Cameroun et Sierra Leone : les femmes tiennent tête à Socfin

Les communautés traditionnelles, et en particulier les femmes qui en font partie, dénoncent depuis des décennies les graves violations que leur inflige Socfin, une multinationale qui exploite des plantations d’hévéas et de palmiers à huile dans plusieurs pays africains. Les mobilisations et la résistance inébranlable des femmes des communautés dont les terres ont été occupées par Socfin ont récemment porté un coup économique sévère à la société. En février 2026, le fonds de pension public norvégien, le plus grand fonds de pension souverain au monde, a vendu sa participation dans le groupe Bolloré, l'un des principaux actionnaires du groupe Socfin. Cette décision fait suite à une décision similaire prise par le plus grand fonds de pension suisse, BVK.

Fondé en 1909, le groupe Socfin contrôle notamment environ 370 000 hectares de terres dans huit pays africains et deux pays asiatiques pour la production de palmiers à huile et d’hévéas. (1) La liste des accusations portées contre diverses filiales de Socfin dans ces pays est aussi longue que grave : accaparement des terres, violences sexuelles commises à l'encontre de femmes et de filles par des employés de l'entreprise et des hommes travaillant comme gardes dans les plantations, restrictions de la liberté de circulation des communautés entourées par les plantations, harcèlement, violences, intimidations, ainsi que pollution des eaux et des sols.  

Pour toutes ces raisons, l'Association des femmes riveraines de Socapalm à Édéa (AFRISE) affirme avec force à propos de la décision du fonds norvégien : « Il est grand temps que les investisseurs prennent des mesures contre Socfin et Bolloré. » Cet appel a été lancé dans un communiqué de presse collectif, signé par 32 organisations, afin de rendre publique la décision du fonds de pension public norvégien et d'encourager d'autres investisseurs à suivre la même voie. (2) 

Les femmes membres de l’AFRISE savent de quoi elles parlent. Depuis des années, l'AFRISE mène des actions pour lutter contre les violations subies par les femmes sur leurs propres terres de la part des représentants de Socapalm, filiale camerounaise de Socfin. Socapalm, certifiée par le système international de certification de la « Table ronde sur l'huile de palme durable » (RSPO) malgré les nombreuses accusations portées contre elle, exploite près de 60 000 hectares de plantations industrielles de palmiers à huile au Cameroun. Une grande partie de ces terres ont été illégalement accaparées ou arrachées de force aux communautés traditionnelles. C'est le cas de la communauté d'Apouh à Ngog, à Édea. Là, Socapalm occupe depuis plus de 40 ans des terres acquises de manière illégale auprès d’entreprises et issues d’accaparements fonciers remontant à l'époque coloniale. (3) 

En 2023, l’AFRISE a lancé une pétition internationale dans le cadre d'une campagne visant à récupérer ses terres et à empêcher Socapalm de renouveler ses plantations de palmiers à huile autour des habitations et des tombes ancestrales de la communauté. (4) À l'époque, les femmes de l'organisation avaient déclaré : « Nous n’avons pas la vie ici. Parce qu’une vie sans terre n'est rien. Nous voulons la terre pour survivre », concluant  : « Nous vivons comme des étrangers sur notre propre terre. Ils ont la liberté, mais nous ne sommes pas libres. » (5)  

Les conséquences sont lourdes, surtout pour les femmes, qui utilisent traditionnellement de nombreuses parties du palmier à huile et pour qui la transformation de l'huile de palme constitue une pratique traditionnelle et essentielle permettant de subvenir aux besoins de leurs familles. « Nous, les femmes, sommes victimes d’abus de la part de cette entreprise. Nous sommes réellement victimes d’abus, car les conditions de notre vie quotidienne, cette situation qui nous fragilise, nous poussent à entrer dans les plantations pour ramasser les noix tombées », dénonce l’AFRISE. Dans une lettre adressée au président du Cameroun de l'époque, dans le cadre de cette même campagne, les femmes de l’AFRISE décrivaient la gravité de leur situation : « Nous négocions l’entrée dans la plantation en livrant nos corps aux gardes de Socapalm, qui en font une condition d’accès à la terre. Réduites depuis des générations à être des voleuses à vie et à des esclaves sexuelles, nous avons perdu notre dignité en tant que femmes en étant privées de nos droits les plus fondamentaux. Nous sommes régulièrement victimes de nombreux autres abus et violences du fait de la présence de cette entreprise sur les terres de nos ancêtres. » (6)  

En l'absence de réponse institutionnelle à ses revendications, l’AFRISE a décidé de prendre en main la lutte pour son territoire. En janvier 2025, ces femmes ont planté des cultures vivrières, telles que des bananes et des haricots, sur environ 35 hectares de terres qu’elles avaient récupérées après que Socapalm les avaient défrichées pour renouveler ses plantations. Quelques mois plus tard, l'entreprise a pulvérisé des produits chimiques sur les jeunes plants de bananiers et autres cultures que les femmes avaient planté. Peu après, l'entreprise est revenue, sous la protection de dizaines de soldats armés, pour poursuivre les travaux de replantation. Grâce à sa détermination et à un large soutien international, la communauté a bloqué les engins de chantier et a résisté à la répression violente des forces armées jusqu’à ce que les autorités et les forces armées du gouvernement camerounais interviennent pour défendre les intérêts de Socfin. (7) Bien que la communauté ait dû se retirer de la zone qu’elle avait reprise, la lutte de ces femmes se poursuit. 

Les violations auxquelles les femmes d'Apouh à Ngog sont confrontées quotidiennement sont loin de faire exception. Dans d’autres pays, de nombreuses femmes vivent des situations similaires et se sont elles aussi mobilisées pour défendre leurs droits et dénoncer le groupe Socfin ainsi que les violations liées aux activités de plantation de ses sociétés. (8) Parmi elles figurent les femmes de Malen, dans le sud de la Sierra Leone. Depuis son arrivée dans la région en 2011, Socfin a loué de grandes superficies de terres en s’appuyant sur processus brutal qui a affecté près de 52 communautés et plus de 32 000 personnes vivant dans la région. Là où vivaient autrefois les communautés, s’étendent aujourd’hui plus de 12 000 hectares de plantations de palmiers à huile. (9) 

Hannan Deen, présidente de l'Association des propriétaires et usagers de terres de Malen (MALOA), se souvient d'une époque marquée par la dignité et l'autonomie, où les communautés vivaient en paix et produisaient de quoi se nourrir grâce à leurs cultures. Mais depuis que Socfin s'est emparée des terres, la vie est devenue très difficile, en particulier pour les femmes. « À un moment donné, nous avons même envisagé de déménager par crainte pour notre sécurité, mais au lieu de partir, nous avons décidé de rester et de nous organiser. » « C'est ainsi que nous avons créé MALOA pour défendre nos droits », explique Hannan Deen dans un documentaire réalisé en partenariat avec l'organisation Women’s Network Against Rural Plantations Injustice. (10) Dans cette même vidéo, Aminata Faba, dirigeante communautaire, explique que l’une des principales activités de MALOA consiste à faire mieux connaître les lois sur les droits fonciers (Land Rights Acts), un texte législatif adopté par le gouvernement de la Sierra Leone en 2022 qui renforce les droits fonciers des communautés. Elle rappelle que le refus du chef de son village de vendre les terres communautaires a joué un rôle déterminant dans leur lutte. « Aucune terre à vendre ! », aurait-il déclaré, ce qui lui a valu d’être arrêté et accusé de trahison par le gouvernement. Comme l'expliquent ces femmes dans le documentaire, c'est ce qui arrive à de nombreux propriétaires fonciers qui refusent de vendre ou de louer leurs terres à des multinationales : ils sont contraints, parfois par la force physique, de laisser la place aux plantations de palmiers à huile des multinationales.   

S'opposer aux intérêts d'une multinationale comme Socfin peut être intimidant, surtout quand on est une femme. Le documentaire présente les témoignages de plusieurs femmes de Malen qui défendent les droits de leurs communautés, ainsi que ceux des femmes ayant été victimes de harcèlement et d'abus alors qu'elles travaillaient pour Socfin. La réponse de l'entreprise a toujours été la même : nier tout acte répréhensible, persécuter et criminaliser les personnes concernées. 

Aminata Sowa, ancienne cheffe de la localité de Sinjo Malen, évoque les moments de tension qu’elle a vécus après avoir dénoncé les injustices commises par Sofcin, ainsi que la nécessité de surmonter la peur : « J'ai été suspendue [de mes fonctions] simplement pour avoir défendu la justice et plaidé en faveur des droits de nos femmes. » Et elle poursuit : « J'ai appris que ceux qui s’opposaient à l'entreprise avaient été condamnés à la flagellation publique. Craignant pour ma sécurité, j'ai fui Malen. J'ai laissé mes enfants derrière moi ; cette séparation a causé de grandes souffrances à ma famille. » 

Gadi Rut Maguna a vécu une expérience similaire. Elle était responsable des ressources humaines et présidente de la commission chargée des questions de genre au sein de la filiale de Socfin en Sierra Leone. Après avoir défendu les droits des travailleuses, ses supérieurs lui ont demandé « dans quel camp elle se situait ». Elle a répondu : « Oui, je travaille pour Socfin, mais je suis solidaire des travailleuses parce que je suis l’une d’entre elles. [...] Si je ne défends pas leurs droits, cela aura des répercussions sur nous tous, maintenant et à l’avenir. » Gadi Maguna raconte que les femmes travaillaient sans relâche, sans bénéficier d'aucune garantie de leurs droits. « En tant que présidente de la commission chargée des questions de genre, j'avais également un devoir envers les nombreuses femmes concernées. J'ai tenu bon, j'ai exigé que justice soit rendue aux travailleuses », explique-t-elle dans le documentaire. Elle a été licenciée et, après avoir engagé une action en justice contre Socfin pour faire valoir ses droits du travail, elle a été poursuivie en justice par l'entreprise. Elle a même été arrêtée et sa libération a été conditionnée à l'abandon des poursuites, mais elle a refusé et est restée ferme dans sa quête de justice. Alors qu’elle avait passé huit jours en détention, les femmes de la région se sont mobilisées pour la soutenir, ce qui a conduit à sa libération. Socfin poursuit toujours la procédure engagée contre Maguna, qui dure depuis cinq ans. 

À Malen, comme à Apouh à Ngog, la principale lutte des femmes porte sur la terre. Jenebra Samai, une habitante de la région qui a été battue pour avoir défendu des intérêts contraires à ceux de Socfin, raconte : « Depuis que nos terres nous ont été prises, la vie est devenue extrêmement difficile. » Jenebra nous aide à prendre la mesure de la gravité de ce qu’elles vivent au quotidien : « Vous vous rendez compte ? Des enfants sont venus en vacances, ils sont allés cueillir des fruits de palmier pour les manger et se sont fait prendre en flagrant délit ; ils ont été battus, tout comme leurs mères. » Concernant la manière dont les femmes sont amenées à ramasser les fruits de palmier à huile laissés au sol dans les plantations après la récolte – une pratique déclarée illégale par la société et les autorités publiques et qui entraîne violences et abus dans toutes les plantations de Socfin en Afrique occidentale et centrale, elle explique : « Parce que si tu vous ne mangez pas pendant plusieurs jours, à quoi peut-on s’attendre ? ». Le documentaire présente les récits de plusieurs personnes qui ont été arrêtées et agressées pour avoir récolté des fruits de palmier dans des zones que Socfin revendique comme lui appartenant. Jenebra décrit ce que vivent de nombreuses personnes dont les terres ont été prises par Socfin : « À Malen, c'est insupportable. Nous n'avons ni brousse, ni moyens de subsistance, ni nulle part où aller », explique-t-elle.

Le groupe Socfin s'efforce de prendre ces distances vis-à-vis de ces accusations. À cette fin, il a même fait appel à Earthworm, une ONG spécialisée dans l’amélioration de l'image des sociétés impliquées dans des violations des droits humains aussi graves que celles commises par Socfin. Les rapports d'Earthworm recensent et reconnaissent certains des conflits signalés, sans pour autant prendre de mesures concrètes pour les résoudre. (11) La stratégie de Socfin, en faisant appel Earthwom, semble avant tout avoir consisté à gagner du temps, à donner l’impression que des mesures sont prises et, en affichant une volonté d’agir face à des conflits anciens avec les communautés, à éviter, ou du moins à retarder, les décisions des actionnaires, telles que celle du fonds de pension public norvégien de vendre sa participation dans le groupe Bolloré en raison des conflits persistants avec les communautés.

Au Libéria également, les filiales de Socfin sont depuis longtemps à l’origine de conflits fonciers avec les communautés locales. Earthworm a également rédigé un rapport sur les conflits entre les filiales de Socfin – la Salala Rubber Corporation (SRC) et la Liberia Agriculture Company (LAC) – et les communautés affectées par leurs plantations. « Ces rapports décrivent des progrès qui n'existent tout simplement pas », a déclaré un dirigeant communautaire à propos des rapports d’Earthworm pour les années 2024-2025. « Ce que nous subissons au quotidien, ce sont des abus, de la négligence et de l’intimidation. » (12)

« Pendant trop longtemps, le groupe Bolloré a affirmé ne pas être responsable des abus auxquels nous sommes confrontés autour des plantations de Socfin, ce qui a permis à ces abus de se poursuivre. Cela ne peut pas continuer », affirme l'AFRISE dans le communiqué de presse collectif réagissant à la décision du fonds de pension public norvégien de céder ses actions dans le groupe Bolloré. La responsabilité de ces conflits incombe également à l'actionnaire majoritaire de Socfin, la famille Fabri, de Belgique : ensemble, le groupe Bolloré et la famille Fabri détiennent 93 pour cent des actions de la multinationale. 

Évoquant la lutte des femmes de Malen et faisant écho à de nombreuses autres personnes qui se battent pour faire valoir leurs droits bafoués par Socfin, Aminata Sowa déclare : « Nous comprenons maintenant : la terre, c'est la vie. Nous sommes punies pour avoir défendu cette vérité. » 

Les femmes continueront de lutter pour leurs droits et leurs territoires, et appellent les investisseurs internationaux et les bailleurs de fonds de la société à donner effet à leurs politiques d’entreprise et à cesser de financer et de tirer profit de sociétés qui bafouent les droits des communautés, portent atteinte à l'intégrité physique des femmes et portent atteinte à leurs droits à la terre. 

Secrétariat international du WRM

 
Références :
(1) Le groupe Socfin est présent, à travers diverses filiales, dans les pays africains suivants : Cameroun, Côte d'Ivoire, Ghana, Nigeria, Sierra Leone, Libéria, République démocratique du Congo et São Tomé-et-Príncipe. Et dans les pays asiatiques suivants : Cambodge et Indonésie. Pour plus d’informations, voir : socfin.com
(2) Farmland Grab, 2026. Norwegian pension fund dumps Bolloré for human rights violations at plantations
(3) WRM, 2024. Cameroun : la résistance contre les opérations de replantation de la SOCAPALM est fertile !
(4) WRM, 2023. Soutien aux femmes camerounaises qui résistent aux plantations industrielles de palmiers à huile !
(5) WRM, 2023. Cameroun : Témoignages de femmes qui revendiquent leurs terres  
(6) WRM, 2023. Farmland Grab, 2023. Lettre des femmes riveraines de la SOCAPALM d'Edéa au Président de la République, S.E.M. Paul BIYA 
(7) WRM, 2025. Les communautés s'élèvent contre l'accaparement des terres et la violence de l'État
(8) WRM, 2020. Violence and Sexual Abuse Against Women in Oil Palm Plantations. YouTube; et  Bloomberg, 2025. The Rubber Barons; et La responsabilité des multinationales, 2025. Exploitation sexuelle, expulsions et pollution autour des plantations de Socfin   
(9) Fian, 2019.  Accaparement de terres et huile de palme en Sierra Leone. Analyse du cas SOCFIN à la lumière des droits humains
(10) Women´s Network Against Rural Plantations Injustice and Spaceman Media Consortium, 2026. Regarder la vidéo ici : YouTube
(11) WRM, 2025. Les ONG au service du pillage des territoires : le cas de la Earthworm Foundation  
(12) Verity News, 2026. Liberia’s Plantation Communities Slam Socfin Reports as “False Progress,” Say Abuses by SRC, LAC Continue Unchecked

Inde : l'huile de palme individualise l'utilisation collective des terres au Manipur

L'introduction du palmier à huile dans de nouveaux territoires entraîne des changements d’usage des terres qui provoquent des perturbations à long terme. Ce n'est pas seulement la santé des sols qui est modifiée, ce qui y pousse, leur diversité, etc., mais aussi la propriété et le contrôle des terres. Cet article explore cette réalité dans l'État du Manipur, dans le nord-est de l'Inde, où le palmier à huile est introduit dans le cadre des efforts du pays pour développer sa propre production afin de réduire sa dépendance aux importations en provenance d'Indonésie et de Malaisie. 

Cette réalité a déjà été décrite dans un précédent article du bulletin du WRM, intitulé « Les plantations de palmiers à huile recourant à l'agriculture contractuelle et un nouvel amendement à la loi sur les forêts menacent les forêts du Nord-Est de l'Inde ».(1) Rédigé trois ans après le lancement du projet Oil Palm Mission Manipur (OPMM) par l’État du Manipur en 2020, ce texte fournit une contextualisation claire de ce projet « qui vise à convertir plus de 66 500 hectares en plantations de palmiers à huile. Étant donné que près de 70 pour cent du territoire du Manipur est encore couvert de forêts, cela représente une grande menace pour les systèmes des peuples autochtones. 

Comme l'explique l'article, ce qui se passe au Manipur s'inscrit dans le cadre d'une orientation politique nationale : « L’Inde est un importateur net d’huile de palme, à hauteur d’environ 9 millions de tonnes par an, provenant principalement de Malaisie et d’Indonésie. Pourtant, en août 2021, le gouvernement a annoncé la création d’une mission nationale sur les oléagineux et le palmier à huile dans le but d’augmenter la production nationale d’huile de palme. L'objectif de cette mission est de porter la superficie de ces plantations à 1 million d'hectares d'ici 2025-2026 et à 1,65 million d'hectares d'ici 2029-30, en se concentrant particulièrement sur le Nord-Est et les îles Andaman et Nicobar.

Le présent article se fonde sur une visite dans trois villages de l'État du Manipur où la culture du palmier à huile a été récemment introduite : Chadong, Ramrei et Saram Tangkhul. 

Village de Chadong : pris en étau entre tradition et capitalisme

Chadong, dans le district de Kamjong, est un village du peuple Tangkhul. (2) Comme la plupart des villages Tangkhul, Chadong est situé au cœur d’une vaste forêt. Il compte une population totale d'environ 1 200 habitants. Comme le périmètre du village n’a pas été délimité par des géomètres ni enregistré dans le cadastre foncier du gouvernement, les frontières traditionnelles de la communauté revêtent une grande importance. Le territoire du village est défini par des ruisseaux, des pierres et d'autres repères naturels qui sont farouchement défendus si la communauté perçoit une menace. 

Lorsque des responsables gouvernementaux ont contacté la communauté pour présenter un projet de plantation de palmiers à huile à Chadong, en août 2025, une réunion d'urgence de l’Assemblée villageoise a été organisée. La résolution écrite déclare : « Après des discussions approfondies, cette Assemblée a décidé à l’unanimité de ne pas accepter le projet de plantation de palmiers à huile. »

L’Assemblée villageoise est l'organe décisionnel principale pour toutes les questions importantes liées à la gouvernance du village de Chadong. Des membres du conseil villageois se voient attribuer des responsabilités sur des questions spécifiques. Par exemple, un membre est chargé des questions liées aux forêts, un autre des questions liées à l'éducation, etc. Toutefois, c'est l’Assemblée villageoise dans son ensemble qui prend collectivement les décisions concernant ces questions spécifiques.

Le membre du conseil villageois chargé des questions forestières explique que leur position contre le projet de plantation de palmiers à huile repose sur le fait qu’il n’y a pas de terres privées à Chadong, et qu’il ne peut donc pas y avoir de plantation. Les seules terres privées que possédait le village étaient les terres agricoles fertiles situées le long de la rivière Thoubal. Ces terres fertiles sont sous les eaux depuis 2015, date à laquelle, malgré des décennies de résistance de la communauté, le barrage de Mapithel a été construit dans le cadre du projet polyvalent de Thoubal. Toutes les autres terres, les montagnes, les cours d'eau, les arbres, etc. de Chadong sont publics, à l'exception de la parcelle d’habitation attribuée à chaque ménage. Cela signifie qu'il ne peut y avoir aucune plantation privée ni aucune autre activité susceptible de mettre en danger la vie collective. Le conseil villageois décide de ce que chaque famille peut prélever dans la vaste forêt du village, mais ce seuil ne peut pas être dépassé.

Ce mode de vie est constamment sous pression. La construction du barrage de Mapithel, par exemple, a imposé le déplacement d’une partie des villageois de Chadong (3), ainsi que d’autres villageois des environs. Depuis, le village principal de Chadong a été englouti et le village se trouve désormais principalement réparti sur deux sites séparés par la retenue d’eau. En l'absence de véritables programmes de réhabilitation et de réinstallation, et sans autres sources de revenus, les produits issus de la montagne restent la principale source de subsistance de la communauté. 

C’est durant cette période, après la construction du barrage, que la Direction de l’agriculture du gouvernement du Manipur, dans le cadre de la Mission nationale sur les oléagineux et le palmier à huile (NMEO-OP), a contacté le conseil villageois de Chadong. (4) Comme mentionné précédemment, le conseil villageois a rejeté la plantation de palmiers à huile à Chadong, car toutes les terres concernées sont publiques. Il a toutefois également été convenu, mais pas dans la résolution écrite, que des personnes originaires de Chadong pourraient exploiter des plantations si elles possédaient des terres privées ailleurs. C'est à ce moment-là que deux individus, tous deux originaires de Chadong, sont apparus. Ils avaient auparavant acheté des terres dans le village voisin de Ramrei.

Quoi qu’il en soit, les terres privées restent régies par les lois du village et ne peuvent être transférées en dehors de la tribu ni utilisées d’une manière contraire aux intérêts du village. (5)

Village de Ramrei : l'huile de palme favorise les intérêts individuels tout en détruisant la forêt et la vie communautaire

Tout comme Chadong, Ramrei est un village habité uniquement par une population Tangkhul, et a été déplacé par le même barrage de Mapithel. Les terres que ces habitants de Chadong ont achetées à Ramrei sont des zones forestières. Ils ont rencontré le représentant du gouvernement qui faisait la promotion des plantations de palmiers à huile, et un accord a ainsi été signé en octobre 2025. Des plants de pépinière ont été fournis un mois plus tard. L'un des individus a reçu 180 000 roupies (près de 2 000 dollars des États-Unis) pour le défrichement de la jungle [forêt]. Plusieurs promesses ont également été faites. Celles-ci incluaient des fonds pour le creusement de quatre étangs, des groupes de pompage, et le fait que le gouvernement fournirait également 10 000 RS (environ 110 USD) par hectare après la plantation, ainsi que 12 000 Rs (environ 132 USD) par hectare pour quatre années de suivi. Il est prévu que d'ici la cinquième année, il y aura des fruits et que le département du gouvernement de l'État achètera alors les fruits pour environ 25 Rs (0,27 USD) le kilo. Il a été indiqué aux deux villageois que chaque plant produirait environ 70 à 200 kilogrammes de fruits. En février 2026, l'un d'eux avait planté 950 des 1300 plants qui lui avaient été fournis. Et l'autre en avait planté 500. Les deux plantations sont situées sur une butte, et l'un des villageois a affirmé avoir planté au moins 9 hectares jusqu'à présent. 

Selon notre enquête, les terres mises en plantation à Ramrei étaient boisées et elles ont désormais été entièrement défrichées : on voit déjà dans la zone des plants de palmiers à huile d'environ un mètre de haut sortir du sol. Des accords de ce type ne semblent pas être exclusifs à Ramrei, d’autres ont également été conclus dans diverses zones forestières du Manipur. Cela, malgré le fait qu'une brochure fournie par la Direction de l'agriculture du gouvernement du Manipur sur la mission relative au palmier à huile indique clairement : « Les palmiers à huile ne doivent jamais être plantés dans des forêts existantes ni sur des terres où poussent des arbres à valeur économique. »

Selon les données officielles, la couverture forestière et arboricole du Manipur représente 77 % de la superficie géographique totale de l'État. Cette superficie forestière totale est divisée entre forêts domaniales (telles que réserves forestières, parcs nationaux, forêts protégées, etc.) et forêts non classées. Environ 8 % de la superficie forestière totale se trouvent dans la catégorie des réserves forestières, dont le réseau d'aires protégées pour la faune ; 24 % sont des forêts protégées ; le reste, soit 68 %, appartient à la catégorie des forêts non classées. (6) Les forêts non classées relèvent de différents régimes de propriété et de contrôle selon les tribus qui habitent l'État. La partie de la forêt de Ramrei pourrait appartenir à ces forêts non classées, et son usage sera en grande partie décidé par le conseil villageois et/ou le « propriétaire » de cette portion de la forêt.

Les questions qui se posent sont donc les suivantes : des membres du peuple Tangkhul peuvent-ils utiliser leurs terres « privées », achetées dans un autre village Tangkhul, de la manière qu'ils souhaitent ? Peuvent-ils conclure un accord avec le gouvernement et/ou avec des entreprises, notamment dans le cas de l'huile de palme, où les terres seront immobilisées pendant des décennies par des plantations en monoculture ? 

Si les plants sont encore jeunes et que la plupart des promesses et des problèmes ne se sont pas encore matérialisés, l'arrivée du palmier à huile a déjà entraîné certains changements. Les terres mises en plantation deviendront inaccessibles aux autres villageois et aux activités du village, car elles sont destinées à servir uniquement aux parties concernées. Si cela affaiblit les lois et les institutions régissant la gouvernance du village, cela crée également un dangereux précédent qui ouvre la voie à l’arrivée des entreprises dans les terres collectives Tangkhul. (7)

Un point préoccupant soulevé par les habitants de la région est que l'expansion du palmier à huile va empiéter sur les zones forestières. Selon des informateurs locaux, dans de nombreux districts du Manipur, les terres consacrées à la culture du palmier à huile étaient autrefois des forêts. Comme nous l'avons constaté à Ramrei, un paiement est prévu pour « le défrichement des terres avant plantation » dans le cas de plantations de palmiers à huile situées dans des zones forestières. 

La perte de forêts non classées n’est pas seulement liée à la diminution de la couverture forestière, mais aussi à d'autres projets de développement, notamment l'extension des autoroutes ou la conversion croissante des terres en plantations de pavot. (8) Elle a des implications plus larges, notamment des impacts sur les moyens de subsistance des villages, le tarissement des sources et la perte progressive d’accès aux terres forestières, autant d'éléments qui invitent à reconsidérer l'adoption du palmier à huile.  

En outre, d’après la brochure intitulée « Programme national centralisé sur les oléagineux et le palmier à huile (NMEO-OP) » distribuée dans les villages par la Direction de l'agriculture du gouvernement du Manipur, un protocole d'accord a déjà été signé entre le gouvernement et Patanjali Foods Ltd, en mars 2025, pour des opérations dans les districts d'Imphal Est, Thoubal, Kakching, Ukhrul, Kamjong, Tengnoupal et Chandel. (9) Bien que ce protocole ne soit pas accessible au public, les plantations de Ramrei sont liées à l’entreprise d'huile de palme Patanjali Foods. Cela signifie également que les terres mises en plantation sont indirectement placées sous le contrôle de l'entreprise, tandis que le gouvernement joue maintenant le rôle d’un courtier et facilitateur pour des sociétés de ce type. 

Les terres transformées en plantations de palmiers à huile sont immobilisées pendant près de trente ans, compte tenu de la durée de vie d'un palmier à huile. Et certains effets négatifs apparaissent déjà. Une pénurie d'eau est déjà visible sur le site de la plantation de Ramrei. Les deux étangs creusés spécialement pour l'irrigation des palmiers à huile sont aujourd'hui complètement secs : les personnes qui ont créé les plantations ne savaient pas que les palmiers à huile ont besoin de quantités d’eau considérables pour leur croissance et leur productivité. Il est frappant de constater que les personnes qui entreprennent ces plantations n'ont pas été informées des possibles conséquences négatives, alors que la brochure ne mentionne que les avantages financiers et les usages de l'huile de palme dans les produits de grande consommation, sans même évoquer les précautions que les agriculteurs doivent prendre.

Village de Saram Tangkhul : les plantations de palmiers à huile se rapprochent

Le village de Saram Tangkhul est un petit hameau situé dans le district de Thoubal, dans l'État du Manipur. (10) Tout comme Ramrei et Chadong, il s'agit d'un village du peuple Tangkhul. Le village compte environ 25 foyers, pour une population totale d'environ 150 personnes. Leur principal moyen de subsistance est l'agriculture. Récemment, sa population a vu s'implanter des plantations de palmiers à huile.

Contrairement à ce qui s’est passé à Chadong, selon un planteur, l'Agence pour la mission biologique du Manipur (MOMA), relevant du Département de l'horticulture et de la conservation des sols, a présenté le projet de plantation de palmiers à huile dans le village en 2025. Aucun conseil villageois n’a été impliqué dans ce cas. Les personnes concernées ont pris leur décision sur la base de leurs échanges avec les autorités gouvernementales pour permettre l’implantation des plantations. 

Bien qu'aucun document écrit ni accord ne soit disponible dans le village, nous comprenons qu'environ 200 acres (81 hectares) ont été proposés pour la culture du palmier à huile et qu'environ un millier de jeunes plants ont été mis en place en 2025 par des propriétaires privés sur leurs parcelles respectives. Par ailleurs, ils ont indiqué que les coûts de main-d’œuvre initiaux avaient été pris en charge par le département gouvernemental concerné, qui s'était engagé à maintenir son financement et son assistance jusqu'à la maturité des plants. On leur a également promis que des installations de transformation seraient créées ultérieurement. Cependant, les villageois ont indiqué que l’assistance avait été interrompue à mi-parcours, prétendument en raison de l’apparition de conflits et d’oppositions.

Il est bien connu que le palmier à huile consomme beaucoup d'eau et, si les plants actuels atteignent leur maturité et que les plantations continuent de s'étendre, cela ne peut se traduire que par une catastrophe, non seulement pour le village de Saram Tangkhul, mais aussi pour tous les villages alentours. En effet, une grave pénurie d'eau potable dans le village a déjà été signalée. Le distributeur privé, qui apporte de l'eau dans de petites camionnettes ouvertes, facture 250 roupies (2,75 USD) pour 500 litres, et tous les foyers de ce village dépendent de cet approvisionnement. 

Depuis leur introduction dans l'État du Manipur en 2025, les plantations de palmiers à huile à Saram Tangkhul se sont heurtées à une opposition sur deux fronts majeurs : les villageois de Langmeithet et le département des forêts du Manipur. 

Tout d'abord, l’opposition est venue du village voisin de Langmeithet, un village du peuple Meitei situé au pied du village de Saram Tangkhul. Le conflit a éclaté après que le village de Langmeithet s'est opposé à la plantation de palmiers à huile. (11) Cela a été confirmé par un communiqué de presse du village en juillet 2025. Le communiqué ne mentionne toutefois pas les raisons de cette opposition. C'est la première fois dans l'État du Manipur qu'un conflit foncier survient en raison de plantations effectuées par un village voisin. Si les plantations de palmiers à huile continuent de s’étendre dans l’État, il faut s’attendre, à long terme, à l’émergence de conflits liés à la terre, à l’eau et à la contamination des ressources en eau. 

La deuxième opposition majeure est venue du Département des forêts du gouvernement du Manipur, qui a affirmé que le village et la zone de plantation se trouvaient dans la réserve forestière de Gwarok. (12) Les villageois ont reçu l'ordre de cesser leurs activités de plantation de palmiers à huile, et certaines cabanes agricoles construites sur les pentes des collines ont également été démontées par le département des forêts. Si l'on compare cela avec ce qui se passe sur les terres privées ou les forêts non classées du village de Ramrei, cela indique que les plantations de palmiers à huile pourraient s'étendre à la fois dans les zones forestières domaniales et dans les zones privées.  

Conclusion

L'introduction de plantations de palmiers à huile dans l'État du Manipur révèle comment ces plantations peuvent nuire aux systèmes fonciers collectifs, provoquer la perte de forêts, servir les intérêts des entreprises et éroder les modes autochtones de gouvernance foncière et de relations à la terre. Dans les villages de Chadong, Ramrei et Saram Tangkhul, la promotion du palmier à huile a déjà entraîné une déforestation et des conflits. Ce qui est présenté de manière agressive par le gouvernement et les entreprises comme un moyen d'obtenir des avantages économiques compromet, en réalité, les biens communs et menace les fondements mêmes de la vie communautaire.

L’expérience de ces villages met en évidence une vérité bien connue : les plantations en monoculture immobilisent les terres dans une logique d’exploitation extractive pendant des décennies, appauvrissant la biodiversité et affaiblissant les protections traditionnelles. La résistance des conseils villageois et des communautés voisines souligne l'importance de protéger la gouvernance collective des terres et les écosystèmes forestiers. Si elle n’est pas contrôlée, l'expansion du palmier à huile risque non seulement d'entraîner un effondrement écologique, mais aussi, à long terme, la désintégration des systèmes culturels et sociaux autochtones.

Ce que l’on observe dans ces villages du Manipur ne concerne pas seulement le palmier à huile, mais aussi la défense des terres collectives, la préservation de l'eau, des forêts et des moyens de subsistance, ainsi que la défense d'un avenir qui ne soit pas dicté par les intérêts des entreprises et de l'État.

Ram Wangkheirakpam, Indigenous Perspectives (IP). 
IP est une organisation non gouvernementale basée à Imphal. Elle vise à comprendre et à faire connaître les points de vue locaux sur la mondialisation. 


Références :
    (1) WRM, 2023. « Les plantations de palmiers à huile recourant à l'agriculture contractuelle et un nouvel amendement à la loi sur les forêts menacent les forêts du Nord-Est de l'Inde ».
    (2) À propos de Tangkhul Naga
    (3) Nei Water Talks, 2021. Tales of Two Villages: Upstream-Downstream  
    (4) Home | National Mission on Edible Oils (NMEO)
    (5) La question des terres privées ou de la gouvernance foncière en général est traitée de manière plus approfondie dans « The Different Existing Patterns of Landholding System that Determine the Mode of Agrarian Change: A Case Study of Tangkhul Nagas » de W. S. Machutmi.
    (6) Forest Department | Government of Manipur
    (7) Pour plus d'informations sur la gouvernance foncière chez les Tangkhul, voir :  The Different Existing Patterns of Landholding System that Determine the Mode of Agrarian Change: A Case Study of Tangkhul Naga
    (8) Selon les chiffres du gouvernement, c'est dans cette catégorie que l'expansion des plantations de pavot est la plus forte, avec 20,40 km² pour la seule période 2023-2024. 
    (9) The Economic Times, 2025. Patanjali Foods partners with Manipur Government for oil palm plantation initiative   
 Voir également : Le site web de Patanjali
    (10) Il s’appelle Saram Tangkhul car il existe un autre village portant le même nom, mais habité par une autre tribu.
    (11) Ce problème a été rapporté dans les journaux locaux.  
    (12) La réserve forestière est une catégorie juridique indienne désignant une forêt protégée par le gouvernement contre toute intervention humaine, sauf autorisation de ce dernier, afin de préserver la biodiversité. 


 

« Le feu nous a dépassés » : témoignage sur l’incendie de forêt au Chili

Ce témoignage nous permet de ressentir de près le drame vécu par ceux qui habitent au milieu de monocultures d’arbres lorsqu’ils voient le feu « qui se propage de pin en pin comme d’immenses allumettes » s’approcher de leurs maisons. L’auteure est Verónica González Correa, une militante chilienne qui vit dans la commune de Florida, dans la région de Biobío, située dans le centre-sud du Chili et régulièrement touchée par les incendies de forêt. Réalisatrice du documentaire « Les flammes de la dépossession : Les incendies de l’industrie forestière » (1), elle raconte comment sa communauté a récemment été victime des feux de forêt. Comme beaucoup dans la région, elle n’a pas encore la dimension exacte des cicatrices laissées par le feu sur le territoire où elle habite et sur elle-même. Mais elle sait et explique que ces incendies ne sont pas une simple fatalité.

Les quelque 3 millions d’hectares de plantations d’arbres en monoculture au Chili constituent une catastrophe annoncée : les pins et les eucalyptus alimentent les incendies qui se déclarent périodiquement, dévastant de vastes zones et faisant des morts et des blessés. Ce paysage inflammable ne cesse de s’aggraver violemment depuis la dictature de Pinochet (1973-1990). Depuis lors, avec le soutien et le financement de l’État chilien, les entreprises du secteur ont exproprié de vastes territoires et expulsé les peuples autochtones et les paysans pour établir leurs plantations d’arbres en monoculture. La plupart de ces plantations appartiennent à deux entreprises : Forestal Mininco, filiale du groupe Matte, et Arauco, filiale du groupe Angelini. (2)

C’est ainsi, par exemple, que le peuple Mapuche de la région a vu son territoire détruit et ses communautés violemment expulsées pour faire place aux plantations de monoculture d’Arauco, aujourd’hui l’une des plus grandes entreprises de cellulose au monde. Actuellement, les Mapuches luttent pour récupérer une partie de ce territoire ancestral qui leur a été spolié, afin de préserver les rares vestiges de forêts intactes et de cultiver des parcelles pour leur subsistance. (3)

Comme Verónica le souligne dans son récit, les véritables coupe-feux sont précisément les petites exploitations agricoles familiales, qui résistent comme des îlots au milieu du désert verdoyant d’eucalyptus et de pins. Surtout, si sa propriété n’avait pas été voisine de l’une de ces petites exploitations, sans l’organisation communautaire pour lutter contre les incendies, et sans avoir tissé un réseau de solidarité et d’entraide rapide, l’issue de son histoire aurait probablement été différente. Nous donnons maintenant la parole à Verónica.

***

Le samedi 17 janvier 2026 après-midi, un incendie de forêt s’est déclaré à la ferme San Lorenzo, dans la municipalité de Florida, région de Biobío, au centre-sud du Chili. Ce jour-là, nous avons appris la terrible nouvelle du décès de 21 personnes dans un autre incendie de forêt, celui de Trinitarias, le plus important de la saison jusqu’alors. Ce dernier a touché les zones urbaines et périurbaines de Penco, Lirquén et Punta de Parra, voisines ou très proches de la nôtre. 14 187 hectares ont brûlé, 800 maisons ont été détruites et 20 000 personnes ont été touchées. À présent, il s’agissait d’un autre incendie de forêt que nous pouvions voir de chez nous.

Le dimanche, nous avons vu le feu progresser vers le nord et longer notre maison, située au nord-est du point de départ de l’incendie, de l’autre côté de la route. Heureusement pour nous, le vent soufflait du sud vers le nord. Il y avait déjà eu un incendie à cet endroit l’année dernière, et nous pensions naïvement qu’il y avait peu de biomasse disponible. Cette fois-ci, nous avons vu les avions bombardiers d’eau, senti la chaleur intense, entendu les crépitements des flammes et été enveloppés par la fumée. Mais le feu était là-bas, de l’autre côté. Quoi qu’il en soit, nous avons organisé une veille nocturne avec les voisins.

Ce jour-là, comme tant d’autres auparavant, le système d’alerte d’urgence a retenti sur mon téléphone portable, ce qui constitue une violente intrusion dans l’espace psychique. Ce n’est pas une sonnerie ordinaire ; c’est un son strident, monotone et pénétrant qui sonne même si le téléphone est en mode silencieux ou vibreur. C’est un bip qui vous fait instantanément accélérer le pouls. Cependant, son utilisation indiscriminée – il retentissait sans relâche depuis des jours à cause des incendies dans d’autres régions – finit par provoquer une panique paralysante et un épuisement profond avant même que le feu n’atteigne votre porte.

Nous n’habitons pas depuis longtemps dans cette zone rurale de Florida, mais les témoignages et les avertissements sont innombrables, provenant de personnes ayant dû défendre leur maison ou l’ayant perdue dans les incendies de forêt – ceux de 2017, 2023 et d’autres encore. Tout le monde nous avaient prévenus de l’inflammabilité de cette région, plantée à 60 pour cent d’arbres en monoculture, avec des étés caniculaires et une absence totale de précipitations. Nous vivons dans la chaîne de la Côte, un terrain vallonné et parsemé de ravins. En prenant toutes les précautions nécessaires et en écoutant les conseils de ceux qui nous ont précédés, nous avons réussi à construire une maison en terre ; un périmètre de 20 mètres entoure notre maison, fait de gravier ou de petits cailloux concassés, sans arbres, de l’eau en abondance et du matériel nécessaire pour l’arroser et la protéger. Nous avons ainsi pu donner la priorité à la protection de notre maison, tant matériellement que financièrement. Nous pouvons également compter sur la famille et les amis, toujours prêts à nous aider.

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Protection to cut fire around the house (Photo: Verónica González Correa)
Protection pour couper le feu autour de la maison (Photo : Verónica González Correa)

Le lundi 19, le feu a changé de direction, passant du nord au sud, mais en longeant la côte est, se dirigeant ainsi droit sur notre maison. L’accès à la propriété se fait par le nord, et nous avions délimité un périmètre par où, si le feu l’atteignait, nous pourrions partir ou au moins déplacer la voiture avec nos affaires – rien de grande valeur, à part du matériel de travail, des documents et quelques objets auxquels nous tenons, comme les graines du jardin. J’ai vu le feu s’approcher si près que j’ai été terrifiée ; l’adrénaline et le stress m’ont envahie, mes jambes tremblaient et je ne pouvais plus supporter l’angoisse. J’entendais et je voyais le rugissement du feu, la chaleur et le vent qu’il engendrait. Nous avons dû décider que certains d’entre nous resteraient sur place, attendant le bon moment pour arroser la maison : il ne fallait pas que ce soit trop tôt, car la chaleur intense dessèche tout instantanément. Je suis sortie sur la route avec mes affaires et j’ai rejoint des familles dont les voitures étaient chargées de leurs biens et de leurs animaux. Nous nous encouragions mutuellement. J’ai vu des pompiers, des membres des brigades avec leurs outils et des personnes avec des citernes dans leurs camions, tous prêts à aider. Nous avons également assisté au début des opérations aériennes de lutte contre les incendies et à l’arrivée de plus en plus de pompiers : c’était surprenant car douze incendies étaient combattus simultanément dans la seule région de Biobío. Ce jour-là, nous avons eu de la chance, comme nous l’avons dit à nos voisins : nous avons eu le luxe de dormir chez nous.

Le mardi 20 janvier, les prévisions étaient inquiétantes ; de forts vents d’ouest vers l’est étaient attendus dans l’après-midi, et il était clair que nous ne nous en sortirions pas indemnes. Vers 17 h, nous avons vu le feu progresser de la route vers chez nous. Nous avons de la ‘chance’ que le voisin dont la propriété nous sépare de la route soit agriculteur ; son terrain est entièrement cultivé et ne compte ni pins ni eucalyptus. En revanche, le voisin à côté de ce voisin possède des pins et des eucalyptus en bordure de route, et il a donc été la porte d’entrée du feu.

Entre les pins du voisin et notre propriété se trouve une limite naturelle appelée localement ‘cárcava’, un large ravin d’environ 3 mètres de profondeur, creusé par l’érosion hydrique. On dit qu’il résulte d’une surexploitation du blé par le passé et, plus récemment, de la coupe à blanc des monocultures. Autrefois recouvert de pins géants, le ravin formait un tapis d’aiguilles accumulées – les feuilles persistantes du pin. Ces aiguilles mettent longtemps à se décomposer après leur chute en raison de leur forte teneur en résine et en cire, empêchant toute autre végétation de pousser et rendant le sol extrêmement inflammable. Le passage du feu à travers le ravin crée ce que l’on appelle, dans le contexte des feux de forêt, un « couloir de propagation verticale », car, s’agissant d’une profonde dépression dans le sol, le ravin agit comme une cheminée naturelle. L’air chaud monte avec plus de force à travers le ravin, et les parois concentrent la chaleur, provoquant une progression explosive du feu, ‘aspiré’ vers le haut. Le feu a donc pénétré à au moins 30 mètres de hauteur. Se propageant de pin en pin comme des allumettes géantes, une immense vague de feu avançait à toute vitesse, directement sur notre propriété. C’était une scène dantesque. Le feu explosait de pin en pin, mais juste devant notre maison, des arbres indigènes restaient intacts ; seuls ceux qui étaient situés plus proche des pins ont souffert.

Heureusement, les pompiers sont arrivés avec l’incendie. Ils nous ont dit : « Il faut laisser passer le feu ; votre maison n’est pas en danger. Elle est isolée et humide ». Notre abri de jardin, nos arbres fruitiers et notre potager ne couraient pas de danger. Nous avons réussi à nous communiquer par radio pour nous assurer que les voisins étaient en sécurité et recevaient l’aide des pompiers. La famille et les amis sont revenus pour contrôler de possibles foyers de feu. Cette nuit-là, nous nous sommes endormis en éteignant toujours les petits feux, mais notre maison était toujours là, à l’endroit où nous l’avions construite.

Après l’incendie, nous avons passé 22 jours à éteindre les foyers résiduels, malgré plusieurs reprises importantes que nous sommes parvenus à maîtriser. L’incendie de Fundo San Lorenzo a ravagé 4 300 hectares, détruit 30 maisons et d’innombrables agriculteurs ont perdu leurs récoltes, soit à cause des flammes, soit faute d’irrigation. Dans notre secteur, aucune maison n’a brûlé, sans doute parce que nos habitations sont relativement proches les unes des autres ; la monoculture forestière nous entoure, mais n’empiète pas sur nos terres. Ce dont je suis certaine, c’est que personne n’est sorti indemne. Ma famille, nos animaux et la nature en général ont tous été touchés. Les couleurs de notre environnement ont changé : les plusieurs nuances de vert ont laissé la place à une couche de sépia sombre et brûlée. Nous étions émotionnellement dévastés ; je ne pense pas qu’un être humain puisse endurer cela chaque été.

Maintenant que l’urgence est passée, il est primordial d’identifier les causes et les responsables de la mise en place de ces matières combustibles, ainsi que ceux qui l’ont autorisé ou financé. Vivre au milieu de 3 millions d’hectares de plantations de pins et d’eucalyptus crée les conditions propices à la propagation des incendies, comme nous l’avons constaté, et à leurs ravages. Cette situation est principalement imputable à l’État chilien, qui a promu et financé le modèle forestier, et à deux familles qui en ont tiré d’immenses profits : la famille Angelini – propriétaire de 1 100 000 hectares de plantations de pins et d’eucalyptus et contrôlant 50 pour cent de la capacité de production de cellulose du pays – et la famille Matte – propriétaire de 700 000 hectares de monocultures.

Ce n’est pas un manque de pompiers (nous en avons vu des centaines arriver, même depuis le Mexique), ni seulement le changement climatique, car cette région a toujours connu des étés chauds ; c’est l’excès de combustible. Le modèle forestier a engendré un paysage où la rentabilité des entreprises repose sur la mise en danger de la vie des communautés. Lorsque le feu a atteint nos terres avec des flammes de 30 mètres de haut, il ne s’agissait pas d’une attaque de « la nature », mais du résultat de décennies d’élimination de déchets, d’un manque de pare-feu adéquats et du refus des entreprises et de l’État de prendre en charge leurs responsabilités.

Nous avons pris connaissance de la Déclaration des organisations du Biobío, qui est claire : « La vie, l’eau et les territoires sont en cours de dévastation ». (4) Nous soutenons pleinement les revendications formulées dans la Déclaration et attirons l’attention sur la dénonciation selon laquelle « (...) le gouvernement a insisté pour privilégier le modèle forestier. À titre d’exemple, citons le Plan de renforcement industriel du Biobío 2024, qui se traduit par une stratégie de 32 mesures visant à ‘accélérer’ les investissements dans et pour des projets publics et privés afin qu’ils soient mis en œuvre le plus rapidement possible ». Cette stratégie comprend notamment une « stratégie visant à accroître les plantations forestières sur le territoire ». Autrement dit, l’État continue d’accentuer l’extractivisme prédateur sans tenir compte de la vie sur ces territoires.

Mon expérience avec mon voisin agriculteur et avec celui qui possède des pins démontre que la petite agriculture paysanne constitue un véritable rempart contre les incendies. Cependant, le modèle de monoculture exerce une pression qui vide les campagnes de leurs habitants, ne laissant subsister que des arbres destinés à l’exportation. Nombreux sont ceux qui, dans ma région, souffrent désormais de vivre ici : chaque été, la menace bien réelle les prive de l’envie de vivre paisiblement à la campagne.

La Fondation Keule (5) dénonce avec justesse et clarté l’industrie forestière : « Si une activité a pour but de générer des profits, elle doit aussi assumer pleinement les coûts et les risques qu’elle engendre. (…) D’un point de vue juridique, le principe de responsabilité établit que quiconque exerce une activité risquée doit répondre des dommages qu’elle cause. Le principe de prévention nous oblige à anticiper et à atténuer les risques prévisibles, et non à réagir une fois le dommage survenu. Le principe du pollueur-payeur empêche de faire supporter les coûts d’une activité privée à la société. » Selon cette logique, la responsabilité de l’incendie qui s’est propagé par ce ravin boisé de pins n’incombe ni au vent, ni à la malchance, ni à mon voisin, mais à ceux qui ont aménagé ce paysage pour le profit, et non pour la préservation de la vie. Exiger qu’ils en assument les coûts n’est pas qu’une simple revendication financière ; c’est le droit fondamental de ne pas vivre dans la peur constante chaque fois qu’il fait trop chaud.

Vingt-deux jours plus tard, nous étions encore en train d’éteindre les incendies. Mais qui apaise la peur ? À ce sujet, Antonia Olivos a publié un article intitulé « Le deuil invisible après l’incendie : la santé mentale face à la crise des feux au Chili » (6). C’est cette fatigue de ne pas pouvoir dormir, de regarder le vent avec méfiance, de savoir que son refuge – sa maison, ses arbres fruitiers – ne tient qu’à un fil chaque été. Ce traumatisme n’est pas individuel ; c’est un dommage socio-territorial. Nous avons été contraints de vivre dans un couloir de feu. Le deuil ne concerne pas seulement les maisons brûlées ou les personnes décédées à Lirquén et Penco, pas seulement la solastalgie (la douleur chronique causée par la destruction du paysage familier et quotidien), mais aussi la perte de biodiversité, l’assèchement des cours d’eau et la tranquillité d’esprit que l’extractivisme nous a volée.

Une fois l’incendie passé, la voie à suivre reste l’organisation communautaire et l’action sur le territoire. Nous n’attendrons pas de solutions de la part de ceux qui ont provoqué la catastrophe. Aujourd’hui, nous progressons dans la gestion de nos terres grâce à des outils tels que le pâturage stratégique par les chèvres (7), la mise en œuvre de projets accrus de conservation de l’eau et des sols, et la valorisation de la biomasse en ressources vitales plutôt qu’en combustible. Il n’est plus nécessaire de convaincre nos voisins des dangers que représentent leurs cultures ; les preuves sont inscrites dans la terre. Pour eux, comme pour tous, il est devenu évident que nous vivons sur une poudrière prête à exploser. Notre réponse est, et sera, la reconstruction communautaire d’un territoire habitable.

Verónica González Correa est chilienne. Depuis 15 ans, elle participe à divers projets sociaux et environnementaux ; elle travaille en étroite collaboration avec les communautés locales et les peuples autochtones à la défense des territoires et des écosystèmes. Elle est notamment la réalisatrice du documentaire « Les flammes de la dépossession ».


Références :
    (1) Resumen TV, 2022. Les flammes de la dépossession : les incendies de l’industrie forestière
    (2) WRM, 2018. Chili : gigantesques incendies forestiers, crimes d’entreprises et impunité
    (3) WRM, 2023. Chili : la résistance au modèle forestier à Wallmapu, territoire mapuche
    (4) Organisations de Biobío, 2026. La vie, l’eau et les territoires sont en cours de dévastation
    (5) La Fondation Keule est une organisation qui œuvre dans le centre-sud du Chili et se consacre à la protection de l’écosystème et des espèces menacées, comme l’arbre Queule (Gomortega keule), classé Monument Naturel.
    (6) Journal Resumen, 2026. Le deuil invisible après l’incendie : la santé mentale face à la crise des feux de forêt au Chili
    (7) Buena Cabra. Prévention écologique des feux de forêt
 

« La vallée de la Cellulose » : le Cerrado brésilien assiégé par l’eucalyptus

L’Etat brésilien de Mato Grosso do Sul, où 83 pour cent des propriétés privées sont de grands domaines (le taux le plus élevé du pays) (1), est présenté comme une vitrine pour le secteur de la cellulose. Dans cette région du Cerrado – un biome réputé pour être le « château d’eau » des bassins hydrographiques du pays et pour sa riche biodiversité – la monoculture de l’eucalyptus progresse rapidement. La ville de Três Lagoas a été élevée au rang de « capitale mondiale » de la cellulose. La région orientale de l’Etat, quant à elle, a été baptisée, y compris dans la législation, sous le nom de « Vallée de la Cellulose » (2), qui comprend principalement les communes de Ribas do Rio Pardo, Três Lagoas, Água Clara, Brasilândia et Selvíria. Ensemble, ces communes représentent près de 1,5 million d’hectares de monocultures d’eucalyptus, au service des intérêts de quatre multinationales : Suzano, Eldorado, Bracell et Arauco (3).

Le discours est séduisant : emploi, modernisation et développement. Mais, au-delà du marketing, la réalité soulève des questions dérangeantes.

On observe une forte concentration d’investissements visant principalement à satisfaire une demande extérieure, largement créée par les entreprises elles-mêmes (4). En revanche, de nombreux résultats en matière de « développement local » sont ignorés par le discours dominant prônant le progrès. Dans les municipalités de la « Vallée de la Cellulose », des problèmes structurels persistent, tels que l’insécurité alimentaire, la crise de l’eau et des carences en matière d’assainissement, d’éducation, de logement et d’infrastructures urbaines de base. (5)

À cela s’ajoutent les impacts sociaux et environnementaux qui nous amènent à nous interroger : à qui profite ce modèle de monocultures et d’industrialisation, qui s’efforce de se promouvoir tout en dissimulant le fait qu’il engendre une concentration des terres, accroît la concentration des revenus, assèche les sources, réduit la biodiversité et expulse les agriculteurs des campagnes ? Des gains pour qui et pour quoi ? Pour les investisseurs sur le marché international, sans aucun doute.

Les travaux, les industries : qui gagne et qui perd ?

Les communes choisies pour la mise en place d’unités de transformation de la cellulose, depuis la mise en service de la première usine – Fibria, aujourd’hui Suzano, en 2006 – ont été séduites par l’espoir d’une augmentation du PIB et d’une amélioration des conditions de vie de leurs populations. La réalité, cependant, s’est avérée bien différente. (6) Entre 2006 et 2012, la croissance démographique brutale, due à la construction des usines de Fibria (2006) et d’Eldorado (2009), a conduit plusieurs rapports à surnommer Três Lagoas la « ville des logements », (7) témoignant des conditions de travail précaires, volatiles et instables au sein du complexe papetier. La spéculation immobilière, alimentée par la forte demande de logements des personnes venant travailler dans les usines, a fait grimper les loyers dans la région à des niveaux proches de ceux des grandes capitales, faisant en sorte que la population locale a du mal à se maintenir dans la région. (8) Cette croissance démographique, conjuguée à l’expansion de la production d’eucalyptus et des activités de transformation de la pâte à papier, a engendré un effondrement des services de santé et de transport. L’autoroute BR-262 est devenue tristement célèbre sous le nom d’« autoroute de la mort », en raison de graves accidents, souvent mortels, causés par l’intense circulation des camions et le retard pris dans le doublement de l’autoroute.

Les autorités affirment avoir tiré les leçons de leurs erreurs, mais, près de vingt ans plus tard, la situation n’a guère évolué. La construction de la troisième ligne de production de Suzano dans la commune de Ribas do Rio Pardo, débutée en 2021, a reproduit des problèmes déjà connus en raison de la croissance démographique vertigineuse : un système de santé saturé, des loyers exorbitants et une hausse des prix alimentaires.

L’usine étant devenue opérationnelle en 2024, le chantier et ses problèmes ont simplement changé de lieu, puisque la même année, la société papetière chilienne Arauco a entamé la construction de ce qui promet d’être la plus grande usine de cellulose au monde dans la commune d’Inocência. Des chantiers progressent déjà du côté de la commune de Bataguassu, où une autre société papetière étrangère, Bracell, a obtenu en 2025, en un temps record, l’autorisation environnementale pour une nouvelle usine.

L’assouplissement de la législation environnementale relative aux plantations d’eucalyptus, en vigueur dans l’Etat de Mato Grosso do Sul depuis 2007 (9) et récemment étendu à l’ensemble du pays par la loi désormais surnommée « passage de tout le troupeau pour les plantations d’eucalyptus » [à savoir, faire passer des mesures en catimini] (loi n° 14.876/2024) (10), a directement favorisé les sociétés de cellulose installées dans la « Vallée de la cellulose », en excluant les monocultures de la liste des activités polluantes. Ceci résulte directement du lobbying des entreprises dans l’élaboration des politiques publiques, au bénéfice des grandes sociétés et au détriment des communautés locales et de la protection de l’eau, des sols et de la biodiversité.

Parallèlement, dans les campagnes, les plantations d’eucalyptus progressent et dominent le paysage. Elles masquent l’horizon et encerclent les quelques communautés paysannes qui produisent encore des denrées alimentaires dans une région historiquement marquée par de vastes propriétés foncières. La réforme agraire, déjà limitée, subit une pression croissante, les colonies de familles paysannes vivant dans l’isolement, étouffés par ces « murs verts ». Il est rare de trouver quelqu’un qui puisse échapper aux plantations d’eucalyptus comme voisin.

Mais les conséquences sont loin d’être seulement visuelles. Les pesticides issus des monocultures atteignent fréquemment les potagers, les vergers et les jardins, compromettant les moyens de subsistance des familles paysannes, souvent basés sur une production agroécologique. Les Réserves légales et les Aires protégées permanentes (APP), qui, selon la loi brésilienne, devraient être exemptes des effets des monocultures, ne sont pas épargnées non plus. Les poisons utilisés par les entreprises de production d’eucalyptus contaminent les espèces endémiques du Cerrado et portent atteinte à la faune qui y vit et s’y reproduit.

Les abeilles sont parmi les plus touchées, avec des taux de mortalité fréquemment signalés. La récente plainte d’un apiculteur de la région en est un exemple. Dans une vidéo diffusée par WRM et enregistrée en décembre 2025, l’apiculteur montre que les abeilles de ses 20 ruches étaient presque toutes mortes après l’application irrégulière de fipronil, un poison, par la société Suzano, sur des arbres indigènes pendant la floraison, comme les camboatás montrés dans la vidéo. Il s’agit d’un crime environnemental expressément adressé à la principale agence environnementale brésilienne, l’IBAMA. (11) Selon l’apiculteur, Suzano lui a demandé de calculer les dégâts, ce à quoi il a répondu : « Non, je ne vais rien calculer du tout, car vous allez me payer et vous allez continuer. [Ce serait] un permis pour vous pour continuer de tuer mes abeilles ».

Outre les pertes subies par les apiculteurs, ce phénomène menace le Cerrado lui-même et sa biodiversité, qui dépend des pollinisateurs – sans eux, de nombreuses espèces cessent de se reproduire. La faune sauvage, privée de nourriture dans les fragments de végétation indigène réduits, cherche à se nourrir dans les zones rurales, aggravant les difficultés de la production agricole. Il est pratiquement impossible de trouver une communauté qui coexiste avec l’expansion du désert d’eucalyptus sans que les agriculteurs ne signalent une augmentation des insectes ravageurs et des animaux envahissant leurs jardins et leurs champs. Ainsi, le rêve de vivre et de produire de sa propre terre devient de plus en plus irréalisable.

Pour ceux qui vivent au quotidien au milieu des monocultures, la logique du capital est flagrante. Le secteur investit massivement dans un discours écologique : celui de la plantation de « forêts » durables, tentant de convaincre la société que cela est au nom du bien commun. Mais les habitants du Cerrado savent bien qu’une monoculture d’eucalyptus n’est pas une forêt. Les forêts sont synonymes de diversité, d’équilibre et de vie. Elles ne nécessitent pas l’utilisation de pesticides et ne déplacent ni les animaux ni les communautés rurales.

La tentative de masquer les impacts ne fait pas disparaître la réalité : il s’agit d’une exploitation intensive des terres considérées comme « disponibles », alimentée par une demande largement influencée par le lobbying des entreprises elles-mêmes. La terre et l’eau, traitées comme des ressources abondantes, s’épuisent à un rythme accéléré.

Les conséquences se font déjà sentir. Les communautés rurales signalent l’assèchement des puits et des sources, ainsi que la baisse drastique du niveau des réservoirs et des cours d’eau – au cœur du Cerrado, surnommé le « berceau des eaux » du pays. Dans la seule commune de Selvíria, qui compte plus de 100 000 hectares d’eucalyptus, la mairie a recensé plus de 350 sources nécessitant une restauration en raison de la réduction de l’infiltration de l’eau dans le sol et de la consommation excessive d’eau due à l’expansion des monocultures. (12) Bien que les défenseurs du secteur nient tout lien de cause à effet, l’eucalyptus est associé à l’assèchement des zones humides dans diverses régions du monde. Les publications scientifiques, ainsi que le vécu des communautés concernées, confirment ce lien. (13) Il est également pertinent de noter que le secteur lui-même recherche des variétés moins consommatrices d’eau.

Dans ce contexte, rester sur ses terres, résister et survivre deviennent des défis quotidiens. Malgré tout, les populations rurales persistent et résistent à l’expansionnisme de l’eucalyptus-cellulose et à sa logique d’une campagne sans habitants.

C’est dans ce contexte que nous avons créé, durant l’hiver 2024, (14) le Forum pour faire face aux impacts de l’eucalyptus, qui réunit agriculteurs, universitaires, société civile et personnes concernées par cette réalité, afin de partager et de sensibiliser le public aux impacts de l’eucalyptus dans le Cerrado et sur le quotidien de toute la région orientale de l’Etat de Mato Grosso do Sul. Le Forum vise également à élaborer collectivement des stratégies de dénonciation et de mobilisation sociale, en mettant en lumière les contradictions et les conséquences occultées par le discours de développement associé à la région que l’on dénomme « Vallée de la Cellulose ».

Forum pour faire face aux impacts de l’eucalyptus

Références :

 (1) Brasil de Fato, 2017. 83 % des terres privées du Mato Grosso do Sul sont de grands domaines.
 (2)  Le titre de Capitale mondiale de la cellulose a été conféré à la commune de Três Lagoas (MS) par la loi Etatique n° 4.336/2013. Par la suite, la commune a également reçu le titre de Capitale nationale de la cellulose, établi par la loi fédérale n° 14.142/2021. En mai 2025, la loi Etatique n° 6.404/2025 a officiellement désigné la région de Três Lagoas et les communes voisines, telles que Ribas do Rio Pardo et Inocência, sous le nom de « Vallée de la Celulose ».
 (3) L’Etat du Mato Grosso do Sul est le plus important complexe industriel de la cellulose au Brésil, car il abrite les plus grandes industries du secteur. Cependant, le Minas Gerais reste l’Etat possédant la plus grande superficie cultivée en monoculture de cellulose : plus de 2 millions d’hectares.
 (4) WRM, 2025. Qui a besoin de plus de papier et de cellulose ?
 (5) AgFeed, 2023. Le projet de Suzano, d’une valeur de 22 milliards de reais, fait exploser une ville dans l’Etat de Mato Grosso do Sul, dans le bon et dans le mauvais sens :
Campo Grande News, 2025. Explosion des prix à Inocencia : le loyer d’un studio atteint désormais R$ 3.500,00 ; Campo Grande News, 2025. La prostitution suit l’argent de l’industrie papetière et migre de Ribas vers la paisible ville d’Inocência
(6) Mongabay, 2025. Une usine de cellulose, avec un historique de contamination, est installée dans une zone prioritaire pour la conservation du Cerrado
(7) Jornal do Trabalho, 2012. Le travail précaire, volatile et instable dans le complexe papetier de Três Lagoas (MS)
(8) Revista Eletrônica da Associação dos Geógrafos Brasileiros, 2019. Spéculation immobilière contre accès au logement : il faut se battre pour la terre, se battre pour le logement;
Campo Grande News, 2013. Pour contourner les loyers « astronomiques », Três Lagoas connaît un boom immobilier. Partout, des panneaux publicitaires vantent des propriétés et des terrains pour tous les goûts et tous les budgets; Midiamax, 2011. Le boom immobilier fait de la location à Três Lagoas la ville la plus chère de l’Etat de Mato Grosso do Sul.
(9) Résolution SEMAC n° 17 du 20/09/2007.  
(10) Agência Pública, 2024. « Le passage de tout le troupeau pour les eucalyptus » : les écologistes dénoncent le lobbying qui a influencé la législation et facilité la sylviculture. 
(11) L’IBAMA est même allée jusqu’à exiger des fabricants de pesticides qu’ils incluent la mention suivante sur l’étiquette du produit : « Ne pas appliquer ce produit pendant la floraison, ni immédiatement avant la floraison, ni en cas de présence d’abeilles dans la culture. Le non-respect de cette réglementation constitue une infraction environnementale. » Voir plus sur
(12) Mairie de Selvíria, 2025. Une étude révèle l’impact environnemental de l’eucalyptus dans les colonies
(13) WRM, 2016. Impacts des plantations industrielles d’arbres sur l’eau : témoignages locaux et études scientifiques qui réfutent les affirmations des entreprises
(14) Forum pour faire face aux impacts de l’eucalyptus, 2024. Charte politique du Forum pour faire face aux impacts de l’eucalyptus