acronyme en indonésien). Cela inclut les plantations d’arbres à biomasse, qui produisent des granulés de bois utilisés dans les centrales thermiques comme source d’énergie d’appoint.

Ce type de projet comprend également les plantations de canne à sucre pour la production de bioéthanol, ainsi que les plantations de palmiers à huile pour la production de biodiesel.

Malgré la publicité vantant leur contribution à la décarbonation de la matrice énergétique, ces projets ont en réalité entraîné une déforestation massive et, par conséquent, une augmentation des émissions de dioxyde de carbone (CO2). De plus, ils ont détruit la biodiversité et spolié les territoires des peuples et communautés traditionnels. Pourtant, le ministère des Forêts lui-même légitime ces pratiques en les qualifiant de « déforestation légale ».

Si la totalité des 26,5 millions d’hectares de forêts sous concession étaient déboisés, l’Indonésie émettrait autant de dioxyde de carbone que l’ensemble de son secteur énergétique au cours des 25 dernières années. Sans parler des dommages incommensurables que pourraient subir les populations dépendantes de ces forêts. Paradoxalement, la déforestation se produit précisément au nom de projets qui prétendent résoudre le chaos climatique.

De Gorontalo à Merauke, le schéma employé par ces projets menés au nom de la « transition énergétique » est le même. Premièrement, ils reposent sur le sacrifice de territoires et les conflits avec les populations forestières. Deuxièmement, les procédures d’autorisation se déroulent presque toujours sans évaluation environnementale et sociale adéquate et sans véritable consultation des populations impactées. Troisièmement, l’étiquette « énergie verte » ou « énergie propre » apposée à ces projets masque le fait qu’ils continuent de dépendre de l’extraction à grande échelle de ressources naturelles. Quatrièmement, quelques grands groupes industriels concentrent les bénéfices économiques de ces projets. 

Voici quelques exemples concrets illustrant la mise en œuvre de ce schéma.

Biomasse – le cas de Gorontalo : quand la forêt native est transformée en plantation d’arbres pour la production d’énergie

En Indonésie, les plantations d’arbres en monoculture destinées à la biomasse se développent rapidement. En novembre 2025, la superficie des terres destinées à la mise en œuvre de projets de plantation d’arbres pour l’énergie atteignait déjà 1,3 million d’hectares, répartis dans différentes provinces du pays (4).

D’une part, cette expansion est due à la demande du pays. Fin 2022, 35 centrales thermiques indonésiennes utilisaient déjà un mélange de biomasse ligneuse et de charbon, leur principal combustible. L’objectif du gouvernement était d’augmenter drastiquement ce nombre, qui a atteint 52 en 2026 (5). Cependant, cette pratique ne permettra pas à l’Indonésie de se libérer de sa dépendance au charbon et ne contribuera pas à la lutte contre le dérèglement climatique : le mélange utilisé dans ces centrales est composé de 5 pour cent de bois et de 95 pour cent de charbon minéral (6).

D’autre part, les exportations de granulés de bois ont également connu une croissance exponentielle : d’environ 100 tonnes en 2021 à environ 120 000 tonnes en 2023. Les principaux pays destinataires de ce matériau sont la Corée du Sud et le Japon, qui l’utilisent également dans leurs centrales thermiques comme source d’énergie complémentaire au charbon. Pour satisfaire cette demande croissante, une étude indique que 2,3 millions d’hectares de plantations d’arbres seraient nécessaires.

On pourrait parler de colonialisme énergétique. L’extraction de matières premières en Indonésie vise à « décarboner » les pays industrialisés, sans tenir compte des dommages sociaux et écologiques causés aux lieux d’extraction.

La province de Gorontalo, à Sulawesi, est l’un des principaux centres d’expansion des monocultures d’arbres destinées à la production de biomasse destinée à l’exportation. Selon les données de Forest Watch Indonesia, entre 2021 et 2023, au moins 1 100 hectares de forêt ont été abattus dans cette province pour la mise en œuvre de plantations d’arbres à des fins énergétiques. Ce chiffre pourrait augmenter considérablement dans les années à venir.

Six entreprises sont en cours d’obtention de licences, ce qui pourrait entraîner l’attribution de plus de 180 600 hectares à l’expansion des monocultures d’arbres pour la biomasse. (7)

Quatre autres entreprises mettent déjà en œuvre des projets de plantations d’arbres à des fins énergétiques sur une superficie concédée d’environ 101 500 hectares. (8) Deux de ces entreprises, PT Banyan Tumbuh Lestari et PT Inti Global Laksana, exercent leurs activités à proximité des communautés de Lomuli et Butungale, dans le district de Pohuwato.

Afin d’identifier les dommages que ces projets causent déjà à ces deux communautés, WALHI Gorontalo a mené une étude de terrain. (9)

Impacts de la production de biomasse sur les communautés de Lomuli et Butungale

Selon l’étude, les communautés de Lomuli et Butungale ont subi de nombreux dommages écologiques et sociaux du fait des projets de biomasse des entreprises PT Banyan Tumbuh Lestari et PT Inti Global Laksana.

La déforestation qu’elles ont engendrée a déjà perturbé le cycle naturel de l’eau dans ces communautés. L’une des conséquences est que les eaux de pluie ne sont plus absorbées par la végétation, ce qui provoque un ruissellement excessif, une diminution des réserves d’eau souterraine et une augmentation du risque (déjà considérable) d’inondations et de sécheresses.

De plus, la population a signalé qu’une des sociétés remblayait le lit d’un affluent pour construire une route destinée au transport du bois. Cette action perturbe le cycle naturel de l’eau et accroît le risque d’inondations dans les zones traversées par la rivière.

Par ailleurs, la monoculture rend la région plus vulnérable aux ravageurs, aux maladies et à la dégradation des sols. Sans compter que les espèces forestières ne peuvent survivre dans des milieux de monoculture.

Sur le plan social, les communautés ont perdu l’accès à la forêt, leur source d’eau, de nourriture, de bois de chauffage, de miel, de rotin, de résine, de noix de cajou et même de sève de palmier. De ce fait, les pratiques culturelles dépendantes de la forêt disparaissent.

Des tensions existent entre les membres des communautés qui espèrent trouver du travail dans les entreprises et ceux qui souffrent de la perte de leurs terres. Or, ceux qui ont trouvé un emploi sont confrontés à de bas salaires et à une absence de garanties sociales suffisantes. Loin d’améliorer le bien-être, l’arrivée des entreprises a engendré une nouvelle vulnérabilité structurelle.

En outre, les entreprises ont totalement ignoré le principe du « consentement préalable sans contrainte », une adaptation indonésienne du principe du consentement libre, préalable et éclairé, en vigueur dans de nombreux autres pays. Toutes les personnes interrogées dans les communautés de Lomuli et Butungale ont déclaré n’avoir reçu aucune réunion d’information claire concernant le projet des deux entreprises. La dernière réunion dont elles se souviennent remonte à 2015, lorsque les entreprises affirmaient encore exploiter des plantations de palmiers à huile en monoculture pour la production d’huile, et non des plantations de bois pour la production d’énergie.

De plus, l’étude WALHI Gorontalo a révélé que plus de 90 pour cent des personnes interrogées dans les deux villages ont catégoriquement rejeté la présence des deux entreprises. Tout cela laisse penser que les projets de ces entreprises sont mis en œuvre sans le consentement libre et éclairé des communautés, un droit fondamental qui devrait être une condition préalable à toute exploitation, même minime, des terres ayant un impact sur ces communautés.

Enfin, une enquête sur les entreprises opérant dans les communautés de Lomuli et Butungale indique que les bénéficiaires de ces projets restent les mêmes élites locales. Les documents mettent en lumière les liens entre l’un des principaux exportateurs de granulés de bois du district de Pohuwato et diverses personnalités du monde des affaires et de la politique nationale, notamment le réseau familial d’Astra International, un important conglomérat automobile indonésien de renom.

Cette structure de propriété concentrée reproduit le modèle colonial à l’échelle locale : l’extraction de bois en Indonésie pour l’exportation, tandis que les bénéfices économiques sont concentrés entre les mains des élites politiques et économiques et que le fardeau écologique et social est supporté par les populations des communautés riveraines.

Bioéthanol à Merauke : Perte d’espace vital pour les communautés autochtones

Dans le district de Merauke, en Papouasie du Sud, les communautés autochtones subissent les conséquences des projets de bioénergie inscrits dans le Plan stratégique national de Merauke (PSN). Ce plan représente probablement le plus vaste programme de déforestation actuellement en cours au monde, avec la destruction prévue d’environ 2 millions d’hectares de forêt.

Ces projets comprennent des monocultures de palmiers à huile pour la production de biodiesel et de canne à sucre pour la production d’éthanol. La culture de la canne à sucre pour le bioéthanol est l’un des piliers de ce Plan stratégique national. Dix entreprises de ce secteur ont déjà obtenu des autorisations, couvrant une superficie impressionnante de 541 094 hectares répartis dans tout le district de Merauke.

La monoculture de canne à sucre est prévue sur le territoire traditionnel des peuples Yei et Marind, qui abrite 40 villages et plus de 40 000 habitants. La mise en œuvre de ce projet a été imposée d’en haut. Aucune consultation n’a eu lieu avec la population et, de surcroît, l’implication de l’armée a engendré un sentiment de coercition au sein des communautés. Les nombreuses manifestations de la population sont restées sans réponse de la part du gouvernement.

Parallèlement, la population a assisté à l’arrivée de centaines d’engins lourds – dont plus de deux cents excavatrices – qui détruisent villages, jardins, marais et sites sacrés pour la communauté Marind Maklew. Tout cela se déroule sous la supervision directe de l’appareil militaire.

Le fait que la moitié des zones autorisées pour la culture de la canne à sucre soient des zones protégées contrevient également au plan local d’aménagement du territoire, puisque ces zones ne pourraient jamais être utilisées pour l’agriculture. (10)

Comme à Gorontalo, les entreprises sucrières de Merauke concentrent la richesse et les biens entre les mains d’un groupe restreint de grandes entreprises. Ces mêmes entreprises contrôlent d’ailleurs depuis longtemps l’industrie des plantations d’huile de palme et le commerce mondial des huiles végétales. (11)

Pourquoi le droit de dire « non » doit-il être respecté ?

Le processus d’autorisation se déroule presque toujours sans évaluation environnementale et sociale adéquate et sans véritable consultation des populations potentiellement impactées. Le principe du consentement libre, préalable et éclairé – un droit acquis par les populations traditionnelles d’accepter ou de refuser des projets nuisibles à leurs territoires – est traité comme une simple formalité, et non comme une condition permettant d’empêcher efficacement la mise en œuvre d’un projet.

Lorsqu’une population exprime son refus de projets causant de graves dommages à ses territoires et à ses modes de vie – comme ce fut le cas pour les communautés de Lomuli et Butungale à Gorontalo, et pour certaines parties des peuples Yei et Marind à Merauke – sa voix est ignorée et souvent réprimée par des mesures de sécurité.

Le respect du droit de veto des populations autochtones et des communautés locales aurait de nombreuses conséquences écologiques positives et concrètes. En effet, les zones forestières actuellement préservées en Indonésie et dans le monde sont celles où vivent généralement les populations traditionnelles et les communautés locales.

En d’autres termes, renforcer le droit des peuples forestiers à leurs espaces de vie est une question de justice sociale. C’est aussi une contribution à la conservation des forêts et, par conséquent, à la lutte contre la crise climatique.

Or, la soi-disant « transition énergétique », telle qu’elle est mise en œuvre aujourd’hui, a produit l’effet inverse : elle a accéléré la déforestation, qui est également l’une des principales causes du dérèglement climatique.

Un nouvel emballage pour un vieux colonialisme

De Gorontalo à Merauke, le modèle employé par les projets de « transition énergétique » perpétue un vieux schéma. Au lieu de fournir une « énergie propre » équitable, il continue de sacrifier des territoires qui constituent les espaces de vie des populations traditionnelles et des communautés locales pour enrichir une poignée d’entreprises et d’élites locales.

Tant que des projets de bioénergie, tels que les plantations de bioéthanol, de biodiesel ou de biomasse, continueront d’être mis en œuvre sans une évaluation approfondie des modalités d’octroi des permis, sans respect du droit des communautés concernées de refuser ces projets, Sans une évaluation des dommages environnementaux et sociaux, et sans engagement en faveur de la justice sociale et environnementale, le discours sur les « énergies propres » ne sera rien de plus qu’un nouvel emballage pour le vieux colonialisme.

Une véritable « transition énergétique » juste doit partir d’une question fondamentale : l’énergie pour qui et à quel prix ?

Uli Arta Siagian, Coordinatrice des campagnes de WALHI National


Références :
(1) WALHI, 2025. MELEGALKAN KRISIS IKLIM : Deforestasi Sistematis Atas Nama Transisi Energi di Indonesia. En indonésien. ; en anglais.
(2) Les permis pour l’industrie du bois sont appelés permis PBPH (selon l’acronyme utilisé en Indonésie), pour l’exploitation minière WIUP et pour les plantations en monoculture HGU. Plus de 65 pour cent de la superficie correspondant à ces licences se trouve sur les îles de Sumatra et de Kalimantan, tandis que la Papouasie est devenue la nouvelle frontière pour l’expansion des investissements.
(3) En Indonésie ces licences sont appelées PBPH.
(4) WALHI, 2025. Hanwa Co., Ltd. Hentikan Import Bahan Bakar Biomassa yang Merusak Hutan, Hutan Indonesia bukan bahan bakar!  
(5) Investortrust, 2026. PLN EPI Targetkan Pasokan Biomass 3.65 Jute Ton pada 2026, Percepat Co-fire di 52 PLTU 
(6) WALHI, 2025. MELEGALKAN KRISIS IKLIM : Deforestasi Sistematis Atas Nama Transisi Energi di Indonesia. En bahasa indonésien ; et en anglais.
(7) Il s’agit de : PT Hutani Cipta, PT Keia Lestari Indonésie 1, PT Keia Lestaria Indonésie 2, PT Lumintu Ageng Yoyo, PT Nawa Waskita Utama, PT Sorbu Agro Energi.
(8) Il s’agit de : PT Inti Global Laksana, PT Banyan Tumbuh Lestari, PT Gema Nusantara Jaya et PT Gorontalo Citra Lestari.
(9) Ibid.
(10) Pour plus d’informations sur la résistance au Projet stratégique national de Merauke, voir : WRM, Indonésie : Stop au Projet stratégique national de Merauke !
(11) Certaines de ces sociétés utilisent même des filiales écrans pour dissimuler l’identité du véritable propriétaire, une pratique courante.